« Une anthropologie sans races » : vie et œuvre de Theodor Waitz

Michel Espagne

CNRS (ENS)

2021

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Pour citer cet article

Espagne, Michel, 2021. « “Une anthropologie sans races” : vie et œuvre de Theodor Waitz », in Bérose - Encyclopédie internationale des histoires de l'anthropologie, Paris.

URL Bérose : article2463.html

Publié dans le cadre du thème de recherche « Histoire de l’anthropologie et des ethnologies allemandes et autrichiennes », dirigé par Laurent Dedryvère (EILA, Université de Paris, site Paris-Diderot), Jean-Louis Georget (Sorbonne Nouvelle, Paris), Hélène Ivanoff (Institut Frobenius, recherches en anthropologie culturelle, Francfort-sur-le-Main), Isabelle Kalinowski (CNRS,Laboratoire Pays germaniques UMR 8547, Ecole Normale Supérieure, Paris) Richard Kuba (Institut Frobenius, recherches en anthropologie culturelle, Francfort-sur-le-Main) et Céline Trautmann-Waller (Université Sorbonne nouvelle-Paris 3/IUF).

Theodor Waitz (1821-1864) est une figure clé de l’anthropologie allemande du XIXe siècle ; il fait aussi partie des figures peu connues de ce que serait une histoire alternative de la philosophie au XIXe siècle, une philosophie cherchant de plus en plus à innerver les argumentations d’autres sciences humaines. Son œuvre majeure, Anthropologie der Naturvölker [Anthropologie des peuples à l’état de nature], composée de six volumes, commence à paraître en 1859 au moment précis où Adolf Bastian (1826-1905), le fondateur du Königliches Museum für Völkerkunde (Musée royal d’ethnologie) de Berlin, publie son premier ouvrage Der Mensch in der Geschichte [L’Homme dans l’histoire]. Mais alors que Bastian sera un collectionneur de faits ethnographiques, Waitz, de son côté, s’efforcera plutôt de donner une forme systématique à de la littérature de seconde main pour fonder en raison la nécessité de l’anthropologie. Il a été l’élève de Johann Friedrich Herbart mais a tôt pris ses distances par rapport à sa mathématisation du psychisme. Son œuvre signale le passage de la psychologie à une étude empirique des peuples. C’est bien la philosophie qui investit ce champ de recherche mais Waitz procède aussi à certaines remises en cause du discours philosophique au profit d’autres aspects des sciences humaines. Parti d’analyses plus physiologiques, passé par la psychologie empirique, Wilhelm Wundt, vers la fin du siècle, va aussi en venir à une psychologie des peuples beaucoup plus spéculative que Anthropologie der Naturvölker. Bien qu’il ait été un des premiers à tenter de construire une science ethno-anthropologique, Waitz semble représenter une position intermédiaire entre deux autres figures de l’anthropologie allemande, Adolf Bastian et Wilhelm Wundt.

