Encyclopédie internationale
des histoires de l’anthropologie

« Un chantier infini » : préambule à Passer à l’âge d’homme de Daniel Fabre

Nicolas Adell

Université Jean-Jaurès, Toulouse

Agnès Fine

EHESS

Claudine Vassas

CNRS

2020
Pour citer cet article

Adell, Nicolas, Agnès Fine & Claudine Vassas, 2020. « “Un chantier infini” : préambule à Passer à l’âge d’homme de Daniel Fabre », in Bérose - Encyclopédie internationale des histoires de l'anthropologie, Paris.

URL Bérose : article2034.html

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Note liminaire : L’invisible préface

Daniel a poursuivi des années durant le projet d’un livre sur le thème des passages à l’âge d’homme dans les sociétés européennes mais la composition de l’ouvrage restait très incertaine. Plusieurs indices, dont des textes inédits transmis à quelques proches, des sommaires changeants, ont laissé deviner la forme que ce livre aurait pu prendre si Daniel l’avait lui-même composé et qui n’est sans doute pas celle qui est à présent à la disposition des lectrices et des lecteurs dans le recueil paru chez Gallimard le 17 février 2022 sous le titre Passer à l’âge d’homme. Il ne lui manquait pas seulement « l’introduction théorique » à laquelle fait référence Pierre Nora dans sa préface, mais une composition arrêtée, les pages introduisant chacun des chapitres envisagés, peut-être un autre chapitre inédit. Il était donc essentiel d’expliquer ce qui revenait à l’auteur pour en saisir la pensée au plus près, et ce qui relevait de choix éditoriaux opérés après sa disparition : la sélection et l’ordonnancement des textes, la préférence de telle version par rapport à d’autres, la fabrication des titres.

En 2018, forts de la connaissance d’un contrat passé en 1996 entre Daniel et Pierre Nora et de l’amitié qui nous unissait, nous avons proposé à ce dernier de préparer ce travail d’édition scientifique. Il nous en a confié la tâche en spécifiant qu’outre le choix et la mise en ordre des textes (puisqu’il y avait plusieurs sommaires assez différents proposés par l’auteur), il convenait de rédiger une « introduction consistante » pour présenter l’œuvre, en expliciter la forme et les raisons. Des contrats d’édition ont donc été signés et le texte commandé – que les lectrices et lecteurs de Bérose pourront découvrir ci-après – a été remis à l’éditeur et à Pierre Nora au printemps 2019, accompagné du manuscrit de l’ouvrage préparé par les bons soins d’Annick Arnaud et que nous avions entièrement revu. Approuvé dès sa réception, ce travail éditorial est absent de l’ouvrage final au motif qu’il n’a pas reçu l’agrément de l’un de ses ayant-droits majoritaire. Plus exactement, « l’introduction consistante » a tout simplement disparu, même si la construction que nous avions définie demeure : titres, choix et ordre des textes, recherches bibliographiques pour documenter ce que les inédits avaient laissé en chantier, et jusqu’à la « note de l’éditeur », l’ensemble étant donc approprié par l’éditeur sans aucune allusion à celles et ceux qui l’ont mené à bien. Mais cette captation de compétences ne pèse finalement rien face à l’auteur trahi puisqu’on présente comme une œuvre pensée entièrement par lui ce qui est en fait une collection de textes dont il n’avait arrêté ni l’ordre, ni le choix définitif, ni même, pour les inédits sans doute, la forme.

Si la trahison de l’ami – l’éditeur rappelant les liens qui les unissaient – est un motif récurrent de l’histoire de l’édition, elle se double ici d’une captation intellectuelle et d’un effacement qui sont plus rares. Mais soyons justes. Il est tout de même, outre la courte préface remplaçant l’« avant-propos » initialement prévu par Pierre Nora, un aspect sur lequel l’éditeur est intervenu. Quand nous avions remis le manuscrit de l’ouvrage, nous lui avions trouvé son titre, Passer à l’âge d’homme, associé à un sous-titre « Invisibles initiations dans les sociétés européennes ». Il nous paraissait important, sinon crucial, de mettre en valeur cette notion centrale dans le travail de l’auteur, d’autant qu’elle avait été envisagée, un temps, par Daniel lui-même pour en former le titre seul. Pierre Nora a jugé plus opportun de la faire disparaître à ce niveau et de substituer à « sociétés européennes » l’expression « sociétés méditerranéennes ». Étrange idée qui ne correspond en rien au domaine dans lequel Daniel situait ses travaux, lui qui tenait à l’EHESS un enseignement en « Anthropologie de l’Europe » et qui considérait ses analyses plus opératoires pour les sociétés anglo-saxonnes européennes (auxquelles il fait référence) que pour le monde méditerranéen pris dans sa globalité.

Pierre Nora écrivait il y a quelques mois à propos de ce livre alors en voie de finalisation : « c’est à titre posthume, hélas, qu’il paraît aujourd’hui, mis au point par Claudine Vassas, Nicolas Adell et Agnès Fine, sous un titre plus explicite Passer à l’âge d’homme, allusion à l’essai fameux de Michel Leiris » [1]. Et, plus loin, ces mots auxquels nous adhérons profondément : « Il nous appartient maintenant à nous, ses disciples, ses éditeurs et ses amis, d’en établir l’unité et de faire apparaître l’évidence d’une œuvre profondément originale et singulière » [2].

Souhaitons que la Bibliothèque des îles ou la Maison du Chat, autres ouvrages envisagés par Daniel sans qu’il en ait arrêté les sommaires une fois encore, rencontrent leur destin auprès d’un éditeur respectueux du « droit moral » de l’auteur et des amis qui n’ont œuvré qu’à le défendre. 

Biographie d’un livre

Homme des curiosités multiples, défricheur de terrains insoupçonnés, inventeur d’objets anthropologiques, lecteur insatiable, Daniel Fabre (1947-2016) avait aussi le goût et le talent de raconter, de communiquer ses découvertes, de faire partager un enthousiasme jamais entamé pour ce qu’il appelait ses « trouvailles » dont il partageait la primeur avec ses proches, avant de les mettre à l’épreuve en les exposant dans ses séminaires, puis d’en faire des articles. Sa production en ce domaine est immense et ses contributions majeures aux revues d’anthropologie essentielles pour la discipline. La forme de l’article qu’il privilégia tout au long de sa carrière était pour lui une façon de mettre en forme et de poser comme autant de jalons les possibles chapitres de livres à venir et pensés comme des ensembles cohérents dès le départ. De ce point de vue nombre d’articles, fût-ce à distance, se répondent, ou suivent la ligne d’un projet qu’il affinait à travers eux et qui allait s’élargissant sans que, dans le même temps, il ait jamais renoncé à ouvrir des chantiers d’une grande diversité.

