Hilde Thurnwald, femme ethnologue : Notes pour un parcours intellectuel entre reconnaissance et oubli

Roselyne Malpel

Université Sorbonne Nouvelle

2021

Pour citer cet article

Malpel, Roselyne, 2021. « Hilde Thurnwald, femme ethnologue : Notes pour un parcours intellectuel entre reconnaissance et oubli », in Bérose - Encyclopédie internationale des histoires de l'anthropologie, Paris.

URL Bérose : article2355.html

Publié dans le cadre du thème de recherche « Histoire de l’anthropologie et des ethnologies allemandes et autrichiennes », dirigé par Laurent Dedryvère (EILA, Université de Paris, site Paris-Diderot), Jean-Louis Georget (Sorbonne Nouvelle, Paris), Hélène Ivanoff (Institut Frobenius, recherches en anthropologie culturelle, Francfort-sur-le-Main), Isabelle Kalinowski (CNRS,Laboratoire Pays germaniques UMR 8547, Ecole Normale Supérieure, Paris) Richard Kuba (Institut Frobenius, recherches en anthropologie culturelle, Francfort-sur-le-Main) et Céline Trautmann-Waller (Université Sorbonne nouvelle-Paris 3/IUF).

Hilde Thurnwald, née Schubert (1890-1979), est l’épouse du célèbre ethnologue allemand, d’origine autrichienne, Richard Thurnwald (1869-1954), considéré de nos jours comme le fondateur de l’ethno-sociologie allemande [1], malgré un parcours intellectuel controversé et ambigu du fait de sa compromission avec le régime nazi [2]. Hilde est elle-même devenue ethnologue, tout d’abord en accompagnant son mari dans ses recherches ethnologiques de terrain, puis en menant ses propres enquêtes ethno-sociologiques et en publiant les résultats de ses recherches. Bien qu’elle obtînt la reconnaissance de ses pairs grâce à ses travaux sur le terrain et à ses publications, elle est tombée dans un oubli relatif car elle n’a pas mené de carrière universitaire et s’est compromise, aux côtés de son mari, avec le Troisième Reich.

Née en 1890 à Waldenburg (en Saxe) d’un père juriste, Hilde Schubert reçoit une éducation conforme en tout point à celle des jeunes filles de la bourgeoisie aisée du début du XXe siècle. Elle grandit à Stendal, une ville du nord-est de l’Allemagne, située à 150 km de Berlin et à 250 km de Weimar, d’où son père est originaire [3]. À Berlin, elle suit une formation professionnelle à caractère social à la Pestalozzi-Froebel-Haus, un institut pédagogique [4]. C’est au cours de ses études qu’Hilde Schubert manifeste son intérêt pour la psychologie. Elle attachera, tout au long de sa carrière d’ethnologue, une grande importance aux aspects psychologiques de ses observations et rencontre C. G. Jung dont elle se sent proche intellectuellement [5]. Une fois sa formation achevée, elle travaille en tant qu’enseignante jusqu’à son mariage avec Richard Thurnwald, en 1923 [6].

La rencontre décisive avec Richard Thurnwald

Hilde Schubert fait la connaissance de Richard Thurnwald en 1912, lors d’une visite qu’il rend à la famille Schubert. En effet, il apporte à Mme Schubert des plumes d’oiseaux exotiques dont elle se sert pour la confection de chapeaux. Hilde et Richard se fiancent avant le départ de celui-ci, en 1913, pour un deuxième séjour en Nouvelle-Guinée. Son absence va durer bien plus longtemps que prévu car il est surpris par le déclenchement de la Première Guerre mondiale. Il ne reviendra en Allemagne qu’en 1917, après que les troupes d’occupation australiennes, qui ont pris le contrôle de la région, ont suspendu ses travaux, saccagé son campement et son matériel de recherche et confisqué les objets qu’il avait collectés. Pendant cette longue absence, Hilde et Richard entretiennent une correspondance régulière.

À son retour en Allemagne, Richard Thurnwald est confronté à un scandale qui concerne sa vie privée [7] : alors qu’il est fiancé à Hilde Schubert, on découvre qu’il est déjà marié à une Islandaise qui décide de le rejoindre en Allemagne. Cette péripétie le conduit à séjourner quelque temps en prison car il est accusé de bigamie. Sa première femme décède finalement au cours de l’année 1923 et le mariage avec Hilde peut avoir lieu la même année, malgré la désapprobation des Schubert. Hilde cesse d’exercer son métier d’institutrice pour entamer, sur le terrain, une carrière d’ethnologue aux côtés de son mari.

