Anthropologie et rencontre des cultures au XVIIIe siècle : vie et œuvre de Georg Forster

Emmanuel Hourcade

École normale supérieure de Lyon, IHRIM

2020

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Pour citer cet article

Hourcade, Emmanuel, 2020. « Anthropologie et rencontre des cultures au XVIIIe siècle : vie et œuvre de Georg Forster », in Bérose - Encyclopédie internationale des histoires de l'anthropologie, Paris.

URL Bérose : article2008.html

Publié dans le cadre du thème de recherche « Histoire de l’anthropologie et des ethnologies allemandes et autrichiennes », dirigé par Laurent Dedryvère (EILA, Université de Paris, site Paris-Diderot), Jean-Louis Georget (Sorbonne Nouvelle, Paris), Hélène Ivanoff (Institut Frobenius, recherches en anthropologie culturelle, Francfort-sur-le-Main), Isabelle Kalinowski (CNRS,Laboratoire Pays germaniques UMR 8547, Ecole Normale Supérieure, Paris) Richard Kuba (Institut Frobenius, recherches en anthropologie culturelle, Francfort-sur-le-Main) et Céline Trautmann-Waller (Université Sorbonne nouvelle-Paris 3/IUF).

Né à Nassenhuben près de Dantzig et mort à Paris, Georg Forster (27 novembre 1754-10 janvier 1794) est un naturaliste, explorateur, écrivain et révolutionnaire allemand. S’il est l’un des précurseurs de l’anthropologie physique allemande, son apport ne se limite pas à cette dimension. On décèle dans son activité les germes de différentes traditions anthropologiques qui se développent au XVIIIe siècle. Il est ainsi en contact étroit avec les penseurs les plus célèbres de l’anthropologie des Lumières tardives allemandes. Ses contacts et ses réseaux l’associent au pôle scientifique de l’université de Göttingen, qui se distingue par son caractère précurseur dans le domaine de l’anthropologie : c’est à Göttingen qu’apparaît la Völkerkunde au début des années 1770, et c’est là également qu’est fondée l’anthropologie physique ou anatomique par les travaux de Johann Friedrich Blumenbach et Samuel Thomas von Soemmerring, et dans une moindre mesure, Georg Christoph Lichtenberg et Christoph Meiners. Forster construit sa légitimité scientifique en tant qu’observateur de cultures extra-européennes, sur lesquelles il est soucieux de produire un discours conscient de ses propres présupposés et de ses propres limites. Forster est formé très jeune aux sciences naturelles et fait preuve dans ses observations d’un souci de systématicité et de classification qui autorise à les considérer comme des observations ethnologiques. Ces observations alimentent à leur tour un certain nombre de réflexions d’autres penseurs, comme Georges Louis Leclerc de Buffon, Isaac Iselin ou Johann Gottfried Herder. L’anthropologie au sens culturel est également bien présente dans l’œuvre de Forster. La dimension philosophique de l’anthropologie, la réflexion sur le rapport entre le corps et l’esprit de l’être humain, s’expriment dans son œuvre par ses textes les plus célèbres rédigés en opposition ou en accord avec les thèses des grands philosophes allemands de la fin du XVIIIe siècle, en particulier Emmanuel Kant et Johann Gottfried Herder. Ces prises de position philosophiques s’appuient toujours chez Forster sur un fondement empirique et naturaliste. Si son parcours ne se limite pas à cette dimension, Forster débute sa carrière littéraire et scientifique en tant que voyageur qui cherche à rendre compte de la manière la moins partiale possible de sa rencontre avec d’autres cultures. Pour ce faire, il mène une réflexion à la fois pratique et théorique sur les différences entre les cultures, qui prend sa source dans des observations empiriques faites sur le terrain et se nourrit d’écrits de penseurs anglo-saxons, allemands et français.

En 1778, Georg Forster et son père Johann Reinhold Forster font paraître les Observations made during a voyage round the world Observations faites au cours d’un voyage autour du monde »), qu’ils ont rédigées conjointement à l’issue de leur participation au second voyage d’exploration du capitaine James Cook. Le sixième livre de cet ouvrage est introduit par la citation d’Alexander Pope « The proper study of mankind is man » (Pope 1733-1734 : 1-2 cité in Forster 1778 : 143). Cette devise est le symbole du souci constant des deux Forster de faire preuve d’intérêt et de respect pour tous les peuples, malgré les différences et les préjugés. Georg Forster applique déjà cette devise sans la nommer dans l’introduction de son récit de voyage, et il s’y conforme tout au long de son parcours d’écrivain.

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Johann Reinhold Forster. Georg Forster, gravure de Daniel Berger, 1782.

Bibliothèque universitaire de Heidelberg.

