International Encyclopaedia
of the Histories of Anthropology

L’hacienda de Vicos, laboratoire d’anthropologie appliquée. Le Projet Cornell au Pérou (1951‑1966)

Thomas Grillot

CNRS, UMR8244 IHTP (Institut d’Histoire du Temps Présent)

2022
To cite this article

Grillot, Thomas, 2022. « L’hacienda de Vicos, laboratoire d’anthropologie appliquée. Le Projet Cornell au Pérou (1951‑1966) », in BEROSE International Encyclopaedia of the Histories of Anthropology, Paris.

URL BEROSE: article2533.html

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Published as part of the research theme "Transnational Circulations and Social Uses of Anthropological Knowledge in the Americas”, directed by Thomas Grillot (CNRS, Paris) and Sara Le Menestrel (CNRS, Paris)

Abstract:
The ’Cornell Project in Peru’ remains in the history of anthropology as one of the most controversial symbols of the practical value of the discipline. Initially conceived as a place of experimentation that would allow for brilliant theorisations of cultural change, the hacienda of Vicos has above all secured its place as a place of memory for the profession. At the end of the 1940s, when the experiment began, anthropology was still widely perceived by the general public as a technique for the physical and cultural identification of ethnic and racial groups. At Vicos, it was thought of and presented differently, as a ’technique of technique’, a knowledge of supervision and transmission that rightfully belonged to the ’social sciences’. Even if it never allowed Allan Holmberg, the initiator of the experiment, to reach the Holy Grail of ’transferability’, the site reveals the transferability of the Vicos anthropologists themselves, whether they are ’local’ or ’foreign’. Taking them from site to site, from South American field to US field, from discipline to discipline, and moving them from the position of researchers to that of community organizers or trainers, their itineraries invite us to question the image of a transmission of knowledge that would start from a (US) transmitting centre and be ’received’ elsewhere. On the contrary, the golden age of applied anthropology appears to be a time when anthropologists learn to define their specificity through the project, at the intersection of tangled ’scenes’: the academic world, the development circle, local societies and survey sites.

Entre 1951 et 1966, l’hacienda de Vicos, située près de la ville de Huaraz, au Pérou, a été transformée en un « site de recherche » (field station) et en un objet d’une « expérience de laboratoire » (experiment) par les chercheurs de l’université de Cornell. Des apprentis anthropologues états-uniens et sud-américains sont venus s’y former à l’anthropologie appliquée, et ils ont eux-mêmes aidé à former des paysans des Andes péruviennes à la modernité agricole, sanitaire, politique et scolaire. Pendant plus d’une dizaine d’années, des anthropologues ont ainsi joué le rôle de community organizers et remplacé le patrón, avec pour objectif ambitieux de mettre en place une révolution tranquille dans ce territoire reculé des hauts-plateaux andins.

Dès l’origine, ce « Projet Cornell au Pérou » (Cornell Project in Peru, CPP) a fait l’objet d’une médiatisation concertée. Ses concepteurs l’ont promu comme un site emblématique de la politique de développement contrôlé qu’appelaient de leurs vœux les gouvernements du Pérou et des États-Unis, ainsi que les grandes agences de développement internationales. S’étant conclu par le rachat de l’hacienda par les travailleurs péruviens qui la faisaient fonctionner, le Projet a d’abord été considéré comme un succès. Augmentation de la production agricole, scolarisation et immunisation de la population, intégration à l’économie nationale, démocratisation : tous les résultats satisfaisaient aux exigences du progrès technique et politique.

Le Projet a pourtant rapidement fait l’objet de critiques sévères. Ont été dénoncés son côté paternaliste, son ignorance des rythmes de modernisation propres aux habitants de Vicos, sa promotion aveugle de méthodes agricoles inadaptées et destructrices, son inattention aux inégalités sociales et au cadre national. De site-modèle, Vicos est progressivement devenu l’instrument d’un jugement collectif sur la possibilité même d’une anthropologie appliquée. À travers lui ont été condamnés les travers du projet développementaliste et la participation intéressée des anthropologues à ses excès et à ses faux-semblants. Initialement pensé comme le lieu d’une expérimentation qui permettrait de brillantes théorisations sur le changement culturel, il s’est surtout assuré une place comme lieu de mémoire de la profession : ses représentants, critiques ou défenseurs, dominent en effet la production historique à son sujet (Doughty 1977, 1987a, 1987b).

