Laurent Saint-Cricq alias Paul Marcoy : les intrigants récits d’un explorateur contrarié

Pascal Riviale

Archives nationales (DECAS), EREA (LESC), IFEA

2021

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Pour citer cet article

Riviale, Pascal, 2021. « Laurent Saint-Cricq alias Paul Marcoy : les intrigants récits d’un explorateur contrarié », in Bérose - Encyclopédie internationale des histoires de l'anthropologie, Paris.

URL Bérose : article2344.html

Si les récits de voyages et d’aventures publiés sous le nom de Paul Marcoy sont bien connus dans la littérature de voyage américaniste internationale, la vie et les activités avérées de ce personnage demeurent nimbées d’un halo de mystère entretenu par lui-même. L’aspect romancé et quelque peu bouffon volontairement donné à ses récits par l’auteur ont largement contribué à le discréditer – de son vivant même – auprès des cercles savants. Toutefois, les descriptions de diverses populations indigènes des basses terres péruviennes et brésiliennes qu’il avait glissées dans ses articles et ouvrages, ont retenu l’attention des anthropologues plus récents, estimant qu’il y avait là peut-être des matériaux utiles pour documenter des populations historiquement mal connues. Mais les difficultés rencontrées pour contextualiser précisément les voyages de Laurent Saint-Cricq limitent cependant la possibilité de réévaluer ses observations de terrain. Les études publiées jusqu’à présent sur Laurent Saint-Cricq ont toutes souligné le fait que l’on n’est sûr de rien concernant cet individu, tant il s’est évertué à brouiller les pistes dans ses récits successifs (Chaumeil 1994, 2001 ; Benizé-Daoulas 2001, 2002). Deux dossiers – d’origine tout à fait distincte – conservés aux Archives nationales permettent cependant de préciser quelques points d’une chronologie jusqu’ici très floue et, surtout, jettent une lumière nouvelle sur cet artiste-voyageur – qui aurait tant désiré être reconnu pour ses observations scientifiques – et sur ses rapports avec l’administration, les institutions savantes et les médias.

La désillusion du retour

Donnons tout d’abord au lecteur quelques éléments biographiques concernant Saint-Cricq que l’on peut reconstituer, jusqu’à son arrivée à Paris en 1848. Certains détails, étayés par des sources d’archives, paraissent relativement fiables ; d’autres, relevant de sources secondaires, demeurent encore assez incertains en l’état de nos connaissances.

Laurent Saint-Cricq est né à Bordeaux le 23 octobre 1815, semble-t-il au sein d’une famille de négociants (son père, Bernard Saint-Criq [1] était établi rue Frère, dans le prospère quartier des Chartrons, à Bordeaux). Pour une raison inconnue, il part aux Antilles en 1831 (il a 15 ou 16 ans) ; il y serait resté 3 ans (rentrant en 1834). Sans que l’on puisse affirmer qu’il s’agissait d’une activité professionnelle majeure pour lui, il aurait publié après son retour des articles sur la peinture dans le journal La Guienne, entre 1834 et 1838 [2]. Le 4 mars 1841 il retire à la préfecture de la Gironde un passeport, en vue de partir pour l’Amérique du Sud ; il avait alors déclaré vouloir se rendre à Valparaiso [3]. En 1846 Francis de Castelnau, qui effectuait pour le compte du gouvernement français une mission d’exploration d’une partie de l’Amérique du Sud, fait sa rencontre dans une hacienda située dans la vallée de Santa Ana (point d’accès vers le piémont amazonien des Andes péruviennes, au nord de la ville de Cuzco). Ils décident de poursuivre leur route ensemble, pour finalement se séparer en très mauvais termes à leur arrivée au village de Sarayacu. Saint-Cricq continue seul sa traversée de la forêt amazonienne, pour atteindre Belém dans la deuxième partie de l’année 1847. Très affaibli, il est recueilli par le consul de France du Pará. Il s’embarque pour Le Havre à la fin de l’année 1847, puis s’installe à Paris au début de l’année 1848.

À son retour en France, Saint-Cricq est sans doute enthousiaste et rempli d’espoirs. Il pense avoir rapporté matière à une grande publication dans laquelle il associerait récit anecdotique de son voyage, images pittoresques et présentation érudite du fruit de ses collectes et observations scientifiques : zoologie, botanique, anthropologie, ethnographie, etc. Il avait déjà évoqué ce projet éditorial à la fin de l’année 1847 dans des lettres envoyées à ses amis péruviens de Cuzco [4] depuis Belém, juste avant de s’embarquer pour la France. Le projet était ambitieux mais bien dans l’air du temps. Alcide d’Orbigny venait ainsi d’achever une somme éditoriale plus de dix ans après son retour d’Amérique du Sud en 1834. C’est aussi le type de publication monumentale qui était proposé aux commandants de toutes les grandes expéditions de circumnavigation effectuées pour le compte de la marine royale depuis plus de vingt ans (Louis de Freycinet, Louis-Isidore Duperrey, Jules Dumont d’Urville, Abel Aubert Dupetit-Thouars). Et c’est également ce que s’apprête alors à entreprendre Francis de Castelnau, qui avait été chargé en 1843 par le gouvernement français d’une mission d’exploration de l’Amérique du Sud, ce même individu que Saint-Cricq avait rencontré à Echerate, à une centaine de kilomètres au nord de Cusco. Leurs pas se croiseront encore – tout au moins virtuellement – dans les bureaux de la prestigieuse revue L’Illustration, puisque ce dernier publie dans l’édition du 15 février 1848 un article illustré par ses soins, intitulé « Souvenirs de l’Amérique méridionale, la vallée de Santa Ana [5] » ; il s’agit alors d’un texte très anecdotique – probablement sans rapport avec ce qu’il rêve de publier, mais il faut bien répondre à la demande…

Quelques mois auparavant Adolphe Joanne avait publié dans ce même journal un compte rendu de l’expédition de Castelnau et de son équipe [6]. Aux yeux du lecteur néophyte de la revue illustrée, ces deux explorateurs pouvaient sembler bien similaires. Pourtant tout les oppose. Alors que Saint-Cricq est un individu d’extraction sans doute modeste et sans soutien particulièrement notable, François Louis Nompar de Caumont La Force, comte de Castelnau (plus connu sous le nom de Francis de Castelnau) est issu d’une lignée de haute noblesse. Né à Londres, au sein de la communauté des « émigrés » ayant fui le Révolution française, il est le fils illégitime de la comtesse de Mesnard-La Barotière, fille du duc de La Force – il se dit que son géniteur serait le futur roi d’Angleterre George IV. On peut comprendre que Francis de Castelnau ait joui d’une grande aisance financière et de solides appuis. Force est de constater que lorsqu’il présenta un projet d’exploration de l’Amérique du Sud en 1843, celui-ci fut accueilli avec une très grande bienveillance de la part des grandes institutions savantes (Institut de France, Muséum national d’histoire naturelle) sollicitées afin de donner leur avis. En outre, il bénéficia d’un soutien financier considérable, au premier chef du tout jeune service des missions scientifiques et littéraires qui lui accorda une allocation de 20 000 francs par an [7] pour toute la durée de son expédition, tandis que le ministère de l’Intérieur (par le biais de la division des Beaux-Arts qui souhaitait encourager les recherches archéologiques et historiques sur les Incas proposées par le voyageur) apportait 10 000 francs, et le ministère des Affaires étrangères 6 000 francs ; le ministère de la Marine offrait quant à lui de transporter gratuitement Castelnau et ses collaborateurs jusqu’au Brésil (Riviale 1996 : 103). Une telle conjonction de soutiens est assez remarquable pour être soulignée ici. Les deux voyageurs ne disposaient donc pas des mêmes atouts lorsqu’ils se rencontrèrent dans la vallée de Santa Ana, porte d’accès alors déjà couramment empruntée pour atteindre la forêt amazonienne par le biais de l’important réseau fluvial permettant de rejoindre à terme l’Amazone et le suivre jusqu’à la côte atlantique. On sait – notamment par les récits publiés dans la revue Le Tour du Monde par Marcoy et plus allusivement par ceux de Francis de Castelnau – que leur association tourna vite court et de façon très conflictuelle, Saint-Cricq affirmant même avoir été abandonné dans un village en pleine Amazonie [8]. À son arrivée en France, celui-ci constate que les épreuves ne sont pas terminées : il est affaibli par la maladie, sans ressources et il se dit victime d’une campagne de dénigrement orchestrée par son rival :

M. de Castelnau, mettant à profit sa haute position dans le monde savant et son influence près des ministres et la famille d’Orléans, avait fait obtenir des croix et des récompenses à ses agents, même les plus subalternes. Non seulement je fus oublié dans la distribution, mais encore je trouvais fermées toutes les issues de l’avenir. Les éditeurs influencés par le nom et la position de M. de Castelnau refusèrent de traiter avec moi pour la publication de mon œuvre. Je frappai à toutes les portes, aucune ne s’ouvrit [9].

La chute du roi Louis-Philippe et l’avènement d’un nouveau régime politique fin 1848 semblent avoir convaincu Saint-Cricq que de nouvelles perspectives s’ouvraient à lui. Le 10 février 1849 il écrit donc au président de la République, fraîchement élu, afin de solliciter son aide. Ce premier témoignage sur son parcours sud-américain nous donne quelques indications précieuses sur les régions visitées, sur ses activités et sur ses motivations. Dans ce document, il déclare que l’étude des civilisations antérieures à la Conquête et l’ethnographie des populations indigènes aurait constitué le moteur initial de son voyage. Il se serait d’abord rendu au Chili (ce qu’atteste sa demande de passeport à Bordeaux en 1841) en vue de l’étude de l’histoire ancienne du pays, mais en l’absence de soutien à son projet, il serait passé au Pérou et aurait consacré cinq années à l’exploration des « vallées orientales du Haut et Bas-Pérou ». Ce projet presque achevé, il aurait entrepris de rechercher dans la Sierra Nevada des traces des « races primitives » en étudiant les ruines de « monuments cyclopéens » ; le centre de ses recherches étant bien sûr Cusco, l’ancienne capitale inca, d’où il faisait rayonner ses explorations. « Ces travaux archéologiques me coûtèrent trois ans d’étude, de privation et de misère ». Il forma ensuite le projet de longer la Cordillère centrale afin de découvrir les sources de l’Amazone. C’est à ce moment-là qu’il fit la rencontre de Francis de Castelnau et de son équipe et qu’il se joignit à eux, s’embarquant depuis Chahuaris le 14 août 1846. Abandonné seul à Sarayacu quelques semaines plus tard, il aurait alors mis « un an et treize jours » pour traverser le continent et atteindre enfin Belém, où il aurait été recueilli dans un état déplorable par le consul de France, Éveillard.

