> Histoire de l’anthropologie italienne

Présentation

Histoire de l’anthropologie italienne


L’anthropologie est identifiée, aujourd’hui, dans le champ universitaire italien sous une dénomination unique en Europe : les « sciences démo-ethno-anthropologiques ». Ce terme idiosyncrasique renvoie à un processus de construction historique, tantôt inscrit dans les dynamiques de formation et de circulation des savoirs à l’échelle européenne, tantôt replié dans une relative insularité. Plus qu’une date de naissance, les années 1870 sont un repère pour distinguer les deux grandes orientations dont la tension demeure prégnante jusqu’au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. La première emprunte aux sciences naturelles un modèle de scientificité renforcé par l’adhésion au darwinisme, pour insérer l’étude des peuples italiques dans une psychologie comparée des races humaines. La seconde privilégie les sciences historiques à travers le lien avec la philologie, pour faire reconnaître dans le champ académique la nouvelle discipline qu’était le folklore. Entre ces deux foyers d’institutionnalisation et de sociabilité intellectuelle, les frontières sont d’autant moins étanches qu’ils entendent l’un et l’autre, selon des styles opposés de vie savante, exercer une fonction de définition disciplinaire, d’uniformisation et de centralisation des recherches.

S’agissant d’instituer en Italie une science naturelle de l’homme, le premier rôle revient à l’entreprise animée par Paolo Mantegazza : instaurer un dispositif qui affirme la complémentarité des sciences naturelles et des sciences historiques pour fonder une anthropologie générale sur le socle d’une anthropologie physique. L’ambition est d’articuler une multiplicité de savoirs, les uns orientés vers les critères de l’hominisation, les autres vers l’étude des cultures dans leur diversité. Les liens politiques avec les intellectuels engagés dans le Risorgimento et les liens scientifiques avec l’École anthropologique de Paris permettent d’attirer à Florence, alors capitale intellectuelle internationale du nouveau royaume, des médecins, des zoologues, des juristes, des historiens, des géographes, des orientalistes. Ils organisent des expéditions et, quelques années plus tard, ouvriront d’autres chaires à Rome et à Naples, construiront d’autres spécialisations (comme l’anthropologie criminelle de Cesare Lombroso à Turin), et d’autres musées, notamment à Rome, la nouvelle capitale de l’Italie unifiée. Ils élaborent des instruments d’enquête pour une psychologie comparée des races humaines, ils écrivent les premiers manuels d’anthropologie et d’ethnographie – au sens que prend alors ce terme pour distinguer les enquêtes conduites en Italie.

Quant à la diversité des cultures populaires italiennes, c’est en termes de « superstitions » et de « préjugés » qu’elle entre dans les champs d’intérêt de la société florentine. Parallèlement, le modèle de la philologie domine l’affirmation d’une autonomie des savoirs qui actualisent, dans le contexte italien d’unification nationale, l’étude des cultures européennes, soit dans la perspective de la mythologie comparée, soit dans celle de la science du folklore. Dans la première moitié du XIXe siècle, la collecte, la transcription, la traduction et la publication de chants et traditions narratives se sont inscrites dans la perspective romantique d’un renouveau culturel comme prémisse d’un renouveau politique. Dans une Italie divisée et occupée, il s’agissait de retrouver le bien commun qui constitue l’unité du peuple. À partir des années 1860, le transfert en contexte italien de la philologie allemande étaye la construction d’une nouvelle science en intégrant l’étude de la poésie chantée et des récits populaires pour compléter l’étude de toutes les littératures. Dans le même temps, les ambitions explicatives de la mythologie comparée assurent la transition entre philologie et ethnographie. Des noms tels que Domenico Comparetti ou Angelo De Gubernatis s’imposent.

Toutefois, c’est en Sicile, avec Giuseppe Pitrè et Salvatore Salomone-Marino, qu’en relation avec les principaux centres européens la « démologie » se construit de manière systématique – fixant pour longtemps les catégories de la vie sociale qui relèvent de son domaine – jusqu’à sa reconnaissance universitaire à Palerme, en 1911, sous le nom de « démopsychologie ». La profondeur historique de la discipline est délimitée, ses axes thématiques sont fixés : elle porte sur la vie sociale du présent un regard informé conjointement par l’évolutionnisme socioculturel d’Edward Tylor et par la mythologie comparée de Friedrich Max Müller, comme deux programmes de savoir complémentaires pour définir l’autonomie de son objet et de ses méthodes.

Bien avant et bien après la cristallisation de ces deux pôles florentin et sicilien, et parallèlement à la structuration des savoirs qu’ils mettent en place, il existe un intérêt que l’on peut qualifier d’ethnographique dans des registres de savoirs plus larges et des entreprises de transformation, progressiste ou conservatrice, des sociétés locales. Ces entreprises sont, largement, dépendantes du processus complexe d’unification politique qui distingue l’Italie au sein de l’Europe des nations. Il convient, par ailleurs, de revisiter la pluralité des conceptions du « populaire » qui s’expriment à partir des années 1880, dans les échanges entre des savants aux identités diverses, soient-ils philologues médiévistes, orientalistes ou ethnographes de l’oralité contemporaine, entre autres.