Le récit de l’émergence du Projet a mis en évidence l’itinéraire de son maître d’œuvre, Allan R. Holmberg (1909-1966). Formé à l’anthropologie par George P. Murdock à Yale à la fin des années 1930, Holmberg étudie les Sirionó en Bolivie, avant de prendre en charge, en 1942, l’organisation de la production de caoutchouc dans l’est du pays. Enrôlé dans l’effort de guerre américain comme la quasi-totalité de ses collègues anthropologues, il retourne ensuite aux États-Unis en 1945 pour soutenir sa thèse, avant de repartir pour le Pérou. Il prend part dans ce pays aux activités archéologiques et ethnologiques du Viru Valley Project, dirigées par des anthropologues de la Smithsonian Institution, sous la tutelle de l’Institute of Andean Research de New York et du Viking Fund (Wenner-Gren Foundation). En 1948, Holmberg est appelé à Cornell par Lauriston Sharp, président de son département d’anthropologie, qui souhaite ouvrir en Amérique latine un site de recherche et de formation au changement culturel et technique comparable à ceux que cette université de l’État de New York a déjà fondés en Inde et en Thaïlande. La même année, Holmberg soumet à la Carnegie Corporation le projet de financement de ce qui devient ensuite le CPP (Ross 2008 : 114).

Vicos doit sa visibilité particulière non seulement aux efforts de promotion de ses instigateurs, mais aussi au contexte international qui permet son financement, le recrutement de personnel et la diffusion d’un récit. Le Projet est impensable sans le précédent que constitue l’entrée des anthropologues au service de la nation pendant la Seconde Guerre mondiale, dont découlent la formation d’une génération nombreuse de jeunes anthropologues anciens combattants – financée par le G.I. Bill of Rights dans l’après-guerre –, la politique de propagande et de développement des États-Unis à l’étranger, en particulier en Amérique latine, dans le cadre de la guerre froide . Loin d’être un cas unique, , Vicos est la manifestation ayant le mieux su retenir l’attention d’un phénomène massif de réorganisation de la profession anthropologique américaine entre les années 1930 et 1950. Par sa durée et l’ampleur du réseau qu’il mobilise, il constitue à la fois un exemple hors normes et un révélateur d’un phénomène plus général : l’effort accompli par les partisans d’une « anthropologie appliquée » (applied anthropology) pour faire de la culture et d’eux-mêmes, ses spécialistes, un « point de passage obligé », dès lors qu’il s’agit des métiers du développement [1].

Vicos est officiellement un partenariat entre Cornell University et l’État péruvien, signataires d’un contrat (convenio) en bonne et due forme. En sont aussi parties prenantes l’Institut indigéniste péruvien (Instituto Indigenista Peruano), l’université San Marco de Lima, les notables de Vicos, des fondations (Carnegie, mais aussi Wenner Gren), le Social Science Research Council, l’UNICEF (pour la clinique), les paysans de Vicos, ainsi que les étudiants et anthropologues confirmés de diverses nationalités qui se sont succédé sur les lieux, sans compter les volontaires du Peace Corps, qui se mêlent à eux et leur succèdent à partir 1962. Le Projet est régulièrement évalué, refinancé, redéfini. À l’intérieur même de Vicos sont mis en place par la suite des sous-projets de recherche (sponsorisés sur d’autres sites à Virú, Marcará, Paucartambo, Moche, Recuay Huanca et Huaylas) et de formation (comme le « Columbia-Cornell-Harvard-Illinois Summer Field Study Program », 1960-1965), la formation des volontaires du Peace Corps au Pérou (1962-1966) et le « Comparative Studies of Cultural Change program » (1963-1966) (Doughty 1977 : 146).

