Présentation

Bérose est une encyclopédie internationale des histoires de l’anthropologie. Doté d’un conseil scientifique international, d’une quinzaine d’équipes de recherche et d’un réseau de contributeurs en expansion constante provenant de tous les continents, Bérose est un projet d’humanités numériques en libre accès, partisan d’une science ouverte de qualité. Son site internet est navigable en français et en anglais. Éditeur scientifique (ISSN 2648-2770), Bérose publie régulièrement, tout au long de l’année, des articles encyclopédiques en plusieurs langues (français, anglais, espagnol, portugais, allemand et italien), qui ont fait l’objet d’une évaluation par les directeurs et l’équipe scientifique.

Soutenu par des partenaires et des institutions scientifiques français (Ministère de la Culture, IIAC-CNRS-EHESS), Bérose est hébergé par Huma-Num, très grande infrastructure de recherche dans le domaine des humanités numériques, qui assure la pérennité de son fonctionnement et de ses contenus. Outre les articles de l’encyclopédie, Bérose publie une collection d’ouvrages numériques inédits, Les Carnets de Bérose (ISSN 2266-1964) qui reflètent la vitalité de la recherche en histoire de l’anthropologie, et organise des rencontres scientifiques (rencontres Bérose). L’annonce de ces publications et événements est diffusée dans le monde entier aux abonnés par une newsletter trimestrielle (on peut s’abonner sur la page d’accueil).

La pluralisation de l’histoire de l’anthropologie

Comme le suggère son titre, Bérose, Encyclopédie internationale des histoires de l’anthropologie, décline ce passé disciplinaire au pluriel, pour refléter la diversité, tout d’abord terminologique, des traditions savantes concernées, telles que l’ethnologie ou le folklore, la Völkerkunde et la Volkskunde des pays germaniques ou encore la demologia italienne, la laographie grecque et tant d’autres variations linguistiques et intellectuelles au sein d’une science de l’Homme qui a connu de très nombreuses transformations et évolutions dans le temps et dans l’espace, et dont les objets d’étude ont singulièrement changé au cours du XXe siècle. L’une des ambitions de Bérose est de produire une généalogie fine d’une science sensible, dès ses origines, aux différentes figures de l’altérité : les cultures et sociétés prétendument « exotiques », extra-européennes, les paysans ou encore les pauvres, les hommes et les femmes du « peuple », les minorités de toute sorte, les couches marginales des sociétés dites modernes, les « premiers » hommes et les « derniers » hommes (ces individus-monde, témoins d’une culture en train de disparaître). Le propos est d’être attentif à la très grande diversité des moments, des discours et des lieux de curiosité, d’émergence des savoirs ethnographiques – pensés comme savoirs des différences – et d’explicitation de ce qui constitue la singularité de chaque culture tandis que s’affirment, aux XVIIIe et XIXe siècles, la construction des États-Nations et la consolidation des puissances impériales, coloniales, qui laminent la diversité humaine et culturelle, favorisent encore davantage des recompositions sociales et culturelles inédites, des métissages et des syncrétismes mettant au défi les obsessions savantes pour la pureté culturelle, questionnant les aspirations à l’authenticité et les revendications identitaires. Plusieurs temporalités s’affrontent et s’entrechoquent – travailler sur l’histoire de l’anthropologie, c’est bien réfléchir à une anthropologie de l’histoire et des mémoires culturelles différenciées qui se construisent à la faveur de ces changements d’époques et de ces bouleversements.

Ces savoirs qui pensent, construisent et raisonnent les différences se déploient sur plusieurs fronts : de la curiosité érudite aux sciences de gouvernement, y compris colonial, en passant par les entreprises de réforme missionnaire et religieuse ; de la description des débats qui agitent les milieux littéraires, artistiques et scientifiques découvrant les arts préhistoriques, les arts prétendument populaires ou primitifs, aux disciplines naissantes que sont, au XIXe siècle et au tournant du XXe, l’histoire, la philologie, la mythologie comparée, la linguistique, la psychologie, la sociologie, l’archéologie, le droit, les sciences des religions, ébranlées dans leurs assises épistémologiques par la prise en compte des matériaux ethnographiques du monde entier. La construction d’un projet encyclopédique comme Bérose, par nature inépuisable, accompagne et reflète l’aspect protéiforme de son objet d’étude. Revendiquant une pratique et une écriture renouvelée de l’histoire de la discipline, ce projet scientifique s’appuie sur la conviction communément partagée par les anthropologues qu’il n’existe pas une seule anthropologie mais un large éventail de traditions savantes et que leurs histoires respectives, leurs enjeux, sont également multiples.