À partir de ce moment-là, Hilde Thurnwald se familiarise avec les méthodes empiriques de son mari qui privilégie les séjours de longue durée parmi les peuples étudiés du Tanganyika ou des îles Salomon. Il attache une grande importance à l’apprentissage de la langue locale et s’intéresse aux structures claniques et familiales des sociétés qu’il côtoie ainsi qu’à leur fonctionnement. Elle devient progressivement une ethnologue de terrain qui ne se contente pas de l’accompagner mais qui effectue également ses propres recherches et mène ses propres analyses. Lors de leurs explorations de terrain, elle s’intéresse à la vie des femmes et à leur condition au sein des sociétés étudiées par Thurnwald. Pendant leur séjour commun en Afrique de l’Est (Tanganyika et Kenya) en 1930-1931, elle met au point un questionnaire qui concerne la vie des femmes. Il figure en appendice dans l’ouvrage que les Thurnwald ont écrit en commun : Black and White in East Africa (Noirs et Blancs en Afrique de l’Est). Il pose des questions d’ordre purement biologique, aborde la condition et le statut de la femme, puis celui de la mère et traite enfin de la place de la femme en tant que force de travail au sein et en dehors du cadre familial.

Ici, comme à Buin, située au sud de l’île de Bougainville, Richard Thurnwald et elle considèrent que son statut de femme ethnologue lui permet d’entrer plus facilement en contact avec les femmes des peuples rencontrés. La pertinence et la validité de ses méthodes et de ses analyses lui valent d’être publiée. Chaque étude ethnologique sur le terrain se solde par la publication des résultats obtenus par Hilde Thurnwald qui travaille en collaboration avec des maisons d’édition distinctes de celles de son mari. Nous passons ici en revue ses ouvrages.

Die schwarze Frau im Wandel Afrikas (La femme noire dans l’Afrique en mutation), 1935.

Dans sa préface, Hilde Thurnwald retrace l’histoire de son ouvrage :

Ce livre est le résultat d’une étude de terrain d’une durée d’un an que j’ai entreprise avec mon mari en 1930/31 en Afrique de l’Est. Notre activité principale s’est concentrée sur un certain nombre de tribus situées au Tanganyika, placé sous mandat britannique (ancienne Afrique de l’Est allemande). Nous avons effectué un séjour de courte durée dans une partie de la colonie voisine du Kenya qui était importante pour notre étude ; il clôtura notre voyage (Die schwarze Frau im Wandel Afrikas, p. VII) [8].

Cette enquête de terrain fut effectuée par les Thurnwald à l’invitation de l’Institut international des cultures et langues africaines [9] basé à Londres et grâce à son soutien financier. Au cours de ses recherches concernant la vie des femmes, Hilde Thurnwald a transmis un questionnaire, qu’elle avait elle-même établi, à des missionnaires, des enseignants, des responsables de la sphère religieuse et du monde colonial.

Die schwarze Frau im Wandel Afrikas [La femme noire dans l’Afrique en mutation] aborde plusieurs problématiques essentielles :

– La question de l’acculturation et de ses nombreux effets sur les colonisés et les colons (rupture des équilibres traditionnels chez les populations colonisées, influence des Européens sur leur mode de vie et réciproquement) :

Lorsqu’il est question d’acculturation, il ne faut pas l’entendre comme si elle se résumait uniquement à un système d’influences venant exclusivement des Européens. Ce qu’on entend par acculturation, c’est bien plus un processus de transformation qui a pour conséquence la création d’un nouvel équilibre. Le contact avec les Européens a eu pour effet de déstabiliser l’ancien équilibre des Africains. Ils sont confrontés à un certain nombre de situations nouvelles qui exigent de nouvelles dispositions, de nouvelles idées, de nouvelles habitudes, etc. Les anciennes mœurs, lois et valeurs sont devenues caduques et disparaissent. On se retrouve, dans un premier temps, sans repère vis-à-vis de la nouveauté (Die schwarze Frau im Wandel Afrikas, p. 2).

– L’impact de l’acculturation sur les femmes et sur les relations hommes/femmes :

Non seulement les particularités féminines, mais aussi le fait que les femmes vivent en vase clos chez les « peuples de nature [10] » impliquent que leurs confrontations avec les influences étrangères connaissent un processus différent de celui que vivent les hommes, aussi bien en ce qui concerne la manière dont il se déroule que son rythme (p. 3).

– La place de la femme mariée dans les sociétés étudiées : La fonction sociale de la femme réside dans la maternité et dans sa capacité à assurer la subsistance de la famille par le travail dans les champs. L’homme qui l’épouse l’évalue aussi sous cet angle (p. 30). Plusieurs questions concernent les droits et devoirs liés au mariage, la dot [11], l’intégration dans le clan [12], la place des enfants et la question centrale de la maternité [13], les droits du père sur les enfants.

