L’ethnographie pour raison de vivre : un portrait d’Arnold Van Gennep

Christine Laurière

CNRS (UMR9022 Héritages)

2021

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Laurière, Christine, 2021. « L’ethnographie pour raison de vivre : un portrait d’Arnold Van Gennep », in BEROSE International Encyclopaedia of the Histories of Anthropology, Paris.

URL BEROSE: article1899.html

Published as part of the research theme « History of French Anthropology and Ethnology of France (1900-1980) », directed by Christine Laurière (IIAC-LAHIC, CNRS, Paris).

« Une pudeur empêche le savant de montrer le sentiment qu’il met dans sa science, pudeur imposée par des doctrines, la mode et souvent la prétention à se considérer au-dessus des passions. Je n’éprouve pas cette pudeur parce que mon tempérament sans doute s’y oppose, mais parce qu’aussi j’ai fréquenté des hommes qui, en ma présence du moins, ne l’éprouvaient pas non plus : Maspéro et Oppert, Curie et Kropotkine, Matruchot et Bohn, Havelock Ellis et Westermack, Philippe et René Berthelot, Léon Brunschvig et Meillet, Rivet et Sébillot, et quelques autres dans d’autres directions, poètes, peintres, sculpteurs, musiciens. Vis-à-vis d’eux ce serait ne pas répondre à leur confiance que de nier que ce Manuel est une œuvre de sentiment plus que de science abstraite [1]. »

Ces lignes de Van Gennep citées en exergue, qui ne furent pas publiées de son vivant, résument particulièrement bien sa personnalité scientifique, sa philosophie quant à l’activité individuelle telle qu’elle doit retentir, s’exprimer au sein du champ scientifique où le savant évolue. À sa lecture, on perçoit un Arnold Van Gennep absorbé dans l’ethnographie, revendiquant cette répercussion sur sa vie personnelle, écrivant qu’elle avait totalement bouleversé jusqu’à l’appréhension même de son quotidien [2]. Dans un élan d’audace, il ira jusqu’à prédire que « l’ethnographie sera au xxe siècle la base sur laquelle se construira une conception philosophique nouvelle de l’humanité [3] ». Van Gennep nourrissait une conception très originale, séparatiste, de l’ethnographie qu’il voulait constituer en science indépendante, n’admettant pas qu’elle soit soumise à la sociologie ou l’ethnologie. Au début de sa trajectoire intellectuelle, Van Gennep ne s’était pourtant pas encore retiré sur son Aventin ethnographique – cet article permettra de suivre son évolution disciplinaire, au gré des relations avec les historiens des religions puis de ses tentatives de rapprochement avec les sociologues durkheimiens, qui échouèrent en partie pour des raisons théoriques, méthodologiques mais aussi de philosophie politique ayant trait à la place occupée par l’individu dans la société, nourrie de sa sensibilité anarchiste. De façon délibérée, cet essai biographique propose une lecture alternative de la trajectoire de Van Gennep, évitant les sentiers déjà abondamment arpentés d’une analyse de ses fameux Rites de passage ou de son inscription dans le champ du folklore français, dorénavant bien documentée [4]. Contrairement à l’opposition (tardive, on y reviendra) à Durkheim, bien explorée, la question de la rivalité intellectuelle et institutionnelle avec Marcel Mauss, centrale, structurante même pour comprendre la carrière et les choix scientifiques de Van Gennep, n’a pas été abordée dans la littérature consacrée à Van Gennep [5]. On verra que cette rivalité est pourtant bien réelle, malgré la cordialité de leurs rapports. Elle constitue l’une des raisons de son abandon définitif de l’anthropologie « classique », exotique, pour se consacrer uniquement et entièrement au domaine du folklore, qu’il investit à l’exclusion de tout autre à partir des années 1920. Le lecteur ne pourra s’empêcher de noter une certaine tension, une indécision terminologique dans l’identité des disciplines révélatrices des processus, alors incertains, de stabilisation, d’institutionnalisation et de disciplinarisation en cours. Elle est constitutive de ce champ de la science de l’homme.

Dans le passage cité en exergue, Van Gennep cite parmi d’autres Paul Rivet – mais pas Marcel Mauss, il faut le noter. Comme Van Gennep, Rivet était un homme de passions, habité de ce que Pierre Bourdieu nommait de façon évocatrice la libido scientifica, cette « croyance non seulement dans les enjeux mais aussi dans le jeu lui-même, c’est-à-dire dans le fait que le jeu en vaut la chandelle, vaut la peine d’être joué [6] ». L’un comme l’autre ont tout misé dans ce jeu, la mise ne devenant a posteriori déraisonnable qu’en cas d’échec – et encore faudrait-il s’entendre sur une définition de l’échec. Ni l’un ni l’autre ne cachaient leur jeu, jouant cartes sur table, assez brutalement parfois. Que, comme Van Gennep, Rivet ait été mû par cette libido scientifica ne fait pas de doute :

« Les joies du savant sont de chaque jour. Le public ne sait pas quelle source de satisfaction le chercheur trouve dans son propre travail. Peu importe l’importance de la trouvaille, c’est la difficulté vaincue seule qui compte. Partir de faits connus, bâtir sur ces faits une hypothèse, en vérifier ensuite l’exactitude grâce à de patientes recherches orientées par cette hypothèse, obtenir ainsi la confirmation de la sûreté de son raisonnement, tel est en définitive le jeu ou, si l’on veut, le sport auquel il se complaît et qui rend sa vie si pleine et attachante [7]. »

Van Gennep ne dira pas autre chose lorsqu’il évoquera cette « illumination interne qui mit subitement fin à des sortes de ténèbres où [il] se débattai[t] depuis près de dix ans [8] » et qui lui permit, avec la notion séminale de rites de passage (1909), d’instaurer de l’ordre et de la régularité dans un foisonnement d’institutions et de faits sociaux apparemment sans rapport les uns avec les autres. En 1933, Paul Rivet avait prononcé un discours plein de fougue devant la Société préhistorique française en 1933, en entrant dans ses fonctions de président :

« Reprenant pour mon compte une admirable pensée que Paul Valéry citait devant moi, je vous dirai : “Il faut se proposer un but impossible”. Nous savons bien que, quel que soit notre effort, il n’atteindra jamais l’objet que nous désirons saisir, mais nous savons aussi que cet effort sera d’autant plus puissant que nous ne lui imposerons pas de limite trop proche par paresse ou par timidité d’esprit. La hardiesse, la témérité même, de certaines hypothèses sont plus fécondes que l’extrême prudence du chercheur qui prétend ne jamais s’aventurer au-delà des faits connus et n’ose affronter les risques des anticipations. En science, comme dans toutes les branches de l’activité humaine, il faut, suivant l’expression de Nietzsche, savoir vivre dangereusement. »

C’est à ce même discours que fait allusion Van Gennep dans une lettre à Paul Rivet, en ajoutant aussitôt : « Fichtre, la mienne l’a été [dangereuse], vous en savez quelque chose, et elle l’est encore [9]. » Phrase dont on déduit qu’à 73 ans, il n’a toujours pas atteint le temps des certitudes et de la sécurité matérielle.

En préambule, avec les mots même de ces hommes de science, il convenait évoquer cette dimension centrale d’une vie savante raisonnée, pensée, ressentie dans le cadre interprétatif de la vocation laïque, du sacerdoce, du sacrifice – mais aussi de la passion, des affects, de la satisfaction narcissique, du plaisir procurés par l’exercice d’un métier hautement individualiste et concurrentiel. Van Gennep lui-même trace le chemin de la méthode à employer quand il s’agit de s’atteler à une ethnographie des pratiques savantes – ce qu’il dit des faits ethnographiques exotiques ou anciens vaut pour les faits et gestes scientifiques : ils sont « vraiment la chair d’hommes vivants [10] ». Ces chercheurs sont capables de s’investir sans compter mais ils le font parfois sans être reconnus à la hauteur de leur engagement, sans la récompense matérielle et symbolique que signe l’acquisition d’une situation professionnelle stable, dans une institution scientifique qui donne un sens et une place à leurs activités d’enseignement et de recherche. Arnold Van Gennep écrivait à Marcel Mauss en 1939 – il a alors 66 ans – que « pour le travail fourni depuis l’époque lointaine des Hautes Études, et pour le travail effectif que je suis encore capable de faire, je suis rudement loin du salaire des ouvriers de la maison où j’habite, qui se font 4 000 à 5 000 francs par mois [11] » Vient alors à l’esprit son « observation de bon sens » : « […] c’est énoncer un lieu commun que de dire que la vie individuelle et collective n’est qu’une succession de drames [12] ». Son grand drame professionnel, c’est assurément de n’avoir jamais pu gagner dignement et honorablement sa vie avec ses recherches. Mais ce drame ne prit pas pour autant une dimension tragique, bien au contraire : l’adversité stimulait Van Gennep au plus haut point car il était de l’étoffe de ceux qui ne s’avouent jamais vaincus et creusent leur sillon original, coûte que coûte.

Van Gennep, créateur ou trickster de l’ethnographie française ?

Pourquoi Van Gennep a-t-il tiré le diable par la queue toute sa vie [13] ? Pourquoi, à la différence de Marcel Mauss, de Paul Rivet, hommes de sa génération (Mauss est né en 1872, Van Gennep en 1873, Rivet en 1876), ne parvint-il pas à vivre de sa vocation passionnée, qui s’exprima dans les centaines d’articles, de chroniques, d’ouvrages qu’il publia sa vie durant ? Pour répondre à ces interrogations, il faut envisager l’institutionnalisation de l’ethnologie française d’un autre point de vue, celui d’un personnage-clé qui en est aussi un perdant objectif mais non une victime consentante, un paria, comme le laisseraient penser certains travaux qui lui ont été consacrés. Au regard de ce qu’il fut, fit, dit et écrivit, il est impossible de faire d’Arnold Van Gennep un ethnologue maudit. Son irrévérence envers les dogmes et les gens établis, les institutions, le système en général, en fait plutôt un perturbateur qui transgresse les codes de bonne conduite scientifique, qui les attaque frontalement, quitte à en payer le prix. Il y a quelque chose du trickster chez Van Gennep, ce personnage mythique « dont le rôle essentiel consiste à ouvrir des chemins entre les classes, est d’empêcher les concepts de rester figés en systèmes clos et de leur permettre au contraire de participer les uns des autres […], de jeter des ponts », ce trublion qui est « toujours en train de réintroduire le désordre dans cet ordre, pour l’empêcher de se fermer [14] ». Van Gennep fut un acteur offensif et dynamique, un franc-tireur au rôle salutaire, aux initiatives institutionnelles et éditoriales qui n’ont cessé de défier et aussi de stimuler les remaniements méthodologiques, théoriques, muséologiques tout au long des années 1900-1940. Il avait d’ailleurs conscience d’être un agitateur et d’agacer certains de ses contemporains : « [M]a concurrence a réveillé ceux qui dormaient, suscité de l’émulation [15] », affirmait-il sans ambages à un moment pourtant difficile, puisque Marcel Mauss, Paul Rivet et Marcel Delafosse étaient en train de l’évincer de la direction de l’Institut ethnographique international de Paris, qu’il avait fondé en 1910.

Il s’agit donc de mettre en évidence le champ des oppositions dans lequel évolua Van Gennep, afin de mieux comprendre les rapports de force – disciplinaires, idéologiques, institutionnels, personnels – qui rendent raison de l’ensemble de son parcours scientifique, heurté, marqué de nombreux échecs, de bifurcations, mais remarquablement productif. Ce faisant, on verra s’esquisser une histoire de la discipline qui prendra pour point focal un « dissident structurel [16] », selon l’heureuse expression d’Emmanuelle Sibeud. Il ne faut pas lire cette histoire de façon rétrospective, il faut tout au contraire se remettre dans les incertitudes de l’époque, redérouler à nouveau toute l’histoire pour en comprendre les complexités, les hésitations. L’imposition de l’ethnographie comme discipline scientifique est ici en jeu, générant des rapports de force, des luttes de définition et de méthodes pour déterminer qui la portera avec légitimité sur les fonts baptismaux universitaires. Le point de vue d’Arnold Van Gennep offre un excellent poste d’observation pour mettre en relief ce moment décisif, ses modalités concrètes et pour rappeler aussi à quel point le champ scientifique est à la fois le cadre et l’effet de très vives concurrences.