Cet enthousiasme, cet amour des commencements et ce plaisir de l’échange le conduisaient, toujours et encore, ailleurs et au-delà des travaux en cours d’écriture, vers de nouveaux objets à découvrir et à partager, car il fut aussi l’homme des compagnonnages intellectuels, des recherches collectives dont il n’a jamais cessé de prendre l’initiative et auxquelles il a contribué de multiples manières [3]. Pris dans un renouvellement continu de ses curiosités, il n’en a pour autant jamais abandonné les grandes questions qui lui tenaient particulièrement à cœur, ainsi celle des « invisibles initiations » qui est au centre de l’ouvrage Passer à l’âge d’homme. Initiations invisibles dans les sociétés européennes. Il en a fait le fil rouge de contributions s’échelonnant sur une quarantaine d’années et celui à partir duquel pouvait être débrouillée une partie de l’écheveau dense de ses multiples centres d’intérêt. Et suivre ce fil a pris pour Daniel Fabre l’allure d’« un chantier infini » pour appliquer à lui-même les termes par lesquels il avait choisi de qualifier l’ouvrage de l’historien des religions Angelo Brelich, Le iniziazioni [Les initiations] [4]. Il avait en effet donné ce titre à sa longue préface analytique qui en présentait la réédition italienne.

Il y livre les contours des immenses défis qui s’imposent aux chercheurs désireux de cerner les phénomènes initiatiques. Lui-même était un lecteur passionné des ethnologues qui s’étaient intéressés aux passages à l’âge d’homme ayant conservé une dimension spectaculaire et explicite dans des contextes essentiellement africains et océaniens, alors qu’ils demeuraient « le plus souvent souterrains et subreptices dans nos sociétés, et restaient donc à explorer », comme le constatait encore en 2003 la spécialiste des Meru du Kenya, Anne-Marie Peatrik [5]. Or, dès le milieu des années 1970 dans les séminaires qu’il dispensait au sein du Centre d’anthropologie des sociétés rurales à Toulouse, Daniel Fabre n’a cessé de décrire les formes prises par ces franchissements dans les sociétés européennes à partir du monde rural qui constituait le creuset de ses enquêtes.

Un nouveau champ de recherche s’est ouvert à moi : la production sociale des identités sexuelles et, particulièrement, de la virilité. L’enquête sur ce thème (la production des identités sexuelles) illustre le principe du détour anthropologique : c’est en partant de l’analyse de situations où ces identités étaient affichées et mises en jeu, de discours qui en énonçaient les règles, de récits autobiographiques qui en incarnaient inconsciemment les principes que j’ai, peu à peu, élaboré un modèle d’interprétation valant pour le présent des sociétés languedociennes étudiées mais aussi pour la durée profonde au cours de laquelle ces modèles se sont mis en place. Ici, le dialogue critique avec des amis historiens a été très fécond […]. C’est en m’attachant à ces questions que je suis devenu par nécessité spécialiste du carnaval, de la relation aux morts et de l’autobiographie, autant de sujets qui ne s’éclairent et ne me retiennent que dans la perspective générale d’une élucidation des trajets invisibles et des règles implicites qui constituent, dans nos sociétés, garçons et filles, hommes et femmes dans leurs différences [6].

Daniel Fabre qualifiait d’« invisible initiation » l’ensemble des phénomènes qui font passer à l’âge adulte dans les sociétés rurales européennes [7]. Il s’employait par cette expression à signaler tout à la fois l’universalité d’un fait – la nécessaire prise en charge sociale et symbolique des changements liés à la croissance, celle-ci n’étant jamais abandonnée à la seule physiologie – et sa singularité dans l’Europe moderne et contemporaine qui ne dispose pas, contrairement à la plupart des sociétés relevant d’autres aires culturelles, de grands rites initiatiques qui assurent à ce processus une scansion publique et explicite.

Par là, il complexifiait le grand partage qui avait été instauré autour des années 1970 et 1980 entre « sociétés à initiation » et « société sans initiation ». La fragilité d’une telle distinction reposait sur un double constat. D’une part, l’on notait sans peine que les premières souffraient de beaucoup d’exceptions : aux côtés de groupes affichant des configurations extrêmement structurées, des communautés n’en exposaient pas et y grandir passait par d’autres voies. C’était le cas, entre autres, en Papouasie-Nouvelle-Guinée où l’intensité de la vie initiatique des Baruya rapportée et analysée par Maurice Godelier côtoyait des espaces « sans initiation », ceux des Mae Enga ou des Melpa tout proches [8]. Par ailleurs, la présence même d’un scénario rituel n’interdisait en rien la reconnaissance parallèle d’expériences socialement identifiées comme autant de jalons conduisant vers l’âge adulte : les relations amoureuses, la maîtrise dans des activités clairement genrées (chasse, artisanat, élevage, agriculture, etc.) où le renforcement de compétences techniques fonctionne aussi comme des indices d’une progressive acquisition des identités sexuées.

D’autre part, on observait dans les sociétés dites « sans initiation » des expériences se répétant régulièrement jusqu’à former une coutume dont la lecture a posteriori livrait le sens et les raisons. Les rôles tenus par les jeunes garçons dans le Carnaval – qui fut l’un des premiers chantiers où Daniel Fabre mit à l’épreuve le modèle de l’invisible initiation –, le passage des jeunes filles chez la couturière décrit par Yvonne Verdier à partir de l’enquête conduite en Bourgogne, dans le village de Minot entre 1967 et 1975 [9], constituaient autant de motifs qui faisaient les filles et les garçons sans explicitement le dire. Dans l’une de ses interventions publiques, et à l’invitation de son collègue et ami Jean-Claude Schmitt, il avait synthétisé ce parallélisme [10] comme suit : tandis que les filles procédaient à l’examen des changements intimes de leur corps et se préparaient à leurs futurs rôles d’épouses et de mères – ce fut longtemps la fonction du passage chez la couturière –, les garçons exploraient des frontières extérieures  : entre les sexes, entre les vivants et les morts, entre le sauvage et le domestique, qui construisent la figure du triangle dont le texte que nous avons placé en ouverture du livre condense les principales propositions. Daniel Fabre avait montré – à partir de la tradition orale du conte populaire et des pratiques carnavalesques – comment les garçons se tenant sur cette première frontière jouaient à capter le pouvoir génésique féminin, en détournant la physiologie de l’engendrement pour produire des figures de « garçons enceints [11] » ; comment ils exploraient la deuxième – entre les vivants et les morts – par leur fréquentation coutumière des cimetières la nuit ou par des mascarades pour faire les revenants [12]. Enfin, la troisième frontière, qui sépare le sauvage du domestique, s’illustrait dans les mises en scène festives d’ensauvagement – des hommes y jouent les bêtes – ou dans les expériences de la folie qui rapprochent, dans nos sociétés, des « sauvages réels ». Mais cette dernière limite prenait aussi un appui plus ordinaire sur la fréquentation virile des confins, frontière sensible, où s’explorent les extrémités des terres à pâturer, les forêts profondes ou les bois proches servant d’abri aux oiseaux que les garçons iront dénicher [13]. C’est ce dernier aspect, comme le montrent les premiers chapitres de l’ouvrage, qui constituait le creuset concret de l’élaboration conceptuelle de l’invisible initiation.

