Circulations transnationales et usages sociaux des savoirs anthropologiques aux Amériques (20-21e siècle)

Sous la direction de

  • Thomas Grillot (CNRS)
  • Sara Le Menestrel (CNRS)

Présentation

Ce thème de recherche explore l’élaboration des savoirs anthropologiques en mettant l’accent sur leur circulation dans et hors de la sphère universitaire. Né d’une réflexion élaborée au sein du laboratoire Mondes américains (UMR 8130, EHESS/CNRS), il s’inscrit dans une approche transaméricaine. (...)

Il s’agit de rendre compte des interactions, des négociations, des réinterprétations ainsi que des rivalités des différents acteurs sociaux impliqués dans l’élaboration et l’usage de savoirs qui se sont définis par rapport à l’anthropologie universitaire sans s’y limiter. Évoquer des « savoirs anthropologiques », c’est proposer de suivre la circulation de concepts, de questionnaires, de méthodes et d’arguments sur l’Homme entre les domaines qui définissent habituellement la discipline de l’anthropologie universitaire (anthropologie culturelle, physique, linguistique, archéologie) mais aussi avec la médecine, la psychologie ou l’ethnobotanique, et dans des sphères non-universitaires (musées, presse généraliste, ONG). Il s’agit non seulement de s’intéresser aux captations et aux appropriations dont l’anthropologie en tant que discipline universitaire a pu faire l’objet, mais plus généralement d’examiner la manière dont elle s’est constituée dans la confrontation à des savoirs vernaculaires, pratiques, ou ancrés dans des approches théoriques rivales ou divergentes.

Cette approche plurielle se justifie par l’hétérogénéité fondatrice de la discipline, comme par la précocité et la variété de la mise en application de l’anthropologie dans les sociétés américaines. Utilisée pour penser la spécificité des populations indigènes, mais aussi des sociétés urbaines nées de la colonisation du continent, l’anthropologie, quelle qu’ait pu être son importance institutionnelle dans les différents pays, a servi des projets extrêmement variés : renforcement de la cohésion nationale, appui à l’élaboration de droits collectifs spécifiques à certains groupes, légitimation de pratiques minoritaires ou déviantes, etc.

Notre thématique est ainsi orientée vers des situations sociales variées allant de l’éducation à la conversion religieuse et à l’expertise développementaliste et humanitaire, de l’indigénisme à la lutte contre la pauvreté, à la préservation de patrimoines culturels (matériels ou immatériels). Il s’agit d’identifier les acteurs et les réseaux qui contribuent à la production de savoirs anthropologiques et d’examiner la façon dont ils sont mobilisés. L’étude du rôle continental d’experts venus des États-Unis constitue une voie d’entrée privilégiée dans cette approche ; elle est inséparable d’une attention à la circulation de groupes entre le nord et le sud du continent (migrants économiques, étudiants, élites économiques et intellectuelles), mais aussi à l’intérieur d’une Amérique hispanophone ou latine : Andes et Amazonie, Caraïbes, frontière américano-mexicaine.

Parmi nos centres d’intérêts figurent la mobilisation de ces savoirs par les autorités officielles dans le cadre de politiques publiques comme outils de validation et de légitimation, les différentes déclinaisons d’une anthropologie « publique » ou « appliquée », ou encore l’impact des notions et des paradigmes mobilisés par les anthropologues dans la revendication de catégories d’identifications.

Les articles publiés dans le cadre de ce thème de recherche portent d’une part sur des institutions-pivots dans la circulation des savoirs anthropologiques aux Amériques, comme lieux d’échanges et de rencontres entre enseignants, missionnaires, militants, chercheurs et grand public. Universités, musées, festivals, fondations privées, programmes nationaux de collecte et de promotion du folklore, centres de formation, sociétés savantes, expositions universelles, expéditions anthropologiques, entreprises de développement et réseaux de sociabilité scientifiques sont autant de moteurs de ces circulations qui pourront être mobilisés comme objets d’investigation. Notons, par exemple, le rôle déterminant joué par les fondations étatsuniennes Wenner-Gren, Melon et Rockefeller dans le développement de la discipline, dans la circulation transnationale des paradigmes, la légitimation des chercheurs et étudiants au travers des financements attribués. Nous nous intéresserons également à des évènements courts et intenses comme lieux de transmission de savoirs : stages, ateliers, séminaires, « rencontres », camps d’entraînement, « assemblées » religieuses, écoles d’été constituent des lieux de formation où coexistent des activités disparates (pratiques artistiques, somatiques, spirituelles, thérapeutiques, formation à l’anthropologie, à la psychologie…). Ces espaces véhiculent des références bibliographiques, une rhétorique, des maitres à penser qui sont autant de supports qui participent à l’élaboration d’un langage commun et à la circulation de ces savoirs.

Cette approche permet de mettre en évidence l’importance de lieux de passages et de rencontre aux États-Unis (comme l’institut Esalen, en Californie), d’institutions missionnaires à visée globale (Summer Institute of Linguistics), de sites de recherche mêlant anthropologie appliquée, formation de doctorants et d’experts en développement (comme l’hacienda de Vicos, investie par l’université Cornell dans les années 1960 et 1970).

Notre thème de recherche s’appuiera également sur des parcours individuels (ou de groupes d’individus dont on croisera les trajectoires). Le parcours constitue un outil méthodologique particulièrement intéressant dans la perspective situationnelle adoptée ici. Il offre la possibilité de relier l’implication des individus à plusieurs sphères de la vie sociale, en évitant de les cantonner à un rôle ou à un contexte spécifique. Il permet de suivre des cheminements, de distinguer la variété des « rôles sociaux » que les individus endossent au cours de leur vie, entre chercheur, expert, militant, ou praticien. On s’interrogera sur la conjonction de ces positionnements divers, sur la façon dont ces différents statuts influencent la place qui leur est assignée ou contestée, sur la légitimité ou la marginalisation à laquelle elle conduit selon les contextes pris en compte (académique, politique, religieux, etc…).

Ces parcours permettront ainsi de mieux saisir la multiplicité des influences, des rencontres, des contraintes et des capacités d’initiative en jeu dans la fabrique des savoirs anthropologiques aux Amériques. Ils sont aussi bien ceux d’anthropologues fondateurs de département et de sous-disciplines (comme John Murra, personnalité américaine centrale dans la création des Latin American Studies) que de personnalités sans lien académique, comme le pasteur évangélique indigène brésilien Henrique Terena, leader du Conselho Nacional de Pastores e Líderes Evangélicos Indígenas, à la pointe d’une synthèse entre christianisme évangélique et défense des droits indigènes en Amazonie. Des notices croisant les itinéraires d’acteurs de différents pays (par exemple des instituteurs déployant à la fois expertise folklorique et militantisme environnemental) entrent aussi parfaitement dans nos centres d’intérêt.

Thomas Grillot (CNRS)
Sara Le Menestrel (CNRS)

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