L’entrée en religion de l’ethnographie, 1896

Dans un de ces bilans de l’ethnographie en France, articles dans lesquels il est volontiers provocant voire catastrophiste pour susciter un sursaut, Van Gennep pointait la trop faible insertion universitaire et le manque de reconnaissance académique qui cantonnait la discipline « en dehors des programmes officiels [puisque ces matières] ne comptent pas pour les licences et doctorats [17] ». Et d’ajouter – on est en 1913, il a alors quarante ans : « Ce n’est pas moi qui reprocherai à des jeunes gens, souvent sans fortune personnelle, de refuser le saut dans l’inconnu de sa vie. Pour accepter de vivre pour une science, en s’arrangeant matériellement à peu près n’importe comment, du mieux qu’on peut, il faut être taillé d’une certaine manière, qui est rare [18]. »

Difficile de ne pas penser à sa propre situation. S’il fut élevé à l’abri du besoin grâce au remariage de sa mère avec un médecin installé à Nice puis à Challes-les-Eaux, en Savoie, dont il fut maire trente-cinq ans, Arnold Van Gennep, une fois bachelier, refuse de suivre des études médicales, à la différence de son demi-frère qui sera médecin colonial. Prétextant de son don des langues pour faire entrevoir à ses parents une carrière diplomatique (ce qui fait sourire étant donné son caractère intransigeant), il monte à Paris vers 1893-1894. Dans un témoignage passionnant, il narra lui-même sa découverte des milieux savants parisiens, révélant l’étendue de son réseau de connaissances, la façon dont il s’insère dans les institutions de l’époque, la grande diversité de ses curiosités intellectuelles :

« À partir de 1890 [ce serait plutôt 1895-1896] en effet, venu de Savoie à Paris pour m’inscrire à l’École des langues orientales (arabe), à l’École pratique des hautes études, section des sciences historiques et philologiques (linguistique générale, égyptologie, arabe ancien) et section des sciences religieuses (Islam, religions des peuples non civilisés), j’entrai en relations personnelles et durables avec des professeurs (Maspéro, Bréal, Gaidoz, Houdas, Derembourg, Réville, Marillier) et des condisciples (Meillet, Jéquier, Marçais, etc.) qui tous manifestaient plus ou moins l’intérêt pour les mœurs et les coutumes des divers peuples, y compris le nôtre. Les cours suivis au Collège de France, à la Sorbonne et à l’École d’anthropologie étendirent à la fois le champ de mes études et celui de mes relations : j’obtins l’amitié de Manouvrier, Deniker et Sébillot ; alors que mes publications sur la numismatique ancienne de la Savoie me situaient sur un pied d’amitié avec Babelon et Prou, puis d’autres médiévistes qui, comme Joseph Bédier, touchaient au folklore par quelque région de leurs recherches. J’ai donc connu personnellement, et dans de bonnes conditions, les principaux chefs d’école de la période 1890-1914 ; et comme une petite découverte en Savoie avait augmenté mon intérêt pour la préhistoire, au monde officiel s’ajouta le monde savant, qui en ce temps était regardé comme « à côté » et qui comprenait les Mortillet, Guébhard et d’autres. […] [19]. »

Arnold Van Gennep suit à l’École pratique des hautes études (EPHE) les cours d’Henri Gaidoz, de Jean Réville, de Léon Marillier qui occupe depuis 1888 la chaire des « religions des peuples non civilisés » [20]. Les affinités intellectuelles aidant, il va vite devenir « le jeune champion des historiens des religions regroupés autour de Salomon Reinach et de la Revue de l’histoire des religions [21] », avant de prendre ses distances avec les historiens pour privilégier l’ethnographie religieuse. Ce sont Léon Marillier et Jean Réville qui l’« encouragèrent à suivre une voie trop dédaignée en France [22] ». Grâce à Marillier, il est très au fait des travaux des anthropologues évolutionnistes socioculturels britanniques, des controverses autour du totémisme et, sur son instigation, il traduit Le Totémisme de James G. Frazer et le publie en 1898 [23]. Il connaît donc particulièrement bien ce courant que les durkheimiens ont appelé pour s’en démarquer « le mouvement anthropologique », « l’école anthropologique anglaise », et, surtout, il fréquente ses représentants français que sont, avec des nuances, son maître Léon Marillier, Salomon Reinach, Henri Gaidoz [24].

Mais son beau-père lui coupe brutalement les vivres en 1897, après sa rencontre avec une jeune femme sans le sou et sans dot, Marguerite, qu’il va aimer profondément et qui sera un indéfectible soutien pendant ses trop nombreuses années de vaches maigres. Cette rencontre va avoir de lourdes conséquences sur son avenir professionnel – pensons à sa phrase sur les « jeunes gens sans fortune personnelle [25] ». Pour faire vivre son ménage et sans doute aussi pour démontrer à sa famille son autonomie, Van Gennep accepte un poste de professeur de français au lycée impérial de Częstochowa, en Pologne russe. Ils y restent jusqu’en 1901, date à laquelle ils rentrent à Paris, sa compagne attendant son premier enfant, qui meurt malheureusement à la naissance. Formant un couple uni au-delà des conventions, ils vivront maritalement plus d’une dizaine d’années et ce n’est qu’avec le projet un peu fou de fuir leurs créanciers en Italie, en 1909, qu’ils se marieront [26], afin de régulariser la situation de leurs filles vis-à-vis de la loi italienne – Ketty est née en 1903, suivie de Christine, qui décède dans sa première année en juillet 1906, et Suzanne, née en 1908. La fuite en Italie n’eut finalement pas lieu, les Van Gennep restèrent à Clamart où ils habitent depuis la deuxième grossesse de Marguerite parce que l’air y est moins pollué, avant de déménager à Bourg-la-Reine en 1911, pour la commodité des transports et pour se rapprocher de plusieurs amis, dont le couple Cornelissen, anarchiste [27]. Leurs soixante années de vie commune ne prendront fin qu’avec le décès de Marguerite, à laquelle il ne survécut que cinq petits mois. Fidèle à l’œuvre de son père, Ketty continuera quelque temps de mettre de l’ordre dans ses papiers, d’inventorier sa bibliothèque léguée à la ville d’Épernay et d’établir sa bibliographie, tandis que Suzanne, qui semble avoir davantage souffert des sacrifices consentis au grand œuvre de leur père [28], ne s’y intéressera pas vraiment.

Marcel Mauss, le presque ami, l’éternel rival

Revenons au fil brisé en 1897. Cette absence de quatre ans hors de France va être très préjudiciable à Van Gennep. Il n’est pas à Paris dans ces années où ses condisciples de l’EPHE se font connaître, publient et cherchent à s’employer auprès de leurs maîtres en les suppléant dans leurs charges de cours. Très isolé en Pologne russe (le courrier de Paris est caviardé), pris par son enseignement, l’apprentissage des langues slaves et l’observation ethnographique [29], il publie peu entre 1898 et 1901, quelques recensions seulement. Pour les membres de la section religieuse de l’École pratique, une « catastrophe [30] » que nul ne pouvait présager survient en octobre 1901, quelques mois après le retour de Van Gennep dans le circuit des séminaires [31]. Âgé d’à peine quarante ans, son maître, Léon Marillier, meurt brutalement des suites du naufrage qui a également emporté une dizaine de membres de la famille de sa femme (et sa femme elle-même, Jeanne Le Bras). La question de la succession se pose alors subitement. Marcel Mauss a suivi pendant deux ans le séminaire de Marillier – c’est là qu’il a rencontré Van Gennep –, il a commencé d’enseigner, il a des appuis au sein de la maison. Outre Sylvain Lévi, son ami Henri Hubert vient d’être élu, en janvier 1901, à une chaire des « religions primitives de l’Europe » (alors que Marillier soutenait la création d’une chaire sur les religions assyro-babyloniennes). De fait, Mauss est très présent à l’EPHE où il a accepté pour l’année 1900-1901 une charge de cours sur l’histoire des religions de l’Inde pour soulager Sylvain Lévi [32], son « second oncle » ainsi qu’il le nomme affectueusement. Ce n’est pas pour autant qu’il apparaît comme le successeur naturel de Marillier, loin de là – au-delà de la sympathie et de l’estime réciproques, ils ne partagent pas la même méthode pour traiter des faits religieux [33]. Bien qu’il n’hésite pas à s’en démarquer si besoin, Marillier a les yeux tournés vers ses confrères d’outre-Manche, vers cette école « anthropologique » contre laquelle s’édifie l’école durkheimienne. Mauss vient de publier une note dans laquelle il tance implicitement Marillier sur son approche du totémisme [34] qui défait l’unité de ce phénomène en une série de particularités disparates, puis une autre [35], alors que survient le décès de Marillier, encore plus radicale, dans laquelle il insiste sur « l’impression confuse » qui se dégage de ses travaux, et réfute son approche individualisante de la religion au rebours d’une définition durkheimienne qui insiste sur le caractère collectif et obligatoire des croyances et rites religieux.

Sans réelle opposition, Marcel Mauss est confortablement élu en décembre 1901 à la chaire des « religions des peuples non civilisés ». Cela représente bien une seconde victoire pour le groupe montant des durkheimiens, encore que Mauss s’abstiendra de tout prosélytisme en faveur de la sociologie des religions, « militante », de son oncle, veillant scrupuleusement à respecter le « titre baroque » de sa chaire et « l’esprit » de l’enseignement de l’EPHE [36]. Si certains passages forts de sa leçon d’ouverture sont passés à la postérité (« […] il n’existe pas de peuples non civilisés. Il n’existe que des peuples de civilisations différentes [37] »), on oublie parfois de les resituer dans la complexité de leur contexte. Outre le bien-fondé du postulat et son progressisme avéré, il s’agit également du premier acte par lequel Mauss affirme sa rupture avec son prédécesseur.

Le décès de Marillier impose de remédier à une autre vacance, gracieuse celle-ci, et qui ne représente pas le même enjeu même si c’est une belle façon de mettre le pied à l’étrier. Le président de la section des sciences religieuses, Jean Réville, demande à Van Gennep de remplacer son maître Marillier « dans la Revue de l’histoire des religions, pour tout ce qui a trait aux demi-civilisés et au folklore [38] ». Celui-ci accepte volontiers cette charge par fidélité. Et il ne ménage pas sa peine : entre 1902 et 1903, il recense près de vingt-cinq ouvrages pour la revue, principalement en langue anglaise et allemande.

La double élection tout à fait méritée de Hubert et de Mauss, les presque jumeaux, à l’EPHE en 1901 n’est assurément pas une bonne nouvelle pour Van Gennep [39], objectivement et a posteriori quand on connaît les difficultés de sa carrière. Tous deux sont hommes de sa génération, travaillant comme lui dans le champ en cours de constitution et de légitimation académique de la sociologie et de l’ethnographie, composé d’une poignée de savants, d’étudiants et de francs-tireurs. Partant, les postes sont très peu nombreux, et ils se cumulent plus qu’ils ne se répartissent équitablement – parfois pour compenser des fonctions qui ne sont pas rémunérées, ou chichement. Van Gennep sait que Mauss aura dorénavant toujours une longueur d’avance, et une certaine préséance académique, le groupe des durkheimiens, très solidaire malgré sa diversité, allant gagner de plus en plus de poids. Pour autant, Van Gennep n’entre pas en dissidence ; il faut attendre les années 1908-1911 et les événements qui lui prouvent qu’il n’y a décidément rien à espérer d’une collaboration avec Mauss, d’un point de vue institutionnel s’entend : il comprend que Mauss ne l’aidera pas dans sa quête d’un poste au musée d’ethnographie du Trocadéro, au Collège de France ou ailleurs, on y reviendra. Malgré sa vigoureuse défense de la sociologie des religions et de l’ethnographie au détriment de l’histoire des religions. Arnold Van Gennep ne sera jamais un interlocuteur pour Marcel Mauss, encore moins pour les durkheimiens. Faisant fond sur des divergences théoriques et méthodologiques, les durkheimiens vont dénoncer son manque de rigueur dans le traitement de faits trop nombreux et dispersés, et ses liens avec l’école anthropologique britannique. On peut aussi formuler l’hypothèque qu’ils apprécient moins encore le fait qu’il ait jeté son dévolu sur leurs chasses gardées, l’exploitation des données ethnographiques malgaches et australiennes, par exemple. On comprend alors mieux le sens de ce passage écrit bien plus tard, à un moment où Van Gennep se consacre au domaine français : « Il s’éleva ensuite un antagonisme assez violent entre toutes les sciences de l’homme antérieurement constituées par le renouveau de la sociologie comtiste opéré par Durkheim. Celui-ci prit appui sur l’enseignement des universités, ses opposants ayant pour fiefs le Collège de France et l’Institut. En groupe serré les durkheimistes [sic] montèrent à l’assaut de ces positions et en vingt années à peu près s’en rendirent maîtres. Quiconque ne faisait pas partie du groupe était “marqué” [40]. » Difficile là aussi de ne pas entendre Van Gennep parlant de son cas.

Mais revenons à 1901, année de bouleversements. Grâce au député radical-socialiste Fernand Dubief (1850-1916), un vieil ami de sa famille qui l’a connu enfant [41], rapporteur de divers budgets et commissions parlementaires, avant d’occuper lui-même des fonctions ministérielles au Commerce et à l’Intérieur en 1905-1906, Van Gennep entre comme chef du service des traductions à l’Office de renseignements agricoles au ministère de l’Agriculture. Son don des langues y est un atout précieux. Il y restera jusqu’en 1908. Sa situation matérielle est donc à peu près stabilisée pour un temps, encore que ce travail alimentaire soit un puissant obstacle à l’activité scientifique [42]. Pour son diplôme de l’EPHE, il avait entrepris des recherches sous la tutelle de Marillier, il les achèvera sous celle de Mauss, au printemps 1903, et publiera l’année suivante son mémoire Tabou et totémisme à Madagascar [43]. Il faut « considérer que ce travail est, dans la pensée de l’auteur, destiné à préparer une exploration personnelle faite sur place, de l’ethnographie malgache [44] ». C’est sur ces bases que le rapporteur de son mémoire, Henri Hubert, le juge, louant ses qualités de « bon ethnographe [qui] nous fait espérer d’utiles monographies » tout en regrettant son « excès de prudence scientifique » et sa « défiance contre les hypothèses explicatives », « le travail d’interprétation ». Van Gennep donne des gages de son ouverture à une perspective indéniablement sociologique et montre qu’il a pris ses distances avec Marillier : il assure en effet que les phénomènes religieux sont une « propriété collective », qu’ils « dépendent non pas de l’individu mais de la société et [que] moins les groupes humains considérés sont civilisés, plus l’élément individuel est subordonné à l’élément social [45] ». Mauss, quant à lui, accueille plutôt bien ce travail, malgré une critique méthodologique de fond que Van Gennep accepte d’ailleurs de bonne grâce. Dans une « Note sur la nomenclature des phénomènes religieux » publiée dans le tome IX de L’Année sociologique (1904-1905) [46], Mauss lui reproche en effet « d’avoir trop suivi l’usage classique, en étendant la dénomination de tabou à toutes les interdictions. Il a parfaitement raison », poursuit Van Gennep, « et si j’avais eu à récrire mon livre un an après sa publication, j’aurai choisi un tout autre plan de classement [47] ». Henri Hubert, qui a recommandé la publication et recense en détail l’ouvrage de Van Gennep, salue cette « recherche vraiment consciencieuse » : « Voici un sujet particulièrement classique dans la science comparée des religions, et pourtant, avant M. Van Gennep, personne n’avait tenté la description complète d’un système de tabous dans une famille de société déterminée [48]. » La portée théorique de l’ouvrage est jugée moindre, « les résultats n’en sont pas très grands », souligne Hubert pour bien montrer qu’il n’y a pas de volonté de synthèse, ce qu’assumait Van Gennep qui trouvait plus utile d’écrire des monographies bien circonscrites [49].