Par ailleurs, plusieurs institutions de la modernité européenne (l’école et l’armée notamment, mais aussi la franc-maçonnerie ou le compagnonnage) avaient mis en œuvre avec succès des formules rituelles qui offraient la preuve de leur validité. La réussite du passage par le rite tenait au moins autant à son efficacité dans la construction d’une identité qu’au fait que le rite ne faisait qu’activer une potentialité initiatique déjà là, tapie dans des expériences coutumières. Celles-ci se trouvaient ainsi rétro-éclairées par des institutions qui, dans le même temps, transformaient les motifs qu’elles révélaient.

Mais Daniel Fabre n’aura jamais livré qu’oralement cette perspective, hormis quelques textes destinés pour la plupart d’entre eux à figurer dans des rapports de projets de recherche [14]. La version écrite développée restait toujours « à paraître », car toujours en chantier. Un chantier infini dont il fournit, par les textes qui composent Passer à l’âge d’homme, tout à la fois les orientations générales et certains des éléments de démonstration qui les ancrent de façon sensible dans des situations dépliées sous l’effet d’un regard à nul autre pareil. Mais l’infini se prête mal au monde clos du livre. Daniel Fabre n’a cessé d’annoncer, puis de remettre sur le métier, puis d’annoncer encore la fin imminente d’un ouvrage imaginé dès le début des années 1980. Longtemps, ce fut Faire la jeunesse, puis Invisible initiation – « mais j’hésite encore sur le titre » écrit-il à Pierre Nora dans une lettre de septembre 2002 – qui conservait sa préférence jusque dans sa communication « officielle » [15]. Mais ce fut aussi La nuit des pages, attestant ainsi l’importance qu’il accordait à ce chapitre au sein de l’économie de son projet dont il a livré plusieurs sommaires, assez différents les uns des autres par ailleurs. Quand nous préparions le manuscrit, nous avions fait le choix d’en conserver le tronc le plus commun, en incluant les textes inédits transmis à son éditeur (« La nuit des pages » et « De quels amours blessés », qui composent la dernière section du livre), mais aussi « La voie des oiseaux » et « La folie de Pierre Rivière » publiés précédemment [16]. Par ailleurs, pour conserver le fil du projet initial dont ils formaient quelques chapitres et donner aux lecteurs les éclairages nécessaires à la compréhension de son cheminement intellectuel, nous avons pris le parti d’y associer deux autres textes publiés à l’époque où cette question mûrissait lors des séminaires toulousains : « Le maître et les oiseleurs » et « Une enfance de roi » [17].

Bien qu’il ait évoqué dans l’un de ses courriers à Pierre Nora une « introduction théorique », tout porte à croire que, pensée dans ses grandes articulations qui auraient montré « comment le triomphe de la pédagogie et de la forme scolaire surexcite en arrière-plan un attrait pour le parcours initiatique redécouvert », elle n’a cependant jamais été écrite. « Le triangle des masques », qui ouvre le volume, ne la remplace en aucune manière [18]. Cependant, il condense quelques-uns des traits saillants de la démarche et des objets dont Daniel Fabre s’est emparé pour penser dans toute son étendue et toute son unité la forme singulière et le mouvement historique des modernes entrées dans l’âge d’homme pour les sociétés européennes. Il est certain qu’il ne cessait de donner à son projet des « tournures nouvelles » au gré de la saisie d’entrées inédites dont, la plupart du temps, une clairvoyance avait livré le terminus ad quem, qui rejoignait le modèle des initiations invisibles. Mais, à chaque fois, il lui fallait s’attarder sur les propriétés spécifiques du nouvel objet afin de révéler les limites singulières du champ qui le font signifier, jamais livrées a priori, et jamais exactement superposables à celles des autres objets. À chacun, sa singularité, traversant l’arc général des invisibles initiations, ses contours propres, son livre peut-être. Cela, sans doute, a dessiné les traits d’une pensée originale absolument a-systématique, résistante à toute forme de frontière ou de clôture, sans pour autant que les idées de cohérence, de limite et d’unité ne lui soient étrangères. Seulement, son attention s’est portée sur les unités poreuses, parfois instables qui diffèrent sans arrêt la synthèse et le souci de conclure [19]. Et la clôture même que pouvait représenter, sur un tel sujet, le livre, devait lui paraître excessive, impropre à rendre compte des ajustements permanents, des reformulations infinies, de la pluralité des objets nécessaires pour décrire un phénomène invisible et de grande ampleur. Ce qui n’interdisait pas le désir du livre, et de ce livre en particulier. Les annonces faites, les contrats signés, les sommaires établis, tout indique qu’il souhaitait plus que tout le faire sans être jamais parvenu à le considérer comme achevé, sinon même comme achevable. Et seule sa mort prématurée résout in fine cette impossible tension en inscrivant l’inachèvement au cœur même de l’ouvrage, abandonnant à d’autres l’infini de son chantier.

Façons de passer à l’âge d’homme

La première section de l’ouvrage – « L’ordre de la coutume » – livre une analyse pionnière des itinéraires des jeunes garçons, de la tonalité initiatique qui les oriente et des logiques qui président aux franchissements d’âge. Vers 7 ou 8 ans, dans les sociétés rurales européennes, s’ouvre pour les garçons la « saison des oiseaux » dont les récits d’enfance – depuis Restif de la Bretonne jusqu’aux premières décennies du XXe siècle – conservent ces faits et gestes distinctifs dont Daniel Fabre rappelait qu’ils ne prenaient tout leur sens que mis en résonance les uns avec les autres, par-delà le temps, les enfants des campagnes languedociennes des années 1950 et 1960 y renouant à leur manière avec l’enfance de Chateaubriand. La lecture des mémorialistes offre des indications, excite l’imagination et dessine un horizon de recherche articulé à l’ambition ethnographique qui sous-tend le propos :

C’est une ethnographie précise de ces activités, siffler, tailler des sifflets, manier le canif, éprouver le vertige, et des jeux de langage qui leur sont associés, qui nous permet de les situer comme formatrices de la virilité [20].