En soulignant la multiplicité des acteurs et la taille des réseaux mobilisés, il ne s’agit pas ici de dénoncer la participation de ce projet développementaliste à des logiques de puissance typiques de la guerre froide – ce point étant déjà bien établi par l’historiographie. Il s’agit plutôt de souligner que Vicos a pu donner lieu à des expériences très variées et, surtout, de mettre en avant la manière dont le Projet éclaire le rôle des sites de recherche en anthropologie appliquée. Ces derniers permettent la mobilisation de réseaux liant universitaires et non-universitaires, qui vont effectuer simultanément des tâches souvent présentées comme successives : la délimitation d’un savoir anthropologique destiné à être appliqué par des gens qui ne sont pas (ou pas encore) des anthropologues professionnels, la formation d’étudiants et la diffusion de ce savoir hors de la profession anthropologique. En réalité, rédaction de manuels et de protocoles, projets de recherche et demandes de fonds, formation d’étudiants et de leaders locaux sont simultanés. Il s’agit donc de comprendre comment un site d’anthropologie appliquée a pu contribuer, dans un même mouvement, à l’élaboration d’une anthropologie pensée comme un savoir technique et à sa diffusion, et comment les deux efforts se sont modelés mutuellement.

La pensée par « site » apparaît en anthropologie bien avant Vicos. Vicos se situe d’ailleurs dans une suite de projets propres à Cornell, dont les origines sont bien antérieures à la guerre froide. Dans sa composante agronomiste, le Projet n’est pas seulement une variation sur une approche testée en Inde et Thaïlande ; il hérite aussi de méthodes de mise en réseau entre l’université et d’autres acteurs du développement (en particulier agricole) qui ont été établies en Chine et dans les réserves indiennes du Sud-Ouest des États-Unis. À Nankin, c’est une collaboration entre l’université locale, Cornell, et des missionnaires presbytériens qui permet, en 1925, la création d’un département d’agronomie (Thomson 1969 ; Buck 1973). À partir de 1935, dans le Sud-Ouest états-unien, la lutte contre l’érosion des sols encourage le Bureau des affaires indiennes à mobiliser des anthropologues pour faire accepter aux Pueblo et aux Navajo les changements jugés nécessaires dans les pratiques de travail de la terre ou du pâturage des moutons. En 1948, l’année où l’idée de Vicos est lancée, les anthropologues de Cornell inaugurent dans cette région un « Field Seminar in Applied Anthropology », destiné à former des administrateurs du monde entier à la prise en compte de la culture dans les programmes de modernisation technologique (Davies 2001 ; Tropp 2018 : 479). Le jeune Henry F. Dobyns (1925-2009), alors graduate student à l’université d’Arizona, est une cheville ouvrière de ce programme, comme il le sera plus tard de Vicos. Les camps de regroupement des Japonais américains, ouverts pendant la Seconde Guerre mondiale – là encore dans une réserve indienne du Sud-Ouest américain, en l’occurrence à Poston, dans l’Arizona – constituent un autre site de travail par lequel Dobyns et d’autres anthropologues impliqués dans le CPP sont passés.

Ces sites sont, pour les anthropologues appliqués, autant d’occasions de tester sur le « terrain » – et plus tard dans des publications – le lien entre communauté, culture, développement économique et changement social et politique ; mais aussi entre universités, administrations, fondations et « communautés » locales, comme entre États-nations. Les cas indien, thaïlandais, navajo-pueblo sont au demeurant pensés dès l’origine comme relevant d’un même programme de recherche et de formation de Cornell, intitulé « Culture and Applied Science » et financé par la Carnegie à partir de 1947. Ils encouragent à transformer en manuels et en listes de bonnes pratiques un savoir sur les hommes mettant en évidence les obstacles que les comportements hérités placeraient sur le chemin du progrès (Mead 1953 ; Paul 1955 ; Foster 1962 ; Goodenough 1963 ; Foster 1969).