De la philosophie à l’anthropologie

Theodor Waitz est né en 1821 à Gotha dans une famille comprenant de nombreux pasteurs. Son père avait publié un manuel de logique, dans un milieu très caractéristique de la vie universitaire allemande du XIXe siècle. Waitz commença des études de théologie mais les abandonna rapidement pour passer à la philosophie et il suivit notamment, à Leipzig, l’enseignement du disciple de Herbart et philosophe des mathématiques Moritz Wilhelm Drobisch (1802-1896) et, à Iéna, celui de l’helléniste Karl Wilhelm Göttling (1793-1869). Son premier horizon intellectuel est jalonné par Kant, Platon et Herbart mais, après la fin de ses études, il entreprend un long voyage en Italie et en France durant lequel il recherche les manuscrits de l’Organon d’Aristote, dont l’édition constitue son premier grand travail. Aristote restera désormais pour lui, à côté de Herbart, une référence centrale. En 1844, Waitz se rend à Marburg pour y présenter une habilitation sur le Peri hermeneias d’Aristote. Son édition de l’Organon parut, elle, en deux volumes en 1844 et 1846. Deux collègues ont pu jouer un rôle notable dans la cristallisation des idées philosophiques de Theodor Waitz. Il y a d’abord Eduard Zeller (1814-1908), dont le grand ouvrage Die Philosophie der Griechen [La Philosophie des Grecs] (1844-1852), éclairé par son article programmatique sur l’épistémologie, est une des premières contributions au néo-kantisme, et qui par la traduction qu’en proposa Émile Boutroux (1845-1921), publiée à partir de 1877, marqua également le néo-kantisme français à ses débuts. Il y a aussi le physiologiste Carl Ludwig, qui attire son attention sur les liens entre psychologie et physiologie, sur la question de l’intelligence animale, et de façon générale sur les raisonnements empiriques. Comme chez la plupart des philosophes se réclamant d’un tournant psychologique, Waitz a publié des textes pédagogiques comme son Allgemeine Pädagogik [Pédagogie générale] qui date de 1852. La pédagogie est pour lui un des moments de la philosophie pratique, elle relève de l’éthique, contrairement à la pédagogie appliquée qui recense les modes de transmission des savoirs.

Ses cours portaient sur la psychologie, l’éthique, la pédagogie, l’histoire de la philosophie. Mais, à partir de 1859, s’y ajouta ce qui formera la matière de son œuvre principale, Anthropologie der Naturvölker [l’anthropologie des peuples à l’état de nature]. Professeur extraordinaire en 1848, année qui ne marqua pas dans sa biographie de césure particulière, il devint professeur ordinaire en 1862. Il fut par ailleurs un musicien averti, auteur de plusieurs sonates. Il mourut prématurément de maladie à 43 ans alors que son œuvre marquait quelques inflexions en direction de la philosophie de la religion. Selon un type de parcours intellectuel qu’on retrouve quelques années plus tard chez Wilhelm Wundt, Waitz est parti d’une psychologie individuelle – dont la dimension physiologique l’intéresse particulièrement –, d’une psychologie comme science de la nature pour s’intéresser, par extension, au contexte social dans lequel s’inscrit cette psychologie individuelle et placer progressivement ce contexte social, dans ses variétés ethniques, au centre de son attention.

Il y a fort peu de travaux en langue française consacrés à Theodor Waitz, qui bénéficia pourtant d’un engouement considérable chez les philosophes et anthropologues allemands des années 1860 et 1870. Une exception à signaler est l’article de Carole Maigné, « Anthropologie der Naturvölker (1859) de Theodor Waitz : une anthropologie sans races [1] ». Il s’agit d’une introduction très importante au cadre intellectuel de la pensée de Waitz avec toutefois deux points à nuancer. Carole Maigné, dont les travaux mettent toujours l’accent sur les traditions alternatives dans l’histoire philosophique du XIXe siècle allemand, est fortement déterminée par l’idée d’un Waitz s’alignant sur la psychologie de Herbart. Or s’il est clair que Waitz a lu Herbart, il prend assez régulièrement ses distances par rapport à la mathématisation du psychisme. D’autre part Carole Maigné semble minorer la place du langage dans l’anthropologie de Waitz.

Un autre travail à signaler est l’article de David Romand publié en 2015 dans History of Psychology [2] qui insiste sur le rôle de Waitz dans l’élaboration d’une psychologie du « Gefühl  » (sentiment) et sur ses applications à l’esthétique musicale (Gefühl der Erwartung) (sentiment de l’attente).