Mais comment produire cette ethnographie ? Comment mettre en œuvre les exigences du terrain et de l’observation – sans même parler de participation – quand l’on souhaite décrire ces activités enfantines masculines qui ne se déploient que dans un entre-soi où l’absence de l’adulte offre non seulement une liberté mais suscite aussi une nouvelle sensibilité à des écarts d’âge et de compétences entre « pairs » ? Dans cet îlot que constitue la société des enfants, peuvent alors surgir, dans toute leur efficacité, de petits dénivelés concrets qui sont autant d’invitations à des franchissements, des initiatives, des audaces pour réduire l’écart et grandir. Or, ici, l’ethnographe n’a pas sa place. Et l’un des moyens de lever cette difficulté est d’une part de s’en remettre aux récits, de l’autre d’effectuer une plongée en soi qui lui permet de retrouver la mémoire d’expériences partagées.

Mais la saison des oiseaux annonce aussi la saison des amours. Elle correspond à l’âge où la construction des individus est aussi celle de la différence entre les sexes. Et l’association des jeunes garçons aux oiseaux mobilise ainsi à la fois l’expression des valeurs viriles du courage, de la force physique, de l’adresse – toutes choses nécessaires pour quêter les nids – et les ressorts linguistiques qui, très tôt, métaphorisent le sexe en empruntant au lexique des oiseaux (zizi, passerat, ou « petit oiseau » tout simplement). Malgré le grand étirement de ces activités dans le temps, elles conservent, pour les acteurs qui se les remémorent, une « tonalité initiatique » : lues rétrospectivement comme des épreuves ayant fait accéder à de nouvelles connaissances et à un nouveau statut, la dimension transgressive des explorations des limites finit d’entériner le trajet.

Cependant, c’est dans le rapport à l’institution scolaire que ce caractère prend le plus clairement forme. « La voie des oiseaux » n’est pas le chemin de l’école, même si l’articulation de ces deux espaces et temps d’accompagnement des âges est étroite. Ce sont deux apprentissages qui, s’ils peuvent parfois conduire à des figures contrastées d’enfants-oiseaux et d’enfants-livres, s’éclairent et se construisent réciproquement dans leur différence. Les principes initiatiques du dénichage et de la langue des oiseaux (car c’est aussi la voix qui compte), altéreront, voire inverseront la raison pédagogique à l’œuvre dans le cadre scolaire, tout en se soutenant mutuellement. Tandis que la voie des oiseaux est aussi, et littéralement, une « école buissonnière », le maître d’école se fait également maître des oiseaux puisqu’il lui incombe de tailler les plumes qui serviront à l’écriture, d’utiliser un abécédaire illustré des oiseaux, et qu’ainsi il fait très concrètement « passer de l’oiseau au livre ».

Ces franchissements réalisés dans l’ordre des coutumes sont suffisamment souples, mobiles dans les frontières qu’ils dessinent et le temps qu’ils étirent, et font appel à tant de voies possibles, qu’ils ne créent pas une reconnaissance immédiate. Ce sont des succès silencieux qui ne méritent aucune célébration spécifique. En revanche, il est des ratages spectaculaires – et en cela la leçon de Michel Leiris a été entendue – qui n’échappent pas au jugement de la coutume. Il y a des passages manqués qui immobilisent définitivement des individus dans un âge. La section du livre que nous avons intitulée « Éternels oiseleurs [21] » réunit ici deux cas particulièrement significatifs – c’est l’art de Daniel Fabre que de déployer le champ qui les fait signifier –, parce qu’exceptionnels sans doute.

La relecture qu’il fait du dossier du parricide Pierre Rivière déplace à bien des égards le regard qu’avaient pu porter sur lui Michel Foucault et son équipe [22]. De l’expression radicale d’une déviance de révolté – un « Lorenzaccio paysan » écrit Daniel Fabre – à laquelle on pourrait le réduire, Pierre Rivière en vient à incarner, au contraire, le « héraut de la conformité », celui qui possède la « conscience, aiguë jusqu’à la douleur, de l’ordre perdu des coutumes » [23]. Or, entre celle-ci, et la « conscience énonciative de la folie » qui caractérisait le meurtrier sous la plume de Michel Foucault, il existe une distance qui n’est pas que de point de vue. Elle ouvre un débat sur la folie même de Pierre Rivière : car elle n’est pas là où l’on s’est contenté de la situer en suivant les commentaires horrifiés et accusateurs des contemporains. Pour Daniel Fabre, elle ne réside pas tant dans l’acte parricide – geste qui venge le père bafoué, un acte désespéré de rappel à l’ordre – que dans le fait qu’il est « resté le jeune oiseleur ». Il n’a pas « suivi le chemin de son âge », ni pu poursuivre son trajet jusqu’à la conversion galante qui construit la distinction des sexes comme prélude à de nouvelles retrouvailles sous le signe de l’amour. Quand les jeunes gens de son âge vont au cabaret et courent les filles, Pierre Rivière reste fou d’oiseaux et élabore des techniques nouvelles de piégeage, invente des mots pour en parler – enuepharer désigne le fait de crucifier les oiseaux contre un arbre avec trois pointes de clou –, et se fait meneur d’enfants bien plus jeunes que lui.

La crainte de l’autre sexe, ou l’indifférence froide dans laquelle il laisse le jeune homme, est un trait que l’on retrouve chez Louis XIII. C’est, une fois encore, pour Daniel Fabre l’occasion de relire un dossier, en l’occurrence le journal du médecin du futur Louis XIII, Jean Héroard, que venait alors d’éditer Madeleine Foisil [24]. Avec Pierre Rivière, le dauphin partage jusqu’à l’obsession la passion des oiseaux dont il entend tellement maîtriser le langage qu’il peinera à domestiquer, en raison d’un bégaiement dont il ne se défait pas, celui des hommes. Comme chez Pierre Rivière, la figure paternelle détient en grande partie la clé du destin, Louis XIII se construisant dans l’inversion des valeurs ou des comportements de Henri IV : les frasques amoureuses sont remplacées par une peur panique des femmes, et la figure du grand veneur par celle du roi oiseleur et fauconnier. Et Daniel Fabre d’indiquer dans deux phrases conclusives le mouvement historique général dont la figure de Louis XIII constitue le point de bascule :

Comme si un univers de règles et d’images, longtemps partagé par les hommes et par les rois, s’était en lui pleinement incarné. Mais tous les savants traités de fauconnerie, tous les récits qui suivent l’histoire de cette alliance des oiseaux et du pouvoir, reconnaissent en Louis XIII son apogée et sa fin. Après lui la souveraineté réelle change de signes et laisse au peuple seul, pour quelques décennies encore, l’antique royauté des oiseaux.