– la fonction essentielle de la femme ethnologue pour analyser de manière plus spécifique les conditions de vie des femmes :

C’est pour cette raison qu’il est tout indiqué que l’étude de la situation des femmes soit menée par une femme, et ce d’autant plus que certains aspects de la vie traditionnelle des femmes dites primitives peuvent être mis en évidence, alors qu’ils échapperaient à un homme car son attention se porte dès le départ sur d’autres domaines d’étude (p. 3).

– Les particularismes de chaque ethnie et les similarités entre ethnies :

Ainsi nous trouvons, dans chaque ethnie, une cohabitation des races différente, un ordre différent dans les communautés, des différences dans la place occupée par la femme, dans l’éducation des enfants, dans l’organisation économique et dans la répartition du travail entre les sexes, dans les représentations religieuses et les nombreuses mœurs comme en témoignent les exemples décrits dans la première partie du livre. Cependant, les caractéristiques communes sont si nombreuses que l’on peut considérer les tribus d’Afrique de l’Est comme un groupe culturel ayant un vrai sentiment d’appartenance (p. 5-6).

– La remise en cause de certains clichés sur les peuples colonisés :

Des observateurs superficiels affirment très souvent que les indigènes africains n’élèvent absolument pas leurs enfants, mais que ceux-ci poussent comme les arbres de la jungle. C’est une erreur du même ordre que l’opinion très répandue qui prétend que la femme est réduite à l’état d’esclave (p. 61).

Dans les nombreuses recensions dont cet ouvrage a fait l’objet, des ethnologues de renom tels que Robert H. Lowie et Melville J. Herskovits [14] soulignent la pertinence des observations faites par Hilde Thurnwald et la justesse de ses analyses. Elle obtient la reconnaissance de ses pairs bien qu’elle ne soit pas une ethnologue de formation.

Menschen der Südsee [Les habitants des mers du Sud], 1937

Le deuxième séjour de longue durée a lieu en 1933 dans les îles de l’archipel Salomon, à Buin, au sud de Bougainville et débouche sur une nouvelle publication de Hilde Thurnwald, Menschen der Südsee. Les Thurnwald ont effectué ce séjour sur l’invitation de l’Institut national de recherches australien (Australian National Research Council) et grâce au financement de la Fondation Rockefeller située à New York. Il est intéressant de noter que cette coopération internationale, par le biais de la Fondation Rockefeller, perdure malgré l’arrivée au pouvoir des nazis en Allemagne [15].

L’ouvrage Menschen der Südsee regroupe 16 histoires [16] décrivant le parcours personnel de femmes et d’hommes vivant au sein des villages de l’île. Il aborde la question des relations hommes/femmes, de la place de l’individu au sein du clan, de l’autorité du chef, du prestige des sorciers et met en exergue la bonne entente des Thurnwald avec les autochtones.

Dans sa préface, Richard Thurnwald met en évidence les objectifs poursuivis par Hilde Thurnwald en tant que femme ethnologue. Il s’agit d’étudier l’individu au sein du clan grâce au récit de parcours individuels :

Ce livre place les êtres humains au centre de la présentation, leurs passions, leur réflexion, leurs hésitations, leurs actions et leurs interactions. Cette méthode permet au lecteur d’avoir un aperçu de la culture et des usages, du mode de vie et des mœurs [des peuples étudiés]. On lui présente des faits. Cette nouvelle manière de présenter des données ethnologiques donne la garantie de transmettre des images conformes à la réalité. Ainsi, une série haute en couleurs de personnalités apparaît devant nos yeux (Menschen der Südsee, p. V).

Il s’agit également de remettre en question un certain nombre de préjugés qui concernent les sociétés dites primitives :

Ce sont toujours les mêmes erreurs produites par une manière de penser purement matérialiste qui [répand l’idée selon laquelle], chez les peuples de nature, tous les individus d’une communauté sont identiques. Les descriptions de certains caractères et de certains destins [qui seront faites dans l’ouvrage] montrent que les êtres humains qui vivent au sein de communautés de peuples de nature, ont tous leurs singularités (Menschen der Südsee p. V).

Hilde Thurnwald expose ensuite les raisons de cette expédition. Elle cherche à déterminer quels ont été les effets de l’implantation européenne sur l’île depuis le séjour effectué par son mari en 1908 qui fut, à cette époque-là, le premier Européen à fouler le sol de Buin :

Nous fûmes séduits par le projet d’étudier ce peuple de Buin pour deux raisons : parce que, d’une part, nous trouvions son organisation politique et sociale particulièrement intéressante et, d’autre part, parce que [cela nous donnait l’opportunité] de pouvoir déterminer si l’ancien mode de vie avait changé et si oui, de quelle façon, depuis que mon mari avait passé huit mois à Buin, vingt-cinq ans auparavant (Menschen der Südsee, p. 1).

