> Histoire de l’anthropologie néerlandophone

Présentation

Histoire de l’anthropologie néerlandophone


L’anthropologie néerlandophone est un domaine de recherche peu exploré par les chercheurs en sciences humaines et sociales . Pourtant, il s’agit d’un champ d’étude considérable et bon nombre d’archives – dont l’accès est peu aisé en raison de l’apprentissage peu courant de la langue néerlandaise –, et de terrains mériteraient d’être investis et prospectés de manière plus intensive. Si quelques figures ont acquis une notoriété somme toute plutôt assez modeste, il faut bien se rendre à l’évidence que les délimitations géographiques complexes de ces « mondes » néerlandophones et les terminologies foisonnantes parfois nébuleuses utilisées pour désigner ces territoires ne favorisent pas la lisibilité et la compréhension d’une anthropologie dont il est bien difficile de deviner la logique et l’unité. Difficile en effet pour le profane de saisir ce que recouvrent réellement des termes tels que Pays-Bas, Pays-Bas anciens, Pays-Bas espagnols, Pays-Bas autrichiens, Hollande, Flandre, Flandres, Flandres françaises, Frise, plat pays, république des Provinces-Unies, sans oublier la Belgique dont il n’est pas forcément aisé pour tout un chacun de distinguer la part francophone de la part néerlandophone.

Des missionnaires, des administrateurs et des voyageurs néerlandais ou flamands se firent l’écho des habitudes de vie des populations rencontrées en situation coloniale, et ce dès l’implantation de comptoirs aux XVIIe et XVIIIe siècles. De ces multiples contacts, est née une foisonnante anthropologie de langue néerlandaise. Le royaume des Pays-Bas constitua au XIXe siècle un vaste empire colonial formé essentiellement des Indes néerlandaises, du Suriname et des Antilles néerlandaises ; la production anthropologique dans le cadre de l’expansion coloniale de la Belgique doit être également être prise en compte, tout comme celle de l’Afrique du Sud, en raison de ses populations d’origine néerlandaise. Aussi bien des agents coloniaux que des savants et des écrivains néerlandais et flamands firent part de leurs expériences et de leurs découvertes dans des ouvrages souvent de qualité, mais qui pouvaient également s’avérer dénigrants ou subjectifs vis-à-vis des populations étudiées. La naissance de l’anthropologie en Belgique et aux Pays-Bas se place essentiellement dans ce contexte colonial.

Sur un plan intérieur, Néerlandais et Flamands entreprirent également des études ethnographiques pour, d’une part, recueillir, essentiellement à partir des années 1910, des données de terrain sur le folklore et les traditions populaires en voie de disparition, supplantées par les modes de vie modernes. La langue néerlandaise fait la distinction entre Volkenkunde (ethnologie des civilisations extra-européennes) et Volkskunde (ethnologie des Pays-Bas et de la Flandre, traduit souvent par folklore). C’est aussi à partir des années 1910 qu’un autre type d’ethnologue fit son apparition, tel J. P. B. de Josselin de Jong, chef de file de la fameuse école anthropologique de Leyde, qui se distancia de la politique coloniale de l’État néerlandais et qui prit même partie pour les populations colonisées jusqu’à s’engager, intellectuellement s’entend, dans la lutte pour leur indépendance.

Depuis les années 1950, l’anthropologie néerlandophone ne se limite plus uniquement aux anciens terrains coloniaux et nationaux mais elle s’est très largement ouverte à des terrains extrêmement diversifiés de par le monde. De nombreuses figures ont marqué ou marquent toujours l’anthropologie néerlandaise et belge de l’après-guerre. La fin des colonies et la transformation profonde de leurs sociétés a entraîné un changement radical de paradigme pour les anthropologues belges et néerlandais, suivant une nouvelle sensibilité post-coloniale. En revanche, c’est assez tardivement que la discipline cesse d’être un domaine d’étude exclusivement réservé à une intelligentsia masculine. Dans le cadre du thème de recherche « Histoire de l’anthropologie néerlandophone », Bérose se propose de rendre plus visible la diversité et les transformations de cette anthropologie et de participer à une meilleure délimitation de ce champ d’étude à travers des dossiers documentaires qui présenteront les ethnologues et anthropologues, les revues et les institutions qui constituent l’histoire de cette anthropologie.

La numérisation massive de documents et de collections ethnographiques, actuellement en cours en Flandre et aux Pays-Bas, favorise une collaboration renforcée entre chercheurs, organismes de recherche, bibliothèques et institutions muséales du monde entier. On ne peut qu’espérer que cet effort considérable de mise à disposition de documents permettra de produire de nouvelles recherches dans le domaine de l’histoire de l’anthropologie néerlandophone et de donner naissance à une génération de jeunes chercheurs qui s’emparera à son tour de cette matière passionnante à étudier. Les contributions présentées dans Bérose participeront de cet effort et mettront plus particulièrement en lumière les liens féconds et les interactions entre l’anthropologie néerlandophone et les autres traditions nationales.

Thomas Beaufils

Version abrégée de Beaufils, Thomas, 2019. « Anthropologie néerlandophone : une introduction historique », in Bérose - Encyclopédie internationale des histoires de l’anthropologie, Paris.