Éléments biographiques

Georg Forster est le fils d’un pasteur d’une petite ville de Prusse polonaise formé à l’université de Halle. Il importe de revenir sur le parcours de Johann Reinhold Forster pour comprendre la formation de Georg Forster. Bien davantage intéressé par la philologie et la géographie que par la théologie, le père de Georg Forster cherche rapidement à fuir sa paroisse de Nassenhuben pour se rapprocher des centres intellectuels des Lumières, et il entretient des contacts épistolaires étroits avec certains de leurs représentants (Hoare 1976). Il prend entièrement en charge l’éducation de son fils Georg, notamment en lui faisant découvrir très tôt des ouvrages de sciences naturelles novateurs, comme le Systema naturae de Linné dans sa dixième édition [1]. En 1765, il est chargé par Catherine II d’une étude des colonies implantées le long de la Volga, peuplées en majorité de colons allemands, et de leurs possibilités de développement. Il effectue ce voyage avec le jeune Georg, alors âgé de seulement onze ans. De retour à Saint-Pétersbourg avec son père, Georg Forster fréquente l’école Sankt Petri, mais après quelques mois, Johann Reinhold Forster se brouille avec le ministre qui lui avait confié l’étude des colonies allemandes, notamment pour des raisons financières, et quitte la Russie pour l’Angleterre avec son fils en 1766. Déjà confronté à des problèmes d’argent importants, il réalise différentes traductions et initie également son fils Georg à cette pratique. Ce dernier publie sa première traduction à l’âge de treize ans. En 1767, Johann Reinhold obtient un poste d’enseignement à l’académie dissidente de Warrington en Angleterre. Depuis la fin du XVIIe siècle, les académies dissidentes permettent aux fils de dissidents religieux anglais, exclus de l’Église anglicane, de contourner l’interdiction qui leur est faite d’étudier à Oxford ou Cambridge. Georg Forster assiste aux cours de cette académie. Avec les quelques mois passés à l’école Sankt Petri, il s’agit de la seule période au cours de laquelle Forster fréquente une école, et il n’aura jamais la possibilité de suivre des cours à l’université. Sa formation lui vient de son père de manière presque exclusive, et ce caractère d’autodidacte fait l’originalité du parcours de Forster tout en expliquant une partie de ses difficultés à s’intégrer aux grands centres des Lumières allemandes.

En 1772, le père de Georg Forster se voit proposer la fonction de naturaliste de bord du vaisseau Resolution commandé par le capitaine James Cook, en partance pour une expédition dont le but scientifique premier est de vérifier s’il existe un continent situé au pôle sud. Johann Reinhold Forster impose à l’amirauté britannique la présence de son fils de seize ans au cours du voyage. Le voyage dure trente-six mois. Si l’expédition ne découvre pas la Terra Australis incognita recherchée, elle permet cependant à Cook et à ses officiers d’effectuer un travail cartographique et de relevés de navigation particulièrement précieux, notamment sur le plan militaire et économique. Les Forster s’intéressent bien davantage à l’étude des îles et des territoires visités, à l’étude de la faune et de la flore mais aussi des peuples non européens, parmi lesquels l’expédition leur permet de séjourner à de nombreuses reprises, notamment à Tahiti, en Nouvelle-Zélande, en Terre de Feu. Forster et son père y font de multiples observations dans les domaines les plus divers en s’efforçant de faire la part de leurs propres préjugés dans leurs jugements.

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William Hodges, View of Maitavie Bay, Otaheite, 1776, Greenwich. Le tableau montre les deux navires commandés par Cook, le Resolution et l’Adventure, dans une baie de l’île de Tahiti au cours du deuxième voyage d’exploration. Hodges participa au voyage, comme les Forster.

Royal Museums Greenwich.

De retour en Europe, Johann Reinhold Forster se voit empêché de publier son récit de voyage en raison de querelles avec l’Amirauté britannique qui avait financé l’expédition. Le récit, A Voyage Round the World  Un voyage autour du monde »), est publié sous le nom de Georg Forster, qui ne se contente cependant pas d’agir en tant que prête-nom et prend une part active à la rédaction de l’ouvrage, qui paraît en 1776. Georg Forster traduit ensuite l’ouvrage en allemand, dans une édition qui paraît l’année suivante, sous le titre de Reise um die Welt. Ce récit de voyage rencontre un succès immédiat, en particulier dans l’espace germanique. La famille de Forster vit pourtant à Londres dans une grande pauvreté, en raison de l’absence d’une situation stable pour les deux hommes. Georg Forster effectue différents voyages en France et dans l’espace germanique afin de trouver un poste de professeur. En l’absence de propositions plus intéressantes, il accepte un emploi de professeur de sciences naturelles à l’université de Cassel en 1779 mais il souffre de l’éloignement des grands centres des Lumières allemandes, en particulier Berlin et Göttingen. Pour poursuivre son travail scientifique, Forster a besoin d’une grande bibliothèque universitaire, et cette circonstance, ainsi que les liens d’amitié développés au cours de son premier séjour dans la ville, le conduisent à mener une correspondance fournie avec les lettrés de Göttingen. Il se lie ainsi d’amitié avec le directeur de la bibliothèque et philologue Christian Gottlob Heyne, qui deviendra son beau-père, ainsi qu’avec Samuel Thomas von Soemmerring, Georg Christoph Lichtenberg et Johann Friedrich Blumenbach. Si Christoph Meiners fut l’auteur de l’un des rares comptes rendus en langue allemande particulièrement négatifs à l’égard du Reise um die Welt (Meiners 1778), la plupart des professeurs accueillent l’auteur du récit de voyage avec grand intérêt. Forster traduit un volume de l’Histoire naturelle de Buffon en allemand en 1779 et rédige plusieurs essais dans lesquels il s’inspire des idées de Buffon tout en les critiquant. C’est ainsi qu’il rédige un texte qui présente sa conception de la nature intitulé Ein Blick in das Ganze der Natur  Un Regard sur la nature dans sa totalité ») en 1781 [2]. Les critiques les plus virulentes de Forster à l’égard de Buffon ne relèvent cependant pas du domaine des sciences naturelles, mais de l’anthropologie : c’est ainsi que le savant allemand remet en question la théorie de Buffon selon laquelle la capacité d’un peuple à domestiquer les animaux qui l’entourent constituerait un critère de son niveau de développement (Buffon 1761 : 86 ; Forster 1780a : 689) [3].