Le modèle psychologique

Theodor Waitz, alors professeur extraordinaire à l’université de Marburg, publie en 1849 son Lehrbuch der Psychologie als Naturwissenschaft [Manuel de psychologie comme science de la nature]. Il ne faut surtout pas sous-estimer la portée de la seconde partie du titre. Elle implique une rupture avec toute conception de la psychologie liée à l’idéalisme. Le plan adopté pour le manuel est le reflet de cette volonté de rapprocher psychologie et sciences de la nature. Il commence par un chapitre sur « la nature de l’âme » et se poursuit par une partie consacrée à la vie des sens, « Sinnlichkeit », la suivante étant dévolue aux sentiments (Das Gemüth). C’est seulement la dernière partie qui aborde l’intelligence et s’attache notamment à la logique.

La psychologie doit être comprise pour Waitz comme une remise en cause de la philosophie allemande considérée désormais comme en déclin, soupçonnée de s’engluer dans une scolastique stérile. C’est d’elle qu’on pourra attendre une articulation des sciences de la nature et d’une vue éthique sur le monde.

L’opus magnum

Revenons maintenant sur les caractéristiques extérieures de son œuvre principale, Anthropologie der Naturvölker, en 6 gros volumes. Elle paraît chez Georg Friedrich Fleischer, un des plus solides éditeurs de la place de Leipzig, qui entre 1833 et 1863 a été fondateur puis président de l’Association des libraires de Leipzig. On doit observer que les travaux de Waitz ont été considérés pendant toutes les années 1860 comme l’objet d’une des principales spéculations éditoriales du moment par un des principaux éditeurs de l’heure. Tout se passe comme s’il existait, au point de rencontre de la philosophie et de l’anthropologie, un moment Waitz signalé déjà par l’investissement éditorial auquel il correspond.

Le premier volume publié en 1859 est généraliste et vise à une définition globale de l’anthropologie.

Le second volume qui suit rapidement, dès 1860, est intitulé Die Negervölker und ihre Verwandten ethnographisch und culturhistorisch dargestellt [Les peuples noirs et apparentés présentés du point de vue de l’ethnologie et de l’histoire culturelle]. Dans sa préface, Waitz décrit les problèmes méthodologiques posés par des récits de voyage qui ne mettent en lumière qu’un faible segment du réel de façon souvent très romanesque. Il reconnaît se servir pour la linguistique du livre de Sigismund Koelle (1820-1902) sur les langues d’Afrique occidentale, Polyglotta Africana (1854). Mais le cours du livre lui-même montre sur les autres points une profusion de sources révélatrices de lectures très étendues.

Les troisième et quatrième volumes vont être consacrés aux populations indiennes des deux Amériques. Notant d’abord que ces populations, souvent décrites, sont en fait mal connues, Waitz voit le point de départ d’une approche sérieuse dans les œuvres du géographe et ethnologue Henry Rowe Schoolcraft (1793-1864), auteur notamment d’un travail en six volumes, Indian Tribes of the United states (1851-1857), et époux de Jane Johnston, elle-même d’origine amérindienne et auteur de poèmes en langue ojibwa En l’absence d’une littérature suffisante dans les bibliothèques publiques, Waitz utilise des bibliothèques privées. Il renvoie aussi aux collections de Maximilian zu Wied-Neuwied dont l’ouvrage en deux volumes Reise in das Innere Nord-Amerika in den Jahren 1832 bis 1834 offrait une mine d’illustrations.

Le quatrième volume constitue la seconde partie de l’ensemble consacré aux ethnies d’Amérique. Il s’agira cette fois des peuples les plus marqués par une ancienne civilisation et qui, aux yeux de Waitz, apparaissent néanmoins proches des ethnies amérindiennes ou du moins reliés à elles par des transitions imperceptibles. Les sources privilégiées seront cette fois Juan de Villagutierre Soto-Mayor, auteur d’une Historia de la Conquista de la provincia de el Itza, publiée en 1701, ou Antonio de Alcedo (1735-1812), auteur d’un Diccionario geográfico-historico de las Indias Occidentales o América en 5 volumes qui fut vite traduit en anglais. Waitz se sert aussi des livres de William Prescott (1796-1859) sur la conquête de Mexico (History of the Conquest of Mexico, 1843), du Pérou (History of the Conquest of Peru, 1847) et de la description de Mexico (Mejicanische Bilder) par Eduard Mühlenpfordt (1801-1853). Il énumère des manuscrits de la bibliothèque de l’Escurial. Il a recours au catalogue de livres publiés par des franciscains en langues amérindiennes par Juan de Torquemada (1562-1624) ou à Historia de la Fundación y Discurso de la Provincia de Santiago de México de la Orden de Predicadores por las vidas de sus varones insignes y casos notables de Nueva España, 1596 de Dávila Padilla (1562-1604).

