Un ethnologue européaniste au défi d’un musée : biographie de Jean Cuisenier

Martine Segalen

Université Paris Nanterre

2020

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Pour citer cet article

Segalen, Martine, 2020. « Un ethnologue européaniste au défi d’un musée : biographie de Jean Cuisenier », in Bérose - Encyclopédie internationale des histoires de l'anthropologie, Paris.

URL Bérose : article1811.html

Publié dans le cadre du dossier documentaire consacré à Jean Cuisenier, dirigé par Nicolas Adell (Université Jean-Jaurès, Toulouse) et Martine Segalen (Université Paris-Nanterre)

En 2007, Ethnologie française, la revue dont Jean Cuisenier était le fondateur lui rendait un hommage dans une livraison titrée « Itinéraire d’un chercheur et questions pour l’ethnologie ». Cinq sections l’organisaient : Architecture, Muséologie, Rituel, Épistémologie, Mer-Voyage. Si ces rubriques couvrent bien la variété de ses intérêts scientifiques, elles ne donnent qu’un tableau incomplet de l’activité du savant qu’il était. Au-delà des questions qui ont nourri toute sa vie de chercheur, Jean Cuisenier fut aussi un homme de musée, conservateur en chef du Musée national des arts et traditions populaires (MNATP), un administrateur de la recherche en tant que directeur d’un des principaux laboratoires de recherche en ethnologie française, un éditeur de nombreux ouvrages et collections, un enseignant reconnu. Quelque quinze années après le numéro spécial de 2007, et alors que Jean Cuisenier s’est éteint le 24 juin 2017, à l’âge de 90 ans, on peut reprendre à nouveaux frais son itinéraire, à la lumière de l’évolution de l’ethnologie française dans la seconde moitié du XXe siècle.

De la Tunisie au Châtillonnais

Né le 9 février 1927, il est agrégé de philosophie en 1954, discipline qu’il enseigne au lycée de Caen de 1950 à 1954 puis à Carthage en Tunisie en tant que détaché de l’Institut des hautes études. Ce séjour développe son appétit pour la connaissance des sociétés méditerranéennes et son amour pour la mer et la navigation dans ses eaux. Ce fut aussi pour lui l’occasion de mener des recherches de terrain dans la région de l’Ansariin. Rentré en France, il est nommé à la Sorbonne de 1959 à 1968 comme assistant de Raymond Aron au sein d’un des tout nouveaux laboratoires créés par le CNRS, le Centre de sociologie européenne. C’est sous la direction de ce dernier qu’il soutiendra sa thèse d’État, en 1971, devant un brillant jury composé, aux côtés de son directeur, de Claude Lévi-Strauss et de Raymond Boudon, sous le titre « Économie et parenté. Leurs affinités de structure dans le domaine turc et dans le domaine arabe » ; elle sera publiée en 1975. Cette thèse s’inscrit dans le courant d’études sur la parenté et ses formalisations, avec le secours d’une informatique encore à ses balbutiements, et le recours à des théories mathématiques comme l’analyse factorielle des correspondances du statisticien Jean-Pierre Benzecri qui connaît un grand succès dans les années 1960 en France. Les relations entre économie et parenté sont testées sur deux exemples opposés, les sociétés turques d’Anatolie centrale, et celles du Jbel Ansariin de Tunisie. Cette passion de Jean Cuisenier pour la formalisation que manifeste cette somme l’accompagnera tout au long de sa vie, dans les travaux subséquents qu’il conduira au sein du Musée national des arts et traditions populaires - Centre d’ethnologie française.

C’est en 1968 que sa carrière prend un tournant significatif, lorsque, à la suggestion de Raymond Boudon et Claude Lévi-Strauss, son nom circule pour remplacer Georges Henri Rivière atteint par l’âge de la retraite. Le fondateur du Musée national des arts et traditions populaires se cherchait un successeur pour son établissement encore inachevé et en avait dessiné en creux le portrait dans un rapport de 1964 destiné à la fois à la direction du CNRS et l’administration des musées :

Je suis ce que je suis et j’ai fondé l’institution. J’estime que mon successeur devrait faire preuve de deux aptitudes, l’une d’ordre muséal, l’autre d’ordre scientifique, couvrant respectivement les deux volets du diptyque, autrement dit du musée-laboratoire qui constitue l’institution. Aptitude muséale, c’est-à-dire vocation à administrer, à organiser, à collecter, à mettre en valeur. Aptitude scientifique, c’est-à-dire titre universitaire tel que doctorat ès lettres (ethnologie), aptitude à diriger des chercheurs et à contrôler les problèmes techniques qu’entraîne la recherche. Il y aurait intérêt à ce qu’il soit un homme. 

