Le fonds Jean Cuisenier à la Bibliothèque nationale de France

Marie‑Laure Prévost

Bibliothèque nationale de France, département des Manuscrits

2020

To cite this article

Prévost, Marie–Laure, 2020. « Le fonds Jean Cuisenier à la Bibliothèque nationale de France », in BEROSE - International Encyclopaedia of the Histories of Anthropology, Paris.

URL BEROSE: article1830.html

Published as part of the topical dossier on Jean Cuisinier directed by Nicolas Adell (Université Jean-Jaurès, Toulouse) and Martine Segalen (Université Paris-Nanterre).

Le fonds Jean Cuisenier, don de l’ethnologue, est entré dans les collections de la Bibliothèque nationale de France en 2009. L’article donne un aperçu de la composition de ce riche fonds.

En 2009, Jean Cuisenier faisait don de ses archives à la Bibliothèque nationale de France. Jean Cuisenier était déjà très présent dans les collections du département des Manuscrits : citons le fonds Raymond Aron [1] donné par ses filles, Dominique Schnapper et Laurence Aron, le fonds Lévi-Strauss [2] qui venait d’être confié au département par Claude Lévi-Strauss lui-même, les archives de la collection « Terre Humaine [3] » données par Jean Malaurie. Il était également présent dans des expositions telles « Louons maintenant les grands hommes [4] », organisée pour le cinquantenaire de la mythique collection qui présentait bien sûr Mémoire des Carpates, ou encore dans « Homère sur les traces d’Ulysse [5] » également tenue à la BnF, qui évoquait ses navigations. Si ses archives venaient voisiner avec celles de tant d’ethnologues, elles rejoignaient aussi celles de son père, André Cuisenier [6], le critique littéraire ami de Jules Romains et venaient ainsi heureusement compléter la liste de ces enrichissements remarquables.

L’inventaire fut fait avant que le fonds ne quitte la demeure de l’ethnologue, dans le bureau que ce dernier avait aménagé au dernier étage de sa maison. Car Jean Cuisenier avait aussi son « look out » qui ne donnait pas sur « l’immense rêve de l’océan » hugolien mais laissait voir la cime des arbres centenaires du parc de la résidence qu’il habitait. Le bureau n’était pas de verre, mais il y régnait une chaleureuse atmosphère que procurait l’architecture de bois de la charpente. Pas de place perdue : la moindre anfractuosité était occupée par les boîtes des archives de l’ethnologue. S’y ajoutait une bibliothèque de livres imprimés. L’inventaire préalable fut facilité par le travail réalisé par Jean Cuisenier qui avait, en effet, lui-même inscrit ou fait inscrire au dos de chaque boîte le détail du contenu et numéroté chacune d’entre elles [7].

L’essentiel du fonds rejoignit le département des Manuscrits en 2009, complété en 2010. L’ensemble est considérable, puisqu’il compte près de 140 boîtes d’archives, 11 cartons de diapositives ainsi qu’une boîte d’enregistrements. Ce fonds dont les dates extrêmes s’étendent de 1964 à 2004, montre l’ethnologue à l’œuvre, de ses premières recherches à l’ultime périple d’Ulysse, et complète les archives relatives à son activité à la direction du Musée national des arts et traditions populaires, et celles du Centre d’ethnologie française versées aux Archives nationales [8]. Dossiers d’œuvres, contributions à des ouvrages collectifs, articles, conférences, projets, rapports de missions, et naturellement notes de terrain : cet ensemble protéiforme est bien à l’image de Jean Cuisenier, tout à la fois ethnologue, auteur, directeur de musée, de revue, de collections, enseignant, directeur de thèses. « Votre activité est admirable » lui écrivait Jean Malaurie le 8 décembre 1998.

Les publications

Jean Cuisenier a organisé les dossiers en réunissant les documents relatifs à l’élaboration et à la publication de ses œuvres, depuis la documentation – d’une grande richesse et qui témoigne d’une extrême érudition – jusqu’aux comptes rendus ou à la correspondance relative à la publication.