Le cinquième volume a été publié de manière posthume en 1865 à partir de manuscrits de Waitz par Georg Gerland (1833-1919), professeur au lycée de Halle, linguiste et ethnologue, auteur de travaux géographiques et anthropologiques et titulaire de la première chaire de géographie dans la Strasbourg allemande en 1875. Gerland était un élève de Waitz et son biographe dans la Allgemeine deutsche Biographie. Ce cinquième volume intitulé Die Völker der Sudsee [Les Peuples des mers du Sud] est consacré à la Malaisie et à la Polynésie.

Le sixième volume qui paraît sept ans après le cinquième, en 1872, porte sur les Polynésiens, Mélanésiens, Australiens et Tasmaniens. Il a été rédigé entièrement par Georg Gerland qui s’appuyait toutefois sur des notes de Waitz. Une des références invoquées d’entrée est celle de Karl Eward Meinicke (1803-1876), auteur d’un ouvrage sur Die Inseln des stillen Ozeans [Les Iles de l’océan Pacifique] (1875-1876).

Une histoire naturelle de la psychologie collective

La psychologie, confrontée à la question d’un sujet indéchiffrable, ne peut envisager de la résoudre qu’en élargissant le sujet à des collectifs. Elle devient alors anthropologie. L’anthropologie est ainsi la continuation directe de la psychologie. Waitz se propose de l’aborder en suivant deux orientations principales : une histoire naturelle de l’homme puis une histoire psychologique qui lui permettra de revenir à son point de départ. Waitz définit l’anthropologie comme une science expérimentale. Cette science naît directement des obstacles rencontrés par l’investigation psychologique et des tendances naturelles de cette dernière à s’élargir en une histoire culturelle. Le terme de Kulturgeschichte fait partie des concepts récurrents. Mais parler d’histoire culturelle, c’est immédiatement historiser le psychisme humain, collectif comme singulier, observer son déploiement en phases successives. L’anthropologie telle que la conçoit Waitz résulte d’une médiation entre les sciences de la nature appliquées à l’homme et à sa psychologie et d’autre part l’histoire. Comme il s’agit de fonder une science expérimentale, l’homme n’est en aucun cas considéré comme une construction abstraite, mais il est enraciné dans des espaces géographiques. La connexion évidente entre géographie et anthropologie annonce ce qui deviendra avec Friedrich Ratzel l’anthropogéographie, une étude de l’homme fondée sur les caractéristiques de son environnement physique. Deux présupposés vont guider Waitz dans la suite de ses démonstrations. D’abord l’homme est un individu social et on ne peut développer la psychologie comme science qu’en tenant compte de cette dimension et de la diversité des cultures. Toutefois pour que l’exploration de la pluralité des cultures soit mise au service d’une psychologie collective, complément nécessaire de la psychologie individuelle, un fil directeur, en l’occurrence celui de l’unité générique (Arteinheit) de l’homme, s’avère nécessaire. Si l’ouvrage de Waitz va consister en une très large exploration de la diversité des cultures, l’horizon de la démonstration sera toujours de montrer une unité essentielle du genre humain à travers la multiplicité de ses avatars. Contrairement à son cadet de peu d’années, Adolf Bastian, Waitz n’a pas fait d’explorations de terrain. Il s’est donc fondé sur une information de seconde main. Parmi ses sources, ouvrages de synthèse ou de théorie ethnologique, dominent pour le premier volume les noms de Johann Friedrich Blumenbach (1752-1840), de Göttingen, James Cowles Prichard (1786-1848), Adolphe Quetelet (1796-1874), le statisticien, et Alexander von Humboldt. La très importante littérature consultée aboutit parfois à un phénomène de juxtaposition d’extraits durant de très longs passages. La preuve de l’unité de l’espèce humaine, qui correspond à la définition même de l’anthropologie, implique la remise en cause systématique de tout ce qui pourrait, en apparence, infirmer cette unité. Ainsi il prend garde de défendre l’idée qu’une polygenèse du genre humain ne signifie pas que l’unité générique soit discutable. L’humanité se divise certes en branches (Stammtypen) et des métissages multiples n’empêchent pas qu’on puisse reconnaître ces embranchements, mais ils ne peuvent dissimuler l’unité du tronc.