 
On lit ici l’amorce d’un vaste programme de recherche d’anthropologie historique qu’il n’aura pu véritablement conduire, mais dont il avait pensé l’unité en retenant longtemps parmi les titres qui lui servaient à penser le grand livre dont le mouvement était élaboré, et des chapitres parfois écrits et publiés sous forme d’articles, celui de Roi des oiseaux. À partir des descriptions ethnographiques et historiques des royautés juvéniles, il envisageait de conduire l’enquête en remontant le temps pour parvenir, dans « le final du livre », à « une réflexion sur la relation entre ces fonctions royales juvéniles et festives que le “roitelet” de la Jeunesse incarne et la royauté d’Ancien Régime » [25].

Nous ignorons la manière dont Daniel Fabre, en trouvant la confirmation du modèle initiatique qu’il avait proposé quelques années auparavant avec « La voie des oiseaux » dans l’enfance de Louis XIII, aurait surmonté le double déplacement de celui-ci du monde rural vers la société de cour, et d’un large XIXe siècle aux premières années du XVIIe siècle. Mais nous pouvons supposer qu’il en aurait patiemment construit les différents jalons, à l’image du seul qu’il en ait livré sous une forme aboutie dans divers séminaires et qui ouvre la dernière section du livre, intitulée « La double empreinte ».

« La nuit des pages » – titre finalement retenu pour ce chapitre qui s’est successivement appelé « Le page ou l’invisible initiation », puis « Le page et son double » – donne une idée du type de situations qu’aurait étudiées Daniel Fabre pour compléter et affiner encore sa démonstration. Nous restons dans le monde de la royauté, et dans le périmètre du château de Versailles, mais nous sommes dans les dernières années du règne de Louis XV et sous Louis XVI surtout. La formation des pages à la cour du roi y occupe une place en apparence marginale, mais Daniel Fabre en restitue la centralité dans la perspective d’une transformation du modèle de construction des jeunes garçons dans les sociétés européennes. Les oiseaux ont quitté Versailles et son monde. Mais la tonalité initiatique de la formation des garçons demeure tout en ayant changé de forme et de registre : elle a investi l’institution qu’est l’école des pages de Versailles, sous l’allure désormais bien connue et largement répandue dans des cadres similaires, du rite, de la contre-règle, des épreuves qui renversent les principes qu’on doit vous inculquer ou qui sont absurdes ou impossibles. La « nouveauté » – c’est le nom de ce rituel central et secret chez les pages – concentre l’ensemble de ces pratiques et donne une visibilité supplémentaire à l’opposition que la voie des oiseaux annonçait entre la logique initiatique et la raison pédagogique. L’école des pages qui doit former les mâles guerriers et courtois de la cour produit l’espace et les moyens du renversement de ses propres valeurs. En effet, la « petite charte intérieure » des pages, selon le témoignage d’Hilarion de Liedekerke-Beaufort, page de Louis XVI [26], accorde aux obscénités rituelles, aux mauvais tours, aux travestissements le statut de performances valorisées [27]. Êtres doubles et contradictoires – hâbleurs, menteurs, formés à l’art militaire sans devenir soldats, éduqués à la danse et à la musique sans nécessité –, les pages incarnent l’idée même de transformation faite d’ajustements permanents. Dans la société de cour qui les accueille et dont ils ponctuent les temps, ils occupent une place interstitielle. Daniel Fabre pour les qualifier parle de « personnalités transitives ». Et c’est ce temps, plus ou moins long, de franchissement que l’institution de la pagerie rend visible, dans le secret même des rituels et des règles qui l’animent.

Mais il y a plus. Anthropologue attentif aux conditions même de production des connaissances et au fait de les inclure dans l’analyse elle-même, Daniel Fabre ne manque pas de repérer que les témoignages sont les derniers produits par une institution moribonde comme le déplorent les observateurs dont ils émanent. Or, chez Daniel Fabre, les lisières annonciatrices de la nuit sont des lieux privilégiés de révélation, de prise de conscience et de réflexivité [28]. En ce sens, elles recèlent des promesses d’éclaircissement et de compréhension sur des phénomènes qui ne nous sont souvent donnés à voir que dans la lumière singulière qu’ils renvoient au moment de leur disparition. L’attention prêtée à cette lumière et le type de connaissance qu’elle procure constituent ce que Daniel Fabre avait appelé le « paradigme des derniers [29] » dont, finalement, l’anthropologie représentait l’émanation scientifique.

Mais il s’agit aussi d’une propriété heuristique que partagent, quoique de façon assez atténuée, les récits rétrospectifs, et singulièrement les récits d’enfance puisqu’ils renvoient à un temps définitivement aboli. Aussi pouvons-nous espérer, en les scrutant équipés du regard aiguisé par d’autres crépuscules, dégager les traces des règles invisibles qui font passer à l’âge d’homme dans des contextes nouveaux. Parmi ces traces, Daniel Fabre retient celles que laissent les petites chirurgies de l’enfance comme motif essentiel pouvant servir de support à l’élaboration narrative d’un trajet initiatique. Elles font l’objet du dernier chapitre.

Parallèlement et en contrepoint de la grande enquête ethnographique que Véronique Moulinié avait menée sur cette « chirurgie des âges [30] », il en traque les actualisations dans différentes autobiographies d’écrivains, Michel Tournier, André Chamson, Jacques Brosse tout particulièrement. Et c’est justement dans le retour sur soi, dans cette expérience nouvelle qu’est le fait de revivre ce que la mémoire a conservé, dans cette seconde empreinte portée sur la première, que le motif initiatique est construit par les auteurs. Il leur était jusque-là, suppose Daniel Fabre, invisible. Désormais, ils trouvent à ces ablations des amygdales, aux opérations des végétations, « quelque chose d’un rite ». Ils sont nombreux à reconnaître dans la violence de ces actes, dans leur partage non consenti et non organisé, une « initiation rituelle » – pour reprendre le titre d’un chapitre essentiel de l’autobiographie d’André Chamson – individualisable et ajustable aux singularités biographiques de chacun. En ce sens aussi, décrire les formes prises par ces invisibles initiations représente « un chantier infini ».