Forster fréquente les cercles de lettrés et de professeurs de l’université de Göttingen à partir de la fin des années 1770. La Völkerkunde, introduite par August Ludwig Schlözer en 1771, est alors fermement établie dans les cercles universitaires de la ville, tandis que l’anthropologie physique connaît ses premiers développements grâce aux travaux des jeunes Blumenbach et Soemmerring [4]. L’intérêt alors récent pour la Völkerkunde à Göttingen explique en partie la réception très positive du récit de voyage de Forster et permet de comprendre pourquoi Forster s’est rapidement vu confier des responsabilités éditoriales dans différentes revues scientifiques de l’université [5].

Forster publie différents ouvrages qui emploient les observations faites au cours du voyage autour du monde. Ces ouvrages proposent une réflexion à la confluence des sciences naturelles et des pratiques sociales des peuples rencontrés, en fonction de leur environnement. Il s’agit notamment de O-Tahiti, paru en 1780, ou Der Brodbaum  L’arbre à pain »), paru en 1784. Dans ce dernier essai, Forster analyse l’interaction des peuples de Polynésie avec l’arbre à pain, et associe à la culture de cet arbre la conscience qu’ont les insulaires de la nécessité de tirer parti de leur environnement (Forster 1784 : 73). Il est également particulièrement prolifique en tant qu’éditeur de revues, rédacteur de comptes rendus d’ouvrages et traducteur. Il publie ainsi avec Lichtenberg le Göttingisches Magazin der Wissenschaften und Litteratur, où apparaît notamment pour la première fois le concept de tendance formative (Bildungstrieb) créé par Blumenbach. Dans sa soif d’élucider l’intégralité du champ de la connaissance, Forster estime alors que les sociétés secrètes disposent des moyens d’accéder à une vérité plus profonde sur le monde. Encouragé par son ami Soemmerring, il entre dans la société des rose-croix de Cassel et s’intéresse à l’alchimie, mais comprend rapidement l’absence de fondement scientifique de ces recherches. Son départ précipité de Cassel est en partie lié à sa volonté d’en finir avec cette période de sa vie qu’il considère plus tard comme un égarement.

Forster quitte Cassel en 1784 pour prendre un poste de professeur de sciences naturelles et directeur de la bibliothèque de l’université de Vilna en Pologne [6], emmenant avec lui sa jeune femme, Therese, fille de Christian Gottlob Heyne. L’isolement à Vilna lui fait rapidement regretter son choix, et il rédige alors des descriptions particulièrement critiques de la population polonaise qui sont aujourd’hui considérées comme dictées en partie par l’amertume liée à sa situation personnelle (Salmonowicz 1988). Il publie pourtant à Vilna Noch etwas über die Menschenrassen  Encore quelque chose sur les races humaines »), qui amorce une controverse avec Kant et Meiners et qui est l’un des textes les plus connus de Forster. La controverse porte sur l’origine monogéniste ou polygéniste de l’homme, et Forster s’oppose à la fois à la thèse monogéniste défendue par Kant, auquel il reproche de vouloir introduire une généalogie biblique dans la théorie d’explication de l’origine de l’homme, et à la thèse polygéniste de Meiners, qui favorise l’idée d’une infériorité de certains peuples. Forster défend un point de vue polygéniste, mais qui est très différent de celui de Meiners. Il publie également en introduction à sa traduction du récit du troisième voyage de James Cook le texte Cook, der Entdecker  Cook, l’explorateur ») en 1787, qui présente sa conception de la nature de l’homme. Forster accepte en 1787 la proposition qui lui est faite de participer à une expédition financée par la Russie, afin de pouvoir quitter Vilna et mettre fin à ses problèmes financiers. Après l’annulation de l’expédition en raison de la guerre entre la Russie et l’Empire ottoman, il obtient un poste de directeur de la bibliothèque de Mayence en 1788. Il y rédige différents textes qui attestent de son intérêt pour la philosophie de l’histoire, notamment Die Kunst und das Zeitalter  L’Art et l’époque ») ainsi que le Leitfaden zu einer künftigen Geschichte der Menschheit  Fil directeur pour une histoire à venir de l’humanité »), en 1789.

En 1790, il entame avec le jeune Alexandre de Humboldt un voyage le long du Rhin, qui le mène ensuite jusqu’en Angleterre puis en France. Ce voyage est l’objet d’un récit de voyage qui paraît en 1791, les Ansichten vom Niederrhein  Vues sur le Rhin inférieur »). Les descriptions des régions allemandes et hollandaises le long du Rhin sont particulièrement fournies et variées, dans le domaine de la géographie, des arts, de l’urbanisme, de l’économie ou encore de la géologie. Les Vues sur le Rhin inférieur présentent également une coloration politique jusqu’alors bien moins présente dans les textes de Forster et marquent le début de ses réflexions sur la politique qui le conduisent à son engagement révolutionnaire. Forster se trouve à Paris le 14 juillet 1790 et est particulièrement impressionné par l’unité nationale révolutionnaire qui s’y manifeste.

De retour à Mayence, Forster écrit Über lokale und allgemeine Bildung De la Formation locale et générale ») en 1791. En octobre 1792, l’armée française menée par le général Custine entre à Mayence. Quelques jours plus tard, Forster débute son activité révolutionnaire dans la république de Mayence, il entre au club des Jacobins puis devient député et vice-président de l’assemblée constituante. En mars 1793, il est envoyé avec une délégation de députés à Paris pour demander le rattachement de Mayence à la France. La ville est reprise en juillet par les troupes prussiennes et Forster passe le reste de sa vie en exil à Paris. Il y rédige un journal des événements révolutionnaires des débuts de la Terreur, les Parisischen Umrisse  Esquisses parisiennes »). Il meurt de maladie le 10 janvier 1794.