Dans la première partie de son livre, Waitz s’intéresse en priorité à l’histoire naturelle et donc à l’apparente différence physiologique entre les hommes. Celle-ci s’explique par trois facteurs principaux, le climat, la nourriture et le mode de vie, enfin par la vie intellectuelle. Waitz analyse l’impact de ces divers facteurs, mais aussi et surtout les relativise. Longuement décrites, les conditions climatiques n’ont pas l’effet qu’on leur impute. Les différences sont moins dues au climat qu’à la nourriture et au mode de vie.

Mais si les conditions de vie et les climats sont des facteurs d’explication qu’il convient de croiser , l’incidence de la culture, le troisième facteur, est encore plus décisif. Plus le niveau culturel atteint par un peuple est élevé et mieux il peut résister aux contraintes naturelles. Une moindre agilité intellectuelle peut aussi avoir un effet sur l’apparence physique. Au fond, il n’existe pas de races aux yeux de Waitz, même s’il continue à employer le terme pour en souligner les faiblesses. Des Africains vivant au Pérou ont montré des dispositions très différentes de ceux qui n’avaient pas quitté leur pays d’origine. On observe chez lui un raisonnement qui n’est pas sans rappeler celui développé un siècle plus tard par Franz Boas à propos des populations européennes immigrant aux États-Unis et dont les caractéristiques changeaient en fonction d’un mode de vie différent. Les noirs nés aux États-Unis seraient moins noirs que ceux qui y ont récemment immigré et ceux du nord des États-Unis le seraient aussi moins que ceux du sud. Pour Waitz les races pourraient être simplement des différences fortuites liées à des histoires individuelles mais qui se seraient transmises [3].

Si l’anthropologie a pu, jusqu’à un certain point, consister à établir un catalogue des types humains, Waitz s’efforce d’éclairer toutes les formes possibles de mélange et croisement entre ces types. Il dénonce déjà Gobineau et la théorie selon laquelle les mélanges de types humains aboutiraient à des formes de décadence ou de dégénération [4]. Il n’y a pas non plus d’apologie des mélanges de peuples. Il arrive que ces mélanges renforcent les caractéristiques physiques mais ce n’est pas une règle et les mélanges ne sont pas équivalents [5]. Waitz consacre de très nombreuses pages à décrire des types de métissage dans différentes régions du monde.

L’incertitude est une des caractéristiques majeures du raisonnement de l’empiriste Waitz. Elle le conduit à multiplier les cas concrets étudiés à travers la littérature à laquelle il a eu accès et à relativiser les facteurs traditionnellement considérés comme déterminants, ainsi le climat. Le même climat peut abriter des populations aussi différentes que les Lapons et les Scandinaves.