Rétablir les trajectoires existentielles et intellectuelles des figures de fondateurs ou de refondateurs, en explorant et croisant les divers fonds d’archives disponibles, conduit à repenser des moments-clés de cette histoire des savoirs de l’altérité, interne et externe, en construction permanente. Grâce à l’ouverture des archives et aux nombreuses données biographiques désormais disponibles, les historiens de la tradition « anthropologique » italienne sont également invités à repenser le statut de certaines figures, d’un Lamberto Loria à un Raffaele Pettazzoni, sans oublier des personnages moins connus, voire obscurs, par exemple des missionnaires ethnographes. Pettazzoni, à la tête de la construction scientifique d’une voie italienne d’anthropologie religieuse, nettement différenciée de la sociologie durkheimienne est, d’ailleurs, le très actif artisan d’une implantation universitaire de l’ethnologie.

Inutile de dire que le régime mussolinien accorde une remarquable reconnaissance académique à l’étude des traditions populaires, notamment par la création de trois enseignements universitaires. La rupture avec ce paradigme sera à la fois d’ordre épistémologique, idéologique et esthétique. En un mot, la chute du fascisme entraîne une conversion politique des études ethnologiques. Revisiter, en croisant plusieurs fonds d’archives, l’œuvre-vie d’Ernesto De Martino, figure perçue rétrospectivement comme fondatrice de l’ethnologie chez soi au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, conduit à repenser les continuités et les césures produites par cette traversée de vingt ans de fascisme. Les débats sur la culture populaire à partir de l’opposition gramscienne entre hégémonie et subalternité alimentent, durant les années 1950, la mobilisation des intellectuels de gauche pour le renouvellement des valeurs et des langages expressifs. Les collectes d’ethnomusicologie, la photographie néoréaliste, la réécriture des traditions narratives par les avant-gardes littéraires sont autant de modalités de recréation du poétique.

Dans le même temps, histoire des religions et ethnologie chez soi substituent à l’essentialisation des peuples-nations, l’étude comparative des « formations de compromis » qui traversent l’histoire religieuse des sociétés méditerranéennes et celle des formations syncrétiques qui accompagnent, hors d’Europe, les mouvements de décolonisation. En créant des chaires d’histoire des religions et d’ethnologie, les universités de Bari et de Cagliari donneront tardivement une assise universitaire aux chercheurs qui, formés comme De Martino et Vittorio Lanternari (1918-2010) à l’école de Pettazzoni, imposent une voie italienne dans le champ international de l’étude des syncrétismes religieux qui dialogue, de manière privilégiée, avec les ethnologues et les sociologues français. Parallèlement à cette renaissance autochtone, de jeunes chercheurs italiens sont accueillis dans des universités étatsuniennes tandis que des chercheurs américains entreprennent des études de communautés en Italie. De ces premières confrontations va naître, dans les années 1960, une anthropologie culturelle d’inspiration nord-américaine qui prend la relève des études de communautés, souvent conduites dans les années 1950 par des chercheurs étrangers ayant, dans leur trajectoire biographique, des liens avec l’Italie. Dans le même temps, le Vatican poursuit son investissement dans la formation à l’ethnologie de ses missionnaires.

De nombreux travaux, depuis le milieu des années 1980, nous ont fait connaître les institutions, les traditions intellectuelles, les instruments de travail et les réalisations de ces multiples entreprises « démo-ethno-anthropologiques ». Leurs acquis peuvent être renouvelés, notamment dans le cadre de Bérose et du thème de recherche « Histoire de l’anthropologie italienne », par une lecture ethnographique des archives et des trajectoires biographiques, centrée sur l’interaction entre vécus de l’altérité et de l’intimité culturelles et choix des modèles qui permettent de les penser. Avec l’apport des correspondances et l’étude des revues, la reconstruction des réseaux de sociabilité professionnelle et militante au-delà du cadre national ainsi que l’attention aux mobilités individuelles permettent une approche plus fine des engagements politiques, intellectuels et culturels des savants, qu’il s’agisse d’universitaires, d’érudits ou d’amateurs. Dans une nation qui n’est pas constituée en État avant 1860, leurs alliances et leurs antagonismes dessinent de fortes polarisations régionales qui ont perduré durant près d’un siècle.

Giordana Charuty

Version abrégée de Charuty, Giordana, 2019. « Histoires croisées de l’anthropologie italienne (XIXe-XXIe siècle) », in Bérose - Encyclopédie internationale des histoires de l’anthropologie, Paris.