Dans cet ouvrage, Hilde Thurnwald analyse le fonctionnement des populations locales sous l’angle des relations hommes/femmes et de la place des enfants :

L’homme évalue son épouse avant tout en tant que force de travail qui, premièrement, doit assurer la subsistance de la famille et, deuxièmement, doit augmenter le bien-être et le prestige de l’homme grâce à l’élevage de porcs. Si la femme ne correspond pas à ces attentes, si elle est stupide ou paresseuse, ou si elle est insatisfaisante aux yeux de son mari, selon quelque point de vue que ce soit, il peut la battre ou la chasser. Les enfants appartiennent au mari qui décide, seul, du mariage de ses filles (Menschen der Südsee, p. 7-8).

Elle s’intéresse également au clan en tant qu’unité politique et étudie les liens de vassalité entre tribus :

Chaque « mùmira tùtoberu » [chef de clan] formait avec ses frères, ses fils, ses neveux et ses cousins, ses vassaux et ses alliés, une unité politique autonome qui devait se défendre contre les attaques d’autres chefs et qui cherchait à obtenir le soutien armé de ses alliés. À cet effet, des alliances qui devaient garantir une protection réciproque étaient conclues entre chefs (Menschen der Südsee, p. 10).

Par ailleurs, Hilde Thurnwald étudie les mesures prises par les autorités australiennes et les conséquences de l’influence australienne sur les populations locales :

Lorsque le gouvernement australien installa un commissariat de police sur la côte de Buin en 1920 et priva les « mùmira » de leur souveraineté, cela exigea d’eux un changement très profond qui n’est pas encore achevé. Car cela signifiait la fin des combats, des chasses à l’homme et des meurtres par vengeance. Ils disparurent en l’espace de quelques années (Menschen der Südsee, p. 12).

Elle évalue également l’influence des pratiques européennes et du monde moderne face à certaines pratiques ancestrales qui perdurent dans le temps :

L’univers religieux et magique fut relativement peu influencé par les trois instances modernes que sont le gouvernement, les plantations et la mission. De ce point de vue, la jeunesse elle-même ne fut touchée que superficiellement. La place importante des sorciers, de quelques sorcières et des magiciens [témoigne de cette faible influence du monde colonial dans ce domaine] (Menschen der Südsee, p. 14).

Enfin, elle explicite ses méthodes d’investigation et veut mettre en exergue l’intérêt de ses travaux pour la politique coloniale du Troisième Reich : « On pourrait prendre en compte les problèmes liés à l’acculturation des peuples de nature dans l’intérêt de la politique coloniale » (p. 19). Elle paraît ici suivre Richard Thurnwald à qui on a reproché d’avoir fait partie de ces ethnologues disposés à instrumentaliser l’ethnologie au service de la politique coloniale du régime nazi. Il a fait paraître en 1939 un ouvrage intitulé Koloniale Gestaltung [Conception de l’organisation coloniale] dans lequel il décrit un modèle de cohabitation entre colons et colonisés qui préfigure l’apartheid tel que l’a connu l’Afrique du Sud à partir de 1948 [17]. Les Thurnwald espéraient mettre leurs travaux sur le phénomène d’acculturation et leurs connaissances ethnologiques au service de la politique de conquête et de colonisation du Troisième Reich en Afrique mais les défaites militaires de l’Allemagne nazie à partir de 1943 ont bouleversé les projets de colonisation sur le continent africain. La guerre en Europe centrale et orientale et la conquête des territoires d’Europe de l’Est devenaient la priorité du régime.

Tout comme pour Die schwarze Frau im Wandel Afrikas, les recensions concernant Menschen der Südsee sont très élogieuses à l’égard du travail de Hilde Thurnwald sur le terrain. Robert H. Lowie, par exemple, loue sa sensibilité aux valeurs humaines et aux différences individuelles [18].