Dans les années qui suivront, Laurent Saint-Cricq reprendra avec certaines petites variantes ce récit, pour finalement le transformer radicalement afin d’en faire un objet littéraire – peut-être lorsqu’il aura accepté l’idée que c’en était fini de ses rêves d’explorations. Mais force est de constater que d’emblée, dans ce résumé fait en 1849, il prend quelques libertés avec la vérité. Tout d’abord, il situe son départ pour l’Amérique du Sud en 1840 alors que ce fut l’année suivante, puis il déclare : « J’ai sacrifié 10 années des plus fructueuses de ma vie, sans en retirer jusqu’à cette heure autre chose que la souffrance et la perte de ma santé. » La durée de son séjour sur place est fortement amplifiée puisqu’il y est resté tout au plus sept ans. Ceci pourrait être considéré comme une simple exagération, toutefois ce petit mensonge semble être un premier pas vers la distorsion de la réalité historique à laquelle il aboutira avec la publication de ses récits de voyage ; d’ailleurs ce laps de temps passé en Amérique du Sud s’allongera progressivement au fil de ses requêtes auprès de l’administration, pour finalement atteindre 12 ans, durée à laquelle il se tiendra dans ses courriers à partir de 1853. Enfin, pour une raison inexpliquée, Saint-Cricq ment également sur son âge, en déclarant : « Aujourd’hui à 29 ans, j’en suis à réédifier mon avenir que je croyais avoir assis sur de puissantes bases. » En réalité il en a 34 : pense-t-il amadouer le Président en arguant de sa jeunesse ?

Plus intéressant, dans cette même lettre il expose son projet de publication, dont il donne le sommaire :

1) histoire antique de l’Amérique méridionale jusqu’à la Conquête ;
2) coup d’œil sur les races disparues ou leur fusion dans les nouvelles ;
3) aspect général des vallées orientales et occidentales du Chili, du Haut et du Bas-Pérou ;
4) la partie espagnole du continent américain : mœurs, coutumes, tendances ;
5) grande carte de l’Amazone et des affluents, depuis la vallée de Santa Ana jusqu’à la barre du rio Negro ;
6) Pampa du Sacrement : peuplades, coutumes, croyances, types, langage, grammaire et dictionnaire de l’idiome parlé par 22 tribus ;
7) dessins, plans, vues de tous les points du littoral américain compris entre le Pérou et le Brésil ;
8) échantillons de terrains, eaux blanches et bitumineuses, notes sur la faune et la flore de ces pays, plantes en dessins et en nature, produits végétaux et animaux.

 

Le 5 avril 1849 le chef du cabinet du Président (un certain Mocquard) écrit au ministre de l’Instruction publique pour lui demander son avis « sur cette demande de légion d’honneur [sic] [10], et de publication de ses études ». Saint-Cricq, n’ayant pas de nouvelles de sa requête, en renvoie une copie (vers mai 1849), toujours à la présidence de la République, puis réécrit le 25 décembre afin de solliciter une audience auprès du Président. Quelques jours plus tard on lui répond qu’il doit préciser la nature de ce travail afin de motiver sa demande d’audience. Dès le lendemain, le 8 janvier 1850, il s’adresse de nouveau au président de la République, rappelant qu’il avait déjà écrit l’année précédente mais n’avait jamais reçu de réponse. Il affirme alors avoir exploré l’Amérique du Sud entre 1837 et 1848 et avoir dépensé 62 000 francs de sa fortune personnelle. On constate que les dates de son séjour ont encore changé ; quant à cette dépense considérable évoquée par Saint-Cricq, elle demeure encore sujette à conjecture : aurait-il employé une partie de la fortune familiale ? Ou bien s’agit-il d’une exagération de plus ? Au-delà des petites différences que l’on peut identifier d’une version à l’autre, force est de constater qu’il déploie une grande énergie à décrocher une subvention publique qui lui permettrait de faire aboutir son projet éditorial, sûrement très coûteux au vu de son sommaire. En outre, il est visiblement dans la gêne. Ses fréquents changements de domicile pourraient en être un indice : en 1849 et 1850 il apparaît successivement domicilié rue Gaillon, rue du Colisée, puis rue du Dragon [11]. En dépit de ses sollicitations réitérées, Laurent Saint-Cricq n’obtient aucune réponse concrète.

En 1853, on le voit entreprendre de nouvelles démarches, toujours avec l’objectif de trouver un financement pour la grande publication dont il rêve, et voire plus, qui sait ? Au début de l’année, il rentre en contact avec la prestigieuse Société de géographie de Paris. Cette société savante, fondée en 1821, est devenue très influente, tant dans les milieux académiques que politiques : son bureau est composé de hautes personnalités, dont l’avis est pris en compte lorsqu’il s’agit d’attribuer une mission scientifique ou une subvention. On ignore dans quelles circonstances Saint-Cricq s’est décidé à frapper à la porte de l’association – d’ailleurs pourquoi ne l’a-t-il pas fait dès son retour ? Bénéficie-t-il d’une recommandation particulière à ce moment-là ? Toujours est-il qu’on lui donne la possibilité de présenter quelques résultats de ses précédentes explorations, plus particulièrement axés sur l’ethnographie et la géographie de la partie amazonienne de son voyage. Le compte rendu – anonyme – de cette conférence, qui a été inséré dans son dossier au ministère de l’Instruction publique est assez cocasse, voire caustique. Le 3 juin 1853, Edme François Jomard, président de la société, se charge de présenter Saint-Cricq à l’assemblée. Jomard est arrivé à la séance qu’il avait organisée à son intention en portant sous le bras « la carte de l’Amazone et quelques dessins de M. de Saint-Cricq qu’il n’a voulu confier à personne ». La note rapporte ensuite que « M. de Saint-Cricq a rencontré et causé avec MM. Malte-Brun, Huot, le baron de Macan [Mackau ?], Humboldt et tous les colliers de l’ordre, qui lui ont déclaré que leur société était trop pauvre pour faire les frais d’une telle publication ». Toutefois, on lui propose de lui accorder « quatre insertions gratuites » dans le bulletin mensuel de l’association, publications qui seraient d’un poids suffisant auprès des ministres « pour les engager à lui accorder aide et protection, et que une fois son ouvrage achevé Jomard en personne le patronnerait auprès de l’éditeur Arthus-Bertrand » [12]. Saint-Cricq avait déjà pu insérer une note de recherche dans le numéro de mai 1853, il en publiera une autre en novembre, et cela s’arrêtera là. Peut-être parce qu’il n’avait plus aucun texte prêt et présentable pour une revue scientifique ? Ou bien parce qu’il se rendait compte que ses efforts n’aboutiraient à rien. Pourtant lors de sa séance de présentation en juin, l’explorateur paraissait plein d’enthousiasme pour ses travaux futurs. Le compte rendu publié dans les colonnes du bulletin indique qu’il « se propose de repartir en Amérique et il espère obtenir du gouvernement péruvien l’autorisation et l’aide nécessaire pour explorer minutieusement les sources des rivières Javari, Jandiatuba, Jutary, Juba, Eya, Coary et Purus. Il demande les instructions de la société pour ce nouveau voyage » [13]. En 1854 Eugène Cortambert lui remet ses instructions [14] ; Saint-Cricq remercie la société. Le doute persiste néanmoins sur le fait qu’il ait pu véritablement les utiliser.

Car, dans le même temps, il a lancé une nouvelle campagne de sollicitation auprès de l’empereur Napoléon III, preuve qu’il est toujours à la recherche de moyens pour publier son ouvrage. Que dire alors de l’idée même d’entreprendre un nouveau voyage en Amérique du Sud ? Le 11 juillet 1853 un certain M. Robinet, « ancien membre du conseil général de la Seine, membre de l’académie impériale de médecine et de la société impériale d’agriculture », écrit au ministre (d’État ou de l’Instruction publique ?) afin d’attirer son attention sur Saint-Cricq, qui après de nombreuses années d’exploration de l’Amérique du Sud, se retrouve dans la plus grande précarité. Il précise qu’il vit aujourd’hui avec les 75 francs mensuels qu’il gagne comme traducteur dans une compagnie d’assurance : « Dans cette position il serait le plus heureux des hommes s’il pouvait obtenir de la bienveillance de Votre Excellence une mission quelconque dans les pays qu’il connaît déjà ou dans toute autre contrée qu’il s’agirait d’explorer. » En attendant qu’on lui attribue une mission scientifique, Robinet demande pour Saint-Cricq une aide « qui lui permettrait de conserver des matériaux qui sont le seul bien qu’il possède au monde et de continuer la rédaction du grand ouvrage qu’il a commencé et qui sera le tableau fidèle d’un voyage de 11 années dans des contrées peu connues ». Afin d’étayer cette requête Robinet rapporte probablement ce que Saint-Cricq lui a raconté de ses voyages :

Il est parti en juin 1836 avec le projet de rassembler les documents d’un ouvrage ethnographique sur les races américo-espagnoles, leur origine certaine ou présumable et leurs migrations diverses à travers le continent de l’Amérique du Sud. Il a visité les côtes de la Patagonie, l’intérieur du Chili, la frontière araucane, les rives du Pacifique jusqu’à Guyaquil. Il est entré par Lima dans l’intérieur des deux Pérou, il a passé cinq à six années à visiter les villes et villages édifiés dans la Sierra Nevada. Il a traversé onze fois la chaîne des Andes pour étudier sur leur revers oriental les 18 vallées du Haut-Pérou, entre les 14 et 19e degrés pour s’assurer du cours de leurs rivières et de leur jonction présumable de ces dernières avec les grands fleuves Ucayali et Amazone. Plus tard il s’est approché de l’océan Pacifique pour explorer quelques vallées de l’ouest des Andes. Il a terminé son voyage en partant du port d’Islay sur l’océan Pacifique en traversant de nouveau la Sierra Nevada. Là, les moyens pécuniaires lui ont manqué. Tout en coordonnant les matériaux recueillis pendant les longues courses M. de Saint-Cricq a fait un cours de littérature française au collège des sciences de la Ville du soleil (capitale des Incas) et peint quelques miniatures. À l’aide des fonds obtenus, M. de Saint-Cricq a pu continuer son voyage...

