Souvenirs. Une décennie d’anthropologie méditérranéiste entre Aix, Sienne et Cagliari (Années 1980-1990)

Pier Giorgio Solinas

Università di Siena

2021

Pour citer cet article

Solinas, Pier Giorgio, 2021. « Souvenirs. Une décennie d’anthropologie méditérranéiste entre Aix, Sienne et Cagliari (Années 1980-1990) », in Bérose - Encyclopédie internationale des histoires de l'anthropologie, Paris.

URL Bérose : article2324.html

Publié dans le cadre du thème de recherche « Histoire de l’anthropologie italienne », dirigé par Giordana Charuty (EPHE, IIAC).

La coopération scientifique et pédagogique entre les anthropologues des universités de Sienne et d’Aix-Marseille a commencé à l’automne 1979 avec ma nomination comme maître-assistant associé, pour l’année académique 1979-1980, auprès du département de Socio-Ethnologie d’Aix-en-Provence [1]. J’étais alors professeur associé à Sienne, je me mis en congé de l’université et j’entamai une année d’enseignement à l’étranger, en alternance entre Aix et Sienne (un mois en France, une semaine en Italie). D’octobre 1979 à octobre 1980, j’ai donc donné des cours d’ethnologie aux étudiants de premier et second cycles ainsi qu’à ceux de maitrise, et j’ai participé aux séminaires de doctorat.

Ce fut une expérience très importante pour moi. Je faisais partie d’un groupe de jeunes ethnologues (Georges Ravis-Giordani, Christian Bromberger, Bruno Martinelli et d’autres) savamment guidés par une éminente figure de chercheur, Hélène Balfet, élève d’A. Leroi-Gourhan, au Musée de l’Homme de Paris.

Les recherches, les enseignements, les thèses se rattachaient, plus ou moins étroitement, à quelques thèmes centraux de l’aire méditerranéenne, avec une attention particulière à la culture matérielle, à l’anthropologie économique, à la culture populaire, aux structures familiales et à la parenté. Telles sont les voies, de vaste ampleur, à travers lesquelles se firent jour des objets d’intérêt commun et que des auteurs comme De Martino, Lanternari et, en premier lieu, Gramsci devinrent partie prenante de nos lectures et de nos discussions.

À mon initiative, chaudement soutenue par Georges Ravis-Giordani et Christian Bromberger, Alberto Cirese fit une brève, mais mémorable, incursion : outre un bref cycle de séminaires réservé aux étudiants et aux doctorants, il donna une conférence sur Gramsci, suivie par un vaste auditoire dans la grande salle de la faculté des lettres. Le public en fut électrisé et le débat qui suivit aussi vivace que stimulant. Cirese donna aussi un séminaire au laboratoire d’informatique du CNRS, à Marseille, pour présenter à un large groupe de mathématiciens et d’ingénieurs ses propositions de Notation Logique et Calcul des terminologies de parenté. [2]

À la fin de l’année, je participai au stage de formation et d’apprentissage de l’enquête de terrain qui se tint en Haute Provence (Seyne-les-Alpes), sur le versant français des Alpes. Cette expérience mérite d’être soigneusement rappelée car c’est à partir d’elle – ce fut aussi pour moi une expérience de formation – que fut conjointement organisé, deux ans plus tard, le stage dans le Piémont, par les deux universités de Sienne et d’Aix pour des étudiants français et italiens. C’est à cette occasion, me semble-t-il, que Giulio Angioni fut directement impliqué.

Le stage de Val Germanasca fut soigneusement préparé par les deux groupes d’enseignants. Le thème de recherche était suffisamment précis, les étudiants qui devaient y prendre part (une vingtaine) bénéficiaient d’une phase de préparation, nous avions l’appui de divers acteurs locaux, en premier lieu celui de l’Église vaudoise. La recherche, de fait, se déroulait dans une des vallées vaudoises (qui fait aujourd’hui partie de l’agglomération urbaine de Turin), la Val Germanasca, aux villages et hameaux encore partiellement habités et où le bilinguisme était toujours en vigueur.