Faire de l’anthropologie une partie d’un ensemble appelé « science sociale » suppose d’agréger autour de la discipline fonds, bonnes volontés et espérances : il s’agit donc d’y intéresser les spécialistes gouvernementaux du développement – en mettant en avant la nécessité d’organiser le développement autour des communautés conçues comme des ensembles culturels et sociaux intégrés – ou, pour les diplomates, de prendre en compte la culture dans la communication avec leurs hôtes (Lowen 1997) [2]. Malgré leur appartenance à des courants théoriques parfois fort différents, allant d’une anthropologie culturelle boasienne au néo-évolutionnisme de Julian Steward et Leslie White, en passant par Sol Tax et son Action Anthropology, une grande partie des anthropologues états-uniens qui, dans l’immédiat après-guerre, participent à l’élaboration d’un programme d’anthropologie appliquée, définissent leur compétence de manière similaire. L’anthropologie développerait une capacité à penser les problèmes sociaux en lien avec le concept englobant de culture, et à prendre en considération la boucle de rétroaction qui lie ces problèmes aux valeurs des populations considérées.

La psychologie de ces dernières n’est pas seulement une contrainte à prendre en compte. Elle est aussi un objectif de l’intervention anthropologique. Promouvoir une attitude « respectueuse » de la part des « intervenants » vis-à-vis des valeurs locales va de pair avec un effort pour modifier ces mêmes valeurs et, ce faisant, changer « l’estime de soi » des individus et des groupes, amélioration conçue comme la voie royale vers l’émancipation et la clé d’un progrès matériel durable. De façon révélatrice, à Cornell, le département d’anthropologie fusionne trois disciplines : sociologie, anthropologie et psychologie. Alexander H. Leighton (1908-2007), un de ses plus éminents professeurs, dirige le « Cornell Program in Social Psychiatry » (Doughty 2011 : 55; voir aussi Leighton 1951). Parmi les nombreux visiteurs de l’hacienda, Harold Lasswell (1902-1978), théoricien de la communication et promoteur d’une utilisation raisonnée de la psychologie dans la politique de modernisation des États-Unis à l’étranger, est une prise de choix pour les partisans du Projet. Convaincu que Vicos est bien le laboratoire grandeur nature décrit par Holmberg, Lasswell en fait la promotion et collabore avec son fondateur, notamment à Stanford (Lasswell 1951, 1962, 1965, 1969 ; Holmberg 1965 ; Ross 2010) [3]. Le champ des valeurs, conçu dans une relation antagoniste avec la technique, constitue bel et bien la spécialité revendiquée par les anthropologues appliqués. Encore largement perçue par le grand public comme une technique d’identification physique et culturelle de groupes ethniques et raciaux, l’anthropologie se pense à Vicos comme une « technique de la technique », un savoir de la supervision et de la transmission.

La plupart des savoirs mis en œuvre à Vicos sont, de fait, immédiatement, qualifiés de « techniques ». Ils concernent l’école, la santé et l’éducation alimentaire, la foresterie et l’agriculture surtout – en particulier la culture de la pomme de terre et la lutte contre ses parasites –, la fertilisation et les pesticides, l’irrigation, l’élevage et les crédits aux paysans. Les apprentis anthropologues impliqués sur le terrain à Vicos (Holmberg étant lui-même le plus souvent occupé ailleurs) viennent accumuler le matériau et l’expérience nécessaires pour acquérir leurs diplômes, mais ils ne sont pas eux-mêmes définis par un savoir technique. En fonction de leur formation antérieure, ils peuvent certes, par exemple, contribuer à « l’enrichissement du curriculum » scolaire, en prodiguant par exemple un enseignement artistique (Lynch 1982 : 38). Mais ils se trouvent avant tout dans une position de management, qui est affaire de traduction et de déploiement de « trucs ». Il peut s’agir de gestes, comme le fait de se servir d’un bâton pour indiquer aux paysans de l’hacienda l’espacement « correct » des plants de pommes de terre, un exemple qui a marqué la mémoire des anthropologues comme des habitants de l’hacienda (Lynch 1982 : 31 ; Greaves 2011 : 329). Il peut s’agir également de procédures de discussion collectives : de 1951 à 1956, Cornell est officiellement locataire de l’hacienda et de sa force de travail. À travers l’organisation de réunions de planification et la formation des paysans comme des employés du gouvernement péruvien, c’est toute la gestion de la production agricole, les soins et la scolarité qui sont pris en charge. La problématique du passage de relais à des institutions locales s’accompagne de la promotion de nouveaux modes de sélection des dirigeants, ainsi que du rachat de la propriété elle-même par ceux qui l’exploitent. Vicos teste la capacité des anthropologues à organiser une vie politique; mais aussi à démontrer leur savoir en le transférant à d’autres intervenants, en l’occurrence le Peace Corps. Dans la dernière phase du Projet, les anthropologues états-uniens se transforment en formateurs et évaluateurs de leurs successeurs. L’échec est ici cinglant : les volontaires de cette organisation, dénoncés par les habitants de Vicos, finissent par être expulsés du pays.