Le scepticisme méthodologique de Waitz ne l’empêche pas de reconnaître la diversité des types humains observés et de s’intéresser aux parentés que l’on peut observer entre ces types, qui, loin d’être essentialisés, ont une valeur purement transitoire. Il y a pour Waitz trois manières de mesurer la parenté entre les branches du genre humain. La première consiste à se fonder sur les caractéristiques naturelles, la seconde sur la langue et la troisième sur l’histoire. La physiologie est clairement le mode d’approche le moins fiable. Non seulement Waitz ne croit pas aux investigations de Blumenbach mais il nie que des conditions anatomiques puissent être corrélées à des branches de l’espèce humaine et souligne volontiers les incertitudes et débats générés par toutes les tentatives de typologiser les familles composant l’humanité. Tout juste accepte-t-il que l’on parle de trois familles qui seraient celles des Africains, des Mongols et des Européens.

Plus importantes que ces distinctions sont les différenciations induites dans le domaine anthropologique par les langues. Waitz croit au principe d’identité que représentent les langues. En héritier de Wilhelm von Humboldt et en annonciateur de Franz Boas, il insiste sur le fait que chaque langue implique un monde de représentations. Les méthodes linguistiques, et en particulier le comparatisme, ont une validité anthropologique bien supérieure à celle des méthodes physiologiques. Il est, par exemple, plus facile de calculer à partir des matériaux linguistiques les emprunts d’une langue à une autre et, donc, des croisements passés qui échappent aux approches physiologiques. On peut affirmer que le malais a 5 % de mots arabes et 15 % de mots sanscrits. L’anthropologie linguistique peut en outre être corrélée à l’anthropogéographie, et il remarque un plus grand nombre de langues en des régions dont la localisation géographique en fait des lieux de passage [6].

La seconde partie de l’ouvrage, après celle consacrée plus précisément aux conditions physiologiques de l’unité du genre humain, en vient aux conditions plus psychologiques, à l’idée d’une psychologie des peuples. Comme Wundt quelques années plus tard, Waitz considère que la psychologie est une science essentielle pour comprendre l’unité de l’espèce humaine. En effet, il le répète, on ne peut reconnaître aucune corrélation entre le volume crânien et les aptitudes d’une population et dans chaque ethnie on peut trouver des crânes très différents. Dans ces conditions, le chemin naturel pour démontrer l’unité générique consiste à décrire la vie intellectuelle des peuples à l’état de nature (Naturvölker) et à suivre toutes les étapes de dépassement de cet état naturel (Naturzustand). C’est essentiellement cette dynamique, permise par la perfectibilité caractéristique de l’humanité et dont les formes varient selon les peuples, qui, distinguant clairement l’homme du monde animal, garantit l’unité du genre humain. Il faut toutefois observer que Waitz, très attentif au monde animal, ne veut pas priver celui-ci de toute vie psychique ni de toute perfectibilité.

À la vérité, Waitz ne voit pas vraiment d’état de nature sinon comme principe régulateur à partir duquel s’observe la dynamique de la perfectibilité. L’état de nature serait surtout un état instable, immédiatement disposé à évoluer, fluctuant par essence. Il sert surtout d’outil dans les argumentations anthropologiques. On pourrait tout au plus observer que l’homme naturel serait totalement dépendant de l’environnement naturel, abandonné à une insurmontable passivité, et en permanence à l’écoute de ses désirs les plus égoïstes, incapable d’ordonner son action [7]. Ces modes de définition de l’homme naturel peuvent aussi s’appliquer à l’état socialement et politiquement dominé de la nature humaine dans son ensemble. Ce qui confirme leur aspect de principe régulateur, aidant au raisonnement sur le développement progressif des sociétés [8]. Waitz ne cesse de s’interroger sur les forces qui conduisent à assurer la genèse de la culture, sur l’origine du besoin de culture. Il la trouve notamment dans la mémoire. C‘est la médiation de la mémoire qui permet à l’homme d’utiliser ce merveilleux outil que constitue selon Aristote sa main. Cette transformation de l’expérience en savoir grâce à la mémoire et sa communicabilité grâce au langage n’excluent pas l’apparition dans le genre humain de fortes individualités. Dans les étapes de la constitution d’une culture, Waitz signale le sens du beau, la réceptivité à des satisfactions qui ne répondent pas immédiatement aux besoins physiques [9]. Le processus d’acquisition de la culture pour une humanité, dont Waitz (se fondant notamment sur des spéculations du géologue Charles Lyell) ne sait pas s’il doit lui accorder 35 000 ou 900 000 ans d’âge [10], est de toute façon particulièrement lent, une lenteur qui se mesure à la longue constitution des unités linguistiques, parallèle à la durée de l’apprentissage des langues chez l’enfant.

