> Anthropologies et constructions nationales à partir de Cuba et d’Haïti (1930-1990)

Présentation

Anthropologies et constructions nationales à partir de Cuba et d’Haïti (1930-1990)


Ce thème de recherche propose d’aborder l’histoire comparée de l’anthropologie sociale et culturelle de Cuba et d’Haïti entre les années 1930 et les années 1970, période charnière au cours de laquelle la discipline se consolide et s’institutionnalise dans ces deux pays. Il s’intéresse plus particulièrement aux liens établis à cette époque entre pensée anthropologique et processus de construction d’identités nationales et culturelles dans les contextes haïtien et cubain. Si le XIXe siècle et les premières décennies du XXe ont fait l’objet de précieux travaux, cette période plus tardive reste encore, sous plusieurs aspects, à analyser.

Initialement entamée en Haïti (dans le cadre du projet L’ethnologie en Haïti : Écrire l’histoire de la discipline pour accompagner son renouveau, JEHAI IRD/FE-UEH) et à Cuba (dans le cadre du projet L’anthropologie sociale à Cuba. Reconstruire le passé pour cimenter le futur, JEAI IRD/ICIC/ICAN), puis en France, au sein du laboratoire LMI MESO (https://meso.hypotheses.org), cette recherche a donné lieu à des premières réflexions, notamment contenues dans l’ouvrage Cuba-Haïti : Engager l’anthropologie. Anthologie critique et histoire comparée (1884-1959) (Argyriadis, Gobin, Laëthier, Núñez González & Byron, 2020).

En nous focalisant sur la période des années 1930 à 1970, nous entendons poursuivre l’analyse des différentes modalités sous lesquelles les ethnologies « de soi », « pour soi » et « pour l’Autre » entendent réaffirmer une « identité culturelle nationale » qui légitime et finalement institue certains objets (la race, la nation, les pratiques religieuses, le folklore, le monde rural) en « signes culturels ». Ces années cruciales sont marquées par des figures singulières, des textes précurseurs et des débats originaux qui sont aujourd’hui bien documentées pour ce qui concerne le développement de la discipline à une échelle nationale, mais qui restent peu appréhendées à partir de leur importance dans les débats anthropologiques régionaux et internationaux.

La mise en perspective des études produites à et sur Haïti et Cuba vise à éclairer les processus variables de circulation de personnes, d’idées, de paradigmes, de concepts qui ont engagé des jeux d’influence entre ces « anthropologies nationales » et les autres (américaines et européennes principalement). Ces décennies sont effectivement marquées par les déplacements (en France, aux États-Unis, au Mexique) de nombreux intellectuels cubains et haïtiens engagés dans la lutte contre leurs gouvernements respectifs puis, à partir des années 1940, par ceux de nombreux intellectuels européens vers les Amériques, pour lesquels Haïti et Cuba vont constituer des champs d’études privilégiés.

Le propos est d’analyser l’émergence de réseaux intellectuels, institutionnels, politiques, parfois militants, nationaux et internationaux ainsi que l’étude des parcours de certaines figures, qui se construisent à la fois à l’intermédiation entre plusieurs espaces géographiques, champs disciplinaires et domaines d’action (académique, politique, artistique, littéraire voire religieux). Leur rôle dans la diffusion du savoir anthropologique à Cuba et en Haïti, constitutif du travail de redéfinition des identités nationales et, au-delà, des catégories de l’altérité dans la région (y compris aux États-Unis), retiendra ici une attention particulière. Entre « savoir-faire ethnologique » et « faire savoir » promu par une voie politique, nous réfléchirons ainsi à l’entremêlement singulier de la pensée ethnologique et de la parole politique qui signale les contextes haïtien et cubain.