Mise à l’épreuve pour les jeunes aspirants anthropologues sommés de démontrer leur vocation « sur le terrain », Vicos fonctionne également comme un test grandeur nature du concept de ’transférabilité’: le principe selon lequel un cas peut servir à une montée en généralité et faciliter d’autres expériences dans des contextes différents. Holmberg et Carlos Monge Medrano (1884-1970), représentant de l’Institut indigéniste péruvien, se heurtent ainsi dès 1959 aux doutes de la fondation Carnegie sur leur capacité à produire une véritable théorie du développement. La publication d’articles et d’ouvrages correspond en partie à un effort de défense du Projet. Dès 1952, Holmberg évoque ses activités de guide du changement technologique, à Virú, dans un ouvrage dirigé par Edward Spicer et commandé par la Russell Sage Foundation, dont le titre, Human problems in technological change: a casebook, révèle l’ambition de donner à voir un ensemble de cas issus du monde entier. La majorité d’entre eux ont été développés à Cornell (Holmberg 1952). Tout en se défendant d’édicter des règles, Spicer présente bien l’ouvrage comme un manuel, mettant à disposition, dans un ordre pédagogique, une série de cas situés, qui doivent permettre au lecteur de s’entraîner par la pensée à la résolution des problèmes sociaux posés par le changement technologique. L’expérience de Vicos, quant à elle, ne débouche pas sur un manuel, mais sur un simple récapitulatif des efforts accomplis, qui est davantage un hommage à Holmberg que la montée en généralité attendue du maître (Dobyns 1971).

Les différents projets dans lesquels se trouvent impliqués des anciens de Vicos invitent cependant à voir la question de la transférabilité sous un autre jour que celui de la montée en généralité théorique. Tout d’abord, comme l’ont souligné les mémorialistes du Projet, plusieurs cadres péruviens du CPP poursuivent leurs carrières dans des programmes similaires au sein du Plan national d’intégration de la population indigène (PNIPA). Parmi eux, l’ancien directeur de Vicos, William Blanchard, et les chercheurs Héctor Martínez et Abner Montalvo, ou encore Carlos Monge Medrano (Doughty 2011 : note8, 69). Destiné à favoriser le démarrage de parcours professionnels, Vicos avait sans doute vocation à être pensé comme un point de départ par beaucoup d’andinistes. Doughty estime que 30 % de tous les anthropologues culturels travaillant au Pérou en 1966 ont été formés sous la tutelle d’Holmberg (Osterling 1983 : 352). D’autres projets sur site impliquant des anthropologues existaient cependant au moment de sa fondation, et d’autres encore ont été entrepris par la suite : le programme Puno-Tambopata (dans lequel Blanchard était impliqué, tout comme Abner Montalvo) et les programmes de Cornell et de Puno (qui trouvent une suite dans ceux du PNIPA, qui, à son tour, est remplacé par le Proyecto de Integración y Desarrollo de la Población Indígena en 1966). Ailleurs, des projets ont fait travailler au même endroit, pendant plusieurs années, une équipe interdisciplinaire impliquant des anthropologues, entre autres à Paucartambo, Kuyo Chico, Apurimac et Chijnaya (Doughty 2011 ; Osterling 1983 ; Pribilsky 2009 : 422). Hors des frontières péruviennes, d’autres sites sont investis par des anthropologues du développement travaillant en Amérique latine, comme au Mexique ou à Puerto Rico (Steward 1950). Derrière Vico ou « Cornell au Pérou », un réseau de projets existe bien, certes concurrents mais attirant les mêmes personnes. Dans ce cadre, Vicos peut représenter une première expérience professionnelle, le début d’une carrière, ou simplement une étape, parfois brève, dans des itinéraires caractérisées par une grande mobilité.