Le stage n’était pas seulement un exercice didactique, il devait produire des résultats : tous les participants devaient rédiger un rapport ou un mémoire de recherche sur le thème qu’ils avaient choisis pour conduire leur propre enquête. De cette expérience de recherche-formation, qui fut reconduite deux ans plus tard avec la même formule et le même terrain collectif, est issue la monographie collective Gens du Val Germanasca [3] qui fut publiée une dizaine d’années plus tard.

La rencontre entre Giulio Angioni et les chercheurs aixois s’est prolongée, ensuite, autour d’autres thèmes, avec une continuité d’intérêts pour une aire régionale et des échanges significatifs sur le plan méthodologique. Georges Ravis-Giordani était alors en train de travailler à sa grande monographie sur le travail pastoral en Corse, tandis qu’Angioni publiait la seconde édition de son livre le plus important, l’étude consacrée au travail paysan en Sardaigne, et Christian Bromberger, après de nombreuses études sur Gilan, une région de l’Iran le long de la mer caspienne, publiait une vaste enquête sur l’architecture rurale en France [4].

Les échanges entre Sienne, Aix et Cagliari (ainsi que Rome sous la tutelle de Cirese) donnèrent lieu à diverses formes de coopération intellectuelle. J’ai plaisir à rappeler le colloque sur la culture matérielle qui se tint à Sienne en juin 1980, sous le titre « Pour un laboratoire de technologie et de culture matérielle », auquel participèrent, outre les siennois, Hélène Balfet, Giulio Angioni, Alberto M. Cirese, Christian Bromberger, et dont les actes publiés en 1989 constituent un livre encore aujourd’hui lu et cité [5].

J’ai, à nouveau, été nommé enseignant à Aix, en 1984-1985, toujours comme maître-assistant associé, en même temps que Pietro Clemente avec lequel je partageais les charges de cours, une maison, un salaire. Ce fut là aussi une riche saison d’expériences, de rencontres et d’élaboration de savoir qui fut ensuite relayée par la venue de Giulio Angioni qui donna à Aix sa première année d’enseignement, et qui se poursuivit avec Benedetto Caltagirone. Je n’ai pu suivre de près cette troisième ou quatrième phase de l’histoire italo-sarde-provençale de l’anthropologie mais, à coup sûr, nombreux furent les objets d’échange avec l’équipe aixoise. Ainsi, je me rappelle qu’une des questions qui surgit dans les discussions entre Giulio et les chercheurs français, avec Georges Ravis en particulier, fut celle des incendies, alors que le feu dévastait les campagnes sardes en ces années-là. Étaient-ils ou non volontaires ? (il me semble que Giulio militait pour une origine non nécessairement criminelle). La confrontation entre les deux îles, si voisines et pourtant culturellement si différentes dans leurs politiques identitaires, ne pouvait que nourrir des intérêts comparatifs. Ainsi, Georges manifesta un grand intérêt pour l’analyse du « jeu d’Ozieri » de Cirese et ses réflexions furent, pour nous, très stimulantes [6].

Le pôle aixois, faut-il le rappeler, donnait une orientation spécifiquement méditerranéiste à ses programmes et à ses styles d’approche. L’ « Ethnologie méditerranéenne » constituait presque une spécialisation disciplinaire et devint, pour un certain temps, une matière d’enseignement dans le cursus de formation. Doit être aussi placée dans cette perspective l’élaboration plus tardive, à l’initiative de Ravis-Giordani, d’un programme inter-universitaire et international de recherche méditerranéiste, qui connut une saison de grande productivité en rassemblant diverses équipes (Aix, Marseille, Corse, Toulouse, Sienne...). La collaboration se prolongea, durant ces mêmes années, à travers des séminaires et des colloques ( par exemple, les séminaires conjoints sur les structures familiales ou encore le colloque sur l’anthroponymie, « Systèmes de dénomination et cycles de développement », qui eut lieu à Sienne en 1982 [7], la rencontre « Femmes et patrimoine dans les sociétés rurales de l’Europe méditerranéenne » promue par Georges Ravis Giordani à Marseille en mai 1985 [8] et enfin le mémorable colloque sur les cadets en 1991 organisé par les siennois avec Georges Ravis et Martine Segalen, qui rassembla à la Chartreuse de Pontignano de nombreux chercheurs étrangers et dont les actes furent publiés en 1994 [9].