Dans les années 1963-1964, Jean Cuisenier avait déjà travaillé aux côtés de Georges Henri Rivière au sein de la grande enquête Aubrac que ce dernier pilotait à partir du musée. Après avoir effectué avec quelques collègues du Centre de sociologie européenne des séjours de terrain – dont la brièveté lui était reprochée par l’équipe du musée –, il avait posé un diagnostic très négatif sur l’évolution de la société paysanne de l’Aubrac alors que les ethnologues du musée y voyaient une société en pleine mutation, faisant face aux défis de la construction de l’Europe. Ce désaccord incarnait l’opposition qui régnait alors entre « ethnologie » et « sociologie », deux disciplines ennemies dans les années 1970.

Alors que sa nouvelle affectation n’était pas encore décidée, Jean Cuisenier prit en charge une enquête collective qui succédait à celle de l’Aubrac, conduite dans une petite région industrielle, le Châtillonnais. Il eut le temps de rédiger un copieux rapport fondé sur une analyse de l’économie et des faits de société, mais dès lors qu’il fut nommé au musée, il ne put assurer la continuité de l’enquête et se consacra pleinement à ses nouvelles responsabilités.

Des débuts difficiles mais dynamiques

Bien que le profil de Jean Cuisenier correspondît parfaitement à la définition mentionnée plus haut, sa nomination le 1er janvier 1968 par André Malraux, ministre de la Culture et par Jean Châtelain, directeur des Musées de France fit cependant l’objet d’une contestation interne. Rien d’étonnant qu’il ait eu à affronter une fronde locale portée par le mouvement de mai 68. Il fut en effet nommé contre l’avis de l’équipe qui avait œuvré aux côtés de Georges Henri Rivière depuis les années 1950 au palais de Chaillot et qui espérait trouver en son sein le nouveau directeur. Or si certains membres avaient toute la capacité requise pour diriger le musée, ils et elles n’avaient pas la légitimité nécessaire pour assurer aussi la direction du centre CNRS associé au musée depuis 1966, le Centre d’ethnologie française. Les titres universitaires de Jean Cuisenier, ses expériences sur des terrains étrangers et en terrain français lui permettaient de coiffer les deux casquettes.

Son entrée en fonction fut d’autant moins aisée que le jeune conservateur, directeur de laboratoire, dut continuer de partager, pendant quelques années, le pouvoir avec son prédécesseur, le temps du déménagement du musée dans ses nouveaux locaux du bois de Boulogne (septembre 1968) et le temps de l’ouverture des deux galeries permanentes (1972-1975). En ces années-là, toute l’ancienne équipe était mobilisée sous la houlette du vieux conservateur qui occupait encore un bureau. Ce n’est qu’après son départ que Jean Cuisenier put exercer la plénitude de ses responsabilités, s’appuyant à la fois sur l’ancienne équipe, ses anciens collègues du Centre de sociologie européenne qui l’accompagnèrent au musée, et sur les nouveaux jeunes chercheurs du Centre d’ethnologie française dont les travaux feront entrer l’ethnologie de la France – qui charriait encore quelques relents de folklore – dans l’anthropologie sociale des sociétés modernes.