Les archives relatives à La Maison rustique sont particulièrement abondantes. Des feuillets autographes de l’œuvre témoignent d’une écriture alerte et brillante. Dans la correspondance reçue par l’auteur lorsque paraît La Maison rustique, on remarque, en particulier, la belle lettre de Claude Lévi-Strauss du 24 février 1991 :

Cher ami,
Je possède trois éditions de la « Maison rustique » de Liger [9], et je les ouvre parfois comme un prétexte à rêverie. C’est vous dire combien je me réjouis de voir remis en honneur ce vieux titre ; et surtout qu’il serve de thème non plus à des rêveries, mais à une puissante entreprise de réflexion théorique. Votre livre est d’une composition si serrée, et la pensée y est si dense, que je n’ai pu encore que lire au hasard telles ou telles pages. Cela suffit pour en percevoir l’originalité et l’ampleur [...].

Une boîte réunit les archives relatives à l’élaboration de Mémoire des Carpates, et à sa publication dans la mythique collection « Terre Humaine ». Le succès immédiat de l’œuvre vaut à son auteur cette lettre chaleureuse de Jean Malaurie, le 9 mai 2000 :

Mon cher Collègue et Ami,
Je suis si heureux de la grande réussite médiatique de votre beau et si personnel livre et témoignage.
La Mémoire des Carpates nous honore : tous vos camarades de la grande famille de TERRE HUMAINE vous accueillent avec grande amitié et admiration.

Figurent également des projets restés sans suite. Ils montrent Jean Cuisenier enthousiaste, faisant aussitôt des propositions, ainsi pour l’atlas encyclopédique que les éditions Gallimard envisagent de publier. D’emblée, Jean Cuisenier délimite le projet, ébauche le plan de l’œuvre, jette les grandes lignes de la partie dont il s’occuperait.

Le fonds Jean Cuisenier renferme également un nombre considérable d’articles, de conférences prononcées lors de congrès, colloques, symposiums, car ce spécialiste de l’ethnologie de la France et de l’Europe n’a cessé de sillonner le monde, traitant des sujets les plus divers. Ainsi le voit-on, par exemple, dans la seule année 1989, intervenir en septembre à Saragosse sur « Identité ethnique et territoire », en novembre à Strasbourg, sur « Le marché de l’art, ses modes et son fonctionnement en France », puis, en décembre, sur « Le Musée dans une stratégie pour la connaissance réciproque », dans un colloque organisé par l’Institut international Transcultura et intitulé « Stratégie pour une connaissance réciproque entre les cultures européennes et non européennes ». Cette dernière rencontre se déroulait à Louvain ; elle remplaçait celle qui aurait dû se tenir deux mois plus tôt à Canton, coorganisée par l’université de Zhongshan et l’Institut Transcultura sur le thème « Du malentendu à la Reconnaissance » et que les événements de Tienanmen avaient rendue impossible. Deux ans plus tard, du 28 février au 6 mars 1991, Transcultura organisait un nouveau colloque en Chine sur le thème des « Frontières ethniques. Perception et légitimation des différences » auquel participait Jean Cuisenier.

Les cahiers de terrain : de la Turquie…

L’important travail effectué sur le terrain occupe une place primordiale dans ce très riche fonds : cahiers, fiches, graphiques, notes, entretiens, photographies, enregistrements. Ces documents concernent les missions accomplies par l’ethnologue en Tunisie, en Turquie, en Roumanie, en Bulgarie, et enfin sur les traces d’Ulysse dans son vaste périple à la voile.

Les plus anciens documents d’enquête portent sur la mission en Turquie de 1964 : album de photographies soigneusement légendées et situées, comme cette « ancienne demeure souterraine à Kamisli köyrï » ou à Yukari Göndelen, l’« intérieur de la maison du Mokhtar », notes ponctuées de croquis tels ceux d’un « foyer pour faire cuire le pain » dans le village de Selvili, ou de la « tente noire des pasteurs anatoliens » à Kara Çadir. Les notes prises sur le terrain touchent les domaines les plus divers, ainsi dans une liste de « Remèdes de bonne femme » utilisés dans des villages d’Anatolie, figure aussi bien le moyen de soigner les oreillons qu’un refroidissement, un coup de soleil, la jaunisse, une diarrhée... quant au tétanos, il exige d’« avaler un mélange d’excréments de chien et de miel. Entourer la gorge d’une poule noire égorgée et non déplumée ». Jean Cuisenier dresse de complexes tableaux de parenté, des graphiques récapitulant les résultats d’une enquête menée à Dïvle sur les exploitations agricoles : surface des exploitations, nombre, récoltes, nombre de bovins, de caprins, d’ovins, ventes d’animaux, de lait, de toison. Au Centre de sociologie européenne, à l’université d’Ankara, il élabore un questionnaire sur l’« Étude de consommation de ménages ruraux ».