 

Ce résumé est intéressant dans la mesure où il apporte quelques éléments nouveaux (par exemple les activités artistiques menées à Cusco par le voyageur afin de subsister), même si l’on peut aussi penser qu’il a pris de nouvelles libertés avec la réalité : il a ainsi affirmé à son nouveau protecteur, M. Robinet, qu’il était parti en 1836. Pourquoi cette nouvelle exagération ? Sans doute encouragé par cette démarche, Saint-Cricq écrit le 8 août 1853 à Napoléon III afin de solliciter une aide lui permettant d’achever son ouvrage, fruit d’un « voyage de douze années d’exploration – Chili, Haut et Bas-Pérou, Colombie », puis trois semaines plus tard il envoie un nouveau « sommaire de l’ouvrage entrepris ». Celui-ci indique qu’il s’agit toujours à ce moment-là d’un ouvrage à vocation scientifique, dans lequel l’auteur se propose de traiter de la géographie, l’histoire naturelle, l’archéologie, l’ethnographie, l’anthropologie, la linguistique. Par rapport aux précédents descriptifs, de nouveaux aspects y apparaissent : par exemple, il évoque de nouveaux dépôts de guano que Saint-Cricq prétend avoir identifiés sur la côte péruvienne [15], ainsi que les environs de « Carabaya, San Gaban et leurs dépôts aurifères ». Depuis quelques années, cette région faisait l’objet d’un regain d’intérêt (favorisé en cela par le gouvernement péruvien qui voulait y encourager la venue de colons et d’investisseurs européens). Un projet avait d’ailleurs été monté à Paris en 1853 dans le but d’exploiter les sables aurifères de cette partie de l’Amérique du Sud – projet auquel serait un temps associé Alcide d’Orbigny [16]. Il n’est pas impossible que Saint-Cricq, en ayant entendu parler, ait saisi l’occasion d’évoquer lui aussi le sujet afin de rendre son projet éditorial plus intéressant.

Cette nouvelle démarche n’aboutit pas davantage. Peut-être par crainte de commettre un impair, la commission des pétitions du Conseil d’État propose prudemment à l’Empereur de l’examiner lui-même. À la suite de quoi on ne sait pas si une réponse a été apportée à Saint-Cricq, qui ne se décourage pas pour autant : vers octobre 1853 il écrit au ministre de l’Instruction publique pour demander un soutien financier afin de l’aider à finir la publication de ses explorations en Amérique du Sud : il parle alors de douze années d’exploration en Araucanie, Chili, Pérou, Bolivie, Colombie. Avant d’étudier en détail cette requête, le ministre veut tout d’abord s’assurer que le budget le permet ; une annotation manuscrite sur le courrier de Saint-Cricq pose la question : « Pourrait-on à partir de janvier 1854 donner 100 francs par mois à M. de Saint-Cricq jusqu’à ce qu’il ait écrit son livre ? » À la suite d’une réponse affirmative, on transmet la demande à la division des sciences et lettres pour avis. En retour, une note de décembre 1853 juge sévèrement ce sommaire :

1) M. de Saint-Cricq n’a été chargé d’aucune mission par le gouvernement. Pendant 12 années de séjour en Amérique, M. de Saint-Cricq s’est-il occupé uniquement des intérêts d’une exploration scientifique ?
2) Le sommaire de l’ouvrage, projeté par M. de Saint-Cricq n’offre ni plan, ni suite logique. Ce n’est qu’une accumulation de notes de voyage. La valeur de ces notes elles-mêmes peut être mise en question.
3) M. de Saint-Cricq embrasse trop de connaissances et des matières trop diverses pour ne pas les traiter, la plupart, superficiellement : essais ethnographiques, géologie, histoire, zoologie, géographie, botanique, religion, anthropologie, ichtyologie, mœurs, ornithologie, architecture, céramique, archéologie, philologie, etc.
Que signifient 100 mots tirés de dix idiomes différents, quechua, chontaquiro yahua, etc. ? 10 mots pour chaque idiome suffisent-ils pour donner la moindre idée ?
4) Comment M. de Saint-Cricq croit-il aider à la rédaction de son œuvre, en conservant des échantillons de cires variées, de bois de construction, de gommes et résines, d’ustensiles ?
5) 30 types d’Indiens (grandeur demi nature !),100 croquis de mœurs se rattachant à ces indigènes [sic], 150 vues pittoresques pouvant servir de texte explicatif à l’ouvrage [sic  !], semblent convenir mieux à une revue illustrée qu’à un ouvrage scientifique. Ce serait une immense dépense pour un mince résultat. Du reste, où est l’éditeur ? Où sont les garanties ?
Si le projet de M. de Saint-Cricq est sérieux, même dans sa pensée, il en faudrait d’autres preuves que le sommaire assez malheureux de l’auteur [17].

Une annotation fatidique est alors portée sur le document : « pas de suite à donner à cette demande ». C’en est fait pour longtemps des espoirs de Saint-Cricq. Une relance de sa part en janvier 1854, accompagnée d’un mot de recommandation d’Edme Jomard n’y fera rien [18]. Quelques semaines plus tard seulement une certaine Lady Strulte Stracey écrit au ministre de l’Instruction publique afin de lui proposer de confier à Saint-Cricq la mission de se rendre en Angleterre en vue de « reproduire les anciens monuments français dont les dessins primitifs existent à Londres » avec une subvention de 500 à 600 francs, ce qui pourrait lui permettre par la suite « d’écrire et de publier son grand voyage dans l’Amérique du Sud [19] ». Cette nouvelle démarche sans lendemain démontre que l’explorateur persiste visiblement toujours dans ses aspirations éditoriales. Mais que dire d’un hypothétique nouveau voyage d’exploration ? Dans un livre consacré aux débuts de la recherche archéologique au Pérou, j’avais écrit qu’« il est établi que Saint-Cricq repartit effectivement en Amérique du Sud » (Riviale 1996 : 198). C’est ce que ses propres publications tendaient à faire croire et cela paraissait tout à fait plausible. Cependant, à la lecture des sources récemment mises au jour et de sa position financière clairement difficile qui y est dépeinte, on a du mal à croire qu’il ait eu la capacité d’effectuer un tel voyage et encore moins d’y entreprendre de coûteuses expéditions dans les régions difficiles d’accès de la partie orientale du Pérou. D’un point de vue méthodologique, il convient donc d’admettre que ce qui à la lumière des éléments disponibles paraît une certitude à un moment donné peut ne plus l’être du tout lorsque de nouveaux éléments émergent. La question reste toutefois en suspens, dans la mesure où Saint-Cricq disparaît des archives entre 1854 et 1857 - du moins en l’état actuel de nos connaissances. Alors, s’il ne repart pas en Amérique du Sud, que fait-il pendant ces quelques années de silence ? De nouvelles trouvailles archivistiques permettront peut-être le découvrir.

Les années Hachette

On retrouve la trace de notre héros en 1857. Il semble s’être alors jeté à corps perdu dans la rédaction de récits d’aventures inspirés de ses propres souvenirs. Une série de lettres adressées à Alphonse de Calonne, directeur de la Revue contemporaine, nous donne un aperçu intéressant de la psychologie de Saint-Cricq qui se débat alors dans les affres de l’écriture à la ligne pour gagner sa vie et qui ressasse ses souvenirs nostalgiques. On ignore encore dans quelles circonstances les deux personnages se sont rencontrés et ce qui a décidé Saint-Cricq à renoncer – au moins provisoirement – à ses projets de publication « sérieuse » au profit de récits davantage destinés au grand public. On sent cependant que l’auteur fait tout son possible pour conserver cette source appréciable de revenus, en dépit des contraintes que cela peut lui imposer :

J’ai l’honneur de vous adresser un article d’impressions de voyage, que je me suis efforcé de rendre aussi court que possible, en me rappelant vos recommandations passées et le nombre de feuilles que la Revue accorde à chaque auteur. Malheureusement le sujet dont j’avais fait choix, exigeait certains développements que je n’ai pu abréger à mon gré et l’article ci-joint dépasse de trois pages celui que vous voulûtes bien insérer dans la Revue du 30 avril dernier [20].

Saint-Cricq n’en est apparemment qu’à ses débuts avec la Revue contemporaine et cherche encore ses marques. Au fil des lettres suivantes, on a l’impression qu’il s’est développé une forme de complicité entre eux, et l’explorateur, qui sait ce qu’il doit à Calonne, exprime « sa gratitude relativement au passé [21] ». Saint-Cricq a pris un peu plus d’assurance et s’il accepte le principe des coupures qui lui sont imposées, il essaye d’en négocier la taille et la forme : « J’ai l’honneur de vous renvoyer la 2e partie des épreuves de l’article qui a été un peu bien amputée et remaniée. Il m’avait semblé qu’elle méritait un peu moins que la première ». Et il propose alors quelques changements.

Un autre passage de cette même lettre (qui peut être datée du courant de l’année 1858) nous éclaire sur un point qui jusqu’ici était demeuré très mystérieux : la question du pseudonyme utilisé par le voyageur. Dans son tout premier article (publié par L’Illustration en 1848), l’auteur signe de son véritable nom « Saint-Criq », puis dans le Bulletin de la Société de géographie de Paris en 1853 il signe « Laurent de Saint-Cricq » (tel qu’il signe aussi ses correspondances de cette même époque). Puis en 1857 apparaît un premier pseudonyme : « Paul de Carmoy », transformé dans le courant de l’année suivante – et de façon définitive – en « Paul Marcoy ». L’idée vient-elle de Saint-Cricq, par coquetterie, car il aurait encore caressé l’espoir de publier en parallèle et sous son véritable nom une œuvre sérieuse ? L’hypothèse paraît très plausible. Néanmoins, on comprend par ce qu’écrit ici Saint-Cricq à Calonne que le choix de ce pseudonyme émanerait de ce dernier. À ce moment-là semble émerger l’idée d’un autre nom que Carmoy :

Quant au nouveau pseudonyme que vous me proposez, j’avance que les criaillements des petits [illisible] au sujet des pseudonymes littéraires ornés d’une particule me contrarient assez pour y regarder à deux fois. Le nom de Costal est en effet connu, vous l’avez dit Monsieur, celui du héros mexicain de Gabriel Ferry. C’est le sobriquet que me donnait au Brésil, pendant la maladie que je fis chez lui après ma descente de l’Amazone, le malheureux M. Éveillard assassiné à Djeddah […]. Maintenant que je vous ai expliqué l’énigme de Costal, si vous tenez à votre première idée appelez-moi Paul de Carmandoy – je n’aime pas Marcoy qui ressemble trop à la Marco des filles de marbre. Carmandoy effleura Carmoy sans le toucher mais assez pour le taquiner [22].

La réticence manifestée ici par Saint-Cricq concernant la particule associée au pseudonyme proposé par Calonne est d’autant plus curieuse que l’on a vu que quelques années auparavant il signait lui-même – y compris ses courriers personnels – « de Saint-Cricq », transformant l’orthographe de son patronyme et y rajoutant, pour des raisons peu claires, une particule. Peut-être, comme je l’ai suggéré un peu plus haut, afin de laisser croire à une parenté avec le comte Pierre de Saint-Cricq ? Il exprime ici également son peu de goût pour le nouveau pseudonyme proposé par Calonne (« Marcoy »), lui préférant par nostalgie de son expérience vécue celui de « Costal », faisant référence au personnage inventé par le romancier à succès Gabriel Ferry [23], mais aussi et surtout associé pour lui au consul Éveillard, son bienfaiteur qui l’aurait recueilli et aidé à son arrivée à Belém de Pará. Néanmoins, c’est bien le nom de Marcoy qui sera retenu et que Saint-Cricq conservera durant toute sa carrière littéraire.