La pluralisation de l’histoire de l’anthropologie que revendique Bérose permet également de mettre en exergue la richesse et le passé de ces anthropologies du monde ou World Anthropologies souvent ignorées, minorées ou oubliées dans les cercles hégémoniques. Bérose contribue à cette pluralisation – et féminisation – nécessaire de l’histoire de l’anthropologie, qui est un enjeu non seulement pour ces « anthropologies sans histoire » – selon l’expression d’Esteban Krotz à propos des « anthropologies du Sud » qui figurent rarement dans les manuels occidentaux – mais aussi pour les anthropologies occidentales elles-mêmes, réduites parfois à une vision monolithique des courants théoriques les plus célèbres et à quelques grandes figures masquant la richesse des champs anthropologiques nationaux et la vitalité des spécialisations en aires culturelles, géographiques ou thématiques. Sans pour autant négliger les traditions dites « majeures », britannique et française, germanique et états-unienne, il s’agit de mettre en perspective et contextualiser la construction de leurs histoires respectives et de multiplier les points de repère alternatifs, qu’ils proviennent du « Sud », de pays soi-disant périphériques ou agissant comme des contrepoids à l’Occident : de Cuba au Vietnam, de la Turquie au Bénin, du Japon à l’Ukraine... Les visions de l’histoire eurocentriques comme les critiques post-coloniales radicales peuvent être mises en question par la (re)découverte d’échanges et de circulations de savoirs et de pratiques savantes complexes, de généalogies enchevêtrées, pouvant révéler les différentes mondialisations successives de l’anthropologie – des anthropologies – dans un sens qui n’est jamais unique, univoque ni téléologique.

La conscience de ces histoires plurielles s’appuie aussi sur le fait que des chercheurs d’horizons disciplinaires variés, aux ambitions et approches complémentaires, parfois divergentes, conflictuelles, contribuent à leur connaissance et à leur écriture : anthropologues sociaux et culturels ; représentants des traditions anthropologiques « hégémoniques » comme de celles dites « périphériques » ou « du Sud » ; chercheurs autochtones (indigenous researchers) ; épistémologues et philosophes ; historiens et historiens des sciences ; muséologues et historiens de l’art et de la photographie, etc. La variété même des approches historiographiques, enclines à déconstruire ou reconstruire, mêlant présentisme et historicisme, reflète la créativité et le dynamisme de la recherche menée dans le cadre de Bérose par des contributeurs d’horizons disciplinaires variés.

Sans bornes chronologiques, l’encyclopédie Bérose cherche à repérer les lieux et les moments d’émergence des questionnements anthropologiques, des projets d’interprétation et de comparaison de la diversité humaine, d’enregistrement textuel, visuel et sonore de mondes culturels jugés archaïques, menacés d’extinction ou de transformations irréversibles. Ces savoirs des différences s’intéressent aussi aux similitudes voire à la part d’universel commune à l’Homme ‒ l’explicitation de ce qui constitue la singularité de chaque groupe, société ou culture, étant indissociable des multiples projets comparatistes qui parsèment les histoires de l’anthropologie. La contextualisation de ces entreprises sur le plan idéologique, y compris celles marquées par le racisme ou d’autres convictions de différence radicale, par le colonialisme et les projets impériaux, compte également parmi les objectifs des auteurs de Bérose – sans pour autant oublier l’historicisation des transformations postcoloniales de la discipline. Attentifs à l’actualité brûlante des archives, ils développent un travail sur l’histoire de l’anthropologie et l’anthropologie de l’histoire qui concerne le passé culturel en tant que construction contemporaine, dans le présent et pour l’avenir des affirmations identitaires, des appropriations culturelles différenciées, des aspirations à l’authenticité qui se revendiquent de la tradition et de l’ancestralité. Les histoires de l’anthropologie sont loin d’être des opérations scientifiques neutres. Elles sont susceptibles de réveiller des questions polémiques, au sein et hors de la discipline, et elles charrient avec elles une réflexion sur les rapports de domination, sur l’articulation pouvoir/savoir. De l’anthropologie humaniste aux ethnologies indigènes, elles reflètent souvent les engagements de leurs praticiens. Les anthropologues eux-mêmes entretiennent un rapport très ambivalent avec le passé de leur discipline.