Waitz va tenter de présenter à partir de situations concrètes une typologie des modes d’acquisition de la culture. À cette fin, il distingue les chasseurs-cueilleurs, les pêcheurs et les agriculteurs. Les chasseurs, particulièrement, sont emportés par l’élan d’une brutalité primitive ; ils tuent sans raison ni véritable besoin. Quant aux cueilleurs, ils peuvent difficilement tirer de leur activité des stimulations intellectuelles. Les pêcheurs mettent en œuvre un outillage plus complexe que celui des chasseurs-cueilleurs et ont accumulé une expérience supérieure, mais ils ne se déplacent guère et la facilité avec laquelle ils trouvent leur subsistance les rend passifs. Les agriculteurs sont toutefois plus avancés que les deux catégories précédentes ; ils ont abandonné le nomadisme. La stabilité sociale offerte par l’agriculture permet un développement plus rapide. Du moins dans la plupart des cas, car il arrive aussi, notamment en Afrique, que le climat neutralise cet effet positif [11].

L’état de nature est quelque chose d’éminemment instable. On s’accorde souvent à considérer que l’état de nature se traduit par une sorte de sauvagerie des mœurs. Toutefois Waitz observe que cette sauvagerie se rencontre aussi chez des peuples dits civilisés :

« Les relations hommes femmes sont souvent le point où la sauvagerie des mœurs est la plus marquée chez les peuples à l’état de nature. La frontière entre les divers niveaux de civilisation est donc très imprécise et les peuples européens se comportent souvent de manière aussi sauvage que les peuples à l’état de nature. Si, du point de vue habituel, la civilisation d’un peuple est le simple produit de ses capacités intellectuelles, les influences puissantes de son environnement naturel, de son destin historique et en général de ce qui, au sens le plus large, fait partie de l’éducation dont il a bénéficié, sont sinon perdues de vue et négligées, du moins minorées, et l’on commet en outre la faute d’attribuer au peuple comme tout, un esprit et des dispositions intellectuelles que seuls les individus possèdent [12]. »

On peut adopter un concept de peuple qui ne soit pas un concept collectif mais « le concept d’une combinaison et juxtaposition d’individualités toujours changeante mais définie de manière particulière [13] ». De plus, l’identité d’un peuple est liée aux aléas de son histoire [14]. Dans ces conditions, il ne peut pas y avoir de véritable état de nature. Ce qu’on désigne par ce terme est une sorte d’idée régulatrice dans une anthropologie attachée à la notion de perfectibilité. Si l’Europe paraît bénéficier d’une certaine supériorité, c’est dû seulement à la faveur d’un climat qui lui permet de nourrir plus facilement une population disposant alors de loisirs C’est aussi que le commerce s’y est particulièrement développé. Dans la genèse de la civilisation, on note chez Waitz beaucoup de raisonnements préfigurant l’anthropogéograpie [15]. « Les habitants des hauteurs insulaires de formation volcanique en Polynésie sont la plupart du temps supérieurs du point de vue intellectuel et social aux habitants des récifs coralliens qui sont tirés vers le bas par la pauvreté de la nature [16]. » Les cultures considérées comme les plus avancées sont au demeurant souvent le résultat de mélanges, comme les Romains qui ont absorbé les Étrusques, ou les Grecs dont le fond pélasgique, phénicien, est de nature sémite [17].