Il faut rappeler aussi que Christian Bromberger et Georges Ravis-Giordani assumèrent, pour divers séminaires, le rôle de visiting professor dans notre université (le premier en 1982-1983, le second quelques années après), que les programmes d’échange Erasmus qui se succédèrent alors ont favorisé un flux régulier d’étudiants et que plusieurs de nos élèves les plus prometteurs se formèrent en participant aux expériences d’enseignement de nos centres.

Ce fut, en somme, une décennie laborieuse et féconde, entre le début des années 1980 et le début des années 1990, qui trouvait son inspiration dans de grandes écoles : Leroi-Gourhan, Cirese, l’anthropologie structurale, les études de folklore. Elle a été poursuivie par de nouveaux acteurs, entre Aix et Sienne : Fabio Viti, Dionigi Albera, Sergio Dalla Bernardina, Annie Hélène Dufour, Thomas Schippers, Danièle Dossetto.




[1Décret ministériel du 31 octobre 1979. Cet article a été traduit de l’italien par Giordana Charuty.

[2Alberto Mario Cirese, Grafizzazione parentale PGS. E altre lettere a Pier Giorgio ( con risposte PGS) a cura di Pier Giorgio Solinas. LEA Laboratorio Etno-antropologico, Siena Giugno 2016.

[3Gens du Val Germanasca : Contribution à l’ethnologie d’une vallée vaudoise. Documents d’ethnologie régionale : Publications de l’Université de Provence et Centre alpin et rhodanien d’Ethnologie, Université de Provence, Centre alpin et rhodanien d’ethnologie, 1994.

[4G. Ravis Giordani, Bergers corses. Les communautés villageoises du Niolu, Aix-en-Provence, Edisud, 1983 ; Giulio Angioni, Sa laurera. Il lavoro contadino in Sardegna, Cagliari, EdeS, 1982 (1e éd. 1976) ; Christian Bromberger, L’architecture rurale française : Provence (avec H. Raulin et J. Lacroix), Paris, Berger-Levrault, 1980.

[5Pier Giorgio Solinas (a cura di), Gli oggetti esemplari. I documenti di cultura materiale in antropologia, Montepulciano, Editori del Grifo, 1989.

[6À partir de l’analyse d’un jeu de tirage au sort, dans la variante sarde d’Ozieri, Alberto Cirese a élaboré la notion d’idéologie des biens limités. NdT. (A. M. CIRESE L’assegnazione collettiva delle sorti e la disponibilità limitata dei beni nel gioco di ozieri e nelle analoghecerimonie vicino-orientali e balcaniche In : Atti del Congresso di studi religiosi sardi, Cagliari 24-26 maggio 1962. Padova, CEDAM, 1963 : 175-193).

[7Sistemi di denominazione nelle società europee e cicli di sviluppo familiare. Atti del primo seminario degli « Incontri mediterranei di etnologia », Siena 25-26 febbraio 1982, L’uomo. Società, tradizione, sviluppo, vol. VII, n. 1-2, 1984.

[8Georges Augustins, Georges Ravis-Giordani (dir.), Femmes et patrimoine dans les sociétés rurales de l’Europe méditerranéenne : actes de la table ronde organisée par l’EHESS Et la RCP. 718 du CNRS., les 10 et 11 mai 1985, Marseille, La Vieille Charité, Paris, EHESS - Éditions de CNRS, 1987.

[9Place et fonction des Cadets dans les structures familiales en Europe – Dimension of Inequality Among the Siblings, Sienne, juillet 1991. Voir Georges Ravis-Giordani & Martine Segalen (dir.), Les cadets, Paris, CNRS Éditions, 1994.