Les deux dernières lettres (qui peuvent être datées de l’année 1860) indiquent qu’il a quitté Paris pour les environs de Saint-André-de-Cubzac, à quelques kilomètres au nord de Bordeaux. Peut-être afin d’y régler des affaires familiales ? Il se dit alors « occupé par une affaire de chemin de fer » ; sa famille y possédait-elle une propriété, dont l’intégrité aurait été menacée par un projet ferroviaire ? Ou bien s’agit-il d’un investissement familial malheureux dans un projet ferroviaire [24] ? Dans un document nettement ultérieur on apprend que le père de Laurent aurait été ruiné ; est-ce lié à ce qui amène alors Saint-Cricq dans cette région ? Enfin, une dernière phrase glissée par l’auteur laisse transparaître la terrible nostalgie qui semble peser sur lui. Faisant allusion aux excursions en Suisse qu’aime faire Calonne, le romancier lâche : « Voyager c’est se sentir vivre – il y a longtemps que je ne vis plus [25]. »

Entre 1857 et 1860, Laurent Saint-Cricq écrit donc pour la Revue contemporaine une série d’articles qui jettent les bases de tous ses textes ultérieurs. Même s’il n’aura pas alors le temps de développer toutes les thématiques et tous les cadres d’action de ses récits (par exemple, il n’y aborde pas les régions amazoniennes). D’ailleurs, il publie ensuite en 1861 dans la Revue européenne (revue appartenant également à Alphonse de Calonne) un long article reposant sans doute aussi sur des souvenirs romancés : « Promenade dans l’Amérique du Sud, d’Islay à Arequipa ». Ce texte sera repris quasiment in extenso (à quelques détails près) dans sa première livraison publiée dans la belle revue Le Tour du Monde, indice possible qu’il a peut-être du mal à fournir suffisamment de matière écrite pour ses employeurs, comme on le verra plus loin. Toutefois, après des années de précarité, cette nouvelle période s’avère donc plutôt faste pour Saint-Cricq qui, outre une plus grande aisance financière [26], commence à roder le style littéraire qui fera son succès. Par ailleurs, d’autres événements favorables sont encore à venir.

Si l’administration est régulièrement soumise à des aléas politiques, elle sait faire preuve de continuité. Les fonctionnaires partent, leurs archives restent. C’est probablement en vidant le bureau d’un certain Gougelet (muté dans un autre service, parti à la retraite ou bien décédé ?) que l’on retrouve en 1860 une copie de la première requête envoyée par Saint-Cricq au président de la République en 1849 qui n’avait pas abouti. Autant le jugement porté par le fonctionnaire du ministère de l’Instruction publique chargé d’évaluer son projet en 1853 avait été particulièrement sévère, autant la nouvelle lecture de son dossier en 1860 est-elle bienveillante. On estime que ses travaux ethnographiques pourraient être intéressants et on regrette qu’il n’ait jamais reçu de réponse à l’époque : « Il faut lire la lettre simple, digne et touchante, respirant la modération et la sincérité la plus grande pour comprendre ce qu’a dû souffrir, ce qu’il souffre peut-être encore aujourd’hui un homme qui avait droit à la protection, à la justice, à la reconnaissance du gouvernement. » Une annotation est alors portée sur cette note : « il faudrait faire d’urgence des recherches pour savoir ce qu’est devenu M. de Saint-Cricq ». On écrit alors au préfet de police afin qu’il fasse rechercher l’adresse actuelle de « M. Laurent de Saint-Cricq, le savant explorateur de l’Amérique équatoriale » ; le préfet répond en avril 1860 que sa dernière adresse connue était à Paris, 6 rue Cassette, logement qu’il avait occupé jusqu’au 8 octobre 1859. L’administration retrouva probablement sa trace et prit contact avec lui, puisque le 5 mai 1861 Saint-Cricq écrit au ministre d’État (Walewski) pour lui demander une aide financière :

Par suite du mauvais état de ma santé altérée par de longs voyages, je me vois forcé d’interrompre momentanément les études ethnographiques que j’ai publiées pendant cinq ans dans la Revue contemporaine et que j’allais poursuivre dans la Revue européenne lorsque le mal est venu m’arrêter. Je vis de ma plume, M. le ministre, et comme la cessation de ce travail entraînerait pour moi des maux incalculables, je prends la liberté de solliciter de votre Excellence une indemnité qui me permette d’attendre le rétablissement de ma santé.

Quelques jours plus tard un fonctionnaire du ministère d’État rédige une note favorable sur « M. de Saint-Cricq qui se livre depuis des années à des études sérieuses sur l’ethnologie » et qui est apparemment recommandé « par M. de Billing [27] » ; en conséquence il propose une allocation de 500 francs, qui lui sera accordée par arrêté du 24 mai 1861 [28].

Les bonnes nouvelles s’enchaînent alors pour Saint-Cricq qui, dans le même temps, est entré en négociation avec l’éditeur Louis Hachette. Le 10 avril 1861, il signe avec Hachette un contrat pour la rédaction d’un récit intitulé Scènes et paysages dans les Andes – qui serait en fait la reprise de tous les articles qu’il avait publiés dans la Revue contemporaine [29]. Ces nouvelles se présentent sous la forme de « souvenirs de voyages » très anecdotiques – et surtout très romancés – de l’auteur dans différentes parties de la Cordillère centrale et méridionale du Pérou (« Les sources de l’Apurimac », « La première ascension de l’Urusayhua », « Une cérémonie nautique au bord du lac de Titicaca »), sur la côte Sud et dans la partie orientale du pays (« Une expédition malheureuse »). On y trouve essentiellement des descriptions et des évocations très dépersonnalisées de paysages et de personnages : en définitive les lieux, les dates, les circonstances paraissent avoir peu d’importance ; le souci documentaire en est presque totalement absent [30]. Il semble que le cahier des charges de Saint-Cricq ait été de produire des textes destinées à distraire le grand public et peut-être plus particulièrement le jeune lectorat avec des récits certes exotiques mais très édulcorés.

Puis, au début de l’année suivante, il signe avec Louis Hachette un nouveau contrat pour la rédaction d’un récit de voyage en Amérique du Sud destiné à la revue Le Tour du Monde, prévoyant la publication de quinze à vingt livraisons entre 1862 et 1863 [31]. En fait, il y aura un bien plus grand nombre de livraisons et le récit sera publié dans la revue jusqu’en 1867, signe du grand succès populaire de cette narration, haute en couleurs, dont le style vif et alerte est encore rehaussé par les hilarantes gravures d’Édouard Riou. Alors qu’il est sur le point de signer ce contrat inespéré, Saint-Cricq est visiblement très inquiet, car l’enjeu est pour lui énorme : les revenus attendus sont d’autant plus considérables qu’ils doivent permettre d’assurer le quotidien de l’auteur pour une période assez longue. Mais pour se lancer dans ce long travail d’écriture, il faut disposer de temps et donc d’un certain confort financier en attendant que les paiements commencent. Saint-Cricq écrit alors au baron de Billing afin de lui demander de nouveau son soutien :

Monsieur le Baron,
Je prends la liberté de m’adresser à vous dans la circonstance critique et toute exceptionnelle où je me trouve en ce moment. À la veille de signer un traité avec la maison de librairie Hachette, pour une série de publications illustrées dans son journal Le Tour du Monde, publications qui doivent avoir lieu dans le courant de 1862 et 1863, je me suis engagé à remettre à cette maison une certaine quantité de copies et de dessins pour le 15 mai. Ce travail effrayant eu égard au peu de temps qui m’est accordé pour le faire absorbe si bien toutes mes heures, que je ne puis chercher dans les revues, comme je le faisais, des moyens d’existence. Une clause de mon traité avec Hachette m’interdit d’ailleurs la faculté de publier des articles de voyages dans ces mêmes revues ; or comme la publication de la première partie de mon travail n’aura lieu que du 15 au 30 mai, à supposer qu’elle ne soit pas entravée, et que je ne puis en toucher le prix qu’après la mise en vente, selon les termes du traité, je ne sais comment passer les quatre à cinq mois peut-être qui me séparent encore de cette époque [32].

Le baron écrit dès le lendemain au ministre de l’Instruction publique afin de solliciter son aide, qui aboutira très vite à une nouvelle allocation [33]. Cette aide permet donc à Saint-Cricq de se lancer plus sereinement dans l’écriture d’une longue série de livraisons pour la revue Le Tour du Monde. Ces premières publications ont probablement satisfait Louis Hachette qui propose à l’auteur de publier en 1862 un nouveau livre, qui sort donc cette année-là sous le titre de Souvenirs d’un mutilé. Il s’agit encore d’un récit romancé possiblement basé sur des souvenirs et des expériences de son auteur. Compte tenu des angoisses exprimées par Saint-Cricq auprès de Billing relativement à la perspective de devoir fournir régulièrement la matière suffisante à publication, on peut se demander comment il a pu faire face à cette commande supplémentaire alors qu’il venait juste d’entamer l’écriture de son « Voyage à travers l’Amérique du Sud ». On est par conséquent en droit de s’interroger sur un éventuel recyclage de textes publiés antérieurement par Saint-Cricq/Marcoy dans une revue qui reste à identifier. Toutefois, ce livre est sans doute le plus personnel et le plus nébuleux de tous ceux qu’il a écrits. Dans ce livre, Saint-Cricq relate, sous son pseudonyme devenu usuel de Paul Marcoy, sa rencontre imaginaire avec un double de lui-même portant le nom d’Anselme Morin. Le récit en lui-même est assez proche de ce qu’il a déjà écrit ou écrira par la suite : il s’agit d’une suite d’aventures dans diverses parties de l’Amérique du Sud (mais aussi en Europe et en Afrique du Nord). Mais à la différence de ses autres productions, ce récit semble truffé de références à sa vie personnelle – en particulier familiale : si le héros n’est pas originaire du bordelais, il est du Sud-Ouest de la France ; sa famille est propriétaire de vignes, mais à la suite de mauvaises affaires son père est ruiné ; à son arrivée à Belém, Morin est aidé dans ses démarches par un consul français, etc. À la lumière de ce que Laurent Saint-Cricq écrit à Calonne en 1860 alors qu’il se trouve à Saint-André-de-Cubzac pour y régler des affaires personnelles, et de ce que déclarera des années plus tard Fourcand, maire de Bordeaux, sur la ruine de la famille du voyageur, on a le sentiment que ce sont des fragments de sa vie intime qu’il mêle à ce récit d’aventures sud-américaines. D’ailleurs, la dédicace de l’auteur ne peut laisser de doutes quant à la présence d’éléments cachés dans l’ouvrage :

La foule n’y verra qu’une série de voyages accomplis en pays lointains, d’épisodes de chasse plus ou moins curieux. Toi, si tu vivais encore parmi nous, tu n’aurais pas manqué d’y découvrir, comme un second sens caché sous le premier dans un palimpseste, cette poursuite douloureuse, haletante, obstinée de l’homme après sa chimère, cette aspiration de l’âme vers son pôle inconnu [34].