« Tous les peuples de la Terre ont des droits identiques à ma bonne volonté »

L’anthropologie de Forster a longtemps été méconnue en raison de son identification à celle de son père (Dippel 2010). Le principal écrit anthropologique de Forster, A Voyage Round the World, tant dans sa version originale en anglais que dans sa traduction allemande, a longtemps été considéré comme un ouvrage de la main de Johann Reinhold Forster. En réalité, Georg Forster a des conceptions bien différentes de celles de son père. Son anthropologie repose dès son premier récit de voyage sur la curiosité à l’égard d’autres cultures et la volonté de ne considérer les peuples qu’à l’aune de leurs propres valeurs, morales notamment. Tandis que les conceptions anthropologiques de son père reposent sur les théories du climat de Montesquieu et Buffon, Georg Forster recherche d’autres facteurs d’explication. S’il n’est en aucun cas dépourvu des préjugés d’un homme des Lumières à l’égard des peuples qu’il rencontre, tendant ainsi parfois à la hiérarchisation des cultures (May 2011 : 223-224), il s’efforce constamment d’avoir conscience de ces préjugés et de ne jamais se départir des principes qui président à ses observations, ce qui se traduit par son affirmation célèbre, dans l’introduction à son récit de voyage, selon laquelle « tous les peuples de la terre ont des droits identiques à [s]a bonne volonté » (« Alle Völker der Erde haben gleiche Ansprüche auf [s]einen guten Willen ») (Forster 1777a : 13). Forster mène, dès son récit de voyage publié alors qu’il a moins de vingt ans, un combat qui ne se dément pas contre ses propres préjugés et ceux des lettrés de son temps. Pour lui, il serait présomptueux de formuler un jugement à l’égard d’individus venus de cultures très différentes de la sienne, mais si ce jugement doit être formulé, alors il ne peut l’être qu’en fonction de la culture dans laquelle vivent ces individus et non pas en fonction de la culture européenne.

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Südseepavillon (pavillon des mers du Sud) dans le parc de Wörlitz.

Photographie : Emmanuel Hourcade.

Ces réflexions théoriques s’accompagnent de nombreuses observations ethnologiques, sur les coutumes, la religion, les vêtements, les parures des différents peuples rencontrés. Forster et son père ramènent de leur voyage un grand nombre d’objets. Une partie de ces objets constitue la base d’une des premières collections ethnologiques de l’espace germanique : le prince Franz von Anhalt-Dessau et son épouse Louise rencontrent les Forster à Londres en 1776 et reçoivent en cadeau ces objets, qu’ils rassemblent dans un pavillon spécialement construit pour l’occasion, le pavillon des mers du Sud, dans le parc de leur château de Wörlitz [7]. Georg Forster se rend au château de Wörlitz en 1779 et compose à cette occasion un inventaire et une description pour chacun des objets qui constituent la collection ethnologique. Le savant estime ces objets dignes d’attention, dans la mesure où ils peuvent constituer le fondement d’une connaissance scientifique de ces peuples. Les marins et les officiers qui participent à des voyages d’exploration rapportent très fréquemment des objets similaires, mais la logique est différente dans le cas de ces objets rapportés par les Forster. Il ne s’agit pas seulement d’objets ramenés en Europe pour leur exotisme, destinés à peupler des cabinets de curiosité et à séduire par leur caractère étrange ; bien au contraire, cette collection a pour vocation de servir à comprendre le mode de vie de ces peuples éloignés. La même logique apparaît dans une autre grande collection ethnologique à laquelle Georg Forster a contribué, celle du Musée académique de Göttingen, constituée à partir d’un grand nombre d’objets rapportés des expéditions du capitaine Cook entre les années 1770 et 1790 (Trautmann-Waller 2014 : 18-24). Il est possible d’établir un parallèle entre la finalité de ces collections et le regard critique porté par Forster sur la manière dont sont traités les représentants des peuples extra-européens qui accompagnent les marins en Europe. Il critique avec virulence le comportement du public qui rencontre un représentant de ces peuples pour la première fois : le public européen refuse absolument de chercher à comprendre leur mode de vie. Cela se traduit de deux manières : soit une stupéfaction qui, pour Forster, confine à la bêtise, soit une arrogance tout aussi ignorante, qui juge ces représentants d’autres cultures à l’aune de la culture européenne (Forster 1777a : 15). Cette prise de position en faveur des voyageurs extra-européens se retrouve chez plusieurs explorateurs lettrés ; le capitaine Bougainville, quelques années auparavant, avait exprimé la même critique à l’égard des habitants de Paris, que leur ignorance conduit à se moquer de ces représentants d’autres cultures. Ce faisant cependant, ils ne font la preuve de rien d’autre que de leurs propres limites intellectuelles et morales (Bougainville 1771 : 234).

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Kukaʻilimoku, sculpture représentant le dieu de la guerre d’Hawaï, XVIIIe siècle.

Collection Cook-Forster, Göttingen, Institut d’ethnologie de la Georg-August-Universität.

Valeurs d’un peuple et perfectionnement

Les valeurs intrinsèques à un peuple définissent toujours, pour Forster, un certain horizon de perfectionnement. Tous les peuples tendent vers ce perfectionnement, mais la nature de la perfection qu’il est possible et souhaitable d’atteindre pour chaque peuple varie en fonction du rapport que ces peuples entretiennent avec leur environnement. Forster se rapproche de certaines idées de Herder avant même de connaître son œuvre, en particulier l’idée selon laquelle il existerait pour chaque peuple un esprit différent, ainsi que le fait que les individus d’un peuple ont en commun de chercher à se rapprocher d’une perfection qui est propre à ce peuple et qui agit comme le centre de gravité de ce peuple (Herder 1774 : 57-58). Forster est mené à des idées similaires à partir de ses observations au cours de son voyage autour du monde ; la théorisation de ces idées n’intervient qu’ultérieurement dans sa réflexion.