L’invisible initiation et ses récits

Le caractère « invisible » du processus initiatique que Daniel Fabre décrivait n’est ainsi ni une qualité secondaire, ni un simple choix qui serait fait entre deux façons de passer à l’âge d’homme, l’une rituelle et spectaculaire, et l’autre coutumière et invisible. Il n’y a pas de symétrie entre ces deux formules, car l’invisibilité colore définitivement les franchissements d’âge et les place nécessairement sous le signe du récit a posteriori. « Je collectionne les récits d’enfance », aimait-il à dire. « J’en ai lu des centaines. » Cette dimension narrative est non seulement la manière dont la coutume invisible se révèle à la conscience même des acteurs, et de l’ethnologue ou de l’historien qui les lisent, mais également une composante intrinsèque de l’invisible initiation. Elle en constitue la formulation tardive nécessaire : la répétition qui fait exister l’original. C’est en ce sens, pensons-nous, que doit aussi se comprendre l’expression « double empreinte » des derniers sommaires imaginés par Daniel Fabre pour son ouvrage que nous avions reprise pour désigner la troisième et dernière partie du livre. Car l’invisible initiation qui caractérise les sociétés rurales de l’Europe ne se contente pas du marquage sensible, des cicatrices laissées par le franchissement de l’expérience imposée par la coutume sur les corps. Elle exige aussi un marquage des esprits. À côté des égratignures du dénicheur qui monte aux arbres ou de celui qui apprend à tailler son sifflet, il y a aussi les traces, « l’empreinte mémorielle » écrit Daniel Fabre qui impulse la narration [31]. Il l’évoque autrement au chapitre « De quels amours blessés » de son ouvrage :

Ces « initiations racontées » ne sont donc jamais le simple récit d’une expérience, elles sont tout autant la mise en jeu des pouvoirs révélateurs d’un type particulier de récit, elles sont elles-mêmes expériences d’écriture. Aussi n’ai-je pas cherché à séparer l’une et l’autre pensant qu’il était possible de saisir comme un ensemble les composantes du trajet de formation – cette nouvelle mise au monde social – et les caractères récurrents de son écriture, convaincu même qu’ils s’éclairent réciproquement.

Et ainsi, l’une des propriétés les plus distinctives des invisibles initiations repérées par Daniel Fabre est qu’elles sont traversées par cette vive tension : ce sont des expériences qui ne peuvent être dites et qui doivent être dites. L’indicible, l’obscurité, l’absurdité parfois des situations vécues, sont des conditions qui assurent l’efficacité des transformations qu’elles opèrent dans les corps et dans les esprits. Mais la conscience des transformations réalisées, la clairvoyance sur l’opération initiatique, est une partie tout aussi nécessaire de l’expérience, et nécessairement reportée dans ces récits d’enfance. L’invisible initiation est toujours une « initiation retrouvée ». En cela, elle rejoindrait les grands rituels d’initiation des sociétés africaines ou océaniennes dont elle ne fait que déplier et étirer la logique dans le temps, mettant parfois jusqu’à plusieurs années d’intervalle entre ces opérations. Et c’est sans doute là, dans cet écart, cette dissociation d’un faire et d’un dire, que se noue le premier ressort de l’invisibilité des processus initiatiques à l’œuvre dans les sociétés européennes. Mais il n’est pas le seul. Daniel Fabre en identifie au moins trois autres.

D’abord, ces expériences initiatiques sont dispersées tout au long des âges qu’elles font franchir. Elles s’étalent entre l’enfance et l’adolescence et sont de ce fait beaucoup moins saisissables que ne peuvent l’être le temps et l’espace déterminés d’un rituel.

Ensuite, comme on a pu le souligner, les propriétés de ces initiations sont d’être invisibles aux acteurs eux-mêmes tout en remettant à leur inconscience les clés de leur réussite. Ce n’est qu’une fois la transformation achevée qu’elles peuvent être retrouvées par le biais d’une autre expérience, d’écriture, qui en révèle la vérité.

Enfin, et y compris lorsque ces initiations se ritualisent dans le cadre d’institutions de formation, elles demeurent scellées par un secret, échappant en grande partie au contrôle des autorités et réaffirmant en leur sein un envers de la formation, l’autre de la pédagogie qui est le parcours initiatique, sans que ces deux voies ne représentent en aucun cas une alternative [32].

Invisibles aux chercheurs, indicibles du point de vue des acteurs, ces initiations demeuraient ainsi largement indescriptibles pour ceux qui les observaient sans les voir [33]. À l’exception, de quelques rares voyants.

L’évocation par Goethe dans son Voyage en Italie du carnaval de Rome en 1786 avait ainsi saisi Daniel Fabre, et il avait relevé cette phrase, notée par l’auteur des Affinités électives dans son journal à la date du 20 février 1787 : « Il n’y a rien là qu’on puisse écrire » [34]. Mais Goethe n’est ni un observateur ni un écrivain comme les autres. Il surmontera cette première impression et reviendra à Rome l’année suivante pour proposer de son carnaval, selon Daniel Fabre, l’une des premières descriptions ethnographiques qui contiendra en une « intuition fulgurante » la clé de compréhension anthropologique. Une clé – le carnaval est la scène où se rejouent « trois grands passages qui scandent toute existence humaine : s’accoupler, mettre au monde et mourir » – que Daniel Fabre avait redécouverte de son côté dans les travaux consacrés dès le milieu des années 1970 aux carnavals languedociens [35].

Et si la sagacité de Goethe n’est sans doute pas largement distribuée, l’on peut cependant identifier d’autres voyants qui rendraient compte de faits et de pratiques qui échappent au mode scientifique de l’attention. C’est en cela que l’exceptionnelle érudition de Daniel Fabre prend tout son sens et remplit sa fonction. Elle consiste à identifier ceux qui ont vu et qui ne sont pas, la plupart du temps, les analystes professionnels prisonniers de leurs catégories analytiques ou perceptives. En revanche, un souvenir d’enfance, un texte littéraire, un journal, peuvent receler, chez des médecins, des mémorialistes, des antiquaires ou des écrivains, une compréhension fulgurante délivrée du souci de l’objectivité, à distance d’un projet de connaissance du monde et de ses lois.

On conçoit dès lors la nature de l’intérêt porté par Daniel Fabre aux récits d’une manière générale, et pas seulement à ceux de l’enfance qu’il collectionnait. Il y a la conviction que l’éclairage des faits ne doit pas être apporté de l’extérieur, par une lecture en surplomb. Les situations, les pratiques, les événements s’éclairent d’abord mutuellement car la succession fait sens. Et il faut, pour en rendre compte, soigneusement « suivre le cours du temps » comme le fait par exemple Michel Leiris qui reste pour Daniel Fabre tout à la fois une source [36] et le modèle d’un genre que l’on a abusivement qualifié d’anthropologie narrative, et non sans de lourds contre-sens. La narration n’est en effet un support de la démonstration qu’en tant qu’elle est ce moyen, le plus commun sans doute, d’établir des rapports, de présupposer des relations et de faire des rapprochements.