Revenons maintenant au « Voyage à travers l’Amérique du Sud », qui est sans conteste l’œuvre majeure de l’explorateur. Comme on l’a souligné, l’enjeu est considérable pour Saint-Cricq, compte tenu de la diffusion de la revue illustrée, et par conséquent de la possibilité pour l’auteur de toucher un ample public. Lors de son lancement en 1860, Le Tour du Monde était tiré à 16 500 exemplaires ordinaires et 1 100 exemplaires sur papier vélin [35] ; même si le tirage fut revu un tout petit peu à la baisse quelques années plus tard, cela représentait tout de même une large diffusion et, par conséquent, une belle revanche pour Saint-Cricq, même si le style de ses récits ne correspondait pas à ses aspirations initiales. Ce périodique richement illustré s’était spécialisé dès ses débuts dans la publication de récits de voyages « authentiques », le plus souvent écrits par des personnalités en vue dans le monde de l’exploration géographique, archéologique ou naturaliste. Ce long récit est découpé en douze étapes : depuis la côte Sud du Pérou (Islay) jusqu’à la côte atlantique brésilienne (Belém de Pará). Comme on l’a signalé plus haut, le premier chapitre de cette histoire est une reprise pure et simple d’un long texte préalablement publié dans la Revue européenne, dans lequel l’auteur explique comment cette folle traversée du continent sud-américain était née d’un défi lancé par le capitaine britannique d’un navire de commerce : qui des deux protagonistes arriverait le premier à un point donné du Brésil ? Le capitaine, longeant la côte en passant le détroit de Magellan, ou bien « Paul Marcoy » en traversant les Andes puis en empruntant d’ouest en est le réseau fluvial amazonien ? Ce récit, bien que plus ou moins romancé, semble basé sur ce que Laurent Saint-Cricq a véritablement vu et vécu au cours de son séjour en Amérique du Sud. Pourtant, pour une raison inconnue, l’auteur précise dans le sous-titre de cette histoire les dates « 1848-1860 », laissant ainsi entendre que cette traversée s’inscrit dans ce laps de temps. Or, l’on sait désormais qu’à ce moment-là Saint-Cricq se trouvait en France. Cette période, depuis son retour du Brésil (1848) jusqu’au moment où il a commencé à rédiger cette histoire (1860) correspond en fait plutôt à la phase de maturation (ou bien doit-on dire plutôt de macération ?) de ses souvenirs et de leur lente transformation en un conte picaresque. La partie du récit correspondant à la traversée de l’Amazonie se situe sans trop de doutes entre le milieu de l’année 1846 et le courant de l’année 1847 (le témoignage de Francis de Castelnau puis ses lettres envoyées par Saint-Cricq à ses amis cusquéniens depuis Belém offrant des bornes chronologiques assez fiables). Par contre, la première partie de l’histoire, depuis la côte péruvienne jusqu’à la traversée des Andes, est probablement basée sur des éléments plus ou moins composites se situant entre 1841 et 1846. On peut supposer que « Paul Marcoy » a pris un malin plaisir à embrouiller et tordre dans tous les sens les souvenirs de Laurent Saint-Cricq afin de composer une histoire linéaire et dans une certaine mesure imaginaire. Selon Régine Benizé-Daoulas, il opère un « remaniement de la somme documentaire rapportée d’Amérique » (Benizé-Daoulas 2001 : 187). Alors qu’à son retour il espérait pouvoir publier une œuvre érudite reconnue par le monde savant, il a dû se résoudre, après bien des années de vaines démarches, à en faire un récit d’aventures destiné au grand public. Cette grande épopée sud-américaine est pourtant nourrie d’observations scientifiques collectées au cours de son séjour.

Dans sa première demande d’aide, adressée au président de la République en 1849, Saint-Cricq affirmait s’être rendu en Amérique du Sud afin d’y étudier l’histoire et les civilisations indigènes. Son récit publié dans Le Tour du Monde reflète bien cet intérêt marqué pour les hommes et les civilisations. Durant la première partie de son périple – probablement reconstitué de façon linéaire de manière factice, rappelons-le –, correspondant à la côte pacifique et à la Cordillère, l’auteur évoque à diverses reprises les ruines et monuments antérieurs à la Conquête, les antiquités et les momies qu’il a découverts lui-même lors de fouilles ou bien qu’il a vus chez des collectionneurs [36] ; de nombreuses gravures viennent d’ailleurs illustrer ces digressions archéologiques. Lorsqu’il aborde les régions amazoniennes, sa contribution est plus intéressante, dans la mesure où il a apparemment rencontré une grande diversité de groupes autochtones, tant dans la partie péruvienne des basses-terres qu’ensuite au Brésil. Comme beaucoup de voyageurs, il a aussi eu recours à des informations de seconde main (soit pendant sa traversée du continent, soit après son retour en France) ; il en résulte donc une part notable d’approximations, voire de confusions. Néanmoins Jean-Pierre Chaumeil souligne les réels apports du témoignage de Saint-Cricq : il note son intérêt indéniable pour l’ethnographie [37] et sa capacité à se rapprocher des gens (Chaumeil 1994 : 286), même si les gravures illustrant son récit penchent souvent vers la caricature. Concernant cette approche volontiers grotesque des individus, il est difficile de savoir quelle part attribuer aux dessins originaux de Saint-Cricq (dont aucun exemplaire n’a pu jusqu’ici être localisé) ou à ceux exécutés dans une seconde phase par Eugène Riou (l’un des illustrateurs « maison » de Hachette) pour la production des gravures destinées à l’illustration de la publication [38]. En tout état de cause, ces représentations burlesques des individus ne furent pas du goût de certaines personnalités péruviennes qui se sentirent atteintes dans leur honneur national et manifestèrent publiquement leur désapprobation [39]. L’approche linguistique de Saint-Cricq paraît assez pauvre : il n’avait visiblement pas les compétences nécessaires. C’est d’ailleurs une faiblesse de son travail d’explorateur qui avait été soulignée en 1853 lorsqu’il avait soumis au ministère de l’Instruction publique une nouvelle demande de financement de son projet de publication. Enfin, textes et illustrations mettent régulièrement l’accent sur les descriptions botaniques. On ignore s’il disposait d’une formation spécifique dans ce domaine, mais force est de constater qu’il devait avoir au moins une certaine appétence pour l’histoire naturelle : son récit est émaillé de gravures (parfois en pleine page) représentant des spécimens de la flore ou de la faune locale. Un article tardif publié dans un journal bordelais évoquait la masse des collections rapportées par Saint-Cricq et dispersées voire perdues. Même si l’on peut soupçonner quelque exagération (les informations ayant été certainement fournies au journaliste par l’explorateur lui-même), cette description nous donne une idée très éloquente des aspirations scientifiques du voyageur :

Seize énormes colis (occupant deux wagons), lesquels renfermaient les collections, les documents, les échantillons de tout genre qu’il avait amassés, furent éparpillés dans deux caves et des mansardes, faute d’un local convenable pour les placer. Le temps passa, les déménagements se succédèrent. Un herbier (de 2 000 plantes) de la flore des plaines du Sacrement fut perdu par l’humidité et jeté à la rue. Les échantillons de minéralogie, les billes de bois de luxe et de construction (47 spécimens), les collections d’armes, de poteries, de tissus, les collections zoologiques, quadrupèdes, reptiles, oiseaux, papillons, se dispersèrent peu à peu et restèrent aux mains d’amis et de connaissances [40].

La rédaction de son « Voyage de l’océan Atlantique à l’océan Pacifique à travers l’Amérique du Sud » l’occupera jusqu’en 1867. Ce récit eut une heureuse fortune. Se trouver accueilli dans les colonnes de la revue Le Tour du Monde représentait déjà une belle vitrine pour l’explorateur en quête de reconnaissance et d’audience – même si cela ne correspondait pas tout à fait à ses espérances initiales –, on en trouve d’ailleurs un grand nombre d’échos très favorables dans la presse : Le Figaro, Le Monde illustré, La Liberté, Le Pays ou Le Voleur illustré publient entre 1867 et fin 1868 (soit entre la fin de la publication des livraisons dans Le Tour du Monde et la sortie du récit sous forme de livre) des recensions enthousiastes du récit de voyage de Paul Marcoy. Son auteur eut ensuite le plaisir de se voir proposer par Hachette la publication de ce même récit sous forme de livre à part entière. L’ouvrage, en deux volumes, vit le jour début 1869, puis il fut publié dans une traduction anglaise par l’éditeur londonien Blackie and Sons en 1873 (réédité en 1875). On ignore dans quelles circonstances cette édition anglaise fut décidée ; il convient toutefois de souligner le fait que Hachette disposait d’un réseau important et que des contrats avaient été signés avec plusieurs éditeurs européens en vue de publier des versions traduites en plusieurs langues de la revue Le Tour du Monde [41]. C’est peut-être par ce biais-là que se fit un accord sur la publication anglaise du livre de Saint-Cricq – sans même que l’auteur ait eu son mot à dire. Mais d’ailleurs, aurait-il eu à s’en plaindre ?

Au terme de la publication du récit de sa traversée du continent sud-américain, Laurent Saint-Cricq signe avec Louis Hachette un nouveau contrat éditorial en 1867 [42], pour un récit intitulé Voyage dans les vallées de quinquina. À l’origine donc, celui-ci devait sortir directement sous forme de livre. En fait, il ne parut que des années plus tard (entre 1870 et 1871), en livraisons successives dans la revue Le Tour du Monde. Pourquoi un tel hiatus ? Pourquoi le réorienter vers une publication sous forme de livraisons ? A-t-il éprouvé des difficultés à rédiger ce texte ? On l’ignore. Le thème de ce récit n’est pas sans rappeler l’une des nouvelles parues dans la Revue contemporaine puis dans Scènes et paysages dans les Andes : celle intitulée « Une expédition malheureuse ». L’histoire se déroule dans la partie orientale du Sud péruvien, dans les régions aurifères de Carabaya. Mais cette fois-ci l’objectif du voyage est de partir à la recherche d’une autre richesse naturelle : le quinquina. On notera qu’une fois encore les dates censées situer le récit sont fantaisistes : 1849-1861. Cette histoire s’inscrit dans le registre des romans d’aventures pour la jeunesse tellement en vogue dans la seconde moitié du XIXe siècle [43], popularisés par des auteurs comme Gabriel Ferry (d’ailleurs cité en exemple par Saint-Cricq, on l’a vu plus haut) et bien sûr Jules Verne. C’est cette dimension romanesque, autant que les attaques qui y sont exprimées contre l’establishment du monde de la géographie, qui entraînèrent le dédain affiché par certains spécialistes de l’exploration du Pérou, tel le très reconnu Antonio Raimondi (Chaumeil 2001 : 24).