Forster constate que chaque peuple tend à se conformer à des critères esthétiques qui lui sont propres, même s’ils sont parfois aux antipodes des critères esthétiques européens, comme c’est le cas des taches noires dont les habitants de Tahiti parent leur peau lors de festivités (Forster 1777a : 220). Forster reconstruit dans son récit de voyage le changement qui intervient en lui, observateur européen : il comprend peu à peu que ses propres préférences esthétiques sont dictées par une culture et un environnement et souligne à cette occasion le fait que si les ornements esthétiques prennent des formes particulièrement diverses en fonction des peuples, tous les êtres humains s’efforcent de se rapprocher de ce qu’ils considèrent comme une certaine forme de perfection esthétique. Il en est de même du sens du divin parmi les peuples : s’il est toujours présent, il peut s’exprimer de manière très différente. Si Forster souligne que ce qui définit l’être humain peut prendre des formes plus complexes dans les sociétés européennes que dans des sociétés qu’il considère comme moins avancées, il n’existe cependant aucune différence de nature entre les hommes : le sens du religieux, parmi d’autres, est présent partout, comme il le constate sur l’île de Tanna, dans l’archipel du Vanuatu (Forster 1777b : 280-281). Fort de cette connaissance des coutumes de différents peuples, le savant allemand peut apporter la contradiction à certaines thèses anthropologiques qui lui semblent dépourvues de fondement empirique, notamment la théorie de Buffon déjà abordée selon laquelle la domestication d’animaux serait un critère d’humanité. Forster propose un autre critère, précisément ce sens du religieux, qui, à la différence de la domestication, n’exclut pas de facto une partie de l’humanité (Forster 1780a : 689).

Son voyage autour du monde apprend à Forster qu’à l’instar du sens du beau et du sens de la religion, il existe toujours un ensemble de lois morales en tout peuple, mais que ces lois morales sont relatives à un temps et à un lieu : il serait injuste de vouloir appliquer les lois morales européennes à des peuples qui, par leur environnement et leur culture, ne peuvent pas les comprendre. C’est ainsi que Forster peut affirmer que les vols dont se rendent coupables les Tahitiens sur la personne des marins et des officiers européens ne sont en réalité pas répréhensibles, parce qu’aucune loi morale ne punit le vol dans une société où tous les besoins sont si aisément satisfaits. Jusqu’à l’arrivée des Européens, aucun vol n’était à déplorer, il n’existe donc aucune loi qui le punisse, ni juridique, ni morale. Les Tahitiens peuvent voler, pour Forster, sans déroger à l’horizon de leur perfection morale (Forster 1777a : 283). Ce sont les Européens eux-mêmes qui ont, entre autres maux, introduit le vol dans ces sociétés, en faisant naître la convoitise pour des objets jusqu’alors inconnus. Les contemporains de Forster sont loin de partager unanimement ce point de vue. C’est ainsi qu’Isaac Iselin a une lecture critique de ce passage du Reise um die Welt dans l’édition de 1784 de Über die Geschichte der Menschheit  De l’Histoire de l’humanité »). Pour lui au contraire, ces vols témoignent du degré de développement particulièrement bas auquel se trouvent les Tahitiens (Iselin 1784 : 269-270). Or pour Forster, c’est précisément le refus de la condamnation morale de ces peuples à l’aune de critères européens qui peut permettre de les comprendre. Plus encore, c’est l’irruption des Européens qui peut pervertir selon lui le sens moral de ces peuples, en les soumettant à des tentations nouvelles auxquelles les structures sociales locales ne sont pas préparées.

Une méthode anthropologique empirique

Naturaliste de formation, Forster s’oppose avec vigueur à toute théorie qui ne lui semble pas fondée empiriquement. Cela s’applique en particulier aux considérations sur les peuples extra-européens qu’il rencontre en préparant ses traductions ou ses comptes rendus. L’observation infalsifiable, le fait unique et concret (Rupp-Eisenreich 1984) sont au centre de toutes ses réflexions. Forster critique d’abord les théories non fondées empiriquement dans le champ des sciences naturelles : il réfute ainsi dans sa correspondance la théorie de Buffon sur la formation des planètes dès la fin des années 1770, et poursuit ses critiques à l’égard de la méthode scientifique de Buffon, qui ne lui semble pas assez rigoureuse, dans les remarques de sa traduction de l’Histoire naturelle. Cette critique se fait très fréquente dans ses nombreuses recensions de récits de voyage et Forster l’étend au champ de l’anthropologie. Sa rigueur scientifique le conduit ainsi à s’opposer à Kant dans Noch etwas über die Menschenrassen  Encore quelque chose sur les races humaines »), ouvrage dans lequel il remet en question certaines affirmations de Kant dans le domaine de l’anthropologie qui lui semblent dépourvues de tout fondement empirique (Forster 1786a : 132-133). Cette critique se retrouve, plus tard, lorsqu’il s’oppose à Christoph Meiners et à sa théorie des races. Contre Kant, tout comme contre Meiners, Forster formule une critique scientifique d’une hiérarchisation de l’humanité en fonction de critères prétendument naturalistes.