Jean Cuisenier fit face à ces défis car c’était un homme très dynamique qui possédait une énergie contagieuse. Pour marquer son entrée en fonction avec éclat et indiquer le nouveau tournant qu’il voulait imprimer à l’ethnologie de la France, il organisa le IXe congrès international des sciences anthropologiques et ethnologiques, qui accueillit notamment une délégation officielle d’ethnologues russes, guidés par Youlian Bromley, tenant incontesté de la théorie de l’ethnos, en 1973. Les actes furent publiés sous sa direction sous le titre Europe as a cultural area en 1979 [1] : ouvrage pionnier qui posait déjà la question de la nature de l’identité européenne (sans y répondre d’ailleurs). Il accueillit aussi le treizième ISFR (International Seminars on Family Research) en 1973, à l’occasion duquel fut montée dans l’urgence une exposition temporaire, accompagnée d’un catalogue, Mari et femme dans la France rurale traditionnelle, qui, anticipant l’ouverture de la galerie culturelle, connut un grand succès. Les communications du colloque furent publiées sous sa direction dans un ouvrage bilingue The family life cycle in European societies / Le cycle de la vie familiale dans les sociétés européennes (Cuisenier 1977). Déjà les turbulences de la famille occidentale interrogeaient le concept de « cycle de la vie familiale ».

Dans les mêmes années, le musée organisait la participation française à une grande exposition internationale « Aspects de la vie populaire en Europe. Amour et mariage » organisée en 1975 en deux lieux, Anvers et Liège. Si à Liège, chaque pays disposait d’un espace de vitrines de taille égale, à Anvers, en ces années où le folklore était au service des régimes communistes, les magnifiques costumes populaires des pays de l’Europe de l’Est et du Centre occupaient les espaces principaux de l’exposition, la France étant plutôt réduite à la portion congrue. Les deux volumes du magnifique catalogue gardent le souvenir de ces expositions [2].

Un entrepreneur éditorial

Dès son arrivée à la tête de l’institution, Jean Cuisenier entreprit de mettre en valeur les fonds remarquables accumulés par des années de recherche au cours de la Seconde guerre mondiale et dans l’après-guerre. Dans toutes ces entreprises se reflète l’esprit de système développé dans sa thèse, à travers la création de « corpus », un outil heuristique qui permet de dominer le foisonnement du réel. À propos de l’art populaire, il expose sa doctrine : « Il faut former des corpus d’œuvres de même genre, rechercher parmi ces œuvres celles qui fonctionnent comme modèles par rapport aux autres, dresser l’inventaire des variations significatives qu’offrent les exemplaires relevés dans le corpus par rapport à ces modèles » (L’Art populaire en France, 1975 : 9). C’est selon cet angle que furent analysées les monographies concernant l’architecture rurale, dont la publication reste un des résultats majeurs de l’activité éditoriale de Jean Cuisenier : le Corpus de l’architecture rurale, riche aujourd’hui de 24 volumes, publiés à partir de 1976. Il est fondé sur l’exploitation et la mise à jour des célèbres enquêtes conduites dans le cadre du « chantier intellectuel » – selon l’expression de l’époque –, n°1425, mené entre 1942 et 1945, rassemblant près de 1 800 monographies. Celles-ci furent ressuscitées grâce à son action et leur publication mit le pied à l’étrier à un certain nombre de jeunes ethnologues qui firent par la suite une brillante carrière. Ils avaient pour mission de revisiter ces maisons rurales un quart de siècle après les premières enquêtes et d’en observer les transformations. Les ouvrages reproduisaient fidèlement les plans et coupes relevés pendant la guerre et des photographies récentes montraient les transformations des bâtiments. L’objectif théorique était ambitieux : « créer un corpus de spécimens représentant des types et leurs variantes significatives, destiné à rendre possible une investigation méthodique des variations ». Jean Cuisenier publia une synthèse de ses réflexions dans La maison rustique : logique sociale et composition architecturale en 1991.