En 1871, Saint-Cricq/Marcoy achève ce cycle de publications autour de son voyage en Amérique avec ce qui aurait pu être sa dernière livraison pour la revue Le Tour du Monde, avec un texte intitulé « Voyage dans l’Entre-Sierra, la vallée de Huarancalqui et les régions du Pajonal (Bas-Pérou), 1862-1863 ». Une fois de plus l’auteur a pris soin de préciser les dates supposées de cet épisode ; on sait aujourd’hui le caractère purement imaginaire de cette précision, ainsi que la dimension quelque peu obsessionnelle de sa volonté de brouiller les pistes.

Retour à Bordeaux

On retrouve la trace de Laurent Saint-Cricq dans les archives en 1873. La période faste ouverte par Louis Hachette semble s’être achevée. En octobre 1873, il écrit au ministre de l’Instruction publique pour demander une aide financière ; il donne alors une adresse à Bordeaux [44]. Il se présente comme un voyageur naturaliste ayant effectué une exploration de douze années de l’Amérique du Sud, mais dont le destin a été contrarié : « J’ai été obligé par les circonstances à changer cette œuvre conçue au point de vue scientifique en œuvre littéraire et j’ai publié dans les grandes revues de Paris sous le pseudonyme de Paul Marcoy. » Il rappelle alors ses principales publications, déclare que ses ressources sont désormais taries et demande le soutien du ministère, « sur le crédit inscrit au budget pour les hommes de lettres non favorisés de la fortune [45] ». Le maire de Bordeaux (et membre de l’Assemblée nationale) Émile Fourcand ajoute un long mot de recommandation, précisant que sa famille ne peut l’aider : « Sa famille autrefois commerçante a éprouvé des malheurs qui la mettent dans l’impossibilité de venir utilement en aide à M. Laurent Saint-Cricq, et celui-ci fatigué des longs et périlleux voyages qu’il a faits, ne peut guère se livrer à aucun travail fructueux. » Sa situation doit être réellement difficile, car il se fait insistant auprès de l’administration : il envoie une relance au ministère le 28 décembre 1873, appuyée cette fois par une lettre du préfet de Gironde au ministre, le 12 février 1874. Le 2 mars 1874 le préfet de Gironde est informé qu’une allocation de 500 francs a été accordée à Saint-Cricq [46]. Émile Fourcand semble avoir pris Saint-Cricq sous son aile, puisqu’en 1875 puis en 1876 il appuie auprès du ministre de l’Instruction public Oscar de Watteville de nouvelles demandes de subvention qui aboutissent positivement dans les deux cas. En outre, dans sa lettre de janvier 1876 Fourcand (qui est depuis devenu sénateur) précise : « J’ai obtenu pour lui de la maison Hachette l’insertion dans le journal Le Tour du Monde de quelques récits de voyage qui paraîtront dans le courant de cette année, mais cela ne donnera au courageux explorateur de l’Amazone qu’un subside tout à fait insuffisant [47]. » De fait, « Paul Marcoy » publiera en 1876 dans cette revue un nouveau long récit intitulé « Voyage dans la région du lac Titicaca et dans les vallées de l’Est du Bas-Pérou ». Ce sera sa dernière apparition dans la revue illustrée. Ce chant du cygne a été précédé en 1875 puis en 1876 d’une série d’articles publiés par Saint-Cricq dans le journal La Gironde, dans lesquels il exprime son ressentiment vis-à-vis de l’intelligentsia savante, en premier lieu les américanistes. Le 19 juillet 1875 s’ouvre à Nancy le premier congrès international des américanistes. Cette réunion de personnalités du monde entier, dont les travaux scientifiques sont plus particulièrement dédiés à l’Amérique indigène, marque le début de la reconnaissance officielle d’un nouveau champ d’étude. Ce congrès, qui doit beaucoup à la Société américaine de France (et notamment à son pilier, Léon de Rosny) et à une poignée d’érudits et d’intellectuels nancéiens (Logie & Riviale 2009) est donc une première, et à ce titre-là n’est pas exempt de défauts : amateurisme et manque de rigueur scientifique de certains participants, comparatisme culturel exagéré, focalisation sur la question du diffusionnisme, etc. C’était néanmoins le début d’une aventure – qui dure toujours – et d’un mouvement en constante évolution. Les actes de ce congrès ont dû être publiés assez vite, puisque Laurent Saint-Cricq peut en prendre connaissance et en rend compte dans un long article publié dans La Gironde en octobre 1875. C’est pour lui l’occasion de pourfendre un certain nombre d’hypothèses exprimées au cours de ce congrès et qu’il ne partage pas, et de se poser, lui, en véritable spécialiste des questions relatives au Nouveau Monde. Quelques jours plus tard, il entend d’ailleurs donner au public une leçon d’américanisme en publiant dans ce même périodique un article intitulé « Ethnographie américaine, la région des momies ». Il y expose ses propres théories sur l’origine des civilisations andines et leurs cultures matérielles, et en profite pour lancer un appel aux archéologues bordelais afin de « figurer avec avantage au Congrès américaniste de 1877 ». Il entend ici faire reconnaître sa prééminence sur ses questions, tandis que sa tribune s’achève sur une dernière rodomontade :

Depuis l’époque où des recherches et des fouilles furent pratiquées par nous [..] nos études à ce sujet, publiées par la Société de géographie de Paris confirmeraient au besoin nos dires […], nous avons bien vu de nos yeux et touché de nos mains ce que nous venons de décrire […]. Des fouilles pratiquées sur les points que nous avons indiqués […] fourniraient à nos archéologues l’occasion de s’affirmer hautement […]. Que pensent de notre motion nos honorables archéologues ? Réunit-elle leur suffrage ? Voient-ils en elle un moyen d’assurer leur gloire future et à ce titre jugent-ils devoir l’adopter [48] ?

Enfin, entre décembre 1875 et février 1876 il publie toujours dans La Gironde une série d’articles consacrés au fleuve Amazone. Régine Benizé-Daoulas qui a pu consulter la plupart de ces textes, y voit une reprise des dernières étapes du « Voyage à travers l’Amérique du Sud » paru initialement dans la revue Le Tour du Monde, mais sans le caractère anecdotique et burlesque qui faisait tout le charme du récit mais le disqualifiait complètement auprès du public scientifique. Il s’agit donc ici plutôt d’une tentative de mise au point de la part de Saint-Cricq, afin d’affirmer auprès du lectorat bordelais son indéniable expertise géographique et de régler ses comptes avec un « concurrent », un certain abbé Durand qui venait de publier dans le Bulletin de la Société de géographie de Paris un article sur un sujet qu’il considérait être de son domaine de compétence (Benizé-Daoulas 2001 : 38-42) et que lui-même aurait bien mieux su traiter : « Si nous n’avions habité pendant plus d’un mois dans cette ville de Manaos, battu ses environs, fouillé tous ses recoins, chassé, herborisé dans ses forêts, exhumé aux alentours de sa forteresse, les débris des jarres-cercueils […], pris quelques vues de la ville sous différents aspects, nous pourrions croire ce que l’honorable abbé Durand a tracé d’elle » (ibid. : 42). Dans cette ultime série d’articles, Laurent Saint-Cricq crie son ressentiment à qui veut l’entendre. Puis après cette dernière bravade il semble tourner définitivement la page. Il est en partie aidé en cela par son protecteur du moment, le sénateur-maire de Bordeaux Émile Fourcand, qui, on l’a vu, était déjà intervenu plusieurs fois auprès du ministère de l’Instruction publique afin d’appuyer les sollicitations de Saint-Cricq. Ce dernier adresse au ministère une nouvelle demande de subvention le 8 mars 1877, appuyée par une lettre de Fourcand au ministre Watteville :

Je vous ai dit que j’avais pu donner à ce digne et distingué savant et écrivain une fonction municipale qui le mettrait pour l’avenir à l’abri du besoin. Le fait est exact et vous pouvez être certain que désormais vous n’aurez pas à lui venir en aide, mais sa détresse était telle et il a fallu réparer tant de lacunes que cette allocation de 500 francs serait encore cette année indispensable à mon protégé qui était devenu le vôtre [49].

En l’état actuel des sources il n’est pas très facile de savoir exactement quelles étaient les fonctions attribuées à Saint-Cricq : directeur des jardins et squares de Bordeaux, ou bien seulement du jardin botanique de la ville ? Régine Benizé-Daoulas écrit que cette nomination aurait eu lieu en mai 1876, s’appuyant notamment sur un article encore une fois paru dans La Gironde se félicitant de ce choix (Benizé-Daoulas 2001 : 17). De fait, le nom de Saint-Cricq apparaîtrait dans les archives administratives de la ville [50], toutefois je n’ai pas été jusqu’à présent en mesure de consulter ces pièces que Régine Benizé-Daoulas n’a pas non plus vues. On ne sait rien de ces nouvelles activités : était-ce une pure nomination de complaisance, ou bien cette décision reposait-elle sur les compétences réelles de l’explorateur en matière de botanique ? Le seul document actuellement localisé faisant apparaître Saint-Cricq dans ce contexte professionnel est une réponse [51] à un courrier envoyé par M. Decaisne, directeur du Muséum d’Histoire naturelle de Paris, qui l’interrogeait sur la présence éventuelle dans les jardins de Bordeaux de la plante Isoëtes Lacustris. Bien que « à l’abri du besoin » selon les propres mots de Fourcand, la situation financière de Saint-Cricq devait être encore suffisamment précaire [52] pour qu’il continuât à solliciter le ministère chaque année, entre 1878 et 1887, et que chaque année il reçût une petite aide. Il décède le 6 février 1888 [53] dans son logement de la place Bardineau (probablement un logement de fonction attenant au Muséum d’histoire naturelle de la ville). Si une dernière fois le journal bordelais La Gironde n’avait annoncé sa mort et salué sa mémoire, la disparition du vieil explorateur serait totalement passée inaperçue.