Par ses observations, Forster permet à certains auteurs d’affiner leurs théories anthropologiques, notamment Iselin, Buffon ou Herder, qui intègrent certaines de ses observations dans leurs ouvrages. Son originalité dans le domaine de l’anthropologie est liée au fondement réellement empirique de ses observations anthropologiques, à la différence d’un Meiners ou d’un Buffon, qu’il critique à quinze ans d’intervalle pour des raisons identiques : la construction de systèmes anthropologiques qui sont, en particulier dans le cas de Meiners, fondés sur une érudition purement littéraire et jamais sur des observations de première main. Lui-même voyageur dans les territoires extra-européens, Forster a fait l’expérience de son propre point de vue subjectif sur une situation locale, et sait que l’observateur teinte toujours ses observations de la couleur du verre à travers lequel il voit ce qui l’entoure. Il l’affirme dès son ouvrage Reise um die Welt (Forster 1777a : 13) et le répète dans Noch etwas über die Menschenrassen (Forster 1786a : 132-133). Si Forster s’oppose à la théorie de l’origine de l’homme de Kant, c’est en partie en raison d’une différence d’approche des deux auteurs : Kant a recours à des arguments métaphysiques et théologiques à l’intérieur d’un champ qu’il affirme être celui de l’histoire naturelle, ce qui n’est pas acceptable pour Forster (Doron 2016 : 300). Ce dernier affirme l’indépendance de l’histoire naturelle, et y défend la place centrale de l’observation empirique. Ce faisant, il se rallie à l’une des deux lignées à l’origine de l’ethnologie allemande qui s’opposent à la fin du XVIIIe siècle, telles qu’elles sont décrites par Britta Rupp-Eisenreich. Dans ces deux lignées, le récit de voyage joue un rôle central. Dans la première, le voyage d’exploration a un horizon fermé, il a pour but de classer les peuples selon des critères rationnels, sur le modèle de la classification binominale de Linné, mais implicitement, il doit également confirmer le modèle du despotisme éclairé européen. Les faits réfractaires à cette classification sont passés sous silence (Rupp-Eisenreich 1984 : 107-108). C’est dans cette optique que Kant écrit qu’un voyageur ne peut rédiger un bon récit de voyage d’exploration que s’il sait déjà ce qu’il va trouver dans les contrées visitées, une affirmation contestée avec vigueur par Forster et qui constitue le point de départ de toute sa controverse avec Kant (Kant 1785 : 91 ; Forster 1786a : 132-133) [8]. Dans la seconde lignée, le voyage d’exploration a un horizon ouvert, dans la mesure où le voyageur s’efforce de comprendre l’individualité et les valeurs différentes d’une culture à une autre, en acceptant qu’il existe différentes conceptions du bonheur en fonction des peuples et en affirmant l’universalité de la dignité humaine. Forster se rattache à cette deuxième lignée. Il fait ainsi preuve dès ses premiers écrits d’une méfiance envers la théorie du climat dont l’influence est alors croissante, et affirme dans l’un de ses derniers textes, Über das Verhältniß der Mainzer gegen die Franken (Des Relations des Mayençais avec les Francs), qu’il s’agit d’une théorie trompeuse favorisée par les despotes pour faire croire à leurs sujets qu’il existe une inégalité naturelle entre Européens et extra-Européens, de manière à leur faire accepter également l’inégalité politique qui règne dans les sociétés européennes : si, en dehors de l’Europe, certains peuples sont destinés par nature à l’esclavage, souligne Forster, alors il est facile de prétendre, en Europe, que certaines catégories du peuple sont destinées par nature à en servir d’autres (Forster 1792 : 12). Dans sa réflexion sur ce qui définit le caractère d’un peuple ou d’une nation, il fait preuve de scepticisme à l’égard de l’importance accordée au climat, qui n’est pour lui qu’un facteur parmi bien d’autres pour expliquer les spécificités d’un peuple. Cette remise en cause de la théorie du climat est une constante dans sa pensée qui ne fait que s’accentuer au fil de ses écrits (Forster 1777b : 59, 179 ; Forster 1787 : 196 ; voir Hoorn 2003 : 156-157 ; Goldstein 2015). En brisant ainsi cette théorie, Forster ouvre à l’ethnologie un champ d’investigation plus large : puisqu’il n’est plus possible d’expliquer les différences entre les hommes par les seules influences climatiques, et puisqu’il refuse l’idée d’une inégalité innée entre les hommes en fonction de leur origine, il importe de s’intéresser à tous les facteurs qui peuvent rendre compte du mode de vie d’un peuple.

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William Hodges, Man of Easter Island, 1776.

British Museum, Londres.

Forster et l’anthropologie physique

Forster est étroitement associé à la naissance de l’anthropologie physique : les réflexions de Soemmerring et de Blumenbach, tous deux amis de Forster, sur les différences physiques à l’intérieur du genre humain reposent sur les informations et les échantillons ramenés par le naturaliste Joseph Banks au cours du premier voyage de James Cook autour du monde, notamment les crânes humains. Forster contribue, en tant qu’éditeur du Göttingisches Magazin der Wissenschaften und Litteratur, à faire connaître la tendance formative (nisus formativus ou Bildungstrieb) de Blumenbach, qui formule une nouvelle théorie de la génération dans la nature (Blumenbach 1780). Ce dernier, cependant, ne se limite pas aux sciences naturelles, il étend ses recherches au domaine de l’anthropologie. Les travaux en anatomie et en sciences naturelles de Blumenbach et de son collègue Soemmerring mènent à la constitution du concept de races humaines, à partir de l’affirmation de différences physiologiques. Forster s’emploie à démontrer que cette différenciation entre des supposées races humaines n’a rien de scientifique et qu’elle correspond en réalité à une volonté idéologique : la hiérarchisation des peuples en fonction de ce concept de race apparaît simultanément au concept de race lui-même. Christoph Meiners affirme l’existence d’une hiérarchie des races humaines, et l’infériorité de l’ensemble des peuples non européens. Quelques années plus tard, après la mort de Forster, Soemmerring affirme l’infériorité des peuples africains en s’appuyant sur la division de l’espèce humaine en races, une affirmation contestée toutefois par Blumenbach. Forster s’est opposé avec vigueur aux théories racistes de Meiners. À cette occasion, il formule des critiques qui définissent ce dont l’anthropologie physique doit se garder : Meiners fait preuve d’une grande érudition, en accumulant un grand nombre de témoignages et de citations de récits de voyage, mais sans jamais mettre à l’épreuve la fiabilité de ces renseignements. Selon Forster, Meiners choisit les observations qu’il intègre dans ses écrits non pas en fonction de leur qualité ou de leur fiabilité, mais en fonction de leur adéquation à ses théories [9]. Si une observation confirme les théories de Meiners, elle est intégrée dans ses écrits. De fait, souligne Forster, Meiners semble réécrire constamment le même livre, quel que soit le sujet choisi, les facteurs d’explication se réduisant toujours, pour lui, à l’opposition entre deux races humaines, dont l’une a pour vocation de dominer l’autre (Forster 1791c : 245). L’opposition est donc méthodologique, mais elle est aussi doctrinale : les différences théoriques entre l’anthropologie physique de Forster et celle de Meiners vont au-delà d’une simple différence d’interprétation d’observations décrites dans des récits de voyage. Meiners développe une théorie des races statique, dans laquelle les caractéristiques observées définissent définitivement les peuples, tandis que Forster se place du point de vue d’une histoire de l’humanité dynamique, avec des différences mais aussi une capacité de chaque peuple à évoluer et à se perfectionner (Hoorn 2004 : 229-235).