La forme encyclopédique est elle-même susceptible d’être réinventée à l’âge du numérique, autorisant la cohabitation et l’accumulation d’histoires et de genres textuels différents, de la notice encyclopédique classique à l’essai original. La vertigineuse variété spatio-temporelle des articles de Bérose permet enfin de questionner les critères de ce qui est moderne ou prémoderne, anachronique ou visionnaire, colonial ou postcolonial. Il s’agit de mieux distinguer et caractériser les ramifications de l’anthropologie, ses métamorphoses thématiques et idéologiques. Les chercheurs contribuant à Bérose repèrent à la fois des continuités et des ruptures entre les traditions disciplinaires anthropologiques mais aussi des circulations insoupçonnées ‒ et ce jusqu’à l’historicisation de la production contemporaine. En tant que programme collectif, interdisciplinaire et international, Bérose accueille des contributions qui revisitent non seulement le vaste univers de la pensée anthropologique avec ses réseaux de sociabilité savante, mais aussi les nombreux contextes ethnographiques et historiques impliqués, interrogeant la valeur et le sens contemporains, patrimoniaux et politiques, des héritages autochtones.

Une galerie de portraits

Les articles de l’encyclopédie concernent tout d’abord les nombreux acteurs de l’histoire de l’anthropologie : les ethnographes amateurs ou professionnels et leurs interlocuteurs sur le terrain ; les théoriciens en chambre ou les agents d’entreprises missionnaires et coloniales ; les collectionneurs et les muséologues ; les intellectuels indigènes et les anthropologues qui revendiquent une identité métisse ; les érudits issus de milieux littéraires et artistiques, etc.

Le cartouche du site internet de Bérose présente une galerie de sept portraits qui trahit à elle seule l’ambition d’élargir l’imaginaire historique de la discipline. Un choix inévitablement discutable, voire provocateur, où les protagonistes les plus évidents et incontournables, tels un Franz Boas, un Bronislaw Malinowski ou un Marcel Mauss, cèdent la place à des personnages plus inattendus. En première position à gauche, le portrait du dessinateur, voyageur et ethnographe Gaston Vuillier (1845-1915) est représentatif à lui seul d’une autre histoire de l’anthropologie française, composée de bien d’autres figures exclues des récits historiographiques dominants et dont les travaux intriguent, qu’ils concernent les traditions locales de Merlin l’Enchanteur ou la figure de Jésus-Christ, le bestiaire sauvage de la France, la littérature orale de la Bretagne et d’autres pays celtes. Puis on trouve l’ethnologue allemand Leo Frobenius (1873-1938), l’anthropologue états-unienne Cora Dubois (1903-1991), l’ethnographe aborigène australien David Unaipon (1872-1967), le sociologue français Robert Hertz (1881-1915), l’anthropologue africaine-américaine Zora Neale Hurston (1891-1960) et l’inimitable anthropologue et folkloriste écossais Andrew Lang (1844-1912).

Toutes les traditions anthropologiques nationales et tous les courants, fussent-ils hégémoniques ou repoussés vers les marges, sont concernés par cet élargissement, par la féminisation de la mémoire disciplinaire, par la récupération des dialogues ou des tensions entre les protagonistes classiques et les figures oubliées, parfois maudites. Dans Bérose, l’avant-scène est partagée ; aucun critère de sélection n’exclut a priori la création de nouvelles entrées consacrées à des anthropologues dits « mineurs » qui pourraient avoir du mal à trouver leur place dans une encyclopédie ou un dictionnaire plus strict, plus conventionnel, publié sur papier. Qu’ils soient méconnus ou reconnus, Bérose met en exergue une myriade d’acteurs. Sans négliger les anthropologues majeurs du XXe siècle, d’un Claude Lévi-Strauss à un Sydney Mintz, l’encyclopédie souhaite réserver une place importante aux interlocuteurs des ethnographes sur le terrain et à toute sorte d’« ancêtres exclus », une catégorie qui recouvre des personnages originaux, y compris anglophones, tels l’ethnographe néo-zélandais Elsdon Best ou la folkloriste anglaise Rachel Busk, ou encore des figures absentes des généalogies dominantes ou dont on commence à peine à mesurer l’importance, comme « l’inventeur » même de l’ethnographie en tant qu’activité savante, l’historien allemand du XVIIIe siècle Gerhard Friedrich Müller, lors des expéditions russes en Sibérie, ou le précurseur des méthodes ethnographiques modernes en Amérique du Sud, Max Schmidt.