Dans la même veine, il entreprit de publier les monographies d’objets mobiliers qui avaient fait l’objet d’un autre « chantier », le 909, conduit également pendant la guerre et qui rassembla 13 784 monographies de meubles dont 474 étaient datés : il s’agissait d’en étudier le style, les formes, les outils et techniques de fabrication, en présentant à côté des plans les documents photographiques. Dans la série, Le Mobilier régional français, Suzanne Tardieu-Dumont assura la direction de trois des cinq volumes publiés qui évoquaient entre autres la Normandie et la Bourgogne, la Bresse et Franche-Comté mais des problèmes éditoriaux contraignirent à l’abandon du projet d’une collection complète. Jean Cuisenier fut aussi à l’initiative de la collection « Récits et contes populaires », soit 28 volumes publiés chez Gallimard, sous la plume de jeunes chercheurs tels Claudine et Daniel Fabre (Languedoc), Donatien Laurent (Bretagne) ou de chercheurs spécialistes de littérature orale, tels Marie-Louise Tenèze (Auvergne), Charles Joisten (Savoie), Marie-Noëlle Denis (Alsace), Michel Valière (Poitou), Georges Delarue (Nivernais), Pierre Bidart (Pays basque), etc., Jean Cuisenier ayant pour sa part publié le volume consacré à la Normandie, sa terre de rattachement.

À partir de 1989, il dirigea également la collection d’ouvrages « Ethnologies », soit 39 volumes publiés aux Presses universitaires de France, dont le champ géographique concernait la diversité des cultures du monde.

Au musée, de l’art populaire aux balbutiements de l’informatique

Directeur d’une institution muséale consacrée en partie à l’art populaire, Jean Cuisenier ne pouvait manquer de se positionner par rapport à cette question qui faisait l’objet de nombre de débats. Comment comprendre ce qui est « populaire » ? Comment définir l’art en relation avec l’artisanat ? Est-ce un art « authentique » ou imite-t-il des formes savantes ? S’agit-il de productions uniques et singulières, d’objets fabriqués par d’anonymes artisans ou des artistes identifiés, voire des ateliers ? À destination de quels publics, « populaires » ou « bourgeois » ?, etc. Pour le musée, ces questions étaient une des thématiques centrales ; une de ses premières expositions d’après-guerre leur avait été consacrée et l’art populaire fit l’objet, au nouveau siège, d’une série de magnifiques vitrines dans la galerie culturelle. Alors que Georges Henri Rivière publiait en 1975 et 1976 deux volumes très illustrés chez Joël Cuénot, Arts populaires des pays de France, le premier consacré aux Arts appliqués, matières, techniques et formes (avec André Desvallées), le second aux Motifs et styles (avec Denise Glück), Jean Cuisenier reprit sous le même titre la question de l’art populaire, à partir de rubriques similaires, mais selon une méthodologie différente qui interrogeait plutôt les genres, les sources, les modèles et plaçait l’analyse en tension avec la question, elle aussi très débattue, de la culture populaire. L’Art populaire en France (1975) était nourri par les cours qu’il donna à l’École du Louvre, en tant que successeur de Georges Henri Rivière, de 1968 à 1979, sur l’histoire de l’art européen.

Les galeries définitives enfin ouvertes, il fallait continuer de faire vivre le musée. Jean Cuisenier accompagna la conception d’une vingtaine d’expositions temporaires, en bataillant fermement contre l’administration de la direction des Musées de France (DMF), qui ne comprit jamais ce qu’était un musée d’ethnologie [3]. Les thématiques les plus diverses furent traitées dans diverses expositions accompagnées d’un catalogue publié, généralement, par la DMF, traitant de sujet classiques comme L’instrument de musique populaire, usages et symboles (1980), Crèches et traditions de Noël (1986) ou plus sociologiques comme L’homme et son corps dans la société traditionnelle (1979) ou encore inscrits dans le mouvement de patrimonialisation— Paris : boutiques d’hier (1977), Artisans de l’élégance (1993) —, voire d’archéologie médiévale avec Un village au temps de Charlemagne (1988). Les sujets se diversifièrent avec le temps. S’ouvrant à des thématiques plus contemporaines, le musée organisa une exposition traitant du Skateboard Story (1998) ; une autre accueillit une exposition de photos que Roland Bonaparte avait consacrées aux Kaliña, des Amérindiens de Guyane à Paris en 1892 (1992) amenés pour être exhibés dans le palmarium du Jardin d’acclimatation sur les ruines duquel fut bâti le musée. Nombre d’entre eux ne survécurent pas à l’aventure, et l’exposition rappelait aussi les souvenirs que leurs descendants survivants en avaient gardés. Chacune de ces expositions fit l’objet d’un catalogue très illustré, que Jean Cuisenier dotait d’une préface.