En Roumanie, au cours d’une des missions qu’il y accomplit, il rédige un cahier de notes quotidiennes, précisant les prises de photos et les enregistrements qu’il conduit avec tel ou tel, ainsi avec un directeur de musée, avec un sculpteur sur bois, ou lors de célébrations de fêtes comme l’Épiphanie ou la Saint-Georges. Une place importante est naturellement réservée à l’entretien sur les noces.

Des fiches sont élaborées avec des systèmes de renvois vers les cahiers, les photos, les enregistrements, mentionnant les dates des rencontres. Les dépouillements portent sur les thèmes les plus divers : Architecture - Maison, Alliance - Noces, Maternités - Accouchements, Bergeries, Cimetières - Pratiques funéraires, Organisation sociale, Parenté, Rituels marginaux - Sorcellerie – Charmes, portant l’indication précise du lieu d’enquête : Dobrita, Sucevita, Sirbi. Les noms des informateurs sont également indexés et les fiches très précisément renseignées : ainsi lors d’une visite au musée Târgu Jiu, Jean Cuisenier note le nom de la directrice, la date de la rencontre, des précisions sur le Musée : « Musée du village/ Architecture régionale ». L’âge des interlocuteurs est souvent noté. Telle autre fiche, portant sur les chanteurs tziganes « PITIGOI Vasile et Gheorghita » – dont Jean Cuisenier a recueilli une partition – est suivie de la liste des chansons qu’ils ont interprétées. L’ethnologue dresse également des listes de toponymes, en les répartissant par anthroponymes, animaux, activité humaine, arbres ou plantes.

Les enregistrements, en roumain, sont transcrits dans des blocs-notes, parfaitement renseignés « Roumanie, Sucevita 1979. Bande n° 9 texte roumain » et traduits. D’autres cassettes sont datées et localisées à Sârbi, à Maramures. Les interviews donnent le nom, la profession des interlocuteurs, tel Botnar Toader, « paysan, ouvrier forestier, chasseur, moissonneur de plantes médicinales ». Le texte précise qu’« il a été membre de l’Association des chasseurs et de pêcheurs sportifs ». Au cours de l’entretien quantité de détails sont notés, du prix de la cotisation annuelle pour la chasse au plan de chasse des animaux nuisibles, etc.

L’entretien avec le conservateur du Musée ethnographique de Câmpulung Moldovenesc, Rusan Constantin, porte notamment sur les toitures de bois des maisons et la forme des lattes : celles-ci sont « de sapin de résonance (le même qui est utilisé pour la confection des violons) » et les systèmes de pose font l’objet de croquis détaillés. D’autres renseignements sont donnés sur les gourdins de berger, avec leur valeur magique, leurs incrustations. Dans le village de Voievodeasa, une informatrice fournit une formule de « désenchantement ».

Les notes prises au cours des missions en Bulgarie ne sont pas moins nombreuses. On y trouve en particulier les partitions des prestations musicales de Vidul Kaftov, ou de Matsurev.

… au voyage sur les traces d’Ulysse

Les dernières expéditions de Jean Cuisenier sont également présentes dans ce vaste fonds. En 1999 et en 2000, l’ethnologue, excellent marin, monte avec le concours du CNRS et du Musée de la marine deux expéditions en Méditerranée sur les traces d’Ulysse. Lors du premier voyage, il tient un cahier de bord – de marque « Super Conquérant » ! – durant les quelque trois semaines que va durer la traversée. Tous les détails y sont consignés, depuis le choix du voilier, qui doit répondre à des critères précis qu’il s’est fixés comme permettre de rédiger à bord, d’y inviter des personnalités. Après avoir pris conseil de l’amiral Prudhomme, Jean Cuisenier opte pour un catamaran. Du 5 au 25 septembre, l’ethnologue, accompagné en particulier d’Hervé Jézéquel [10], d’un pilote, d’une équipe qui s’étoffe durant le voyage pour les besoins des enquêtes, va tenter d’identifier les sites et lieux décrits dans L’Odyssée, d’après les travaux de Victor Bérard ou les photos de Boissonnas.