Anthropologie et intérêts européens

Forster s’interroge très tôt sur l’ambiguïté qu’il décèle chez certains auteurs des Lumières : sous couvert d’un discours scientifique, ils lui semblent cautionner des pratiques qui n’ont d’autre but que de servir les intérêts économiques de certains États européens. C’est pour lui le cas d’une partie du discours anthropologique européen. Forster est persuadé que l’extension des échanges commerciaux peut permettre une meilleure entente entre les peuples, et que l’appât du gain des Européens a des conséquences principalement bénéfiques, puisqu’il a permis les voyages d’exploration, la rencontre avec d’autres cultures et l’accroissement des connaissances scientifiques. Ce point de vue sur les voyages d’exploration est plus nuancé que celui de Meiners ou, à l’inverse, de Herder : pour Meiners, les voyages d’exploration sont souhaitables puisqu’ils permettent à la « race caucasienne » d’asseoir sa domination sur le reste de l’humanité, en exploitant ceux qu’il suppose inférieurs, notamment par le développement de l’esclavage (Meiners 1790 : 436 ; voir Zantop 1997 : 81-86). Pour Herder, au contraire les voyages d’exploration détruisent le caractère et l’esprit des peuples que rencontrent les Européens, qui en retirent un profit uniquement économique et ultimement néfaste à toute l’humanité (Herder 1774 : 119-120). Forster choisit en quelque sorte une voie médiane : les voyages d’exploration et les échanges économiques peuvent être l’outil du perfectionnement de l’humanité dans son entier, s’ils sont bien employés, parce qu’ils favorisent les rapports pacifiques entre les peuples et permettent le développement de la connaissance (Forster 1791b : 300). Si Forster est persuadé du caractère positif du commerce, il n’en perd pas moins de vue le fait qu’il n’est, pour lui, qu’un moyen au service du perfectionnement de toute l’humanité.

Cette position médiane, mais toujours prudente de Forster à l’égard de l’expansion économique européenne vers d’autres territoires explique le contraste entre sa réception du récit du troisième voyage d’exploration de Cook et la réception du même récit par un serviteur de la Couronne britannique, John Douglas, évêque de Salisbury. Forster traduit en allemand le récit du troisième voyage d’exploration de James Cook, au cours duquel celui-ci trouve la mort. Si Forster a une grande admiration pour Cook, les avantages stratégiques et économiques acquis par la Grande-Bretagne à l’occasion de ces voyages d’exploration, qui étaient leur raison première, n’ont que peu d’importance pour lui [10]. Forster admire la Grande-Bretagne mais ne lui est rattaché par aucun lien patriotique. Il remplace l’introduction au récit de voyage de Cook de John Douglas, marquée par l’énumération des avantages économiques procurés à la Grande-Bretagne par ces voyages d’exploration, par son essai Cook, der Entdecker  Cook, l’explorateur »), qui accorde une place importante à l’interrogation sur la valeur morale de ces voyages. En particulier, Forster emploie la critique rousseauiste du Discours sur les fondements et l’origine de l’inégalité parmi les hommes pour s’interroger sur le caractère bénéfique ou bien néfaste de ces voyages pour les peuples rencontrés, à l’aune du bonheur de l’humanité ; ses propres expériences et observations au cours du deuxième voyage lui laissent craindre que les abus des marins et des explorateurs fassent davantage de mal que de bien (Forster 1786a : 193). Même si Forster conclut à l’utilité de ces voyages dans Cook, der Entdecker, il estime que cette question du rôle des Européens, néfaste ou bénéfique, n’est pas entièrement réglée, si bien qu’il l’aborde à nouveau dans Über lokale und allgemeine Bildung  De la formation locale et générale »), en 1791 (Forster 1791a : 48). Cette divergence dans la manière d’envisager les voyages d’exploration est en partie liée à la position d’« arbitres intellectuels » de l’Europe, selon l’expression de Susanne Zantop, que certains anthropologues allemands cherchent à occuper à la fin du XVIIIe siècle : il n’existe alors aucun enjeu colonial pour l’espace germanique, morcelé en des dizaines d’États, et aucun de ces États n’est à l’époque parvenu à se hisser au rang de puissance maritime (Zantop 1997 : 38). Les États allemands ne peuvent donc espérer tirer aucun profit de ces découvertes, qui n’ont pour eux de valeur que scientifique. Cela ne signifie pas cependant que l’intérêt pour l’anthropologie serait moins important dans l’espace germanique qu’en France ou en Grande-Bretagne. Cet intérêt s’oriente cependant davantage vers une anthropologie culturelle, vers la recherche des valeurs et des normes propres à chaque peuple [11]. Un certain nombre de savants allemands, dont Forster, conservent un œil critique sur les expériences coloniales britanniques et néerlandaises notamment. Ainsi, Forster critique avec force les méthodes employées en Inde par les Britanniques qui s’efforcent alors de bâtir leur second empire colonial après la perte de l’Amérique du Nord (Forster 1783 : 91-92) (Dharampal-Frick 2011 : 14-15). La voie de l’anthropologie allemande est donc à la fois celle des premières réflexions sur l’existence de races humaines, et la hiérarchisation de l’humanité qui en est déduite, et celle d’une remise en question des voyages d’exploration pour des raisons morales et de préservation du mode de vie des peuples rencontrés. Forster appartient résolument à cette deuxième voie de l’anthropologie allemande.