De son côté, Van Gennep recense entre 1904 et 1906 plusieurs mémoires de Mauss seul ou en collaboration avec Henri Hubert. Par son analyse élogieuse, il donne son approbation et prouve sa solidarité vis-à-vis de cette manière de concevoir et de conduire les analyses sociologiques et ethnographiques. C’est ainsi qu’à propos de la « Théorie générale de la magie » de Mauss et Hubert, Van Gennep affirme que l’« […] on est en droit de regarder le mémoire comme un modèle d’étude synthétique. Tout l’essentiel des faits a été pris en considération, tout l’accessoire éliminé […] et au tableau ainsi dessiné il n’y aura plus désormais qu’à faire des retouches de détail au fur et à mesure des publications nouvelles [50]. » Et il loue l’« excellente monographie de Marcel Mauss » publiée dans le rapport annuel de l’EPHE en 1905 sous le titre « L’origine des pouvoirs magiques dans les sociétés australiennes [51] ». De même, à propos des « Variations saisonnières des sociétés eskimo », il note que le mémoire est « bien conduit » et qu’il « éclair[e] certains aspects de ce phénomène social important [52] ». Il semble difficile de se montrer plus solidaire de la génération montante qui cherche à imposer l’exploitation scientifique de données ethnographiques, jugées fondamentales pour comprendre les phénomènes sociaux, et qui entend rompre avec le paradigme lettré qui ignorait les sociétés primitives.

Il ne fait pas de doute que la publication de Tabou et totémisme à Madagascar change définitivement la donne pour Van Gennep. Cet ouvrage attire l’attention du romancier et critique d’art Remy de Gourmont qui lui propose de rejoindre l’équipe éditoriale de la Revue des idées dès sa fondation, en 1904. C’est une rencontre décisive pour Van Gennep, une relation qu’il va longtemps cultiver, pour sa plus grande dilection et son profit intellectuel, professionnel. Ne trouvant pas non plus de « critique compétent » pour recenser cette publication « très importante [53] » sur Madagascar dans Le Mercure de France, la célèbre revue violette, dont il est l’un des fondateurs, Remy de Gourmont a l’idée de proposer à Van Gennep de prendre en charge une chronique d’ethnographie et de folklore dans la rubrique « Revue de la Quinzaine », qui débutera en février 1905. Il présente Van Gennep à Alfred Vallette, le directeur, qui lui déclare : « Gourmont m’a dit que vous sortiez des milieux universitaire et anarchiste. Le deuxième point est un bon point. Vous pourrez dire ce que vous voudrez et comme vous le voudrez… Vous pouvez commencer votre chronique par “Merde pour X”, ou autre chose… Vous aurez toute liberté et toute licence… Mais vous n’aurez que quatre pages. Savez-vous compter les signes ?... Bien. Alors comptez vos signes, et si vous écrivez une ligne de trop, je vous la coupe [54]. »

Élargie progressivement à cinq domaines (se rajoutent à sa demande l’histoire des religions, la préhistoire et l’anthropologie physique) que Van Gennep appelait « mes sciences », cette chronique qu’il avait toute latitude d’organiser comme bon lui semble « pourvu qu’il écrive proprement [55] », durera jusqu’en 1949 (avec des interruptions entre 1915-1920 et 1941-1946) et comptera plus de 250 livraisons [56]. Dès janvier 1905, Van Gennep annonce la bonne nouvelle à Mauss, et les termes de cette lettre sont révélateurs de son ambition : « J’ai cette année au Mercure une rubrique : Ethnographie et Folklore. Si vous entendez dire ou apprenez quelque chose d’important pour nous, faites-moi signe pour que je le répande. Ainsi de mieux en mieux s’affirme l’acception du procédé de vulgarisation de nos études que je voulais faire admettre [57]. » Van Gennep va se servir de cette chronique comme d’une « tribune exceptionnellement sonore [58] » qui va dépasser de loin le lectorat habituel des revues savantes auxquelles il continue d’ailleurs de collaborer très régulièrement. Mais il y a une différence de taille avec les revues savantes : il est rétribué pour ce travail. Pour un « purotin » comme Van Gennep, qui se décrivait volontiers lui-même comme « un crampon à cause de [s]es besoins d’argent [59] », c’est plus qu’appréciable : c’est vital.

Impossible de dire ici tout l’intérêt de ces chroniques, dont on aurait tort de ne lire que celles dont le thème se rapporte au domaine folklorique français, car Van Gennep s’intéressait à toute l’anthropologie au sens large, du lointain comme du proche [60]. Daniel Fabre a bien senti l’importance et de la revue et de ce lieu de travail bourdonnant comme une ruche, dans la vie de Van Gennep : c’est « son port d’attache, c’est là qu’il conforte ses attitudes à l’égard du siècle, c’est là qu’il exprime un anticonformisme redouté qui était le ton des meilleurs collaborateurs [61] ». On ne dira jamais assez le plaisir de lecture jubilatoire procuré par ces chroniques au style impeccable, limpide, que Remy de Gourmont, « son maître à penser et à écrire [62] », lui avait appris à travailler et polir comme un bon ouvrier. Van Gennep complimente – souvent – autant qu’il étrille et démolit, avec une équanimité rare. C’est précisément parce qu’il est un chroniqueur engagé – il le revendique –, qu’il éclaire d’une lumière crue les enjeux scientifiques, institutionnels, idéologiques inscrits dans les milliers de pages recensées, que ces chroniques sont essentielles pour mieux comprendre le monde des sciences de l’homme de la première moitié du xxe siècle. Ses lecteurs connaissent tous sa marotte : la constance de ses plaidoyers en faveur de l’observation directe, de l’enquête de terrain, de l’importance des détails. Fort de sa propre pratique ethnographique – il revient alors d’un séjour ethnographique de quelques mois en Algérie [63] –, Van Gennep ne distingue vraiment qu’« une méthode, applicable également en tous pays et du matin au soir. Il suffit d’être introduit par les individus possédant la confiance des gens du pays, de se plier aux règles traditionnelles de politesse, de perdre la notion du temps, d’éviter tout mouvement d’impatience, de ne pas poser de questions directes, mais de procéder par approximations [64] ». À un auteur qui se lamentait de la difficulté qu’il avait eue à mener son enquête ethnographique chez les Bédouins, Van Gennep répliquait que « la difficulté est presque la même chez les paysans de l’Europe. L’attitude psychique est en Savoie comme en Syrie : – Si tu le sais déjà, pourquoi me le demander ? Et si tu ne le sais pas, pourquoi, puisque tu es étranger, t’instruire de nos secrets [65] ? »

On reconnaît bien là sa posture : démythifier l’exotique convenu, exotiser sa propre société, repérer les invariants, insister sur l’initiative individuelle jusque dans les sociétés traditionnelles, montrer que le sauvage n’est pas que là où on l’attendrait – c’est cette même méthode qu’il va utiliser sur la question hautement discutée des naissances vierges [66]. De la part de quelqu’un qui affirmait qu’il se sentait bien partout et avec tous [67], on ne s’étonnera pas de ces exhortations à « aller au peuple », à s’exposer au contact direct des faits : religieux, techniques, sociaux… Il jugeait « néfaste pour une science d’observation directe comme la nôtre, de l’inclure dans un système verbal et dans un cabinet de travail, alors qu’elle exige le grand air, la bouteille de vin blanc, le dédain du qu’en-dira-t-on, la diffusion de soi dans la masse, et pourtant le maintien de soi le plus possible individualisé, sans mépris pour quoi que ce soit, et sans l’idée que l’instruction livresque représente une valeur humaine supérieure [68] ».

Cette défense et illustration de l’ethnographie lui assurent visibilité et renommée. Elles démontrent à l’envi qu’il ne favorisait pas l’entre-soi, qu’il ne limitait pas l’ethnographie au petit cercle de ses pairs mais qu’il ambitionnait d’éclairer l’opinion sur l’intérêt de cette nouvelle science. Il n’empêche que cette activité de chroniqueur ne saurait suffire pour consacrer sereinement une vie à l’étude et à la science.

Chronique des occasions manquées (1906-1909)

La relation avec Marcel Mauss est certes amicale et franche mais parfois aussi tendue, dans la mesure où il leur arrive d’aspirer aux mêmes objectifs et de convoiter les mêmes postes. Mauss connaît la puissance de travail de Van Gennep, sa capacité d’initiative, son indépendance d’esprit, son entregent. Il sait qu’il est bien introduit auprès de plusieurs ministères grâce à Fernand Dubief. On a vraiment l’impression, entre 1907 et 1911 du moins, qu’il garde Van Gennep à l’œil, qu’il se méfie de lui parce qu’il sait que c’est un adversaire à sa mesure, plus pugnace, plus travailleur aussi. Par les réponses circonstanciées de Van Gennep, on comprend que Mauss n’hésite pas à l’interpeller pour lui demander des comptes quand leurs intérêts se confrontent. C’est le cas à trois reprises, au moins.

Ernest-Théodore Hamy démissionne avec éclat de son poste de conservateur en chef du musée d’ethnographie du Trocadéro en décembre 1906 [69]. Il n’en peut plus de bricoler des vitrines avec des caisses d’emballage et de faire fonctionner son musée avec des « stratagèmes humiliants [70] ». Mauss prend ses marques officiellement en rédigeant au début de 1907 un texte programmatique qu’il envoie à Ernest Lavisse, espérant (en vain) sa publication dans la Revue de Paris : « L’ethnographie en France, une science négligée, un musée à former ». Il s’y affirme comme « le seul représentant, avec M. Hamy, de l’enseignement de l’ethnographie en France [71] ». Le texte circule, certains collègues de Mauss s’en font l’écho, ceux qui suivent le dossier de la succession d’Hamy de près, au ministère, au Muséum, sont au courant. René Verneau, l’assistant d’Hamy au Muséum, pressenti pour lui succéder, s’inquiète sérieusement de cette candidature. Il s’en ouvre à Henri Hubert, faisant « étalage de [sa] misère » pour dissuader Mauss d’aller au-delà d’une simple déclaration d’intention [72]… De son côté, Van Gennep aimerait bien « une place au Trocadéro, ce qui était [s]on rêve [73] ». Ses chroniques au Mercure dans ces années-là portent la marque de son intérêt pour les musées ethnographiques, en particulier allemands, puisqu’il se rend outre-Rhin en 1906, en mission pour le ministère, et qu’il en profite pour visiter de très nombreux musées. Il souligne, dans sa comparaison, que mieux vaut « laiss[er] de côté des musées qui n’en sont pas, comme notre Trocadéro », « notre lamentable Trocadéro », ajoute-t-il plus loin [74].

Van Gennep n’avait pas seulement rêvé de ce poste. Travaillant initialement sur Madagascar, et privé d’un accès facile aux objets du Trocadéro, il a médité un projet de réorganisation du musée, et la meilleure façon d’attirer les bonnes volontés privées. Se reportant sur la province, il a repéré un réseau de collectionneurs privés susceptibles d’être sollicités, puis ultérieurement pris langue auprès de conservateurs des musées ethnographiques européens [75]. Si Mauss pouvait prétendre à un certain magistère intellectuel sur le Trocadéro, Van Gennep est davantage disponible, plus proche des fonctionnaires coloniaux comme Maurice Delafosse, il connaît mieux la situation des collections en province, à l’étranger. En outre, il a une expérience directe du terrain. Bien plus : il a réfléchi aux fonctions essentielles que doit assumer un musée d’ethnographie, à son rôle dans le dispositif scientifique, à sa raison d’être qui devrait l’éloigner des routines des musées des beaux-arts et d’archéologie. Les pages pénétrantes qu’il y consacre quelques années plus tard, de retour d’Algérie, montrent à quel point son projet avait continué de mûrir. Il est ainsi très critique sur les fausses valeurs cultivées par les musées ethnographiques, leur « vice radical », leurs « superstitions » : la recherche de « pièces anciennes et rares, ce qui est contradictoire avec l’ethnographie, qui veut l’actuel, et si possible le neuf [76] ». Décidément, l’ethnographie est, pour Van Gennep, une science « biologique », une science du vivant. Quinze ans avant Mauss et Rivet, il a pris acte de l’autonomisation de l’ethnographie, de la coupure entre le musée et l’université, déjà expérimentée par Franz Boas. Ses analyses prouvent à quel point il était prêt à prendre la direction du Trocadéro : « […] les faits ethnographiques, ce ne sont pas les objets seulement, c’est-à-dire les produits : notre vrai domaine d’étude, c’est le mécanisme de la production même, c’est-à-dire de la fabrication technique et des conditions psychiques et sociales sous-jacentes dont les objets ne sont jamais que des témoins desséchés, comme les plantes dans un herbier [77] ». Il va jusqu’à critiquer les expéditions extensives, à l’allemande, « comme celle de Leo Frobenius, [qui] ont raflé des milliers d’objets dans l’Afrique-Occidentale et au Congo, et si bien, que les industries indigènes de plusieurs tribus en sont mortes. Étrange manière de faire œuvre de science ! Et d’autant moins utile, en définitive, que dans ces pillages organisés à coup d’argent et en passant vite, l’explorateur n’a pas le temps et n’a pas l’idée d’étudier le fonctionnement social qui conditionne les productions locales. On doit réformer ce système et organiser des missions qui séjournent plusieurs mois dans chaque tribu et non des missions qui pillent le plus grand nombre de tribus possible [78] ». C’est une révolution interne que prône Van Gennep ; le musée d’ethnographie, par ses exigences nouvelles, devrait en être le porte-drapeau.