Parallèlement, son intérêt pour la formalisation ne fit que se développer en même temps que se multipliaient les outils informatiques, encore balbutiants. Jean Cuisenier fut un pionnier dans le monde muséal pour l’utilisation de ces nouvelles technologies et devint au cours des décennies 1980-1990 le partenaire principal du ministère de la Culture pour le développement de l’informatique documentaire, qu’il s’agisse de numérisation, de bases de données ou bien encore de coordination des applications informatiques. Il pilota le système descriptif des objets domestiques (1977) et celui du costume traditionnel français (1988) [4]. Ethnophoto. Thésaurus pour l’analyse de la photographie ethnographique du domaine français, publié par Brigitte Lozza (documentaliste) et Philippe Richard (informaticien du ministère de la Culture), en 1998, aux éditions de la Maison des sciences de l’Homme (MSH), est un thésaurus universel, constitué de 10 000 termes répartis en 40 chapitres, qui devait permettre de repérer tout élément iconographique ; son utilisation fut lancée au musée dès 1977.

Les difficiles « années du Patrimoine »

Une des plus remarquables expositions temporaires fut tenue hors les murs, à Paris, au Grand Palais en 1980. Dans sa longue introduction au copieux catalogue qui l’accompagnait, Hier pour demain, Arts, traditions et patrimoine, Jean Cuisenier exposait sa doctrine concernant la formation du patrimoine ethnographique. En effet, l’année 1980 fut déclarée année du Patrimoine, lancée par le ministre de la Culture et de la Communication, Jean-Philippe Lecat, qui prenait acte d’un nouvel engouement social pour les traces du passé, fût-il immatériel. Assurément juste et même prémonitoire, l’analyse de Jean Cuisenier allait se retourner contre le musée et participer de ce que d’aucuns ont cruellement nommé « la chute de la Maison Rivière ».

La Mission du patrimoine ethnologique (MPE), petite division de la direction du Patrimoine fut créée en 1979, sous la présidence de Valéry Giscard d’Estaing. Elle était issue d’un rapport intitulé « L’ethnologie de la France, besoins et projets [5] », largement inspiré par Isac Chiva qui fut un temps membre du MNATP aux côtés de Marcel Maget puis, à partir de 1960, directeur adjoint du Laboratoire d’anthropologie sociale, dirigé par Claude Lévi-Strauss. Cette création marquait un tournant dans la politique du ministère qui, sous la présidence de François Mitterrand, avec Jack Lang, son ministre de la Culture, la dota de moyens de recherche conséquents et d’une autonomie administrative et intellectuelle. Face à cette cellule très active, créée au sein de la Direction du patrimoine, qui se revendiquait comme un pôle d’une anthropologie de la France contemporaine, l’amertume fut grande au musée, lui qui dépendait au sein du même ministère d’une autre tutelle, la direction des Musées de France. Cette nouvelle Mission du patrimoine ethnologique était clairement un cheval de bataille contre le musée, entravé dans ses structures administratives, tant du côté du musée lui-même que du CNRS. En effet, lors de sa création, Jean-Philippe Lecat n’avait-il pas déclaré : « La Mission du patrimoine ethnologique créée en 1978 dans le cadre de la nouvelle direction du patrimoine, était une vraie innovation. Elle avait pour objectif de pérenniser – en la dépassant – l’intuition géniale de l’inventeur des ATP – musée de Paris et de plusieurs écomusées – en orientant vers la recherche le dynamisme des institutions et l’appétit du public [6]. »

De son côté, le Centre d’ethnologie française, au sein duquel travaillait l’équipe des ethnologues, n’avait pas les moyens de lancer un programme de recherche coordonné sur la France contemporaine, comme le faisait la MPE, car il dépendait de sections disciplinaires élargies à toutes les cultures et l’ethnologie de la France n’y occupait qu’un strapontin à côté de l’ethnologie « exotique ». Ainsi, dès les années 1980, moins de dix ans après son ouverture, Jean Cuisenier avait à faire face à une crise latente puis ouverte avec sa principale institution de tutelle, la direction des Musées de France, qui soutenait son concurrent direct.

