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Présentation

Anthropologie missionnaire


Ce thème de recherche entend couvrir la contribution des agents missionnaires dans les trois dimensions ou moments que comporte selon Lévi-Strauss le champ de l’anthropologie (Anthropologie structurale I, 1958:386) :

a) L’apport ethnographique est le plus connu et reconnu, notamment par le biais de l’investissement dans la connaissance et la maîtrise des langues indigènes, et la production de dictionnaires et grammaires qui servirent ultérieurement de guides pour les premiers ethnologues professionnels ;
b) L’ethnologie des ethnies étudiées « de la cave au grenier » dans des synthèses monographiques qui continuent à faire autorité ;
c) L’anthropologie comparative des croyances et des pratiques dites traditionnelles avec pour corollaire l’enjeu de la compréhension du point de vue « indigène ».

Le travail ethnographique et l’investissement anthropologique de certains missionnaires, souvent isolés, obéissaient autant à une passion personnelle qu’aux incitations de leurs supérieurs à rechercher les pierres d’attente ou les jalons du message évangélique. On connaît la formule : « Comprendre pour être compris ». De la traduction des catéchismes ou de la Bible en langue vernaculaire, à la production de traités savants sur la parenté ou la religion primitive, en passant par l’élaboration érudite de dictionnaires qui sont parfois de véritables encyclopédies, ces missionnaires ont apporté une contribution majeure à l’émergence de cette discipline naissante qu’était l’ethnologie. Le statut épistémologique de la « documentation missionnaire » (au sens de Mauss), prise entre description et interprétation, introduit au questionnement global de ce qu’est « une bonne ethnographie ».

La mission de transmission du message évangélique a conduit à poser d’emblée le problème linguistique et cognitif de la traduction comme fait anthropologique, liant la langue et les catégories de la pensée. Le souci de la conversion des âmes suppose la compréhension du « point de vue indigène » et va de pair pour certains pionniers avec l’écoute et l’empathie pour l’autre païen. Le credo est partagé : comprendre et sentir comme eux pour mieux les convertir.

La contribution des entreprises missionnaires à « l’institution » des cultures indigènes et au processus d’artification, producteur d’un nouveau « fétichisme culturel », est une autre dimension plus contemporaine et rejoint les préoccupations de Bérose concernant l’instauration de la culture comme production de valeur et comme lieu de « transfert de sacralité ».

Le thème de recherche consacré à l’anthropologie missionnaire souhaite prendre en compte toutes les aires culturelles au-delà des « champs de mission » et des traditions savantes nationales. L’encyclopédie Bérose et ses entrées biographiques comportent déjà des lieux d’amarrage et des entrées significatives. Autour de l’entreprise d’Anthropos et du père Schmidt, on trouve la figure pionnière de Martin Gusinde et sa rencontre inaugurale avec les survivants de la Terre de Feu. Sur le terrain de la Chine et de l’Asie, le père Vial et Léopold Cadière, offrent un bel exemple d’instituteurs de culture et d’investissement dans les langues et les écritures idéographiques et chamaniques. La figure œcuménique d’Elwin Verrier ouvre un champ indianiste qu’il faudra compléter notamment avec Jacques Dournes.

La contribution méconnue des missionnaires protestants de l’Europe du Nord partis pour l’Afrique ou Madagascar est bien représentée par Karl Edvard Laman et Lars Vig, ou encore Efraim Anderson. Dans la même veine « évangélique », Maurice Leenhardt « en mission » en Nouvelle-Calédonie joue un rôle majeur dans la consécration d’une ethnologie missionnaire « compréhensive » sur le terrain de l’anthropologie océaniste. Son collègue catholique le père Francis Aupiais introduit l’apport novateur de l’anthropologie visuelle pour illustrer la rencontre entre le cérémonialisme vodou et le ritualisme catholique.

Le programme se propose entre autres de compléter les entrées biographiques et monographiques sur les grands ancêtres comme Henri-Alexandre Junod sur l’Afrique du Sud ou Robert Hamill Nassau sur l’Afrique équatoriale, ou sur des savants et acteurs incontournables de la réflexion anthropologique sur l’œuvre missionnaire comme J. Dournes, déjà cité. Le champ des études sur les figures pionnières de l’Amérique du Nord et du Sud reste ouvert. Parfois méconnue, parfois oubliée, l’anthropologie missionnaire reste un laboratoire épistémologique contemporain qui continue à alimenter les travaux anthropologiques actuels.