Mauss semble avoir parlé très tôt à Van Gennep de ses vues sur le Trocadéro, peut-être pour étouffer dans l’œuf toute velléité de ce dernier. Van Gennep s’efface donc, sans mauvaise humeur apparente, lui laissant la préséance. Il n’empêche que Mauss n’est pas rassuré d’apprendre par Antoine Meillet que Van Gennep a rencontré le ministre Aristide Briand. Il le somme de s’expliquer – Van Gennep obtempère :

« Dès notre première rencontre je vous ai dit : je ne m’occupe pas du Trocadéro, je vous laisse faire. Je n’allais pas risquer de démolir vos démarches par des paroles inutiles. Je vous ai même dit que pour moi Deniker était tout indiqué. S’il n’en veut pas, ce sera vous ou quelqu’un de nous autres ; mais Verneau ou Chervin, je le crie et le dis, je l’écris, ce serait de nouveau le marasme. J’ai d’ailleurs averti des leaders ethnographes allemands, anglais, hollandais, etc., pour créer un mouvement de choc en retour. J’ai des réponses : tous sont d’accord avec moi ; diplomatiquement. […] Tout de même, je suis trop diplomate pour risquer de casser des vitres sans effet utile. Car enfin, il ne s’agit pas de personnalités, dans tout ça, ni “d’affaire”, mais de la vie ou de la mort des études ethnographiques en France. Avec Deniker, vous, Hubert ou moi à la tête du Trocadéro la situation est bonne : nous finirons par créer le mouvement général qui suscitera les initiatives privées et officielles. J’ai mes deux grandes revues générales [la Revue des idées et Le Mercure de France] dans ce but et poursuis mon plan tranquillement. […] Ainsi attendrai-je des jours meilleurs pour l’ethnographie française. […] Donc poursuivez en paix vos négociations ; et si de mon côté je puis vous donner un coup de main, all right [79] ! »

Les encouragements de Van Gennep ne suffirent pas, Mauss renonça à se présenter. En avril 1907, c’est René Verneau qui est nommé, et ce ne fut pas une bonne nouvelle pour le musée qui va continuer à dépérir [80]. Au moment de choisir un nouveau conservateur-administrateur, les esprits s’échauffent encore, et Van Gennep rassure Mauss qui pense à un de ses étudiants pour le poste : « Il est entendu que pour le Trocadéro, je ne me mets aucunement sur les rangs : casons-y toujours Beuchat ou Bianconi, s’il n’y a pas moyen autrement […] il s’agit de ne pas annuler nos efforts par des tactiques contradictoires [81]. » Derechef, en 1909, après le décès d’Hamy, au moment de sa succession à la chaire d’anthropologie du Muséum, Mauss et Van Gennep ont des velléités de candidater, espérant que Verneau abandonnerait le poste du Trocadéro en faveur de la chaire au Muséum… Mais non, comme beaucoup d’autres, il cumule les deux fonctions. Van Gennep ne sera pas tendre envers ce statu quo calamiteux : « On a eu beau remplacer Hamy par M. Verneau, docteur en médecine, le même système continue, et continuera après la mort du Dr Verneau, d’ailleurs encore jeune. J’ai déjà conseillé à l’un de nos anciens ministres de vendre les collections ethnographiques françaises aux États-Unis et à l’Allemagne ; ça rapporterait une trentaine de millions et au moins les objets seraient époussetés, exposés et accessibles aux savants [82]. » Verneau n’oubliera pas ce coup de pied de l’âne, lui barrant l’accès au Trocadéro. L’heure n’est pas encore propice à cette génération, et encore moins aux remaniements institutionnels et disciplinaires nécessaires [83].

Deuxième occasion manquée, mieux connue [84] : la tentative avortée « de créer au ministère des Colonies un Service ethnographique, analogue en principe à ceux qui fonctionnent déjà dans plusieurs pays étrangers. Ce sera là un progrès intéressant, dont la répercussion sur notre politique coloniale ne saurait être que bienfaisante, sans parler de sa portée scientifique considérable [85] ». L’argument de l’utilité de l’ethnographie dans la rationalisation et l’humanisation de la politique coloniale est bien connu, Van Gennep est ici très consensuel et convenu. Un rapport ministériel, qu’il a rédigé en sous-main, prône la création d’un tel service, le moment politique (administratif et budgétaire) semblant favorable. On sait qu’il ne sortit rien de cette agitation, des discussions de couloir et réunions officielles pour tenter de faire aboutir ce dossier. De la réponse très détaillée de Van Gennep, on déduit que Mauss ne voit pas cela d’un bon œil, fait semblant de ne pas comprendre, allant jusqu’à évoquer l’idée que quelqu’un d’autre que Van Gennep pourrait diriger ce Service ethnographique prévu pour fonctionner en étroite relation avec sa Revue d’études ethnographiques et sociologiques, qui en serait l’organe. Cela ne présageait en effet rien de bon pour les animateurs de L’Année sociologique qui veulent ignorer ces érudits coloniaux et leurs tentatives d’intégrer les cercles savants parisiens… :

« Qu’il s’agissait de moi, à propos du Service ethnographique, cela ne pouvait faire aucun doute pour qui avait lu le Rapport de Gervais, puisqu’à la fin du paragraphe consacré au service, le titre de ma Revue est cité in extenso. C’est pourquoi j’ai jugé inutile d’avertir individuellement tous ceux que ma tentative peut intéresser. Étant donné vos amitiés politiques, je pensais que vous avant tout autre interpréteriez la chose aisément. […] Quoi qu’il en soit : plusieurs amis [du ministère] des Colonies, dont Delafosse, m’ont poussé chaudement à essayer, et même y sont allés de leurs démarches […] la tentative est en général bien annoncée, et un échec serait vraiment regrettable. Vous me parlez d’une autre “personnalité”. Mais je ne sache pas qu’il en soit question […]. Par contre je désire deux attachés pour commencer. Si j’ai le choix libre, n’ayez crainte, je prendrai des ethnographes compétents […] les candidats possibles ne sont guère nombreux, et sont connus de vous encore mieux que de moi [86]. »

Van Gennep va batailler pour assurer l’indépendance de ce Service ethnographique, tenter de contrer les ronds-de-cuir des Colonies qui viendraient y pantoufler, dégager une enveloppe budgétaire pour payer des missions sur le terrain à des spécialistes. Il souhaite plus que tout adosser sa revue à une institution scientifique qui pourrait assumer les frais d’impression, de plus en plus lourds. Il sait que la revue n’est pas viable sans cela, mais le projet échoue. En 1907, l’heure de Van Gennep ne sonne toujours pas.

Troisième source de déception, sans nul doute la plus douloureuse : les candidatures au Collège de France. À plusieurs reprises, Van Gennep va tantôt espérer, tantôt prendre ses marques, tantôt vraiment aller jusqu’au bout et se déclarer officiellement. Que, dans les années 1930 encore, il se prenne à rêver dans sa correspondance à une chaire au Collège de France montre à quel point les regrets furent grands et longtemps ressassés. En 1907, après le décès d’Albert Réville, titulaire de la chaire d’histoire des religions, président de la section des sciences religieuses de l’EPHE, les cartes ne sont pas rebattues puisque c’est Jean Réville qui est élu. Aussi bien par lucidité que par déférence, Marcel Mauss et Arnold Van Gennep, cependant conscients d’incarner la relève, ne se présentent qu’en seconde ligne. Si Mauss obtient un beau succès d’estime au deuxième tour de l’élection du candidat en seconde ligne (21 voix) – et crée même un petit esclandre en raflant sept voix comme candidat en première ligne –, Van Gennep n’en obtient aucune [87] – c’est dire s’il est très isolé et ne fait pas le poids face à Mauss. La question revient sur le tapis l’année suivante, avec le décès prématuré de Jean Réville. Cette fois, c’est plus agité, il y a une vraie chance de changement sur un poste très sensible, trois ans après l’entrée en vigueur de la loi sur la séparation de l’Église et de l’État. Les partisans de Mauss au Collège de France, comme Sylvain Lévi, Antoine Meillet, Charles Fossey, le poussent à tenter sa chance [88]. Devant de tels soutiens, Van Gennep, pourtant appuyé par le médiéviste Joseph Bédier, qui lui faisait espérer « six voix en première ligne [89] », ne se présente même pas, mais il le regrette d’autant plus amèrement qu’il pense que le Collège est l’institution scientifique idéale pour lui. Finalement, c’est Albert Loisy, l’ancien prêtre excommunié pour ses positions modernistes sur l’histoire du christianisme, qui est élu, les soutiens de Mauss se ralliant à cette candidature pour faire barrage à un autre prétendant, Jules Toutain, qu’ils exècrent.

En 1911, Van Gennep repart à l’assaut de la forteresse, et met en ordre son parcours intellectuel et scientifique en se pliant à l’exercice des Titres et Travaux [90]. Las, il ne la dépose même pas officiellement, ses contacts dans l’institution ayant dû l’en dissuader. Comme un pied de nez à ce petit monde savant dont il connaît trop bien les travers et les marottes, il publie en septembre de la même année Les Demi-Savants, composé d’une dizaine de portraits à charge dans lesquels il égratigne avec humour les linguistes, anthropologistes, ethnographes, archéologues, critiques littéraires, etc. On gage que, vis-à-vis de ceux qui se sont reconnus, cela n’a pas dû arranger ses affaires [91]

Passer à l’offensive, travailler avec rage (1908-1915)

« Non, ma chaire d’ethnographie n’est pas encore là ; je crains de ne l’avoir jamais […] Inutile de récriminer, ou de se désoler, n’est-ce pas ? Je n’avais qu’à suivre la filière. Je le paie, tant pis pour moi. Mais je n’arrête pas le travail scientifique pour cela, au contraire, j’y travaille avec rage. » [92]

Outre sa tentative de rapprochement avec Mauss afin de travailler à ses côtés à l’EPHE, on sait que Van Gennep a auparavant essayé de percer à la Société d’anthropologie. Il n’a donc pas dédaigné les circuits établis pour faire entendre qu’il appartenait bien à cette génération qui soutenait le développement de l’ethnographie sur tous les terrains. Lucide, il sait ce que lui a coûté l’ostracisme des durkheimiens (Mauss en premier), engagés dans une stratégie d’investissement des hauts lieux du monde universitaire et académique. Manifestement, Van Gennep n’avait pas le profil idéal. Pur produit de l’EPHE, il n’est ni normalien ni agrégé, ni docteur ès lettres (il faut attendre 1920 pour cela) ou en médecine (pour avoir une chance de plaire aux membres de la Société d’anthropologie ou aux savants du Muséum), ni socialiste (son anarchisme doit en dérouter plus d’un chez les durkheimiens, comme l’avait souligné Daniel Fabre).

Puisque le Trocadéro, le Collège de France, le Service ethnographique et l’EPHE lui échappent, Arnold Van Gennep va passer à l’offensive. Il va tenter d’imposer sa place ailleurs. À partir de 1908, l’heure n’est plus aux accommodements. Il prend la grave décision de renoncer à la sécurité du ministère de l’Agriculture et de ne vivre que de ses chroniques, de ses responsabilités éditoriales, de ses travaux de traduction et d’écriture pour diverses revues. Il commence à traduire les dix-huit tomes des Études de psychologie sexuelle de Havelock Ellis qui l’occuperont jusqu’en 1935 – il est payé à la page et y travaille quotidiennement dès potron-minet, dans son bureau du Mercure de France [93].