Une fois la parenthèse Rivière refermée, Jean Cuisenier s’efforça de maintenir une cohésion au sein d’une équipe très nombreuse composée de chercheurs et de conservateurs [7] dont les objectifs allèrent divergeant au fur et à mesure des années. La formule du musée-laboratoire dont Georges Henri Rivière s’enorgueillissait d’avoir doté l’institution trouvait ses limites dès lors que le champ du musée et celui de la recherche ne coïncidaient plus. La proximité de personnels aux statuts et aux fonctions différents créait de sérieux tiraillements : d’une part, les conservateurs ayant en charge, dans des conditions matérielles précaires, des collections témoins de la société française « traditionnelle » ; d’autre part, des chercheurs CNRS qui se consacraient à l’étude des mondes contemporains. Dès le milieu des années 1980, en dépit des efforts du directeur, la disjonction s’accentua.

De plus, des problèmes spécifiquement muséographiques se manifestaient à travers la chute du nombre des visiteurs. On opposait à l’endormissement de la belle du bois de Boulogne le succès des écomusées qui se développaient dans le sillage de l’enthousiasme régional pour le patrimoine. Les expositions temporaires, sauf exception, n’attiraient pas un large public qui, par ailleurs, constatait que les deux galeries principales n’avaient pas changé leurs présentations depuis leur ouverture : celles -ci apparaissaient bien plus comme le témoin d’un passé révolu d’une civilisation rurale que comme le reflet d’une ethnologie des temps présents.

Fonder et soutenir une revue nouvelle

Dans ce contexte morose, Jean Cuisenier trouva deux exutoires pour continuer son œuvre : la création et la direction d’une revue nouvelle ; des travaux personnels de recherche en Europe centrale. Dans son souci de promouvoir une ethnologie du monde moderne, loin de ses aspects folklorisants, Jean Cuisenier entreprit en effet dès son arrivée de fonder une revue. Existait alors Arts et traditions populaires, héritière de plusieurs journaux de folklore. Ni le titre ni le contenu ne correspondaient au programme d’une ethnologie nouvelle, plus théorique, qu’il souhaitait promouvoir. Ethnologie française vit donc le jour en 1971. Au bleu pâle d’une couverture en cartonnage léger succédait la rigidité du papier glacé blanc, d’un total dépouillement, avec pour seule mention le titre de la revue. Le choix des caractères, la mise en page, s’inscrivaient dans la modernité graphique et répondaient à un souci d’esthétisme marqué, écrin reflétant la richesse et la dignité d’une nouvelle science. Son élégante maquette était due à un graphiste de talent, Pierre Faucheux, dont la qualité s’exprime dans sa longévité, puisque les grands choix de présentation éditoriale subsistent aujourd’hui encore, au-delà des divers changements qui ont eu lieu depuis près de 50 années. La revue ouvrit ses colonnes aux travaux de la nouvelle génération de jeunes ethnologues de la France, bien formée aux concepts de l’anthropologie sociale. Pendant quinze ans, Jean Cuisenier réussit à faire vivre la revue à travers toutes sortes de difficultés notamment éditoriales jusqu’à l’accord signé avec les Presses universitaires de France, dont le directeur, Michel Prigent, lui avait confié la direction de la collection « Ethnologies ». Lorsque le musée-laboratoire disparut, il réussit à négocier l’installation de la revue au sein du pôle éditorial de la Maison de l’archéologie et de l’ethnologie René Ginouvès, sise à l’université Paris Nanterre. En 2011, lors de la célébration du 40e anniversaire de la revue, Jean Cuisenier racontait avec beaucoup de verve la stupéfaction des lecteurs d’Ethnologie française, dont les premières thématiques tranchaient singulièrement avec celles des revues précédentes. Il assura la direction de la revue jusqu’en 2006, longtemps après avoir quitté la direction du Centre d’ethnologie française en 1986 et celle du musée en 1988.