Dans l’après-guerre : de l’ethnologie à la sociologie

Au lendemain de la capitulation allemande, l’Allemagne est occupée par les Alliés occidentaux et soviétiques qui ont pour objectif de dénazifier et de rééduquer le peuple allemand. Dans la continuité des recherches ethnologiques entreprises en Afrique et en Océanie dans les années 1920 et 1930, Hilde Thurnwald enquête sur les familles berlinoises de l’immédiat après-guerre. Le couple Thurnwald se retrouve dans le secteur d’occupation soviétique de Berlin. Pour des raisons idéologiques, l’entente entre Richard Thurnwald et les autorités d’occupation soviétiques sera de courte durée. Par l’intermédiaire de deux de ses anciens étudiants de Yale, Thurnwald entre en contact avec les autorités d’occupation américaines avec lesquelles une coopération se met en place. Les Américains s’engagent à financer les activités des Thurnwald si ces derniers acceptent de mener des enquêtes sociologiques qui permettront aux Américains de sonder la population berlinoise. Cette coopération est facilitée par le fait que la compromission des Thurnwald avec le régime nazi n’apparaît pas de manière flagrante (ils n’ont pas adhéré au NSDAP) et parce qu’ils sont familiers des méthodes de recherche empiriques américaines.

C’est donc dans le cadre de la politique américaine de dénazification et de rééducation que la troisième enquête sociologique de Hilde Thurnwald s’inscrit. Elle s’intitule Gegenwartsprobleme Berliner Familien [Problèmes actuels des familles berlinoises] et elle émane d’une demande des autorités d’occupation américaines de Berlin qui souhaitent connaître les préoccupations matérielles des Allemands mais aussi, et surtout, leur disposition à adopter dans un avenir proche les principes de la démocratie. Les Américains entendent dénazifier l’Allemagne et rééduquer les Allemands à la démocratie [19]. Dans ce contexte, il s’agit pour Hilde Thurnwald et son équipe de chercheurs en sociologie d’interroger 498 familles berlinoises au cours de l’année 1946-1947 pour obtenir des renseignements précis sur leurs conditions de vie matérielles, financières, affectives et leur état d’esprit au lendemain de la capitulation allemande :

Ce travail repose sur des enquêtes qui furent entreprises en février 1946 et qui prirent provisoirement fin à l’été 1947. Ce qui nous poussa à mener cette enquête, ce sont les difficultés rencontrées par les familles qui apparaissaient de manière toujours plus évidente du fait de l’effondrement de l’Allemagne et la mise en danger, toujours plus grande, des enfants. Ce qui motiva l’observateur, ce ne furent pas seulement la misère matérielle et les problèmes de logement de nombreuses familles, mais aussi l’aliénation interne qui s’était déjà produite pendant la guerre et l’influence du nazisme sur la vie des familles. L’interaction et les effets de ces différents facteurs devaient être étudiés, en particulier dans l’optique [de maintenir] la cohésion interne et externe des familles (Gegenwartsprobleme der Berliner Familien, p. 5).

Durant l’hiver 1946, les conditions de vie des Berlinois sont particulièrement éprouvantes à cause du froid et des difficultés d’approvisionnement. Du fait de la guerre, les pères sont souvent absents des foyers et les mères se retrouvent seules pour nourrir et prendre soin de leur famille. Bien souvent contraintes de travailler à l’extérieur ou de s’absenter durant de longues heures pour se procurer de la nourriture, les mères doivent confier leurs enfants ou les laisser seuls à leur domicile. Livrés à eux-mêmes, ils passent parfois des journées entières dans leur lit, à cause du froid et du trop faible apport calorique qu’ils reçoivent, du fait des diverses pénuries. Nombreux sont ceux qui errent dans les rues à la recherche de nourriture. La publication de cette enquête a eu un grand retentissement outre-Rhin, comme en témoigne la revue Les Temps Modernes, dirigée par Jean-Paul Sartre, dont un numéro spécial, concernant l’Allemagne de l’immédiat après-guerre, a fait paraître une trentaine de pages traduites de l’œuvre de Hilde Thurnwald sous le titre Familles de Berlin [20].

Hilde Thurnwald, l’Institut d’ethnologie de la Freie Universität et la revue Sociologus

Ce sont d’ailleurs ces problématiques liées à l’adolescence qui donnent lieu à une autre étude sociologique de terrain dirigée par Hans Märtin et supervisée par Hilde Thurnwald qui préface la publication : Der Grossstadtjugendliche und das Problem seiner Straffälligkeit, eine sozialpsychologische Studie [L’adolescent de la grande ville et le problème de sa délinquance [potentielle], une étude socio-psychologique]. Il s’agit d’une publication de l’Institut für Sozialpsychologie und Ethnologie der Freien Universität Berlin, institut fondé et dirigé par les Thurnwald [21], financé par les autorités d’occupation américaines, puis intégré à la nouvelle université berlinoise fondée par les Américains dans leur secteur, la Freie Universität.