S’il se met ainsi en ordre de bataille, c’est qu’il veut se donner les moyens de mener à bien son projet de création d’une nouvelle revue scientifique. Il estime la liberté à ce prix. On sait ce qui est arrivé à la précédente Revue d’ethnographie, fondée par Hamy en 1882 : mise en échec, elle fusionna avec L’Anthropologie en 1890 pour ne pas disparaître totalement. C’est donc un pari risqué. Sur ses deniers personnels, Van Gennep fonde la Revue des études ethnographiques et sociologiques. Le titre est provocateur : la sociologie ne saurait être captée par les seuls durkheimiens et l’ethnographie doit s’affranchir de sa tutelle ainsi que de celle de l’histoire, de la géographie, de l’anthropologie mais aussi de la sociologie, pour gagner son autonomie. Il va porter seul la revue pendant trois ans, jusqu’en 1910. Elle est fraîchement accueillie par ses rivales car elle empiète sur leurs territoires respectifs, même si elle développe un certain tropisme africaniste, par la force de ses réseaux coloniaux [94]. Elle gagne immédiatement une dimension internationale, en publiant des articles en anglais, allemand, italien. Des savants étrangers renommés comme James G. Frazer, Andrew Lang, William H. R. Rivers, Henri Junod, lui confient des contributions. Aux fonctionnaires coloniaux qui tentent de pénétrer les milieux savants parisiens, elle offre une tribune. Pour le directeur de la publication, « l’enjeu est double : il s’agit d’articuler le descriptif et le théorique, l’enquête et son interprétation, mais aussi de promouvoir une ethnographie générale qui applique la même méthode à l’étude des Égyptiens antiques, des populations africaines et des paysans savoyards [95] ». Ce n’est pas rien, c’est contrevenir aux réticences d’Émile Durkheim, qui se méfie de l’empirisme ethnographique, insuffisamment instruit par la rigueur théorique de la sociologie. De ce point de vue, la publication actualisée du grand article de William H. R. Rivers sur l’intérêt de « La méthode généalogique dans les enquêtes anthropologiques » (1910) est un signal fort de la maturité qu’est en train d’acquérir l’observation de terrain. Mais c’est aussi contrevenir à la suprématie de la méthode historique – le « virus historique » dit-il ironiquement – toute puissante au Collège de France, Van Gennep prônant au contraire un comparatisme élargi [96].

La direction de la Revue des études ethnographiques et sociologiques n’est pas la seule initiative de Van Gennep dans ces années. Il publie plusieurs ouvrages qui démontrent une maîtrise impressionnante de la bibliographie et une capacité de synthèse qui ne lui a pas toujours été reconnue, dans la mesure où lui-même se défendait d’imposer une rigidité théorique au caractère ondoyant, mouvant, des faits ethnographiques. Après Tabou et totémisme à Madagascar (1904), suivront : Mythes et légendes d’Australie (1906) ; les quatre recueils d’articles Religions, mœurs et légendes (1908-1912) ; Les rites de passage (1909) ; Les Demi-Savants (1911) ; La formation des légendes (1912) ; La Savoie vue par les écrivains et les artistes (1913) ; En Algérie (1914). Notons que Mauss ne publie pas autant avant la guerre. En outre, les talents de revuiste et de recenseur très réactif de Van Gennep en font une personnalité très lue à l’étranger, qui a la réputation de n’appartenir à aucune chapelle. Il participe aux dialogues et polémiques qui animent la communauté anthropologique internationale : sur le totémisme, les naissances vierges, l’anthropologie des religions. Il multiplie les voyages savants en Europe, visitant les grands musées ethnographiques, les bibliothèques, donnant des conférences dans les grandes cités universitaires européennes, et il continue à faire du terrain, même si ce n’est pas dans le sens canonique actuel (outre la Savoie, diverses régions de France, l’Europe orientale entre 1897 et 1901, il part plusieurs mois en Algérie en 1911 et 1912 [97]). Là non plus, comme le notait déjà Nicole Belmont, la comparaison ne plaide pas en faveur de Marcel Mauss. Fait remarquable pour un savant de son époque – et dérangeant pour ses contemporains parce que cela en fait une personnalité inclassable : à l’instar des évolutionnistes britanniques, il n’établit pas de barrière entre l’anthropologie exotique et le folklore, l’ethnographie des sociétés européennes. Il ignore ce grand partage entre « eux » et « nous » que vont reproduire l’Institut d’ethnologie, le musée d’ethnographie du Trocadéro et le musée de l’Homme. Son comparatisme généralisé transcende les frontières entre les civilisés et ceux qu’on appelle commodément les primitifs, les demi-civilisés, les sociétés archaïques, etc. Même si on l’a oublié, rappelons que c’est lui qui oriente Robert Hertz et Eugénie Goldstern vers leurs terrains alpins. Cela explique l’aisance avec laquelle il parviendra à s’investir exclusivement dans le domaine des études folkloriques à partir des années 1920, quand il délaisse définitivement ses travaux d’ethnographie exotique. Par sa connaissance des langues, par les réseaux constitués autour de ses revues, Van Gennep possède une dimension internationale que n’a pas Mauss avant 1914. Après Charles Letourneau, professeur de sociologie à la Société d’anthropologie de Paris, Van Gennep est l’ethnologue français le plus connu et le plus cité à l’étranger [98].

« 14/II/1909
Mon cher Mauss,

Non, ma santé est bonne, et au point que je m’étonne ayant noirci tant de papier en 1908, que je ne sois pas plus esquinté ! Mais c’est ma bourse qui est anémiée, et comme les gosses grandissent ! Tout est bouclé [fini] pour moi en ce moment ici. Je n’ai nulle envie de perdre mon temps à des démarches dans les milieux politiques ; je veux une position où je puisse travailler encore personnellement. Avec le Trocadéro, j’aurais pu me tirer d’affaire. […] Ils ne veulent pas : tant pis pour eux. Après tout je suis bien bête de penser plus à la renommée générale qu’à la mienne propre. […] J’ai des traités avec plusieurs éditeurs, et je m’en vais faire mes bouquins et traductions au chaud [à Florence], mes gosses apprendront l’italien, et dans 2-3 ans je serai à flot et si ça en vaut la peine, je recommencerai. J’ai une persévérance de bourrique, et tout un plan à exécuter ; j’y arriverai tout de même. Je voulais vous attraper, avec Hubert, pour avoir cédé [le titre] Sociologie religieuse pour Histoire des religions ; mais à quoi bon. Je vous assure que du côté Foucart [un concurrent au Collège de France] ils ont bien mieux vu que de votre côté qui j’étais et serai de plus en plus une force. Vous m’avez tenu à l’écart au lieu de me faire la courte échelle. Cette attitude a été aussi celle des vieux, de la bande de la Société d’anthropologie, etc. Comme vous recevez pas mal de revues, vous avez dû voir l’effet de la mienne. Et alors ! Si elle disparaissait demain, est-ce moi ou les milieux scientifiques français qui en seraient diminués ? Or je ne suis pas homme à me laisser calfeutrer, étouffer et je puis écrire en 4 langues au moins. Alors ? Il y a trois ans, Sébillot et Dussaud m’ont proposé, sans m’en avertir (je ne l’ai appris qu’aujourd’hui) pour le Comité central de la Société d’anthropologie. Les autres n’ont pas voulu : résultat, mes publications en dehors de la Soc., ma revue qui rend Papillault malade, etc. Tous vous êtes des enfants qui manœuvrez au jour le jour. Moi je parle 5 à 10 ans d’avance, et j’avais dit dès mon arrivée ici : si à 35 ans, je n’ai pas de position dans ma vie, je refous le camp ; j’aurai 36 ans en avril et serai parti. Mais j’ai dit il y a quelques jours à Meillet : vous n’avez pas voulu de moi maintenant ; dans 10 ans vous viendrez me chercher, et c’est moi qui poserai mes conditions. Il s’est mis à rire ; mais faites vous-même le compte des garçons en vue de notre génération, doués de quelque puissance de travail et d’énergie pratique, il n’y en a guère ; et même s’il s’en recrute de jeunes, avec une science comme la nôtre, il faut 10 ans de préparation ingrate, pénible, nauséabonde. Dans 10 ans, Dussaud, Alphandéry, vous, Hubert, Beuchat, moi, votre copain Hertz serons spécialisés et par suite maîtres absolus de notre vie pratique chacun dans la sienne, avec cette supériorité […] que nous avons fait de ce qui était nouveau quelque chose d’admis, de banal. De ce côté-là je puis au moins être content de ce que j’ai fait au Mercure et à la Revue des Idées. J’ai travaillé pour vous tous, de ma génération. Il fallait faire bloc contre les vieux. En ce sens les candidatures au Collège sont d’une confusion réjouissante et les vieux ont dû rigoler de voir cette mêlée de jeunes de 35 à 40. […] Vous étudiez ce phénomène chez les sauvages et ne voyez pas qu’il est tout aussi marqué chez nous. […] Si nous ne nous voyons pas, je vous souhaite bon succès de toute sorte. À propos, je prépare au P. Schmidt une de ces engueulades nullement charitable ni chrétienne ! Dans Zeitschrift für Ethnologie, 1908, il m’accuse de nouveau d’imbécilité et d’a priori.

Vôtre,
Arnold Van Gennep [99]

Si sa Revue d’études ethnographiques et sociologique devient rapidement « un espace de discussion [100] » des données et analyses ethnographiques, il n’empêche que c’est un labeur épuisant pour Van Gennep, isolé pour le travail d’édition. La publication de ses Rites de passage, en 1909, est plutôt mal accueillie en France. Marcel Mauss en fait un compte rendu très critique, en en critiquant les prémisses méthodologiques et théoriques, renvoyant Van Gennep du côté des tyloriens :

« La méthode employée est celle qui est en usage dans l’école anthropologique [sous-entendu : anglaise]. Au lieu de faire porter l’analyse sur quelques faits typiques que l’on peut étudier avec précision, l’auteur fait une sorte de randonnée à travers toute l’histoire et toute l’ethnographie. De même qu’il traite de tous les rites, il met à contribution tous les rituels, ceux de la Chine, de l’Islam, de l’Australie, de l’Amérique, de l’Afrique, de l’Église catholique, etc. Nous avons souvent dit les inconvénients de ces revues tumultueuses. [101] »

Après avoir de nouveau caressé une candidature au Collège de France et vainement rêvé au Trocadéro, Van Gennep est ruiné. Il envisage alors de fuir ses créanciers à Florence. Il racontera : « J’ai aussi assisté à l’étranglement de ma Revue d’études ethnographiques et sociologiques ; car sans fortune ni position, je n’étais pas de force [102] » Mais ces trois brillantes années ne sauraient rester sans suite, les douze membres fondateurs de l’Institut ethnographique international de Paris en sont bien conscients [103], qui rachètent la revue, apurent les comptes, et l’adossent à leur société savante en la rebaptisant Revue d’ethnographie et de sociologie en 1910, capitalisant ainsi sur cette réussite éditoriale et scientifique. Fondé en décembre 1910 par Jacques de Morgan, Gustave Regelsperger, Joseph Deniker, Maurice Delafosse et Arnold Van Gennep, l’Institut s’installe avec un certain succès dans les cercles de la sociabilité savante, coloniale et mondaine, parisienne et provinciale, puisqu’il compte pas moins de 225 membres en 1914, ce qui le place au niveau de sociétés plus anciennes comme la Société d’anthropologie de Paris, la Société de linguistique, la Société des américanistes [104].

Le même mois de décembre 1910 – et ce ne saurait être un hasard –, un autre jeune savant très ambitieux, Paul Rivet, impulse la création d’un Institut français d’anthropologie (IFA) [105], exact contrepoint du précédent. C’est la première fois que des sociologues comme Émile Durkheim, Marcel Mauss, Henri Hubert, Robert Hertz, participent à une société savante nommément « anthropologique ». Maurice Delafosse fait partie des membres fondateurs, mais pas Van Gennep, pour des raisons évidentes. Dans un premier temps cependant, ce dernier, beau joueur, salue cette création, qu’il voit concourir au « progrès des sciences de l’homme » (c’est le titre qu’il donne à cette chronique au Mercure de France) : « […] plus modeste et plus jeune, […] l’Institut français d’anthropologie ne veut qu’organiser des réunions où l’on échangera des idées et des aperçus, et où entreront en contact des anthropologistes (groupe Verneau), des archéologues classiques (groupe Salomon Reinach), des sociologues (groupe Durkheim) et des linguistes (groupe Meillet), c’est-à-dire des professeurs et des théoriciens [106] ». Ces titres ne sont pas des compliments dans la bouche de Van Gennep, et on prolonge sans peine sa pensée : voilà encore des savants en chambre qui palabreront un mercredi par mois, loin des réalités concrètes du terrain, loin de l’ethnographie. On comprend bien pourquoi Van Gennep minore la portée de cette création, même si l’avenir lui donnera tort. Le ton bienveillant va singulièrement changer quand René Verneau, qui assiste au Congrès de Neuchâtel organisé par Van Gennep, discute la pertinence de cette partition entre l’anthropologie générale et l’ethnographie. La réponse de Van Gennep est cinglante, il dénonce la tentative des « anthropologistes français » d’étrangler « le mouvement dès l’œuf. Ce n’est pas d’ailleurs qu’ils y aient mis tous leurs efforts ; et le fait regrettable, c’est qu’ils ont trouvé, pour se grouper plus fortement, des transfuges d’autres sciences. Ils ont donc créé l’IFA qui est sous la coupe du Muséum, et spécialement du laboratoire d’anthropologie physique, dont le titulaire est en même temps, suivant la tradition créée par un disciple de Broca, feu Hamy, le directeur du musée ethnographique du Trocadéro. Cet IFA réunit sous un même bonnet des anthropologistes, des préhistoriens, des sociologues, des historiens, des archéologues, des linguistes, des orientalistes, que sais-je encore ! Ad majorem gloriam craniologiae [107]. » L’imprécation est particulièrement injuste car c’est là précisément que le magistère de l’anthropologie physique sera le plus rogné, au profit de l’ethnographie, de la linguistique, de la sociologie. Mais l’ambition reste indéniablement fédéraliste, elle ne cherche ni ne souhaite l’autonomie de l’ethnographie.