Forster est au cœur des différents courants naissants de l’anthropologie à la fin du XVIIIe siècle. S’il ne s’inscrit pleinement dans aucun d’entre eux, il contribue cependant, par sa méthode d’observation et par sa lutte contre les préjugés, à donner une assise réellement scientifique à l’anthropologie et à l’ethnologie naissantes. Par ses critiques, il invite également les Européens à remettre en question leur comportement à l’égard des peuples nouvellement rencontrés. La critique de Forster va cependant plus loin : les abus des marins européens sont révélateurs de problèmes qui concernent la société européenne dans son entier, et la rencontre avec ces peuples est pour lui l’occasion de souligner les dysfonctionnements, sociaux et politiques, de l’Europe. Forster illustre, l’un des premiers, la thèse selon laquelle un discours ethnologique est révélateur avant tout sur celui qui le tient ainsi que sur la société dans laquelle il vit. Il exhorte les Européens à repenser l’ensemble de leur conception du monde : il s’efforce de se mettre à la place des peuples qu’il rencontre au lieu de les voir, comme le font certains anthropologues des Lumières tardives, au mieux comme un objet d’études, au pire comme une ressource qu’il est possible d’exploiter.

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[1Johann Reinhold Forster se procure l’édition de Halle du Systema naturae, éditée par un de ses anciens professeurs à l’université de la ville, Johann Joachim Lange, en 1760. Il s’agit d’une copie de la dixième édition du Systema naturae, dans laquelle Linné avait introduit la classification binominale.

[2Un Regard sur la nature dans sa totalité est composé en partie d’extraits de l’Histoire naturelle de Buffon traduits en allemand par Forster. Selon un procédé fréquent au XVIIIe siècle, les extraits traduits sont intégrés par Forster à son propre texte, sans mention de leur origine.

[3Forster prend la suite de Friedrich Heinrich Wilhelm Martini après le décès de ce dernier en tant que traducteur de l’Histoire naturelle. À l’inverse de son prédécesseur, il adjoint à ses traductions de nombreuses remarques en bas de page qui apportent des précisions au texte traduit, mais qui expriment également son avis sur les questions abordées, parfois en franc désaccord avec Buffon, comme c’est le cas ici.

[4Voir à ce propos la synthèse sur la genèse de ces courants anthropologiques et ethnologiques à Göttingen dans l’article de Han F. Vermeulen, « Gerhard Friedrich Müller et la genèse de l’ethnographie en Sibérie ». article1686.html

[5La consultation des registres de la bibliothèque universitaire de Göttingen a montré que de nombreux professeurs de l’université avaient emprunté son récit de voyage, pour certains d’entre eux à plusieurs reprises, avant de connaître Forster. Parmi eux, on peut citer Johann Christoph Gatterer, professeur d’histoire et cofondateur avec Schlözer de la Völkerkunde, Johann Andreas Murray, professeur de botanique et directeur du jardin botanique de la ville, ainsi que Lichtenberg et Blumenbach, respectivement professeurs de physique et de médecine.

[6La ville s’appelle aujourd’hui Vilnius, capitale de la Lituanie.

[7La restauration du pavillon et la réinstallation de la collection dans le pavillon ont donné lieu en septembre 2018 à un colloque consacré à Georg et Johann Reinhold Forster, intitulé « Gesammelte Welten – Johann Reinhold und Georg Forster » et dont les actes sont à paraître.

[8La controverse se déroule dans deux revues des Lumières allemandes. Kant écrit dans la Berlinische Monatsschrift et Forster lui répond dans der Teutsche Merkur. Kant répond à Forster dans différents textes, en s’efforçant à la fois de réfuter son adversaire et de rendre sa position plus explicite.

[9Forster écrit en 1791 une recension de l’ensemble des articles publiés par Meiners dans la revue qu’il édite avec Ludwig Timotheus Spittler, le Göttingisches historisches Magazin. C’est à cette occasion qu’il exprime son opposition aux théories racistes de Meiners, non seulement dans les articles recensés mais aussi dans l’ouvrage principal de Meiners consacré à la question, Grundriss der Geschichte der Menschheit, paru six ans auparavant.

[10Au cours du voyage, Johann Reinhold et Georg Forster se plaignent à plusieurs reprises des priorités choisies par Cook : officier de l’Amirauté britannique, ce dernier a avant tout à cœur de cartographier les passages et les îles rencontrés ainsi que de rechercher les abris naturels pour des navires, quitte à refuser aux naturalistes de débarquer sur une île pour en recenser les espèces animales et végétales.

[11Voir à ce propos Karl Heinz Kohl, « L’anthropologie et l’ambiguïté du colonialisme allemand » : http://www.berose.fr/article1772.html