Cette étude sociologique s’inscrit également dans le contexte de la politique de rééducation à la démocratie menée par les Américains et s’intéresse aussi bien à la jeunesse délinquante que non délinquante dont les comportements sont comparés tout au long de l’enquête. Hans Märtin établit quatre groupes de jeunes auxquels lui et son équipe vont s’adresser afin de mieux comprendre les attentes de la jeunesse berlinoise : les jeunes hommes délinquants et non délinquants ; les jeunes filles délinquantes et non délinquantes. Les chercheurs en sociologie mettent au point une méthode qui leur permet d’analyser la position de ces quatre groupes vis-à-vis de la famille, des autorités éducatives (école, Église, organisation de jeunesse) et de la perspective d’une entrée dans le monde professionnel.

Ce qui préoccupe au plus haut point les autorités d’occupation américaines, c’est la relation de ces groupes à la politique. L’étude révèle que cette dernière inspire à la jeunesse la plus grande méfiance. Les jeunes sont nombreux à critiquer la génération de leurs pères. Ils les rendent responsables de la catastrophe engendrée par l’avènement du nazisme puis par la défaite. Hilde Thurnwald et Hans Märtin l’ont constaté dans leurs études respectives.

Selon Sigrid Westphal-Hellbusch [22], l’élève et l’héritière spirituelle de Richard Thurnwald, le nom de Hilde Thurnwald est indissociablement lié à celui de la revue internationale et bilingue [23] fondée par Richard Thurnwald en 1925 sous le nom de Zeitschrift für Völkerpsychologie und Soziologie. Renommée Sociologus en 1932, sa parution a cessé sous le Troisième Reich. Elle a reparu en 1951 avec le soutien financier de la Wenner Gren Foundation for Anthropological Research [24]. Après la mort de son mari en 1954, c’est Hilde qui en a dirigé l’édition jusqu’en 1972, date à laquelle elle a cessé toute activité professionnelle.

Bibliographie

Ouvrages publiés par Hilde Thurnwald :

Die schwarze Frau im Wandel Afrikas, eine soziologische Studie unter ostafrikanischen Stämmen, W. Kohlhammer Verlag, Stuttgart, 1935.

Menschen der Südsee, Charaktere und Schicksale, Ermittelt bei einer Forschungsreise in Buin auf Bougainville, Salomo-Archipel, Ferdinand Enke Verlag, Stuttgart, 1937.

Gegenwartsprobleme Berliner Familien, eine soziologische Untersuchung an 498 Familien, Weidmannsche Verlagsbuchhandlung, Berlin, 1948.

Un ouvrage en hommage à Richard Thurnwald dont la publication a été supervisée par Hilde Thurnwald :

Grundfragen menschlicher Gesellung, Ausgewählte Schriften von Richard Thurnwald, in : Forschungen zur Ethnologie und Sozialpsychologie, herausgegeben von Hilde Thurnwald, Band 2, Duncker und Humblot, Berlin, 1957.

Une étude sociologique supervisée et préfacée par Hilde Thurnwald :

Märtin, Hans, Der Grossstadtjugendliche und das Problem seiner Straffälligkeit, eine sozialpsychologische Studie, Duncker und Humblot, Berlin, 1951.

Articles rédigés par Hilde Thurnwald :

« Woman’s Status in Buin Society », Oceanic, vol. 5, n° 2 (Dec 1934), p. 142-170.

« Ehe und Mutterschaft in Buin », Archiv für Anthropologie und Völkerforschung 24, p. 214-246.

« Richard Thurnwald - Lebensweg und Werk », in Beiträge zur Gesellungs-und Völkerwissenschaft, Richard Thurnwald zu seinem 80. Geburtstag gewidmet, Gebr. Mann, Berlin, 1950, p. 9-19.

« Jenseitsvorstellugen und Dämonenglaube des Buin-Volkes », in Beiträge zur Gesellungs-und Völkerwissenschaft, Richard Thurnwald zu seinem 80. Geburtstag gewidmet, Gebr. Mann, Berlin, 1950, p. 345-364.

Sur Hilde Thurnwald :

Beer, Bettina, Frauen in der deutschsprachigen Ethnologie, ein Handbuch, Böhlau Verlag, Köln, 2007.

Hauser-Schäublin, Brigitta (Hg.), Ethnologische Frauenforschung, Ansätze, Methoden, Resultate, Dietrich Reimer Verlag, Berlin, 1991.

“Hilde Thurnwald 15.2.1890-7.8.1979”, Sociologus 29, p. 97-101.

Westphal-Hellbusch, Sigrid, « The Present Situation of Ethnological Research in Germany », American Anthropologist, New Series, vol. 61, n° 5, part 1 (oct 59), p. 848-865.