Dans les Balkans

C’est bien au-delà de la date officielle de sa retraite que Jean Cuisenier continua ses travaux de recherche dans les pays d’Europe de l’Est avec lesquels il avait été en contact très tôt. L’occasion lui en fut donnée lorsqu’il fut invité à un colloque franco-roumain de sociologie consacré au thème des transformations de la société rurale, organisé à Bucarest en 1971 ; les liens entre l’ethnographie française et l’ethnographie roumaine étaient anciens à travers l’ethnologue Henri Stahl, puis son fils Paul-Henri. Jean Cuisenier s’était aussi lié d’amitié avec Mihai Pop rencontré lors du colloque européen de 1973 ; c’est donc d’abord en Roumanie, puis en Bulgarie qu’il va mener pendant vingt années de nombreuses enquêtes de terrain dans les conditions imposées par le régime communiste. Ses travaux de recherche y sont consacrés aux diverses expressions de la culture populaire. Libéré de ses charges institutionnelles, Jean Cuisenier publie une salve d’ouvrages, ainsi Le feu vivant. La parenté et ses rituels dans les Carpates, en 1994, fondé sur l’étude comparative des rituels dans trois villages roumains ; Les noces de Marko. Le rite et le mythe en pays bulgare, en 1998. Dans les deux cas, il s’agit d’étudier la question chère à Claude Lévi-Strauss des liens entre mythe et rite dont il prolongera l’analyse, à partir de ses terrains européens, dans un ouvrage de synthèse, Penser le rituel, paru en 2006. Mémoires des Carpates. La Roumanie millénaire, publié dans la célèbre collection « Terre Humaine », chez Plon en 2000, se présente aussi comme un essai de synthèse des questions relatives à l’ethnologie européenne, à travers les observations recueillies lors de séjours étalés entre 1971 et 1997 dans trois régions de Roumanie.

Jean Cuisenier, navigateur sur les traces d’Ulysse

En dehors des Balkans, l’autre terrain favori de Jean Cuisenier fut celui de la mer qu’il pratiquait régulièrement en hardi skipper de voilier. C’est à 70 ans passés qu’il réalisa un projet longuement mûri : monter de toutes pièces une expédition sur les traces du héros d’Homère pour vérifier si son odyssée correspondait à un itinéraire réel ou si elle était de pure fantaisie. Il organisa en fait deux expéditions sur un catamaran, en 1999 et en 2000, accompagné de deux hellénistes spécialistes en ethnolinguistique et ethnohistoire. Dans le Périple d’Ulysse (2003), Jean Cuisenier prend l’Odyssée d’Homère en quelque sorte au pied de la lettre. L’ouvrage est à la fois un journal de bord et un commentaire des vers d’Homère dont il faut trouver des correspondances avec les îles et les côtes de la Méditerranée. De plus, il propose l’hypothèse, contestée par certains, que ce récit de voyage offre un ensemble de connaissances empiriques, de recettes de pilotage, de connaissances sur les mouillages convenables et les régimes des vents et des courants en Méditerranée, sous forme cryptée, en somme un guide de navigation utile aux matelots, capitaines et futurs chefs d’expéditions pour la fondation de colonies.

Jean Cuisenier était un grand et bel homme, courtois, réservé, mais dont ce qui pouvait parfois être compris comme une apparente froideur cachait une grande sensibilité. Ses dernières années furent consacrées à entourer de tous ses soins sa chère Solange, qui fut tout au long de leur existence le chef de ce qu’il appelait « la petite entreprise familiale ». Officier de la Légion d’honneur, membre étranger de l’Académie royale des sciences morales et politiques d’Espagne (2001), de l’Académie des sciences de Bulgarie (2001), docteur honoris causa de l’université de Bucarest (2005), Jean Cuisenier continua d’être actif, en dépit d’un accident vasculaire cérébral qui le frappa en 2013, en s’investissant davantage dans l’association de son lieu d’origine familiale, « Bernières Optique nouvelle » créée en partie par ses soins en 1991. Ses membres gardent le souvenir d’un homme chaleureux et toujours débordant de projets. Bernières, petite commune du Calvados, en bord de mer, riche d’un passé historique qui va de l’âge du Bronze au débarquement allié en 1944 (sur la plage dite Juno) est le berceau de la famille Cuisenier qui y disposait d’une grande maison ; il y fut conseiller municipal pendant douze années. Avant la Méditerranée, c’est là qu’il acquit son savoir maritime, et qu’il mit en œuvre une sorte d’ethnologie at home, étudiant l’architecture des maisons comme le patrimoine naturel, ou les ressources halieutiques des îles de Bernières, et en pratiquant par tous les temps la pêche à pied. Les membres de l’association saluent encore sa passion et son engagement pour faire connaître et protéger le patrimoine local. Jusqu’en 2013, il publia 25 articles dans leur revue.