Des lettres conservées, il ressort que la relation épistolaire entre Van Gennep et Mauss connaît un net ralentissement au tournant de ces années 1910. C’est le moment où se dessine un nouveau paysage institutionnel lié à une prise de conscience des évolutions dans la configuration de la science de l’homme et de la demande pressante d’études de terrain scientifiquement menées, à l’instar de celles conduites par les anthropologues britanniques et américains [108]. La division du travail scientifique est en question, le fauteuil de l’anthropologue vacille, la position ancillaire de l’ethnographie est contestée, grâce aux travaux d’enquêteurs de qualité, dans les colonies africaines françaises, mais aussi grâce à ceux de Robert Hertz à Saint-Besse qui investit un terrain dont n’ont pas l’habitude les sociologues durkheimiens. Ce n’est donc pas un hasard si, en 1913, Marcel Mauss et Arnold Van Gennep, chacun de leur côté, et dans une ignorance réciproque, publient un plaidoyer pour l’ethnographie [109].

Peut-on hâtivement conclure que la cinglante critique des Formes élémentaires de la vie religieuse que publie Van Gennep, en janvier 1913, serait pour partie responsable de cet espacement dans leur correspondance ? Ce n’est pas si sûr : Mauss connaissait très bien les matériaux australiens et, dit-il, sur certains points du moins, « il [Durkheim] le savait, je n’étais pas d’accord avec lui [110] ». Pour des raisons évidentes, ces désaccords resteront discrets, le neveu étant d’une fidélité et d’une loyauté indéfectibles. Van Gennep n’est pas tenu à la même piété. Il ne retient pas ses coups, et ce d’autant moins qu’il maîtrise parfaitement la bibliographie, qu’il a « dépouillé les mêmes documents que M. Durkheim ». Déjà, dans Mythes et légendes d’Australie (1906), il avait des phrases lumineuses sur les faiblesses du grand œuvre durkheimien, qu’il perçoit très tôt, démontrant sa grande indépendance d’esprit, réfutant catégoriquement à la fois cette analyse fonctionnaliste avant l’heure tout comme, chez d’autres, les explications par l’essentialisme racial :

« On a vu que M. Durkheim explique les modifications sociales par “les besoins de la société”, mais sans indiquer pourquoi ni d’où ces besoins, sans davantage non plus justifier qu’une “société”, quelque petite qu’elle soit, puisse avoir des “besoins”. C’est par un identique procédé d’animation qu’on nous parle de “l’appel de la Patrie” ou de “la voix de la race”. M. Durkheim anthropomorphise, bien qu’il s’en défende. En réalité, tout comme chez nous, dans les tribus australiennes c’est l’individu qui invente et propose des modifications, dont quelques-unes sont admises après discussion, parfois après essai, par les communautés. Sans doute, de même encore que dans nos sociétés d’Europe, ce rôle de l’individu n’est pas toujours visible du premier coup et cela d’autant moins que les sociétés australiennes ne possèdent point de témoignages écrits [111]. »

Dans ces conditions, faut-il s’étonner de constater que « Durkheim “oublie” de discuter le travail de Van Gennep [112] », exceptions faites de minuscules références en notes de bas de page ? Non, Durkheim choisit ses interlocuteurs, et il tombe sous le sens qu’il n’entend pas faire à Van Gennep l’honneur de dialoguer avec lui. Selon ce dernier, Durkheim se serait « fourvoy[é] […] dans le guêpier australien », dans de « l’ethnographie livresque », « sans se demander si les trois quarts de matériaux bruts sont même dignes de confiance ». À rebours de la thèse de Durkheim [113], il affirme catégoriquement « que les sociétés australiennes sont très complexes, très loin du simple et du primitif, mais très évoluées suivant des directions propres [114] ». La dernière page du compte rendu est littéralement assassine : « N’ayant pas le sens de la vie, c’est-à-dire le sens biologique et ethnographique, il [M. Durkheim] fait des phénomènes et des êtres vivants des plantes desséchées scientifiquement, comme dans un herbier. » Sourd dans toute l’analyse de Van Gennep une critique de fond sur l’évolutionnisme, cette façon d’assimiler la société australienne à « un organisme monocellulaire », et sur la place, le rôle, de l’individu dans la société traditionnelle, qui révèle des positions théoriques antithétiques : « De là à nier la réalité de l’individu, et la quotité dynamique de l’individu dans l’évolution des civilisations, il n’y a qu’un fossé que M. Durkheim a franchi avec allégresse [115]. » Au même moment, de façon certes plus bienveillante, Radcliffe-Brown n’écrit pas autre chose dans une lettre à Mauss, constatant que Durkheim s’est égaré dans de fausses interprétations, qu’il n’a pas compris la vraie nature de l’organisation sociale australienne et a exagéré l’importance du clan-emblème, ce qui fragiliserait une bonne partie de sa démonstration [116].

La même année, en 1912, Van Gennep est nommé professeur titulaire de la chaire d’ethnographie et histoire comparée des civilisations à la jeune université de Neuchâtel. Ce devrait être la consécration. En juin 1914, il organise ce qui aurait pu être un grand moment scientifique, le Congrès international d’ethnographie et d’ethnologie de Neuchâtel [117]. Des forces contradictoires et les propres difficultés de Van Gennep, anarchiste et individualiste dans l’âme, à comprendre tout le poids des logiques corporatives, institutionnelles et nationales, vont en faire un échec. La dizaine d’articles qu’il écrit et qui dénoncent la fausse neutralité suisse pendant le conflit mondial, envoyés à La Dépêche de Toulouse et signés de pseudonymes [118], aura raison de l’unique occasion qui lui fut jamais accordée de s’établir définitivement quelque part, de faire école et d’avoir des disciples. Sous le motif d’activités antinationales, Van Gennep est expulsé en octobre 1915. L’interlude suisse permet d’éclairer à la fois la forte personnalité de Van Gennep, ses maladresses stratégiques et ses convictions politiques – anarchiste, il n’en est pas moins patriote et refuse de se taire. Dans tout son parcours scientifique, ce fut là son unique chance de stabilité professionnelle et de reconnaissance. Les années d’après-guerre ne seront pas plus propices.

Sans Van Gennep : l’institutionnalisation de l’ethnologie française (années 1920-1930)

À partir du début des années 1920, Van Gennep tourne résolument le dos à l’ethnographie et à l’anthropologie exotiques, comprenant qu’il n’y a plus rien à espérer pour lui de ce côté-là [119]. Dépossédé de sa société savante, l’Institut ethnographique international de Paris, par une entente entre Marcel Mauss, Paul Rivet, Maurice Delafosse et Henri Cordier, il assiste à sa fusion avec la Société des traditions populaires en une nouvelle Société française d’ethnographie, au printemps 1920. Il ne s’oppose pas à cette unification pour laquelle il vote, même quand il comprend qu’on veut « [l’]éliminer du rôle actif pour [l]e verser dans une vice-présidence, c’est-à-dire une retraite honorable [120] ». Mais la rupture définitive semble s’opérer après la soutenance de sa thèse, en janvier 1921. Il l’obtient en défendant L’État actuel du problème totémique. Étude critique des théories sur les origines de la religion et de l’organisation sociale tandis que la thèse complémentaire est une reprise des Rites de passage [121].

La boucle est bouclée. Il brûle toutes ses « boîtes de fiches (cette fois-là, il s’agissait de l’ethnographie à laquelle il renonçait pour se consacrer au folklore) [122] ». Il va se vouer exclusivement au domaine français, à l’ethnographie des populations rurales qu’on appelle alors le folklore, par convention et fidélité aux savants qui ont investi ce domaine au siècle dernier. Il s’y est toujours intéressé, Sébillot et Marillier ayant été en quelque sorte ses premiers parrains [123]. Après avoir démissionné de son poste au ministère de l’Information en 1922 pour accepter une proposition d’une tournée de conférences (près de quatre-vingt-dix !) aux États-Unis et au Canada, Van Gennep vit exclusivement de ses travaux d’écriture et de traduction, de ses responsabilités d’éditeur chez Leroux, de son poste de conseiller psychologique à l’Institut Pelman (1927-1933), de petites charges d’enseignement à Bruxelles, d’invitations à des conférences. La roue a tourné, définitivement. Les dernières lettres à Marcel Mauss, dans les années 1932-1938, ont quelque chose de pathétique : ce n’est plus le flamboyant Van Gennep qui s’y exprime, naguère vigoureux et combatif, mais un homme dans la soixantaine qui a connu bien des années de vaches maigres, et qui quémande des recommandations pour obtenir des subventions, auprès de celui qui a une position dominante. Il quête un soutien (« j’espère vivement que cette fois vous n’allez pas vous opposer à ce que j’aie enfin une position modeste mais stable ; car vraiment la vie me devient de plus en plus difficile [124] »), espérant jusqu’à la fin des années 1930 qu’on prendra en considération son âge, ses travaux, et qu’il trouvera à se caser à l’EPHE, au Collège de France, afin de grappiller quelques annuités pour une petite pension de retraité. En 1930, le poste au Collège de France échoira finalement à Marcel Mauss, son éternel rival. Avec la création du musée des Arts et Traditions populaires en 1937, il revient à la charge, pensant même pouvoir convaincre le Collège de France de créer pour lui une chaire de folklore français et comparé [125].

En vain. Le temps est passé, le temps a passé. Van Gennep a 64 ans, une nouvelle génération est à la manœuvre (les frères ennemis Georges Henri Rivière et André Varagnac [126]), qui le considère parfois comme un ancêtre encombrant. Le bon mot affectueux de Georges Henri Rivière, qui le campe en « ermite de Bourg-la-Reine », va traîner dans tous les travaux historiographiques, et sa postérité nuira à une juste appréhension de ce que fut Van Gennep et de ce qu’il représenta, au-delà de ses travaux consacrés aux régions françaises. Ce dernier n’a jamais été isolé, inconnu ou méconnu des savants français et étrangers – l’œuvre publiée, si imposante, ne pouvait permettre une véritable éclipse, fût-ce post-mortem. Connaissant l’implacable volonté centralisatrice et monopolisatrice de Georges Henri Rivière à la tête du musée des ATP, qui fut à bonne école avec son mentor Paul Rivet durant les années du musée d’ethnographie du Trocadéro, il faut comprendre cette qualification comme une habile façon de le tenir à distance du nouveau centre parisien constituant dorénavant la force motrice de l’institutionnalisation scientifique d’une ethnologie de la France qui s’appelle, pour peu de temps encore, le folklore. Georges Henri Rivière, lui-même génial autodidacte sans titre universitaire, sait toute la valeur de Van Gennep [127]. Si les tiraillements et coups de griffe furent nombreux du temps des ATP [128], celui-ci ne put et ne voulut sans doute jamais rompre avec ce réseau scientifique, qui fut aussi un bailleur de fonds indispensable à l’avancement de ses travaux et à la publication du Manuel de folklore. De fait, Georges Henri Rivière l’aidera efficacement dans les vingt dernières années de sa vie. Il n’empêche que chacun était conscient de sa place et son statut – le premier au centre, le second dans les marges.

L’exiguïté du monde des sciences sociales naissantes, les revers de son parcours, tout autant que sa force de caractère exceptionnelle, déterminent la nature des dispositions que Van Gennep dut acquérir pour comprendre le fonctionnement du champ scientifique. Sa position l’incita à survaloriser l’équation personnelle au détriment des logiques scientifiques et institutionnelles collectives déjà existantes. Conséquent jusqu’au bout, c’est le même homme qui, dans ses travaux d’ethnographie consacrés aux sociétés traditionnelles, postule la force créatrice, la capacité d’initiative de l’individu comme l’un des moteurs de l’évolution sociale, et qui, dans sa vie scientifique, a appris à ne compter que sur lui-même, ses ressources et son dynamisme propres, pour continuer à faire ce qui donnait sens à son existence. Mais l’équation personnelle ne suffit pas pour imposer une nouvelle discipline : il faut l’appui d’une instance légitimatrice, des institutions établies, qu’il n’est jamais parvenu à intégrer.