Comptes rendus d’ouvrages de Hilde Thurnwald :

Die schwarze Frau im Wandel Afrikas by Hilde Thurnwald. Review by Melville J. Herskovits, The Annals of the American Academy of Political and Social Science, vol. 190, Current Developments in Housing (Mar.1937), p. 248-249.

Die schwarze Frau im Wandel Afrikas. Eine soziologische Studie unter ostafrikanischen Stämmen by Hilde Thurnwald. Review by Robert H. Lowie, American Anthropologist New Series, vol. 38, n° 1 (Jan-Mar, 1936), p. 120-121.

Die schwarze Frau im Wandel Afrikas by Hilde Thurnwald. Review by W. Wanger, Zeitschrift für Ethnologie, 67.Jahrg, Heft 5-6 (1935), p. 368-369.

Die schwarze Frau im Wandel Afrikas by Hilde Thurnwald. Review by Ruth Benedict, American Journal of Sociology, vol. 43, n° 1 (Jul. 1937), p. 187-188.

Die schwarze Frau im Wandel Afrikas. Eine soziologische Studie unter ostafrikanischen Stämmen von Hilde Thurnwald, review by Diedrich Westermann, Africa, Jan.1, 1937, vol. 10 (3), p. 362.

Menschen der Südsee. Charaktere und Schicksale. Ermittelt bei einer Forschungsreise in Buin auf Bougainville, Salomo-Archipel by Hilde Thurnwald, Richard Thurnwald. Review by K.Th. Preuss, Zeitschrift für Ethnologie, 69, Jahrg., H.6 (1937), p. 456.

Menschen der Südsee. Charaktere und Schicksale. Ermittelt bei einer Forschungsreise in Buin auf Bougainville, Salomo-Archipel. Mit einem Vorwort von Prof.Dr. Thurnwald. Review by Sapper, K., Geographische Zeitschrift, Wiesbaden, vol. 44, n° 7, Jan. 38, p. 319.

Gegenwartsprobleme Berliner Familien : eine soziologische Untersuchung an 498 Familien by Hilde Thurnwald. Review by Robert H. Lowie, American Anthropologist New Series, vol. 52, n° 1 (Jan-Mar 1950), p. 105-106.

Gegenwartsprobleme Berliner Familien : eine soziologische Untersuchung an 498 Familien by Hilde Thurnwald. Review by William C. Lehmann, American Sociological Review, vol. 15, n° 6 (Dec. 1950), p. 822-823.

Publications faisant référence aux études sociologiques de Hilde Thurnwald :

Roesler, Jörg, « The Black Market in Post-war Berlin and the methods used to counteract it », German History, vol. 7, Issue 1, January 1989, p. 92-107.

Höhn, Maria, « Frau im Haus und Girl im Spiegel : Discourse on Women in the Interregnum Period of 1945-1949 and the Question of German Identity », Central European History, 1993, vol. 26 (1), p. 57-90.

Eisermann, Gottfried, « La situation de la sociologie en Allemagne », Cahiers internationaux de sociologie, Jul. 1, 1958, vol. 25, p. 100.

Evans, Jennifer V., « Bahnhof boys : policing male prostitution in post-nazi Berlin », Journal of the History of Sexuality. Oct. 2009, vol.12 (4), p. 605.

Ende, Aurel, « Battering And Neglect : Children in Germany 1860-1978 », The Journal of Psychohistory, Winter 1979, vol.7 (3), p. 249.

Heineman, Elisabeth, « The Hour of the Woman : Memories of Germany’s “Crisis Years” andWest German National Identity », The American Historical Review, 1996, vol. 101 (2), p. 354-395.

Dombrowski, Gisela, « Sigrid Westphal-Hellbusch 10.6.1915-1.2.1984 », Zeitschrift für Ethnologie, Bd 111, H.1 (1986), p. 1-10.

Westphal-Hellbusch, Sigrid, « Hundert Jahre Ethnologie in Berlin, unter besonderer Berücksichtigung ihrer Entwicklung an der Universität », in Pohle, Hermann & Gustav Mahr, (Hg.), Festschrift zum Hundertjährigen Bestehen der Berliner Gesellschaft für Anthropologie, Ethnologie und Urgeschichte 1869-1969, Teil. 1, p. 157-183, Berlin.

Weinreb, Alice, « For the Hungry Have no Past nor Do They Belong to a political Party : Debates over German Hunger after World War II », Central European History, vol. 45, n° 1, March 2012, p. 50-78.

Leonhard, Adam, « In Memoriam : Richard Thurnwald », Oceania, vol. 25, n° 3 (March 1955), p. 145-155.