Une attention aussi scrupuleuse ne peut que rendre sensible aux accidents chronologiques, à la confusion des temps, au déni de la succession. Or, il se trouve justement qu’il s’agit de l’une des caractéristiques fondamentales, selon Daniel Fabre, des mémoires d’enfance car le temps qui y est « retrouvé » tisse des liens entre des événements hétéroclites. Il s’y construit une impression d’itinéraire et de destin qui se prête à une relecture de soi en termes de trajet initiatique. Ce n’est donc pas l’initiation qui révèle un destin ; c’est, au contraire, la prise de conscience d’un destin qui révèle qu’il y a eu initiation [37].




[1Pierre Nora, « Insaisissable Daniel Fabre », in Sylvie Sagnes & Claudie Voisenat (dir.), Daniel Fabre, le dernier des romantiques, Paris, Éditions de la MSH, 2021, p. 226.

[2Ibid., p. 229.

[3On ne peut rendre justice ici à l’étendue des chantiers ouverts et dirigés par Daniel Fabre. Il sera cependant possible d’en prendre la mesure en consultant les divers hommages qui lui ont été rendus dans l’Homme (2016, n° 218), Ethnologie française (2016, XLVI-4), L’Atelier du CRH (2016, n°16 bis) ou Gradhiva (2016, n° 23) et les actes de deux colloques, tenus à Toulouse et à Paris : Nicolas Adell, Agnès Fine & Claudine Vassas (dir.), Daniel Fabre, l’arpenteur des écarts, Paris, Éditions de la MSH, 2021 ; Sylvie Sagnes & Claudie Voisenat (dir.), Daniel Fabre, le dernier des romantiques, Paris, Éditions de la MSH, 2021.

Le lecteur consultera avec profit la rubrique « Sources secondaires » du dossier documentaire consacré à Daniel Fabre dans Bérose, qui recense les liens vers les hommages rendus dans les revues cités plus haut.

[4Daniel Fabre, « Un cantiere infinito », in Angelo Brelich, Le iniziazioni, Rome, Riuniti University Press, 2008, p. 7-38.

[5Anne-Marie Peatrik, « L’océan des âges », L’Homme, n° 167-168, 2003, p. 21.

[63 Extrait de la présentation qu’il avait faite de son parcours le 20 novembre 2015 pour le site internet du Lahic, équipe qu’il a fondée en 2001 puis dirigée jusqu’à son décès : http://www.iiac.cnrs.fr/article571.html [consultée le 17 juin 2020].

[7Cf. Agnès Fine, « Daniel Fabre (1947-2016) : “L’invisible initiation” en Europe, une recherche pionnière », Clio. Femmes, genre, histoire, n° 44, 2016, p. 265-280 [voir le lien disponible dans la rubrique « Sources secondaires » du dossier documentaire consacré à Daniel Fabre dans Bérose].

[8Maurice Godelier, La production des Grands Hommes, Paris, Fayard, 1982.

[9Yvonne Verdier, Façons de dire, façons de faire, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque des sciences humaines », 1977. Le caractère séminal de ce texte est explicité dans Daniel Fabre, « Passeuses au gué du destin », Critique, n° 402, 1980, p. 1075-1099.

[10Il s’agit d’une conférence donnée au campus Condorcet le 9 février 2015 et intitulée : L’invisible initiation : devenir filles et garçons dans les sociétés rurales d’Europe. Elle est accessible en ligne : https://www.franceculture.fr/conferences/campus-condorcet/le-genre-fait-il-la-difference-linvisible-initiation-devenir-filles-et [consulté le 17 juin 2020]. Elle a donné lieu à une publication, à l’initiative de Jean-Claude Schmitt : Daniel Fabre, L’invisible initiation, édition établie et présentée par Jean-Claude Schmitt avec la collaboration d’Alessio Catalini et Anna Iuso, Paris, Éditions de l’EHESS, coll. « Audiographie », 2019.

[11Daniel Fabre, « Le garçon enceint », Cahiers de littérature orale, n° 20 « La facétie », 1986, p. 15-38.

[12Daniel Fabre, « Juvéniles revenants », Études rurales, n° 105-106, janvier-juin 1987, p. 147-164 (voir la rubrique « Sources Primaires » du dossier documentaire consacré à Daniel Fabre dans Bérose pour le lien direct).

[13Daniel Fabre, « Le sauvage en personne », Terrain, n° 6, 1986, p. 6-18 (voir la rubrique « Sources Primaires » du dossier documentaire consacré à Daniel Fabre dans Bérose pour le lien direct).

[14Il y a une exception. Outre la conférence déjà mentionnée du campus Condorcet en 2015, il avait livré en 1999 à l’invitation du Groupe de recherche pour l’éducation et la prospective (GREP) une première formulation de cette synthèse générale. Cette intervention a fait l’objet d’une transcription et d’une publication dans Daniel Fabre, « La construction culturelle et sociale de l’identité sexuelle », in Du regard sur l’autre au regard sur nous. Ouvertures anthropologiques, Toulouse, Éditions du GREP, 2000, p. 65-94.

[15Il avait annoncé, aux côtés d’une demi-douzaine d’ouvrages « à paraître » sur sa page personnelle de présentation sur le site internet de son laboratoire, un livre intitulé Le Page et son double ou l’invisible initiation.

[16Daniel Fabre, « La voie des oiseaux. Sur quelques récits d’apprentissage », L’Homme, n° 99, 1986, p. 7-40 ; « La folie de Pierre Rivière », Le Débat, n° 66, 1991, p. 107-122 (voir la rubrique « Sources Primaires » du dossier documentaire consacré à Daniel Fabre dans Bérose pour le lien direct).

[17Daniel Fabre, « Le maître et les oiseleurs », in Antonin Perbosc, Le langage des bêtes. Mimologismes populaires d’Occitanie et de Catalogne, textes édités par Josiane Bru, Carcassonne, Garae-Hésiode,1988, p. 9-51 ; « Une enfance de roi », Ethnologie française, XXI-4 « Apprentissages : hommages à Yvonne Verdier », 1991, p. 392-414 (voir la rubrique « Sources Primaires » du dossier documentaire consacré à Daniel Fabre dans Bérose pour le lien direct).