Au-delà de la stricte évocation d’un individu qui a endossé durant une grande partie de sa vie le personnage de l’explorateur incompris, Laurent Saint-Cricq est à l’image de tous ces acteurs bénévoles de la recherche scientifique du XIXe siècle, qui avaient développé un savoir empirique ou un certain savoir-faire technique/pratique et qui, éventuellement, entraient en interaction avec la sphère académique officielle (sociétés savantes, institutions muséales, administrations de la recherche). Si leurs contributions pouvaient parfois être sollicitées et encouragées par le monde savant, ces acteurs bénévoles demeuraient le plus souvent en marge de la sphère officielle, se contentant d’un rôle mineur de pourvoyeur d’informations, de spécimens, voire de collections plus développées. D’autres, tel Saint-Cricq, demeuraient insatisfaits de la place à laquelle ils étaient cantonnés et se débattaient avec leurs rêves de gloire et de reconnaissance, se heurtant le plus souvent à une dure réalité. Finissant peut-être par réaliser qu’il ne parviendrait pas à dépasser ce « mur de verre » qui le séparait du monde auquel il aspirait, Saint-Cricq rédigea durant une vingtaine d’années une série de récits de voyages et d’aventures au travers desquels il revivait de façon récurrente – éternellement recommencée, selon la formule de Jean-Pierre Chaumeil (Chaumeil 1994) –, ses propres expériences, remaniées, recyclées, émiettées dans le temps et l’espace. Si Laurent Saint-Cricq avait peut-être trouvé un exutoire dans l’écriture romancée, il avait néanmoins probablement développé un savoir érudit et une conception de l’Amérique indigène qui lui était propre, qu’il souffrait de ne pouvoir exposer devant ceux qu’il considérait comme ses pairs. Seuls quelques textes « sérieux » produits par lui sont parvenus jusqu’à nous. Ce fut certainement le cas de bien d’autres acteurs amateurs de la science qui avaient ainsi constitué un savoir plus ou moins informel, qu’ils partageaient éventuellement avec un entourage plus ou moins large, mais dont on sait le plus souvent peu de choses. C’est au travers de sources imprimées (publications de sociétés savantes locales, par exemple) ou encore inédites (comme ici dans les fonds des Archives nationales) que l’on fait parfois la rencontre avec ces individus et leur conception du monde savant.

Références bibliographiques

Publications de Laurent Saint-Cricq

1848 - (Laurent Saint-Criq). « Souvenirs de l’Amérique méridionale. La vallée de Santa Ana (Pérou) », L’illustration, n° 260, p. 392-394.

1853 - (M. de Saint-Cricq). « Les indiens Llipis et Changos. Fragment de la relation inédite du voyage du Pérou au Brésil », Bulletin de la Société de géographie, 4e série, vol.5, p. 297-305.

1853 - (M. de Saint-Cricq). « Voyage du Pérou au Brésil par les fleuves Ucayali et Amazone », Bulletin de la Société de géographie, 4e série, vol. 6, p. 273-295.

1857 - (Paul de Carmoy). « D’Arequipa à Cuzco, souvenirs de voyage dans l’Amérique du Sud », Revue contemporaine, n°31, avril-mai 1857, p.322-361.

1858 - (Paul de Carmoy). « Ruines d’Ollantaytampu », Revue contemporaine, n° 36, 15 janvier 1858, p. 329-370.

1858 - (Paul Marcoy). « Une nuit de Noël à Tiabaya. 1e partie », Revue contemporaine, n° 39, 15 juillet 1858, p. 705-727.

1858 - (Paul Marcoy). « Une nuit de Noël à Tiabaya. 2e partie », Revue contemporaine, n° 40, 15 septembre 1858, p. 74-96.

1859 - (Paul Marcoy). « Une cérémonie nautique au bord du lac Titicaca. 1e partie », Revue contemporaine, n° 42, 15 janvier 1859, p. 395-420.

1859 - (Paul Marcoy). « Une cérémonie nautique au bord du lac Titicaca », Revue contemporaine, n°43, 15 février 1859, p. 538-560.

1859 - (Paul Marcoy). « Les sources de l’Apurimac », Revue contemporaine, n° 47, 15 juillet 1859, p. 217-253.

1860 - (Paul Marcoy). « Une expédition malheureuse. 1e partie », Revue contemporaine, n° 49, 15 mars 1850, p. 291-319.

1860 - (Paul Marcoy). « Une expédition malheureuse. 2e partie », Revue contemporaine, n° 50, 15 mai, p. 441-475.

1860 - (Paul Marcoy). « Première ascension de l’Urusayhua. 1e partie », Revue contemporaine, n° 52, 15 septembre 1860, p. 91-124.

1860 - (Paul Marcoy). « Première ascension de l’Urusayhua. 2e partie », Revue contemporaine, n° 53, 15 novembre 1860.

1861 - (Paul Marcoy). « Promenade à travers l’Amérique du Sud. D’Islay à Arequipa », Revue européenne, p. 295-329.

1861 - (Paul Marcoy). Scènes et paysages dans les Andes. Paris, Hachette.

1862 - (Paul Marcoy). Souvenirs d’un mutilé. Paris, Hachette.

1862-1867 - (Paul Marcoy). « Voyage à travers l’Amérique du Sud », Le Tour du Monde, vol. 6 à 14.

1866 - (Paul Marcoy). « Pâques, la procession du Seigneur des tremblements de terre au Pérou », Journal illustré, p. 99-102.

1869 - (Paul Marcoy). Voyage de l’océan Atlantique à l’océan pacifique à travers l’Amérique du Sud. Paris, Hachette, 2 vol.

1870-1871 - (Paul Marcoy). « Voyage dans les pays de Quinquinas », Le Tour du Monde, vol. 21 à 23.

1871 - (Paul Marcoy). « Voyage dans l’Entre-Sierra, la vallée de Huarancalqui et les régions du Pajonal », Le Tour du Monde, vol. 29.

1873 - (Paul Marcoy). Journey across South America from the Pacific Ocean to the Atlantic Ocean. London, Blackie and Sons, 2 vol.

1875 - (Laurent Saint-Cricq). « Le congrès des américanistes », La Gironde, 3 octobre 1875.

1875 - (Laurent Saint-Cricq). « Ethnographie américaine, la région des momies », La Gironde, 24 octobre 1875.

1875-1876 - (Laurent Saint-Cricq). « Le fleuve des Amazones en 1875 », La Gironde, plusieurs articles entre décembre 1875 et juillet 1876.

1876 - (Paul Marcoy). « Voyage dans la région du Titicaca et dans les vallées de l’Est du Bas-Pérou », Le Tour du Monde, vol. 33.

Autres références

Benizé-Daoulas, Régine, 2002. « Voyage en Paulie-Laurencie, essai sur une construction narrative polyphonique », Bulletin de l’Institut français d’études andines, 32 (2), p. 183-218.

Chaumeil, Jean-Pierre, 1994. « Una visión de la Amazonia, siglo XIX : el viajero Paul Marcoy », Bulletin de l’Institut français d’études andines, 23 (2), p. 269-285.

Chaumeil, Jean-Pierre, 2001. « Un viajero sin prisa a mediados del siglo XIX. Laurent Saint-Cricq (Paul Marcoy », in Paul Marcoy, Viaje a través de América del Sur. Del Océano Pacífico al Océano Atlántico. Lima, Instituto Francés de Estudios Andinos/Pontificia Universidad Católica del Perú/Banco Central de Reserva del Perú/Centro Amazónico de Antropología Aplicada, 2 vol.

Logie, Étienne & Pascal Riviale, 2009. « Le Congrès des américanistes de Nancy en 1875 : entre succès et désillusions », Journal de la Société des américanistes, 95 (2), p. 151-171.

Macera, Pablo, 1976. La imagen francesa del Perú (siglos XVI-XIX), Lima, Instituto Nacional de Cultura.

Riviale, Pascal, 1996. Un siècle d’archéologie française au Pérou, 1821-1914, Paris, L’Harmattan.




[1La véritable orthographe de son patronyme était Saint-Criq, comme l’indique son acte de naissance enregistré à la mairie de Bordeaux le 26 octobre 1815. Sa mère s’appelait Jeanne Roy. Archives de Bordeaux métropole, registre des naissances 1E81.

[2Toutefois Régine Benizé-Daoulas (2001 : 14), qui a dépouillé ce périodique dans le cadre de ses recherches doctorales, n’en a trouvé aucune preuve formelle : s’il ne signait pas ses textes, il est effectivement difficile de s’assurer de la responsabilité des chroniques artistiques publiées par ce journal.

[3Archives départementales de la Gironde, 4 M 721-90, demande de passeport par Laurent Saint-Criq [sic], 4 mars 1841. Son adresse est alors 10 rue Raze à Bordeaux, elle aussi dans le quartier des Chartrons.

[4Ces lettres firent l’objet d’une transcription synthétique, publiée dans le journal cusquénien Los Interés del país Exploración del Ucayali », 19 août 1848).

[5C’est peut-être un détail anodin, mais il convient de signaler que l’auteur signe ici « Laurent Saint-Criq » (et non pas Saint-Cricq), comme dans sa demande de passeport en 1841. C’est à partir de 1849, avec ses premières démarches auprès de l’administration qu’il commence à signer « Laurent de Saint-Cricq » ; s’agit-il d’une petite supercherie visant à faire croire à une parenté avec, par exemple, Pierre de Saint-Cricq, pair de France et conseiller d’État ? On rediscutera plus loin de son rapport complexe à sa véritable identité. Prenant en compte le fait qu’il est surtout connu sous le patronyme « Saint-Cricq », c’est cette orthographe que je retiens dans ce texte.

[6« Voyage de M. de Castelnau dans l’Amérique du Sud », L’Illustration, 25 septembre 1847.

[7Pour donner une idée de l’importance de cette contribution signalons que le budget annuel du service des missions se montait en 1843 à 112.000 francs ; l’allocation accordée à Castelnau correspondait donc à près de 18 % du budget total – budget qui tendit à baisser drastiquement dès les années suivantes (en 1845 il ne s’élevait plus qu’à 66.000 francs). Voir Riviale 1996 : 82.

[8Dans sa première lettre adressée au président de la République en 1849, Saint-Cricq accusait Castelnau d’avoir fait pression sur lui afin qu’il mette à sa disposition le produit de ses recherches personnelles en Amérique du Sud, ce qu’il se refusa à faire, préférant « remettre officiellement ces résultats au gouvernement français » (AN, F/17/3174, lettre du 10 février 1849).

[9AN, F/17/ 3174 : Lettre de Saint-Cricq au Président de la République (10 février 1849).

[10En réalité Saint-Cricq ne demande pas explicitement à recevoir cette distinction. Toutefois il fait bien allusion au fait que tous les collaborateurs de Castelnau avaient été récompensés

[11Dans un article publié en 1876 dans le journal bordelais La Gironde évoquant cet explorateur, le chroniqueur rapporte – s’appuyant certainement sur les déclarations de Saint-Cricq lui-même – que faute de trouver un endroit convenable pour le stocker, le voyageur se serait vu contraint, peu après son arrivée à Paris, de jeter son herbier.