Comme pour chacune de ses missions, Jean Cuisenier a minutieusement préparé son voyage, prenant des contacts avec des homologues de musées siciliens, mettant au point un questionnaire pour les entretiens qu’il ne mènera pas lui-même puisqu’ils seront en sicilien :

J’avais préparé un guide d’entretien thématique pour Nara – note-t-il – en lui expliquant que l’ordre suggéré amènerait progressivement l’interlocuteur aux thèmes qui m’intéressaient : les savoirs empiriques et les pratiques de navigation et de pêche d’une part, la météorologie populaire d’autre part.

Ce guide, intitulé « Thème d’entretien avec pêcheur », figure à la fin du cahier et se décline ainsi :

1. Introduction libre
famille habitant l’île depuis -
marié avec/ venant de l’île de - femme
2. Développement libre sur l’histoire de sa famille
3. Métier de pêcheur depuis -
Appris avec père ? oncle ? patron ?
Pratiqué avec frères ? neveux ?
4. Pratique de la voile
autrefois ? commentaire ...
actuelle ?
5. Connaissance du temps actuelle.
Écoute météo ?
Que vaut la météo radio ?
Écoute météo systématique ?
occasionnelle ?
avis de tempête ?
6. Connaissance du temps autrefois
Que faisaient les vieux ??

Le projet de questionnaire se poursuit sur un second feuillet :

Entrer plus dans le détail
le ciel,
les nuages
gros nuages d’orage noir/ gris/ blanc (cumulus/ cumulo-nimbus/ cirrus)
hauts nuages d’altitude (proverbes/ dictons)
les éclairs et le tonnerre (nuit entière d’éclairs en mer)
la foudre
comment elle éclate
a-t-elle des effets sur le bateau
les nébulosités, les brouillards
la mer
plate, calme, mer d’huile
risées, brises à la surface
les vagues
elles moutonnent
elles brisent
la crête des vagues
les vents [Jean Cuisenier a dessiné une rose des vents]
les secteurs
leurs noms
leurs forces
quels noms ?
prévisions du temps
à quels signes
anecdotes/ histoires vécues / histoires imaginaires

Dans son cahier de bord, Jean Cuisenier poursuit :

Nous faisons connaître à notre informateur la thématique d’ensemble, et le plan envisagé, pour qu’il sache ce dont nous avons besoin et se prépare mentalement aux différents sujets. Et de fait, nous suivrons l’ordre prévu de la thématique, avec deux différences : je fais dessiner et commenter les nuages par Bartolomeo [11], en sortant sur la terrasse et en inspectant le ciel ; et je fais dessiner une rose des vents de sa main, avec indication du nom des vents [...].

Il est un terme de marine que Jean Cuisenier affectionnait tout particulièrement, « à vous le soin » écrivait-il, même à un correspondant, ajoutant « comme lorsqu’on est en mer, en équipage ». À la Bibliothèque nationale de France revient aujourd’hui le soin de ce très riche fonds, de sa conservation, de sa communication, de sa valorisation ; aux lecteurs, aux chercheurs le soin de l’exploiter.




[1BnF, Mss, NAF 28060.

[2Ibid., NAF 28150.

[3ibid., NAF 28421.

[4 « Terre humaine’, cinquante ans d’une collection » : [exposition, Bibliothèque nationale de France, site François Mitterrand, du 15 février au 30 avril 2005] / sous la direction de Mauricette Berne et de Jean-Marc Terrasse. Paris : Bibliothèque nationale de France, 2005.

[5« Homère, sur les traces d’Ulysse » : [exposition, Bibliothèque nationale de France, site François Mitterrand, du 21 novembre 2006 au 27 mai 2007] / sous la direction d’Olivier Estiez, Mathilde Jamain et Patrick Morantin. Paris : Bibliothèque nationale de France, 2006.

[6BnF, Mss, NAF 28190.

[7Le fonds Cuisenier porte la cote NAF 28542. L’inventaire est actuellement consultable en salle de lecture du département des Manuscrits.

[8Voir l’article de Pascal Riviale dans ce dossier documentaire Cuisenier.

[9L’agronome Louis Liger (1658-1717) publia en 1700, chez Charles de Sercy, Œconomie générale de la campagne ou Nouvelle maison rustique qui donna lieu à de nombreuses rééditions.

[10Dont quelques photographies illustrent ce dossier.

[11Le dessin de Bartolomeo Tomarchio, pêcheur à Lipari, est, en effet conservé dans le cahier.