De fait, alors qu’il a tant contribué à faire évoluer les lignes de démarcation entre disciplines et à favoriser de manière décisive l’avènement de l’ethnographie, il ne participe à aucune des grandes entreprises institutionnelles et éditoriales qui marquent l’avènement de l’ethnologie universitaire dans les années 1930 : l’Institut d’ethnologie (1925), la réorganisation du Trocadéro (1928-1935) en musée de l’Homme (1937-1938), puis le musée des ATP (1937), la Commission de recherche collective (1935) du Centre de synthèse dirigée par Lucien Febvre, l’Encyclopédie française, le grand congrès international de folklore de 1937 [129]. Contre toute attente, ce n’est pas à Van Gennep qu’incomberont les « Instructions d’ethnographie descriptive » dispensées aux élèves de l’Institut d’ethnologie à partir de 1925 : cette responsabilité échoit à Marcel Mauss, le dernier grand armchair anthropologist français. Si, à la différence de Van Gennep, Mauss ne peut se prévaloir d’aucune enquête de terrain, il semble bien s’être détaché du bréviaire durkheimien, avoir bien lu Van Gennep, sans toutefois le citer, et avoir fait siennes ses exhortations à partir sur le terrain – sans en tirer toutes les conclusions…

Sur son Manuel d’ethnographie, publié en 1947 à partir des notes de cours de Denise Paulme, Van Gennep n’est pas tendre, en toute logique :

« Mauss est plein de bonne volonté, mais manifestement souvent à côté, parce qu’il n’a jamais fait d’explorations directes, en personne. Il est facile de dire derrière une table comment interroger nos paysans ou des “sauvages” ; mais qui a tenté sa chance sait qu’en fait on n’avance qu’au petit bonheur et que ce sont ceux que vous voulez interroger qui vous dirigent (si vous êtes sincère et ne voulez pas truquer) mais non pas vous qui, sur la foi de vos professeurs, voudriez les diriger. Pour réussir, un petit bagage d’idées générales suffit ; ce n’est pas tant de connaissances théoriques que l’observateur a besoin, que d’une réceptivité émotionnelle, ou, si l’on préfère, d’un septième ou huitième sens, en majeure partie esthétique, avec abandon de toute évaluation éthique [130]. »

Avec cette institutionnalisation universitaire, c’est d’abord l’ethnologie exotique qui accède à la légitimité académique. Les recherches folkloriques restent entachées d’un déficit de scientificité qui va durablement peser sur le développement de ce domaine, au moment même où les années 1930 voient une affirmation très forte des régionalismes républicains et le développement du tourisme régional, phénomènes que Van Gennep considérait avec suspicion voire indignation dans la mesure où ils risquaient d’ossifier et de mercantiliser des pratiques vivantes – en somme, d’en faire du « folklore » au nouveau sens du mot [131]. Fait révélateur : en 1925 encore, Marcel Mauss avait bien du mal à considérer avec tout le sérieux et toute l’importance qu’elle méritait l’enquête menée en 1912 dans les Alpes grées sur le culte de Saint-Besse par son ami Robert Hertz, qui « s’était amusé au foklore [132] »…

On se demande si Van Gennep a vraiment pris toute la mesure de l’arrivée d’un nouvel acteur, qu’il connaît pourtant bien et qu’il estime, dans le champ anthropologique français : Paul Rivet. Rien n’est moins sûr. Il semble bien qu’il n’ait pas réalisé que ce dernier s’installait et manœuvrait de l’intérieur pour ébranler la citadelle de la vieille anthropologie [133]. Pour Van Gennep, Rivet a le tort d’appartenir au laboratoire d’anthropologie du Muséum, il est donc catalogué comme un « anthropologiste ». Les divergences entre les deux hommes sur la bonne stratégie à adopter pour imposer et légitimer la pratique ethnographique sont très instructives. Chez Van Gennep, l’attaque est frontale, la coupure chirurgicale : il faut refuser tout net la position ancillaire de l’ethnographie. Chez Rivet, l’ethnographie doit gagner en importance mais rester au sein d’une fédération disciplinaire recomposée qui reste anthropologique et qui prend en compte l’importance croissante acquise par la linguistique et la sociologie, tout en diminuant le magistère de l’anthropologie physique. Sur ce point, l’accord avec Mauss est total. Contre toute attente, Rivet, en fin stratège qui comprend le poids des logiques institutionnelles et sait tout le prix du travail collectif, de l’internationalisation de la science, sera la cheville ouvrière de l’institutionnalisation de l’ethnologie dans les années 1920-1930, cumulant un nombre de responsabilités impressionnant. Elles lui permirent de professionnaliser l’ethnologie, d’assurer la reproduction de son savoir via un cursus universitaire, d’organiser des missions ethnographiques, d’en publier les résultats, d’accroître comme jamais ses collections d’objets et d’atteindre grâce au musée une grande visibilité culturelle au sein de la cité. Van Gennep sera le témoin attentif de cette réussite, bienveillant en même temps que totalement étranger, par l’esprit et la pratique, à cette logique disciplinaire qui se met en place et fait bloc. Il loue la « remarquable activité [134] » de l’Institut d’ethnologie, il se montre très impressionné par la publication de « monographies excellentes » dans la collection des Mémoires et Travaux de l’institut. Pour autant, cela ne l’empêche pas de déplorer que « le virus historique » (l’archéologie, la préhistoire, le diffusionnisme) et « le virus linguistique » aient contaminé l’ethnologie universitaire française. Jusqu’au bout, Van Gennep restera fidèle à une conception séparatiste de l’ethnographie, refusant qu’elle soit la « servante des autres » disciplines [135]. Car il s’agit bien de cela : ni dieu, ni maître. Il en va de l’ethnographie comme du savant qui l’incarne.

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[1Van Gennep 1975, p. 122 et réédités dans Van Gennep 1999b, p. 3003. Dans une version antérieure, cet article a bénéficié de la lecture de Daniel Fabre et André Mary. Il a été publié dans une version plus courte sous le titre « Arnold Van Gennep et Marcel Mauss, frères ennemis en ethnographie » dans Daniel Fabre et Christine Laurière (dir.), Arnold Van Gennep. Du folklore à l’ethnographie, Paris, Éd. du CTHS, 2018, pp. 225-259.

[2« Le charme le plus grand, peut-être, de l’ethnographie, c’est que, les premiers éléments acquis et la méthode spéciale comprise, la vie quotidienne change d’aspect. Tel petit fait isolé, telle réflexion surprise par hasard évoquent, par leur lien reconnu avec l’ensemble tout entier des croyances et des coutumes, un monde d’analogies et de souvenirs. » Cité dans Belmont 1974, p. 18-19.

[3Van Gennep 1911g, p. 21. En cela, il a été prémonitoire : l’ethnographie a bien changé quelque chose à la philosophie du xxe siècle.

[4Le lecteur se reportera à mon article « Arnold van Gennep, nouvelles perspectives biographiques » dans Bérose, 2020, pour des références bibliographiques sur ces différents aspects et à Fabre & Laurière (dir.) 2018.

[5Exception faite d’Emmanuelle Sibeud, qui la relativise cependant, pensant que « la solidarité l’emporte sur les affrontements ponctuels » (2002, p. 154, n. 6).

[6Bourdieu 2001, p. 101-102.

[7Interview de Paul Rivet, sans date [1937] (archives de la bibliothèque centrale du Muséum national d’histoire naturelle (BCM), fonds Institut d’ethnologie, 2 AM 2 C2).

[8Cité dans Belmont 1974, p. 69.

[9Lettre d’Arnold Van Gennep à Paul Rivet, 22 mai 1947 (archives BCM, fonds Rivet, 2 AP 1 C).

[10« De la méthode dans l’étude des rites et des mythes » [1911], dans Van Gennep 1912b, p. 79-80. Je dois cette citation à Frederico Delgado Rosa.

[11Lettre d’Arnold Van Gennep à Marcel Mauss, 15 juin 1939 (archives IMEC, fonds Marcel Mauss).

[12« Textes inédits sur le folklore, Conclusions », dans Van Gennep 1999b, t. III, p. 3003.

[13Interrogation communément partagée, dans une visée quasi apologétique (mais qui se justifie parfaitement), comme chez Nicole Belmont, Rosemary Zumwalt, Rodney Needham, Francis Lacasssin, ou très critique voire légitimiste (en somme, Van Gennep l’aurait bien mérité, les durkheimiens avaient raison) comme chez Wouter W. Belier. Voir Belmont 1974 ; Zumwalt 1988 ; Needham 1967, p. ix-xx ; Lacassin 1998, p. vii-xvi, Belier 1994, p. 141-162.

[14Bastide 1970, p. 954 et 962 pour les deux citations.

[15Lettre d’Arnold Van Gennep à Paul Rivet, 18 avril 1920 (archives BCM, fonds Rivet, 2 AP 1 C). Sur les conditions de cette éviction, voir Sibeud 2002, p. 259-260.

[16Sibeud 2002.

[17Van Gennep 1913 (repris dans Van Gennep 1914e, vol. V, p. 14).

[18Ibid.

[19Van Gennep 1999b, p. 2919-2920.

[20Sur la formation intellectuelle que reçoit Arnold Van Gennep grâce à Léon Marillier, voir Charuty 2018.

[21Sibeud 2002, p. 153.

[22Van Gennep 1911g, p. 19-20.

[23Sur la contribution de Van Gennep au débat totémique, voir Rosa 2018 et Rosa 2003.

[24Rosa 1996, p. 375-405.

[25À titre de comparaison, il faut savoir que Marcel Mauss bénéficiait du soutien maternel et des revenus tirés de la petite entreprise de broderie familiale à Épinal. Son baccalauréat en poche, Paul Rivet renonça à ses ambitions universitaires et s’engagea dans l’armée comme médecin militaire grâce à une bourse, pour alléger les charges de sa famille, très modeste.

[26Lettre d’Arnold Van Gennep à Marcel Mauss, février 1909 (archives IMEC, fonds Mauss).

[27Sur cette amitié anarchiste, voir l’article de Jean-Paul Morel dans ce volume.

[28À Roger Lecotté qui l’interrogeait en juillet 1978, elle se confia en ces termes : « Je regrette un peu de n’avoir pas montré plus d’intérêt à l’œuvre de Papa, quand il était là, mais vous savez qu’il fallait que je gagne (souvent péniblement) ma vie, et je vous avoue que j’en voulais un peu au Folklore d’avoir empêché ma famille d’avoir une vie plus facile et mieux réussie ; si ma sœur et moi avions eu une situation de famille plus haute dans l’échelle sociale, peut-être nous serions-nous mariées. » Je remercie Nicolas Adell de m’avoir communiqué ce document d’archive, trouvé dans le fonds Lecotté au cours de ses recherches.

[29Il mobilisera ce savoir dans son Traité comparatif des nationalités (1995 [1922]) où il évoque à de très nombreuses reprises la situation propre à l’Europe orientale.

[30Fournier 1994, p. 186.

[31Ainsi qu’il s’en souvient dans Van Gennep 1911g, p. 19-20.

[32Fournier 1994, p. 179-180.

[33Contrairement à ce qu’affirme Marcel Fournier, 1994, p. 186.

[34Mauss 1968c, p. 173-175.

[35Mauss 1968d, p. 124-129. Voir également Charuty 2018.

[36Fournier 1994, p. 192-193 pour toutes les citations.

[37Mauss 1968c, p. 229.

[38Van Gennep 1911g, p. 20.

[39Sibeud 2002, p. 154-155.

[40Van Gennep 1999b, p. 2920-2921.

[41Lettre d’Arnold Van Gennep à Georges Henri Rivière, 6 juillet 1930 (archives BCM, 2 AM 1 K90e, dossier « Société de folklore français »).

[42À propos de ce travail dans les ministères, il confiera à Paul Rivet : « Mon pain est garanti, mais non ma science. » (Lettre d’Arnold Van Gennep à Paul Rivet, 23 septembre 1919, archives BCM, fonds Paul Rivet, 2 AP 1 C).

[43C’est par ce travail que Van Gennep commence à bâtir un réseau d’informateurs extra-européens, de fonctionnaires coloniaux en particulier, en mettant des « annonces dans les journaux et relations personnelles » (Lettre à Georges Henri Rivière, 6 juillet 1930, citée en note, infra). Sur ce mémoire consacré à l’ethnographie malgache, voir Mary 2018.

[44Rapport d’Henri Hubert adressé au président de l’EPHE sur le mémoire d’Arnold Van Gennep, Tabou et totémisme à Madagascar, sans date [1903] (archives du Musée d’archéologie nationale de Saint-Germain-en-Laye, fonds Hubert). Je remercie Jean-François Bert de m’avoir très obligeamment fourni une transcription de ce document. Pour des raisons inconnues, Van Gennep va renoncer à partir sur le terrain à Madagascar, qu’il présente pourtant, dans son chapitre premier, comme une « terre bénie » de l’ethnographie. Sont-ce la grossesse de sa femme, des opportunités perdues, des problèmes matériels, d’autres projets qui le retiennent ? On l’ignore.

[45Van Gennep 1904a, p. 8.

[46Mauss 1904-1905, p. 248-251.

[47Van Gennep 1906b, p. 463.

[48Hubert 1904-1905, p. 251.

[49Van Gennep 1904a, p. 9.

[50Van Gennep 1904b, p. 548-554.

[51Van Gennep 1905b, p. 274.

[52Van Gennep 1906b, XXI (2), p. 463.

[53Lettre d’Arnold Van Gennep à Gaétan Sanvoisin (chef des informations générales au Figaro), 20 juillet 1939 (archives du MUCEM, fonds Van Gennep, carton 140). Je remercie Jacqueline Christophe de m’avoir autorisée à effectuer des recherches dans le fonds Van Gennep, et Bernadette Guichard pour ses conseils et, surtout, pour son travail d’indexation très fin sur ces archives auxquelles elle a consacré, bénévolement, des années.

[54Arnold Van Gennep, tapuscrit inédit intitulé « Vallettiana » (archives du MUCEM, fonds Van Gennep, carton 143). La question de l’anarchisme de Van Gennep est ignorée de Nicole Belmont et Rosemary Zumwalt. Il est vrai que Van Gennep est muet sur sa sensibilité politique dans tous ses écrits. En 1987, Isac Chiva l’évoque pour la première fois (Chiva 1987, p. 23) et, en 1992, Daniel Fabre y revient, sur la foi des souvenirs de Van Gennep évoqués dans « Vallettiana », unique document d’archive qui en atteste (Fabre 1992b, p. 654). Le fait était pourtant connu de personnes qui avaient fréquenté Van Gennep, au nombre desquelles, bien évidemment, le fidèle Roger Lecotté qui ne l’évoque pourtant pas dans ses propres articles nécrologiques consacrés au « Maître du folklore », mais aussi André-Georges Haudricourt et sûrement des membres des ATP (voir les entretiens qu’Isac Chiva mène avec Lecotté et Haudricourt en 1981, fonds Isac Chiva, archives de la bibliothèque Claude Lévi-Strauss du Laboratoire d’anthropologie sociale, Collège de France, FIC.C.S1.05.04). Claude Lévi-Strauss le mentionne également dans sa correspondance scientifique avec Rodney Needham. Isac Chiva en parle dans ses séminaires à l’EHESS, dès 1983 et 1984.