Le bilan de ces activités nombreuses est évidemment terni par la fermeture du Musée national des arts et traditions populaires et le déménagement de ses collections au MUCEM (musée des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée), à Marseille, dans un bâtiment situé dans la friche de la Belle de Mai, déménagement dont Jean Cuisenier ne porte qu’en partie la responsabilité. Le projet de Rivière avait pris tant de retard que lorsque le musée ouvrit enfin et que Jean Cuisenier en prit les commandes, l’ethnologie de la France abandonnait le champ d’étude de la société rurale traditionnelle – déjà disparue depuis longtemps en 1970 – pour se tourner vers une ethnologie du contemporain et une ethnologie de l’Europe. Dès sa prise de fonctions, la situation était en effet viciée par l’écart entre le champ d’intérêt du musée et celui de la recherche, le second évoluant sans le premier, enfermé dans ses carcans administratifs. Refaire les deux galeries d’exposition permanente était impensable : par quel ensemble aussi cohérent que celui qu’avait élaboré Georges Henri Rivière aurait-on pu remplacer les présentations des vitrines que, par ailleurs, la lourdeur du fonctionnement de la direction des Musées de France rendait pratiquement impossible ? Ajoutons que Jean Cuisenier était d’abord un homme du livre et de l’écrit, avant d’être celui des objets, à la différence de son prédécesseur. Il n’empêche que l’association de Jean Cuisenier à la mort d’un musée, qui avait ouvert dans l’enthousiasme politique et public, explique peut-être son relatif effacement du champ de l’ethnologie contemporaine. Peut-être est-ce pour pallier cet échec qui ne lui incombait qu’en partie, que, tout en dirigeant une institution vouée à la crise permanente du fait de la double affiliation statutaire de ses personnels, Jean Cuisenier concentra le temps libre dont il disposait à travailler dans les sociétés des Carpates avec lesquelles il avait été en contact dès les années 1970. Et c’est là, qu’aujourd’hui encore, ses ouvrages connaissent le plus grand écho et participent d’une des finalités qu’il s’était fixée, le développement d’une ethnologie de l’Europe.




[1Toutes les références bibliographiques mentionnés dans cet article figurent dans la bibliographie exhaustive de Jean Cuisenier, voir Notes et Instruments de recherche du dossier documentaire consacré à J. Cuisenier.

[2Aspects de la vie populaire en Europe. Amour et mariage, Liège, Musée de la vie wallonne, Antwerpen, 1975, 2 vol.

[3Voir M. Segalen, « Le Musée national des arts et traditions populaires, 1936-2005. Récit d’un brillant fiasco. Première partie : Une si longue naissance (1880-1980) » in Bérose - Encyclopédie internationale des histoires de l’anthropologie, Paris, IIAC-LAHIC, UMR 8177. 2019. En ligne, http://www.berose.fr/?Le-Musee-national-des-arts-et-traditions-populaires-1936-2005-Recit-d-un-1685

[4Édités par la Réunion des Musées nationaux

[5Rapport présenté par Redjem Benzaïd, 1979, Ministère de la Culture et de la communication.

[6Lettre de Jean-Philippe Lecat du 29. 04. 2004, archives personnelles M. S.

[7Le rapport d’activité du Centre d’ethnologie française de 1981 recense 53 membres dont 7 conservateurs qui relèvent de la direction des Musées de France, les autres chercheurs et personnels techniques (ITA) relevant du CNRS ; à ceux-ci s’ajoutent 33 personnes de statut divers, DMF, EHESS ou assimilés.