[12AN, F/17/3174 : note manuscrite anonyme relatant la rencontre de Saint-Cricq avec la Société de géographie de Paris.

[13{}Bulletin de la Société de géographie de Paris, 1853 : 413-414.

[14« Instructions pour M. de Saint-Cricq relativement aux observations à faire dans un voyage sur le Haut-Amazone », Bulletin de la Société de géographie de Paris, 1854 : 404-406. L’ironie veut que sûrement sans penser à mal, Eugène de Cortambert concluteses instructions en recommandant à Saint-Cricq de lire les travaux publiés par Francis de Castelnau. Cette note est suivie d’une autre, très savante, de la part d’Abbadie pour calculer le débit d’un fleuve. Compte tenu du caractère assez fantasque de Saint-Cricq, on peut imaginer qu’il s’est trouvé assez désemparé par la nature de ces instructions qui, en outre, ne résolvaient absolument pas son problème de financement.

[15M. Robinet fit d’ailleurs devant ses confrères de la Société impériale d’agriculture une communication sur les observations de Laurent Saint-Cricq dans ce domaine (Bulletin des séances de la Société centrale d’agriculture, 1852-1853 : 306-310).

[16Pascal Riviale, « Une vie de recherche tient-elle dans un appartement ? L’inventaire après décès d’Alcide d’Orbigny », in Bérose – Encyclopédie internationale des histoires de l’anthropologie, 2019 : http://www.berose.fr/article1752.html

[17AN, F/17/3174 : « Observations sur la demande de M. de Saint-Cricq. Demande de subvention pour publication » (décembre 1853).

[18À sa lettre est joint un nouveau plan de l’ouvrage à publier, il est prévu pour occuper trois volumes : « géographie descriptive », « anthropologie » et « ethnologie, philologie ».

[19AN, F/17/3174 : lettre de Lady Strulte Stracey (21 février 1854). Elle termine son mot en précisant que « Lord Hardwicke apprécie beaucoup l’intelligence de Saint-Cricq » et viendra voir le lendemain le ministre pour lui en parler. Notre explorateur continue de déployer beaucoup d’énergie pour défendre sa cause.

[20AN, fonds Alphonse de Calonne, 278AP/11 : lettre de Saint-Cricq à Calonne [courant de l’année 1857 ?].

[21Ibid. (29 décembre 1858).

[22{}Ibid. (sans date). Saint-Cricq habite alors 6 rue Cassette à Paris, donc sa lettre est antérieure à son départ de ce dernier domicile en octobre 1859. Le pseudonyme « Paul Marcoy » fait sa première apparition dans la Revue contemporaine dans sa livraison du 15 juillet 1858, pour son texte intitulé « Une nuit de Noël à Tiabaya » ; cette lettre pourrait donc être datée du premier semestre 1858.

[23Louis de Bellemare (1809-1852) était un auteur à succès qui avait lui aussi expérimenté un long séjour au Nouveau Monde (au Mexique) avant de se lancer dans l’écriture de romans d’aventures sous le pseudonyme – lui aussi ! – de Gabriel Ferry.

[24Certaines des petites lignes de chemin de fer construites dans la région ne s’avérèrent pas rentables ; elles furent rachetées notamment par la compagnie du chemin de fer du Midi de la France.

[25{}Ibid. (Saint-André-de-Cubzac, 3 août [1860 ?]).

[26Dans les papiers d’Alphonse Calonne relatifs à Saint-Cricq on a également un reçu daté du 5 décembre 1860, signé par « de Saint-Cricq/Paul Marcoy », pour une avance de 200 francs pour les deux parties de l’article intitulé “La première ascension de l’Urusayhua”, publiées les 7 et 15 septembre 1860, et un autre reçu de 250 francs (du 28 décembre 1860) pour le solde dû pour ces deux articles.

[27S’agit-il du diplomate le baron Frédéric de Billing ?

[28AN, F/17/3174.

[29Institut Mémoire de l’édition contemporaine (IMEC), archives Hachette, HAC 56.12, dossier Saint-Cricq. La première édition était prévue pour être tirée à 3 000 exemplaires.

[30Dans la nouvelle « Les ruines d’Ollantaytampu » l’auteur prétend qu’on lui a « révélé » que, contrairement à ce qu’ont écrit certains savants voyageurs, ce site inca n’était pas une ville mais une carrière d’extraction de pierres, d’où la conformité étrange des lieux. On a du mal à déterminer si Saint-Cricq est sérieux dans son interprétation ou bien s’il prend déjà un malin plaisir à brouiller les cartes...

[31Ibid. Le contrat précise que Hachette se réserve le droit d’imprimer ultérieurement un livre à partir de ces livraisons, ce qu’il fera en 1869.

[32AN, F/17/3174, lettre de Saint-Cricq au baron de Billing (14 janvier 1862).

[33AN, F/17/3174, arrêté du 4 février 1862 accordant à Saint-Cricq une indemnité littéraire de 500 francs.

[34Cette dédicace est adressée à « E. de S... » ; plusieurs auteurs (Macera 1976, Chaumeil 1994 et Benizé-Daoulas 2001) ont pensé y reconnaître Eugène de Sartiges, diplomate qui effectua un fameux voyage au Pérou entre 1833 et 1835 et dont il publia le récit dans la Revue des deux mondes en 1851. Cette interprétation me paraît très douteuse : la personne à qui Saint-Cricq dédie son livre est clairement une femme qui était déjà décédée au moment de sa publication en 1862 (« […] et bercer l’éternel repos dans lequel tu t’es endormie en nous attendant ! »). Sartiges, quant à lui, est mort en 1892.

[35IMEC, archives Hachette, livre de magasin, volume B.

[36Notamment le Cusquénien Justo Sahuauraura à qui il emprunta la série de portraits des souverains incas illustrant son récit et qu’il avait vue chez lui, ainsi que le Britannique Spencer qui possédait un « musée » personnel dans la même région, plus précisément à Lampa. Marcoy mentionna d’ailleurs ce curieux personnage une première fois dans Souvenirs d’un mutilé (1862, p. 170-175).

[37Il convient en outre de signaler que le voyageur fit don au musée de préhistoire de Bordeaux (possiblement dans les dernières années de sa vie) d’un ensemble d’objets ethnographiques collectés par lui-même dans le Haut-Amazone (Riviale 1996 : 408), autre indice de son goût pour l’ethnographie.

[38On peut supposer que Saint-Cricq a validé cette dimension grotesque des illustrations accompagnant son récit (cette dimension est d’ailleurs aussi très présente dans le texte lui-même). Néanmoins, il convient de souligner dans le même temps la très forte personnalité comique du dessin de Riou, que l’on retrouve dans les illustrations qu’il réalisa quasiment simultanément pour le récit du voyage de Jean-François Biard au Brésil (toujours pour Le Tour du Monde).

[39Dans son ouvrage consacré à la ville de Lima, le publiciste Manuel A. Fuentes s’offusquait des représentations caricaturales livrées par Paul Marcoy (M. Fuentes. Lima. Apuntes históricos, descriptivos, estadísticos y de costumbres. Paris, Librería F. Didot, 1867 : VI-VIII).

[40Article consacré à Laurent Saint-Cricq dans La Gironde, 1876, cité par Benizé-Daoulas 2001 : 16. L’allusion aux fréquents déménagements que dut opérer après son retour le voyageur est tout à fait véridique, on le constate dans les adresses successives données par Saint-Cricq dans ses courriers à l’administration.

[41Dans les archives de la maison Hachette on trouve ainsi mention de contrats avec Hermann Meyer en Allemagne (est-ce lui qui publiait la revue Globus, qui reprit quantités d’articles du Tour du Monde  ?), Gaspar y Rey en Espagne, Emilio Traves en Italie : dans les contrats passés avec ces différents éditeurs, Louis Hachette leur accorde le droit de traduire les textes publiés dans sa revue et s’engage pour sa part à leur livrer les « clichés » (en l’occurrence les plaques gravées) des illustrations correspondantes. IMEC, fonds Hachette, registre de copies des traités, volume 1.

[42IMEC, Archives Hachette, registre des traités, vol.2, fol. 88 (12 novembre 1867).

[43Il est d’ailleurs probable qu’il ait directement inspiré Paul Bory pour son livre Les chercheurs de quinquinas (de Carabya à l’Amazone), publié à Tours en 1891.

[44L’adresse qu’il donne est rue Laseppe, n° 51.

[45AN, F/17/3174 : lettre au ministre de l’Instruction publique (octobre 1873).

[46AN, F/17/3174 : arrêté du 3 février 1874. L’aide qui lui est accordée n’est pas négligeable : cette somme de 500 francs correspond à deux mois de son salaire lorsqu’il sera directeur du Jardin des plantes à la fin de sa carrière.

[47AN, F/17/3174 : lettre de Fourcand du 16 février 1876. Des arrêtés du 6 février 1875 et du 15 mars 1876 attribueront à chaque fois 500 francs à l’explorateur.

[48Article publié le 24 octobre 1875, cité par Benizé-Daoulas (2001 : 37). À la fin du congrès de Nancy il fut en effet convenu par vote des participants que la réunion suivante se tiendrait au Luxembourg en 1877.

[49AN, F/17/3174 : lettre de Laurent Saint-Cricq au ministre de l’Instruction publique Oscar de Watteville (8 mars 1877). Cette requête aboutira comme les précédentes par un arrêté du 16 mai 1877 lui accordant une somme de 500 francs.

[50Un dossier relatif aux nominations de personnel au Jardin des plantes entre 1853 et 1888 est conservé dans les archives de Bordeaux Métropole (sous la cote Bordeaux 2340 K 2), Laurent Saint-Cricq y est mentionné, selon les informations communiquées par cette institution le 7 février 2020. Je remercie Frédérique Laux, directrice des Archives Bordeaux Métropole.

[51Bibliothèque de l’Institut de France, Ms 2459, n°101 : lettre de Laurent Saint-Cricq à M. Decaisne (15 janvier 1879). Le papier à en-tête indique « Ville de Bordeaux. Service des jardins et squares de la ville. Cabinet du directeur ».

[52Ainsi en 1880, à l’appui de sa demande, le préfet de la Gironde écrit au ministère pour dire qu’en tant que directeur du jardin des plantes de Bordeaux Saint-Cricq ne touche que 2 800 francs par an : « ce sont là ses seules ressources pour tenir son rang et subvenir aux besoins de sa mère et d’une nièce qui sont à sa charge » (AN, F/17/3174, lettre du 29 juin 1880).

[53La déclaration de décès est faite par ses neveux, Ernest Duranthon, employé, et Adrien Dejean, sous-chef de comptabilité à la compagnie du chemin de fer du Midi. Archives Bordeaux Métropole, État civil, registre des décès (1888).