Waitz observe que son enquête le fait passer progressivement de conditions externes physiologiques, climatiques, à des conditions internes dans le développement des peuples. Cette dernière dimension est pour lui déterminante. On en arrive progressivement au facteur que Waitz considère comme essentiel, la question de la connaissance. Le savoir est un pouvoir non seulement sur la nature mais sur l’organisation de la vie sociale. Les peuples proches de la nature ne sont pas pleinement habités par cette volonté de savoir dont Aristote, rappelle-t-il, faisait un critère de l’humanité [18]. Si le savoir et la pensée sont les véritables forces créatrices de la civilisation, il faut noter qu’elles reposent sur l’échange constitutif de la société [19]. Pour Waitz, le développement de la connaissance est le mouvement même de l’histoire universelle [20]. Au terme de son enquête, il doute des philosophies de l’histoire qui feraient bon marché de la grande diversité des peuples. Il lui paraît plus probable que l’état de culture et d’inculture, l’état de civilisation et de nature se retrouvent à des degrés divers chez tous les peuples [21].

Dans son effort pour fonder une ethno-anthropologie sur des bases psychologiques, Theodor Waitz, qui ne veut en aucun cas ignorer les données physiologiques, répond à un courant de la philosophie allemande du milieu du XIXe siècle qui, après une sorte d’épuisement des systèmes issus de Hegel, tend à se tourner vers les sciences et à les investir ou à en trouver de nouvelles. Par son obsession de démontrer par tous les moyens possibles et en décrivant d’innombrables cas de figure où la différence entre les hommes semble prévaloir sur l’unité du genre humain, Waitz réussit à articuler une réflexion philosophique sur la nature humaine avec un éventail d’approches géographiques, climatiques, linguistiques de la diversité des peuples. Alors qu’un Gobineau tentera de mettre en lumière la hiérarchie des races humaines, qu’Ernest Renan un peu plus tard insistera aussi sur ces différences essentielles, Theodor Waitz remet, lui, radicalement en question la notion de race. On peut accessoirement observer que sa pensée se développe dans un contexte, l’université de Marburg, qui avec Eduard Zeller et en attendant Hermann Cohen, voit l’émergence du néo-kantisme. L’anthropologie de Waitz sert aussi à dégager des systèmes de représentation des configurations symboliques qui président à la perception de la réalité dans les sociétés humaines. Au croisement de plusieurs disciplines – le philosophe Waitz a fait œuvre de philologue, de psychologue, de pédagogue. Son œuvre elle-même est une des sources de la notion des « Geisteswissenschaften » telle que Dilthey [22] a pu la développer.




[1Carole Maigné « Anthropologie der Naturvölker (1859) de Theodor Waitz », in Céline Trautmann-Waller (dir.), Quand Berlin pensait les peuples (anthropologie, ethnologie, psychologie) 1850-1890, Paris, CNRS-Éditions, 2004, p. 197-210.

[2David Romand, « Theodor Waitz’s theory of feelings and the rise of affective sciences in the mid-19th century », History of Psychology, nov. 2015, 18 (4), p. 385-400.

[3Theodor Waitz, Anthropologie der Naturvölker, I, Ibid., p. 90-94.

[4Ibid., p. 201.

[5Ibid., p. 202.

[6Ibid., p. 280.

[7Ibid., p. 345.

[8Ibid., p. 343.

[9Ibid., p. 332.

[10Ibid., p. 336.

[11Ibid., p. 410.

[12Ibid., p. 387.

[13Ibid., p. 388.

[14Ibid., p. 389.

[15Ibid., p. 415.

[16Ibid., p. 418.

[17Ibid., p. 425.

[18Ibid., p. 474.

[19Ibid., p. 474.

[20Ibid., p. 473.

[21Ibid., p. 475.

[22Riccardo Martinelli, Defining human sciences : Theodor Waitz’ influence on Dilthey, in : British Journal for the History of Philosophy, 26-2018-3, p. 498-518.