[55Exigence de Vallette, rapportée par Arnold Van Gennep, « Vallettiana », ibid.

[56Jean-Marie Privat en a réuni et préfacé une centaine dans Chroniques de folklore d’Arnold Van Gennep. Recueil de textes parus dans le Mercure de France 1905-1949 (Van Gennep 2001). Sur le Mercure de France voir sa préface (p. 7-38).

[57Lettre d’Arnold Van Gennep à Marcel Mauss, 21 janvier 1905, mes italiques (archives IMEC, fonds Mauss).

[58Georges Duhamel, « Aux lecteurs du Mercure de France », Mercure de France, 1er janvier 1937, p. 9.

[59Van Gennep, « Vallettiana », pour les deux citations.

[60Outre la préface de Jean-Marie Privat à la réédition des chroniques de folklore, voir Fabre 1992b, p. 642-675.

[61Fabre 1992b, p. 643. Voir les pages que ce dernier consacre au Mercure pour comprendre la place fondamentale que ce milieu intellectuel et professionnel occupe dans la vie de Van Gennep, p. 642-643. Par exemple, on sent l’influence de la lecture du philosophe Jules de Gaultier (qui fait partie du Mercure) jusque dans les chroniques que Van Gennep consacre au bovarysme collectif (voir Sibeud 2018). D. Fabre signale également les apparitions régulières de Van Gennep dans les pages du Journal littéraire de Paul Léautaud qui le fréquente dans ce cercle.

[62Fabre 1992b, p. 643.

[63Sur ses expériences ethnographiques algériennes, voir Sibeud 2004, Pouillon 2018 et Pouillon 2020.

[64Van Gennep 1912, p. 611.

[65Van Gennep, « Ethnographie, folklore », Mercure de France, 15 décembre 1932, p. 638 (p. 634-638).

[66Voir Rosa 2018.

[67Van Gennep, « Vallettiana », p. 17-18 (voir n. 51).

[68Van Gennep, « Ethnographie, folklore », Mercure de France, 1er avril 1937, reprise dans Van Gennep 2001, p. 189.

[69Sur cette période critique de vacance à la tête du Trocadéro et les conciliabules en coulisses pour trouver un successeur, voir Grognet 2015.

[70Théodore Reinach, « Notice sur la vie et les travaux de M. le Dr Hamy ; lue dans la séance du 9 décembre 1910 », Comptes rendus des séances de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 55e année, no 1, 1911, p. 79 (p. 55-142). Cité dans Grognet 2015.

[71Mauss 2011 [1907], p. 225.

[72Lettre d’Henri Hubert à Marcel Mauss, cité dans Mauss 2011 [1907], p. 212.

[73Lettre d’Arnold Van Gennep à Georges Henri Rivière, 6 juillet 1930 (Archives BCM, 2 AM 1 K90e, dossier Société de folklore français).

[74Van Gennep, « Ethnographie, folklore », Mercure de France, 1er janvier 1907, p. 80 et p. 82.

[75Lettre d’Arnold Van Gennep à Georges Henri Rivière, 6 juillet 1930, op. cit.

[76Van Gennep 1913, p. 408.

[77Van Gennep 1913, p. 406.

[78Van Gennep 1913, p. 408.

[79Lettre d’Arnold Van Gennep à Marcel Mauss, 5 mars 1907 (IMEC, fonds Marcel Mauss).

[80Grognet 2015.

[81Lettre d’Arnold Van Gennep à Marcel Mauss, 18 mai 1906 (IMEC, fonds Marcel Mauss).

[82Van Gennep, « Ethnographie, folklore », Mercure de France, 1er avril 1909, p. 511.

[83Laurière 2015a.

[84Sibeud 2002, p. 220-226 et Sibeud 2018.

[85Van Gennep, « Ethnographie, folklore », Mercure de France, 16 février 1908, p. 701.

[86Lettre d’Arnold Van Gennep à Marcel Mauss, 30 novembre 1907 (IMEC, fonds Marcel Mauss).

[87Fournier 1994, p. 319-323. Son rapporteur, Antoine Meillet, produit un court rapport factuel d’une page, précisant tout juste qu’il mène « des recherches personnelles de valeur » sans s’y appesantir (archives du Collège de France, Procès-verbaux des assemblées des professeurs, cote AP4, article no 350, a-g, 10 février 1907).

[88Sur cette élection de 1909, voir Fournier 1994, p. 325 sqq.

[89Lettre d’Arnold Van Gennep à Marcel Mauss, 14 février 1909 (IMEC, fonds Marcel Mauss).

[90Les archives du Collège de France sont muettes sur cette candidature.

[91Needham 1967. Voir les articles de François Pouillon (2018, 2020) qui en propose une lecture autobiographique convaincante.

[92Correspondance inédite d’Arnold Van Gennep avec Jean Baucomont (19 novembre 1930 pour cette lettre), Bulletin folklorique d’Île-de-France, 24 (15), 1961, p. 451-452 (ici, p. 451).

[93Prévoyant la fin de ce vaste chantier, il commence en 1934 la traduction des cinq volumes de l’Histoire du mariage d’Edward Westermarck, publiée également au Mercure de France, dans la collection « Étude de sociologie sexuelle ». Le dernier tome est publié en 1938. L’intérêt de Van Gennep pour la socialisation différentielle de la sexualité selon les époques et les régions du monde est constant.

[94Sibeud 2002, p. 162.

[95Sibeud 2002, p. 161. Voir son analyse de la revue p. 160-170.

[96« On regarde trop le passé, chez nous, pas assez le présent. Cette attitude m’a paru toujours si étrange, que je me suis laissé aller, dans quelques articles et chroniques, à présenter avec quelque peu d’âpreté aux historiens purs, mes arguments en faveur de la méthode ethnographique. » (Van Gennep 1911g, p. 22.) Sur le rapport à l’histoire de Van Gennep, cf. Belmont 1974, p. 132-140, et Fabre 1992b, p. 661-663.

[97Sibeud 2004a, p. 79-103 et Pouillon 2018, 2020.

[98Voir Fournier 1994, n. 3 des p. 357-358.

[99Lettre d’Arnold Van Gennep à Marcel Mauss, 14 février 1909 (IMEC, fonds Marcel Mauss).

[100Sibeud 2002, p. 165.

[101L’Année sociologique, 1906-1909, p. 200-202. Il faut néanmoins avoir présente à l’esprit la propre méthode de Mauss dans sa revue des faits ethnographiques dans son Essai sur le don pour goûter tout le piquant de ce curieux reproche…

[102Van Gennep 1999b, p. 2922.

[103Sur cet Institut, cf. Sibeud 2002, p. 170-178.

[104Sibeud 2002, p. 172.

[105Sur l’IFA, voir Laurière 2015c.

[106Van Gennep 1911a, p. 400.

[107Van Gennep 1914d, p. 325.

[108Laurière 2015b.

[109Van Gennep 1913, p. 404-411 ; Mauss 1913a, p. 537-560 et 815-837. Voir aussi l’introduction d’E. Sibeud à son édition de Marcel Mauss (Sibeud 2004b).

[110Fournier 1994, p. 346.

[111Van Gennep 1906a, p. XXXV.

[112Thomassen 2012, p. 239.

[113Voir Mary 2012.

[114Van Gennep, Chronique « Ethnographie, folklore », Mercure de France, 16 janvier 1913, p. 389 pour toutes les citations. Au printemps 1915, sentant sans doute l’étau de la police suisse se resserrer autour de lui, Van Gennep cherche une solution de repli en France. Il écrit alors à Durkheim qui le raconte à son neveu, car Van Gennep sollicite son appui « à une maîtrise de conférences en province » : « Il s’autorise d’un conseil de toi : tu lui aurais dit que “c’était dommage qu’il fît profiter la Suisse de son activité scientifique”. Il me demande de l’appuyer. J’aperçois mal sur quoi il peut appuyer ses espérances ; car il n’a pas de grades, si je ne me trompe. Mais, après ce qu’il a écrit sur moi, je ne puis lui dire ce que je pense de sa candidature qui me paraît dénoter du toupet. » (Durkheim 1998, p. 456) Un ou deux mois plus tard, sa candidature vient à examen. Durkheim, qui fait partie du comité consultatif, dit le soutenir mais d’une manière telle qu’elle aboutit à le desservir : « J’ai plaidé sa cause, écrit-il, […] exposant les raisons d’ordre divers qui me paraissent rendre désirable qu’on l’utilise [même si] je n’ai pu accepter l’expression d’“ouvrages de premier ordre” employée par Jullian pour qualifier ses livres. » (Durkheim 1998, p. 462.) Voir Mary 2018 pour une discussion plus fine sur les désaccords de fond entre leurs approches.

[115Van Gennep 1913a, p. 391 pour les deux citations.

[116Thomassen 2012, p. 240. Sur la critique de fond concernant la place de l’individu dans la société, cf. p. 246 pour un rapprochement entre les positions de Van Gennep et Tönnies vis-à-vis de Durkheim. L’opposition à Durkheim est bien documentée depuis le travail fondateur de Nicole Belmont qui remarque que Van Gennep « eut le courage intellectuel de ne pas [le] ménager », qu’il en fut « le critique exigeant » (1974, p. 32, mais aussi p. 37, p. 59, p. 68). Rosemary Zumwalt a reconstitué cette opposition (1982, p. 302-309). W. Belier (1994, p. 150-158) revient sur les racines du conflit avec Durkheim : la discussion autour de l’interprétation du totémisme, le rôle et la place de l’individu dans les sociétés traditionnelles. B. Thomassen (2012) s’intéresse également aux questions de méthodes divergentes (sur la collecte des données ethnographiques), aux rapports entre individu et société. Voir également Mary 2018 qui approfondit et restitue toute la complexité des enjeux de ce conflit.

[117Voir Reubi 2018 pour une analyse des raisons de cet échec. Pour la contextualisation et les enjeux internes à l’ethnographie suisse : Reubi 2011 ; Centlivres et Vaucher 1994, p. 89-102.

[118Voir Morel 2018.

[119François Pouillon (2018 et 2020) avance l’hypothèse convaincante que l’expérience ethnographique algérienne, avec la difficulté d’accès à la société féminine, ne serait pas non plus étrangère à cette décision.

[120Lettre d’Arnold Van Gennep à Paul Rivet, 18 avril 1920 (archives BCM, fonds Rivet, 2 AP 1 C).

[121Bulletin de la Société préhistorique française, procès-verbal de la séance du 24 mars 1921, 18 (3), 1921, p. 68. Sur cette soutenance et le jury qui l’adoube, voir dans ce volume la contribution d’André Mary.

[122Van Gennep Ketty 1964, p. 10.

[123Voir Adell 2018, Chandivert 2018 et Sagnes 2018.

[124Lettre d’Arnold Van Gennep à Marcel Mauss, 7 juin 1932 (IMEC, fonds Marcel Mauss).

[125Lettre d’Arnold Van Gennep à Marcel Mauss, 8 janvier 1937 (IMEC, fonds Marcel Mauss).

[126Sur leur opposition, qui ne repose pas que sur des dissensions personnelles, cf. Weber 2000, p. 465.

[127Les deux hommes se connaissent depuis 1928-1929, date à laquelle Rivet recrute Georges Henri Rivière en tant que sous-directeur du musée d’ethnographie du Trocadéro. Van Gennep est tôt séduit par l’active entreprise de rénovation du tandem : « Puisque, grâce à vous, l’infamie nationale qu’était le Trocadéro a fait place à un vrai musée, si j’ai des renseignements sur des collections ethnographiques (j’ai près de 300 correspondants de tous côtés), je vous aiderai. Il aurait fallu quelqu’un comme vous au Trocadéro il y a vingt ou trente ans, avant l’intrusion des marchands. » (Lettre d’Arnold Van Gennep à Georges Henri Rivière, 6 juillet 1930, 2 AM 1 K90e).

[128Tiraillements repérés par Isac Chiva (1987, p. 22-24), qui avait également pointé la marginalisation de Van Gennep vis-à-vis de l’entreprise de création des ATP. Daniel Fabre (1992b) interprète la gigantesque entreprise éditoriale inachevée du Manuel de foklore français comme le « monument inversé » des ATP (p. 654). À ce propos, voir Adell 2018.

[129Sur la « marginalisation de Van Gennep : les raisons d’un désaveu », voir Velay-Vallantin 1999, p. 503-505. Il y a seulement un petit exposé sur les bonnes feuilles du troisième volume de son Manuel dans la section du folklore appliqué à la vie sociale

[130Van Gennep, chronique « Ethnographie, Folklore », Mercure de France, 1er février 1948, citée dans Van Gennep 2001, p. 225.

[131Fabre 1992b, p. 655-656 ; Charuty 2010, p. 33-34. Voir aussi Fabre 2018.

[132Mauss 1969, p. 494-495. Voir aussi Laurière, 2015a. Lire la chronique « Folklore » de Van Gennep dans le Mercure de France du 15 juin 1931, sur ce « recueil fondamental [des articles de Robert Hertz] dans notre littérature “sociologique” et folklorique », en particulier son « étude sur Saint Besse, saint pastoral, [qui] a marqué un stade nouveau dans l’hagiographie comparée » (Van Gennep 2001, p. 309-310).

[133Laurière 2008.

[134Van Gennep, « Ethnographie, folklore », Mercure de France, 1er juin 1931, p. 414.

[135A. Van Gennep, « Ethnographie, folklore », Mercure de France, 1er mars 1929, p. 426 pour toutes les citations.