Celui d’Eileen Maynard, doctorante en anthropologie à Cornell en 1962, en est un exemple intéressant. Maynard rédige en 1963 une « analyse de la ville d’Arequipa pour le Peace Corps. Elle soutient sa thèse l’année suivante, et retourne au Pérou comme employée de l’Agency for International Development. Elle effectue de brefs séjours en Équateur et en Bolivie, puis repasse au service du Peace Corps au Pérou, avant de prendre part aux « Comparative Studies of Cultural Change » et de produire un rapport sur les activités du Corps dans ce pays. En 1969, de retour aux États-Unis, elle y rédige une étude médico-psychologique consacrée aux Sioux de la réserve de Pine Ridge, dans le Dakota du Sud. Elle devient par la suite professeure de Latin American Studies au Rhode Island College [4]. Dans son cas, théorisée en bonne et due forme ou non, la pratique de terrain anthropologique apparaît bel et bien « transférable ». Elle a sa chronologie propre allant de l’arpentage du terrain – carnet de notes en main – à la rédaction de rapports, d’articles et d’ouvrages et la conception de nouveaux projets ou études communautaires. Elle se caractérise par de multiples allers-retours entre « home » et « field », à Vicos et ailleurs. Maynard fait en quelque sorte la preuve matérielle de cette transférabilité par son itinéraire et sa carrière. S’il manque une prosopographie systématique des personnes ayant travaillé à Vicos qui démontrerait que le cas n’est pas isolé, les indices en ce sens ne manquent pas. La compétence de terrain, qui est aussi, indissolublement, une compétence bureaucratique et une aptitude à naviguer dans des réseaux internationaux et nationaux, est bel et bien voyageuse. Elle se constitue justement dans la circulation des anthropologues d’un terrain à l’autre, de manière quasi cumulative, et par l’alternance entre différents types de travaux : « intervention participante » à Vicos, études universitaires et formation de non-anthropologues. Elle est souvent associée à une capacité à travailler à plusieurs et à cosigner. La bibliographie des travaux des chercheurs passés par Vicos, si elle ne met en avant pas une seule contribution théorique globale du Projet, souligne bien cet aspect quantitatif et collectif, rappelé par la suite par les défenseurs de la mémoire du CPP (Doughty 1977).

Le cas Vicos permet ainsi de souligner la multiplicité des allers-retours entre terrains (états-unien et sud-américains) et entre positions (chercheur, community organizer, formateur), ainsi que l’impossibilité de réduire les échanges à une transmission de savoir qui partirait d’un centre émetteur pour être « reçu » ailleurs. Sans doute faudrait-il aussi prendre en compte la question de la circulation entre disciplines (anthropologie, sociologie, psychologie et communication), sous-champs et disciplines constitutives de l’anthropologie. L’itinéraire de Holmberg, arrivé au Pérou par un projet archéologique, invite d’autant plus à cet examen que son collègue péruvien Oscar Nuñez del Prado a suivi le même itinéraire (Doughty 2011 : note 1, 68). La circulation d’une compétence des anthropologues apparaît en tout cas inséparable des efforts des acteurs pour définir et redéfinir leur profession sur des « scènes » enchevêtrées : monde universitaire, sphère du développement, sociétés locales et sites d’enquêtes.

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[1Sur le point de passage obligé, voir Michel Callon (1986 : 196-233).

[2Sur le rôle pionnier d’Edward T. Hall au Foreign Service Institute, voir Rogers (2002).

[3Sur le rôle de la psychologie aux États-Unis, voir Steven C. Ward (2002) ; et dans la guerre froide : Christopher Simpson (1994, 1998).

[4Sur Maynard, voir Dobyns & Vazquez (1964 : 28) ; Maynard (1964a) ; Maynard (1964b) ; Maynard (1965) ; Maynard, Frølund & Rasmussen (1965). ; Maynard (1966) ; Maynard & Twiss (1969).