Une boîte à surprises

Les articles de l’encyclopédie concernent aussi des revues et des institutions, ou bien encore une nouvelle catégorie créée en janvier 2019 : thèmes, concepts et traditions anthropologiques. Chaque article biographique ou historique intègre un dossier documentaire où l’on peut trouver des articles complémentaires ou encore des ressources numériques sur le même sujet, telles que des PDF de sources primaires et secondaires, des documents iconographiques, des liens vers d’autres plateformes, etc. La philosophie du site internet de Bérose conjugue, d’une part, la simplicité de la structure et de la navigation et, d’autre part, la richesse des dossiers documentaires. En voici deux exemples :

L’article « A Revolutionary Anthropologist Before His Time: Intellectual Biography of Edward Westermarck » (2018), par Andrew Lyons, intègre le dossier documentaire consacré à l’anthropologue d’origine finnoise Edward Westermarck (1862-1939), figure souvent oubliée, ou réduite au statut de maître de Malinowski à la London School of Economics, qui combinait une sensibilité évolutionniste, d’influence darwinienne, avec des vues audacieuses sur un certain nombre de sujets, tels le mariage, le féminisme, la sexualité, y compris l’homosexualité, ce qui fait de lui un précurseur inattendu du relativisme éthique et l’objet de plusieurs réappréciations. Ce dossier documentaire donne accès notamment à plus d’une dizaine de monographies, dont plusieurs sur le Maroc, issues de son travail de terrain intensif, ou encore son magnum opus, Origin and Development of the Moral Ideas, publié en 1906-1908.

L’article « Biographie de Lydia Cabrera, conteuse, folkloriste et anthropologue "noire et blanche" » (2018), par Carmen Ortiz García, intègre le dossier documentaire consacré à Lydia Cabrera (1899-1891), femme blanche dépourvue de formation anthropologique mais qui se voit aujourd’hui reconnaître une place singulière parmi les fondateurs des études afro-cubaines grâce au dialogue, profond, avec ses informateurs, ses livres formant le socle d’un savoir humaniste, indissociable du vécu des afro-descendants de Cuba et des Caraïbes en général. Ce dossier documentaire donne accès, entre autres ressources, au site des University of Miami Libraries et notamment aux "Lydia Cabrera Papers", comprenant des ressources numérisées (manuscrits et notes de terrain, lettres, dessins originaux et photographies...).

Les dossiers documentaires sont consultables soit par ordre alphabétique ‒ ce qui est utile pour les utilisateurs qui savent très précisément ce qu’ils recherchent ‒ soit par « contextes ethnographiques abordés » ou encore par « centre de production du savoir ». Ces critères sont utiles aux utilisateurs qui ne recherchent pas un dossier spécifique, mais qui souhaitent connaître de nouvelles figures ou institutions à travers Bérose, ce qui est l’un des attraits de l’encyclopédie. En effet, Bérose contient des trésors, y compris de nombreuses collections intégralement numérisées dans le cadre d’un partenariat avec la Bibliothèque nationale de France. À la fois boîte à surprises et outil de référence, Bérose l’est aussi par la promesse d’expansion illimitée et l’assurance que les débats théoriques à venir imposeront l’importance des archives des histoires de l’anthropologie.

Historique

L’acronyme Bérose signifie : « Base d’études et de recherches sur l’organisation des savoirs ethnographiques » mais il fait surtout référence à un paradigme de connaissance anthropologique – le paradigme « des Derniers », ces individus-monde qui décident de transmettre à des étrangers les arcanes de leur propre culture qu’ils pensent en voie de disparition – mis au jour par Daniel Fabre, construit sur le modèle du prêtre babylonien Bérose, un « dernier » qui rédigea les Babyloniaca au IVe siècle avant J.C. (Voir l’article de Claudie Voisenat, « Que signifie Bérose ? Daniel Fabre et le paradigme des derniers »)

Créé en 2006 par Claudie Voisenat (ministère de la culture, IIAC-LAHIC), Jean-Christophe Monferran (CNRS, IIAC-LAHIC), dirigé à partir de 2008 par Daniel Fabre (EHESS, IIAC-LAHIC), le programme est dirigé depuis novembre 2016 par Christine Laurière (CNRS, IIAC-LAHIC) et Frederico Delgado Rosa (Université NOVA de Lisbonne, CRIA). Financé par l’ANR (Agence nationale de la recherche) entre 2008 et 2012, il bénéficie du soutien essentiel, en termes financiers et en ressources humaines, du département du pilotage de la recherche et de la politique scientifique (DPRPS) du ministère de la Culture et également du IIAC (UMR 8177, EHESS-CNRS). Originellement centré sur l’histoire du folklore et de l’ethnologie de la France, avec une dimension comparative européenne, Bérose a acquis une ambition encyclopédique internationale avec la refonte du site internet par la nouvelle équipe de direction, en juin 2017, accentuée par la mise en place de l’anglais comme langue de navigation en octobre 2019.

Pour nous contacter : berose.encyclopedie@gmail.com

Christine Laurière et Frederico Delgado Rosa