Bibliographies citant les ouvrages de Hilde Thurnwald :

Ende, Aurel, Bibliography on Childhood and Youth in Germany from 1820-1978 : A selection, The Journal of Psychohistory, Winter 1979, vol. 7 (3), p. 281.

Wesley-Smith, Terence, Development and Crisis in Bougainville : A bibliographic Essay, The contemporary Pacific, Fall 1992, vol. 4 (2), p. 407.

Labouret, H., De Cleene, N., Raum, O.F., Schapera, I. & A. Wucherer, Bibliography of Current Literature Dealing with African Languages and Cultures, Africa, Jan 1, 1936, vol. 9 (1), p. 134.




[1Claude Lefort, “Richard Thurnwald (1869-1954)”, Encyclopédie Universalis.

[2André Gingrich, One Discipline, Four Ways : British, German, French and American Anthropology, Chicago University Press, 2005. Voir également : Dieter Haller, Die Suche nach dem Fremden, Geschichte der Ethnologie in der Bundesrepublik 1945-1990, Campus Verlag, Frankfurt am Main, 2012

[3Bettina Beer, Frauen in der deutschsprachigen Ethnologie, ein Handbuch, Böhlau Verlag, Köln, 2007, p. 225.

[4Ibid.

[5Ibid., p. 227.

[6Ibid., p. 226.

[7Cf. Marion Melk-Koch, Auf der Suche nach der menschlichen Gesellschaft : Richard Thurnwald, Staatliche Museen Preussischer Kulturbesitz, Berlin, 1989, p. 256-257.

[8Les traductions sont toutes assurées par la rédactrice de l’article.

[9Cet institut est une organisation internationale fondée en 1926 à Londres qui se consacre à l’étude des cultures et langues africaines. Son premier président est Frederick Lugard, un administrateur colonial britannique. Diedrich Westermann, un africaniste allemand, et Maurice Delafosse, un africaniste français, en sont les premiers codirecteurs. Cf. Stefan Esselborn, Die Afrikaexperten. Das Internationale Afrikainstitut und die europäische Afrikanistik, 1926-1976, Vandenhoeck und Ruprecht, 2018.

[10On peut remarquer que Hilde Thurnwald émet des réserves quant à l’emploi de ce concept de « peuple de nature ». Elle semble avoir une distance critique vis-à-vis de la dichotomie opérée entre peuples dits de nature et peuples dits de culture.

[11« La dot représente, d’une part, l’équivalent de la valeur économique de la femme et, d’autre part, l’assurance d’une descendance et la garantie des droits du mari sur les enfants » (p. 31).

[12« Hommes et femmes acceptent d’être évalués par la fonction sociale qu’ils doivent occuper au sein de leur groupe, de leur tribu qui sont organisés selon les liens du sang » (p. 30)

[13« La maternité est au centre de la vie de la femme et ce n’est pas avec son mari, mais avec ses enfants qu’elle tisse le lien le plus étroit, surtout si le mari a d’autres femmes » (p. 50-51)

[14Voir les références en bibliographie.

[15Cf. Judith Syga-Dubois, Wissenschaftliche Philanthropie und transatlantischer Austausch in der Zwischenkriegszeit, Die sozialwissenschaftlichen Förderprogramme der Rockefeller Stiftungen in Deutschland, Böhlau Verlag, Köln, 2019.

[16« Les 16 histoires présentées dans cet ouvrage constituent une petite partie des résultats d’un voyage d’étude que mon mari et moi devons à l’invitation de l’Institut de recherches national australien de Sydney (Australian National Research Council) et au financement de la Fondation Rockefeller de New York. » (Menschen der Südsee, introduction, p. 1)

[17Cf. Klaus Timm, « Richard Thurnwald : “Koloniale Gestaltung”, ein “Apartheids-Projekt” für die koloniale Expansion des deutschen Faschismus in Afrika », Ethnographisch-Archäologische Zeitschrift 18, 1977, p. 617-649.

[18Voir les références en bibliographie.

[19« Les Américains envisagent la rééducation comme une entreprise idéologique de transformation de la conscience politique et de l’échelle de valeurs des Allemands » (ibid., p. 38).

[20Cf. Les Temps Modernes, numéros 46-47, août-septembre 1949, traduction de J. Stern, p. 451-478.

[21Sigrid Westphal-Hellbusch prendra officiellement la direction de cet institut à la mort de Richard Thurnwald, en 1954.

[22Sigrid Westphal-Hellbusch, « Hilde Thurnwald 15.2.1890-7.8.1979 »,Sociologus 29, p. 97-101.

[23Elle regroupait des contributions de chercheurs anglophones et germanophones.

[24Fondation créée en 1941 par Axel Wenner-Gren qui a pour vocation de soutenir la recherche anthropologique.