> Histoires de l’anthropologie au Brésil

Présentation

Histoires de l’anthropologie au Brésil


On compte au Brésil une grande diversité de pratiques anthropologiques. Plurielles, elles le sont par les thèmes, les terrains, les problématiques et les orientations. Si l’anthropologie brésilienne est surtout connue pour ses études sur les populations amérindiennes et les religions afro-brésiliennes, elle ne se limite pas à ces grandes traditions d’étude, mais inclut aussi l’anthropologie urbaine et rurale, l’anthropologie politique, entre autres. De sorte qu’il est difficile d’embrasser cet ensemble d’un seul regard, de l’articuler à une seule trajectoire historique. Loin de vouloir établir une histoire unique de l’anthropologie au Brésil, en suivant des repères chronologiques toujours contestables – soit la « découverte », en 1500, du territoire plus tard appelé Brésil, soit la création des premières institutions scientifiques au XIXe siècle, ou encore, dans les années 1930, l’émergence tardive des universités, quand les spécialités et les disciplines se profilent de façon plus nette –, notre choix est de reconstituer les ramifications qui mènent à la consolidation de différentes traditions de recherche, en retraçant les matrices de pensée et les lignes de divergences, à travers l’espace et le temps. Le premier défi, pour rendre compte de cette trame multiple, est de laisser cette hétérogénéité et cette complexité apparaître, faire de ces différences une boussole.

Le but est de dessiner une cartographie qui respecte la diversité régionale d’un pays aux multiples centres de production intellectuelle, en veillant aux écarts générationnels et institutionnels (musées, instituts, associations et universités), sans négliger les caractéristiques des acteurs : brésiliens ou étrangers, hommes ou femmes, noirs, blancs, métis ou amérindiens. On doit tenir compte des zones de frontière, des circulations entre savoirs « savants » et « artistiques », « érudits » et « populaires », « professionnels » et « amateurs », au cœur de la relation anthropologique entre « chercheurs » et « informateurs », sans naturaliser pour autant ces catégories : elles sont partie prenante de la réflexion sur l’histoire de l’anthropologie au Brésil. Il faut encore être attentif aux façons dont les idées et les pratiques circulent d’un territoire disciplinaire à l’autre (histoire, sociologie, archéologie, études littéraires, etc.), voire entre des terrains définis comme « scientifiques » et « politiques ».

Pour restituer l’épaisseur des scènes, des personnages et des productions de ce panorama des anthropologies pratiquées au Brésil, il importe de retracer les projets individuels et collectifs, d’ébaucher les domaines au sein desquels ils gravitent. Avant même que n’existent des espaces institutionnels consacrés à la formation des anthropologues stricto sensu, on recense une production de connaissances anthropologiques chez les naturalistes, les chroniqueurs, les missionnaires, les peintres, qui ont sillonné le Brésil à partir du XVIe siècle, et qui ont été les premiers à fixer et analyser certaines des dimensions fondamentales du paysage naturel, de la vie sociale et des manifestations culturelles brésiliennes. Puis il convient aussi tenir compte des folkloristes et autres figures savantes de la fin du XIXe et début du XXe siècle. La génération de penseurs qui, dans les années 1920 et 1930, ont produit des essais importants sur le processus de formation de la nation brésilienne – tels que Euclides da Cunha, Paulo da Silva Prado, Francisco José de Oliveira Vianna, Gilberto Freyre et Sérgio Buarque de Holanda – a quant à elle profondément influencé les études anthropologiques au Brésil, mais aussi à l’étranger. De même des figures formées par les universités brésiliennes, qui venaient d’être fondées dans les années 1930, sont à l’origine d’études anthropologiques séminales en dépit de leur ancrage dans d’autres disciplines. Ajoutons encore des noms consacrés du canon littéraire national, comme les poètes du modernisme de 1922, Oswald de Andrade et Mário de Andrade, à qui l’on doit des théories originales sur la culture nationale, encore fécondes pour l’anthropologie contemporaine. Par ailleurs, le Brésil a aussi été l’un des terrains privilégiés de plusieurs générations d’ethnographes et d’ethnologues étrangers qui ont parfois influencé les pratiques savantes locales, tels que les Allemands Karl von den Steinen et Curt Nimuendajù, ou les Français Roger Bastide et Claude Lévi-Strauss.

Outre les auteurs et leurs œuvres, il s’agit aussi de mettre en avant les différents centres de production du savoir anthropologique, ainsi que les institutions, les centres et les associations scientifiques qui ont constitué des collections ethnographiques et organisé des cursus de formation. De même, les missions de recherche, les congrès et les revues permettent de redécouvrir des personnalités et des matrices de l’anthropologie aujourd’hui oubliées. Ce travail d’analyse de la formation du champ anthropologique ne peut, bien évidemment, faire l’économie de l’étude des articulations entre savants et institutions, chercheurs brésiliens et étrangers, qui précèdent l’institutionnalisation de l’anthropologie au Brésil. L’accent mis sur la cartographie intellectuelle dans cette présentation des « Histoires de l’anthropologie au Brésil » permet aussi de faire ressortir les jalons historiques et les événements politiques qui ont infléchi la production des connaissances en général et de l’anthropologie en particulier, tant pour ce qui est de ses acteurs que de ses centres d’activité. Autant dire que l’espace et le temps sont les paramètres de cette cartographie des anthropologies pratiquées au Brésil, d’hier à aujourd’hui, qui ne peuvent être appréhendées qu’au travers de leurs connexions internationales. Sans chercher à en dresser un tableau exhaustif ou une synthèse, les dossiers qui enrichissent ce programme de recherche visent à dégager des pistes et des trajectoires, que les lecteurs suivront selon l’ordre et la direction qu’ils estimeront les plus opportuns, chacun étant libre à son tour de créer de nouveaux liens et de nouvelles relations entre eux.

Stefania Capone
Fernanda Arêas Peixoto

Version abrégée de Capone, Stefania & Fernanda Arêas Peixoto, 2019. « Anthropologie au Brésil : une introduction historique », in Bérose - Encyclopédie internationale des histoires de l’anthropologie, Paris.