[18Ce texte a paru dans Marie-Pascale Mallé (dir.), Le monde à l’envers. Carnavals et mascarades d’Europe et de Méditerranée, Paris / Marseille, Flammarion / MuCEM, 2014, p. 147-155.

[19Sur ce point, lire les belles pages que Vincent Debaene a consacrées à cette disposition intellectuelle dans la note critique de Bataille à Lascaux. Comment l’art préhistorique apparut aux enfants (Paris, L’Échoppe, 2014), qui était en quelque sorte un article trop volumineux pour refuser d’être un livre. Vincent Debaene, « Georges Bataille, les savants, les enfants. Une ethnographie de la littérature », Critique, n° 834, 2016, notamment p. 883-887 (voir la rubrique « Sources Secondaires » du dossier documentaire consacré à Daniel Fabre dans Bérose pour le lien direct).

[20Daniel Fabre, « La voie des oiseaux », 1986, note 9.

[21L’expression est reprise de Daniel Fabre, « Une enfance de roi », 1991, p. 403.

[22Moi, Pierre Rivière, ayant égorgé ma mère, ma sœur et mon frère... Un cas de parricide au XIXe siècle, édité et présenté par Michel Foucault et al., Paris, Gallimard/Julliard, coll. « Archives », n° 49, 1973.

[23Daniel Fabre, « La folie de Pierre Rivière », 1991, p. 122.

[24Journal de Jean Héroard, médecin de Louis XIII, édité et présenté par Madeleine Foisil, Paris, Fayard, 1989, 2 vol.

[25Extrait du rapport de synthèse « Savoirs naturalistes populaires » (1980-1984) remis à la Mission du patrimoine ethnologique (ministère de la Culture), en particulier le dernier paragraphe (voir la rubrique « Sources Primaires » du dossier documentaire consacré à Daniel Fabre dans Bérose pour le lien direct). Il entendait poursuivre l’analogie qu’il voyait se dessiner entre ces royautés coutumières et celle du Christ. En témoignait à ses yeux la part dévolue aux jeunes garçons dans la liturgie de Noël qui célébrait la naissance du Roi des rois en leur octroyant le droit de lâcher dans les églises de « petits oiseaux », tandis que la musique d’orgue imitait leur chant, tout comme le motif récurrent dans la peinture du « Christ au roitelet » ; l’une et l’autre royauté lui apparaissant comme « dérobées à la puissance légitime ».

[26Hilarion de Liedekerke-Beaufort, « Souvenirs d’un page du comte de Provence », Revue de Paris, n° 5, 1952, p. 60.

[27Une belle illustration de cet état de page est offerte dans la pièce de Beaumarchais par le personnage de Chérubin. Voir aussi le visage que lui compose Mozart dans son opéra et l’analyse d’Annie Paradis qui, suivant la « voie des oiseaux » de Daniel Fabre, a proposé des opéras de Mozart une analyse anthropologique des trajets initiatiques des personnages. Cf. Annie Paradis, Mozart. L’opéra réenchanté, Paris, Fayard, 1999.

[28Pour une présentation de cette conviction et de sa valeur heuristique, cf. Nicolas Adell, « L’anthropologie ou les promesses du crépuscule », L’Homme, n° 218, p. 67-83 (voir la rubrique « Sources secondaires » du dossier documentaire consacré à Daniel Fabre dans Bérose pour le lien direct).

[29Le texte séminal est Daniel Fabre, « Chinoiserie de Lumières. Variations sur l’individu-monde », L’Homme, n° 185-186, 2008, p. 269-299 (voir la rubrique « Sources Primaires » du dossier consacré à Daniel Fabre dans Bérose pour le lien direct).

[30Véronique Moulinié, La chirurgie des âges. Corps, sexualité et représentations du sang, Paris, Éditions de la MSH, coll. « Ethnologie de la France », 1998.

[31Cette « double empreinte » est également celle que laissent, dans les rites initiatiques, les épreuves douloureuses. C’est d’ailleurs une fonction de la douleur initiatique qu’A. Brelich avait repérée (Angelo Brelich, Le iniziazioni, 2018).

[32Emmanuelle Godeau, à propos de l’internat de médecine, et Nicolas Adell, au sujet du compagnonnage, ont particulièrement montré l’efficacité de ce double modèle dans les formations des carabins et des compagnons du Tour de France. Cf. Emmanuelle Godeau, L’« esprit de corps ». Sexe et mort dans la formation des internes en médecine, Paris, Éditions de la MSH, coll. « Ethnologie de la France », 2007 ; Nicolas Adell, Des hommes de Devoir. Les compagnons du Tour de France (XVIIIeXXe siècle), Paris, Éditions de la MSH, coll. « Ethnologie de la France », 2008.

[33Concernant cette distinction « observer / voir » dans l’anthropologie de Daniel Fabre, cf. Nicolas Adell, « Devant la littérature », in Roger Chartier & Christian Jouhaud (dir.), Écrire les écritures [L’Atelier du CRH, n°16 bis], 2017, p. 91-103 (voir la rubrique « Sources secondaires » du dossier documentaire consacré à Daniel Fabre dans Bérose pour le lien direct).

[34Daniel Fabre, « Le triangle des masques », 2014, p. 147.

[35Daniel Fabre & Charles Camberoque, La fête en Languedoc. Regards sur le carnaval aujourd’hui, Toulouse, Privat, 1977 ; Daniel Fabre, Carnaval ou la fête à l’envers, Paris, Gallimard, coll. « Découvertes », 1992.

[36Passer à l’âge d’homme, que nous avons retenu pour titre du volume, porte la trace de cette filiation dans la mesure où il s’agissait en premier lieu du titre d’une « exposition sauvage » installée à l’initiative de Michel Leiris en décembre 1968 au musée de l’Homme et dont l’intention était, notamment, d’établir les difficultés de ces passages à partir de ratages spectaculaires ou de réfractaires notoires : Sade, Lacenaire, Rimbaud, figuraient parmi les cas présentés. Daniel Fabre y fait explicitement référence dans Daniel Fabre, « Un cantiere infinito », in Brelich., Le iniziazoni, 2008, p. 13.

[37Cet aspect constituait l’un des objets principaux de la démonstration qu’Yvonne Verdier avait proposé de mettre en œuvre à partir de l’analyse des romans de Thomas Hardy, ainsi que Daniel Fabre et Claudine Vassas l’établissent dans leur introduction à l’édition posthume de ce travail inachevé. Cf. Yvonne Verdier, Coutume et destin. Thomas Hardy et autres essais (précédé de Daniel Fabre et Claudine Vassas, « Du rite au roman »), Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque des sciences humaines », 1995.