Le maître de la parole. Vie et œuvre d’Amadou Hampâté Bâ

Maguèye Kassé

Université Cheikh Anta Diop de Dakar, Sénégal

2020

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Pour citer cet article

Kassé, Maguèye, 2020. « Le maître de la parole. Vie et œuvre d’Amadou Hampâté Bâ », in Bérose - Encyclopédie internationale des histoires de l'anthropologie, Paris.

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Amadou Hampâté Bâ est reconnu comme un « maître de la parole » avec la signification que, selon un certain nombre de chercheurs africains, l’on attribuait à cette expression à l’époque précoloniale – et parfois aujourd’hui encore à « l’art de la narration » qui l’a remplacée [1]. Eu égard aux exigences de son époque, il s’assignait pour tâche la collecte des histoires, légendes et récits oraux, surtout d’Afrique de l’Ouest, et de les présenter sous forme de livres. Comme maître de la parole, il réinvente l’histoire de l’Afrique. Il est pionnier en ce qu’il s’approprie l’histoire au moyen de la littérature orale. Il met la collecte des contes et des mythes au service de sa recherche historique afin d’examiner les changements socio-politiques à l’œuvre dans l’Afrique coloniale et postcoloniale. Hampâté Bâ demeure une référence intellectuelle capitale pour tous ceux qui, en Afrique notamment, revendiquent les legs de l’orature traditionnelle. On ne compte plus les monographies, thèses, mémoires, publiés à l’université Cheikh Anta Diop de Dakar dans le département de lettres modernes où des chercheurs se sont formés dans ce domaine. L’activité d’écrivain de Hampâté Bâ le situe parmi ces historiens de l’Afrique qui ont une voix africaine propre et une audience qui va au-delà des frontières du continent dans les discussions culturelles sur la mémoire collective et les cultures mémorielles depuis les années 1980 [2]. Il s’agit, enfin, d’une figure susceptible d’ébranler les repères de toute historiographie de l’ethnologie aux contours eurocentriques. La sensibilité de Hampâté Bâ et les formes qu’assume son œuvre ne se confondent en aucun cas avec l’ethnographie de sauvetage européenne (ou nord-américaine). Elles s’inscrivent plutôt dans un cadre de pensée distinct, résolument autochtone et anti-hégémonique, marqué notamment par le refus de projeter, voire d’enfermer les traditions africaines dans le passé – un passé souvent jugé primitif ou inférieur par les collecteurs coloniaux. Inutile de dire qu’en regard des histoires de l’anthropologie du Nord, sa condition de sujet colonial imprime à elle seule sa différence sur le plan politique, avec des implications épistémologiques et heuristiques évidentes.


Amadou Hampâté Bâ est né en 1901 au Mali et est décédé le 15 mai 1991 à Abidjan en Côte-d’Ivoire. Il a surtout acquis sa notoriété en collectant et en retravaillant la littérature d’Afrique de l’Ouest qui avait été transmise oralement par les chanteurs et les conteurs à travers les siècles. Il écrivit sur des rites d’initiation, des historiographies, des essais et des autobiographies. Cette activité passionnante et infatigable ainsi que son intérêt continuel pour les cultures des peuples et ethnies de l’Afrique de l’Ouest, il les devait à son éducation de base traditionnelle dans une famille de l’ethnie peul ainsi qu’à son maître Tierno Bokar Salif Tall, le « sage de Bandiagara », auquel il dédia un monument littéraire et se référera constamment dans nombre de ses œuvres, conférences et interviews. Son ascendance noble était caractérisée par une opposition féconde entre un père peul de Macina et une mère qui avait ses racines chez les Silatiguis, ces guerriers qui avaient combattu aux côtés d’Elhadji Omar Foutiyou Tall pendant les guerres d’islamisation et pendant sa résistance contre les Français.

Hampâté Bâ reçut sa première initiation à l’ésotérisme des Peuls par son grand-père maternel et sa mère qui avait acquis dans l’initiation féminine des Peuls le rang d’une « reine du lait » [3]. Cet entourage et les premiers apprentissages vécus dans la maison parentale ainsi que le destin de sa famille eurent ultérieurement un effet très stimulant sur la production littéraire de Hampâté Bâ. Les expériences essentielles pour lui furent la mort précoce de son père, le bannissement de son beau-père ainsi que la rencontre avec Koullel, le conteur renommé, qui lui transmit la tradition et l’art de la narration des Peuls. De ces expériences, furent tirés successivement Koumen (1961), Kaïdara (1969), L’Éclat de la grande étoile (1974), Petit Bodiel (1977) et Njeddo Dewal. Mère de la Calamité (1985). Hampâté Bâ était si enthousiasmé par l’art de Koullel qu’il reçut de ses condisciples le sobriquet de Amkoullel [4].

En 1912 Hampâté Bâ fréquenta l’école française. Il y fit la connaissance de Wangrin, qui était le traducteur du commandant de circonscription. Plus tard, en 1915 à Ouagadougou, Wangrin lui racontera l’histoire de sa vie mouvementée. Tout en passant avec succès son certificat d’études à l’école primaire de Djenné, à 150 km de Bandiagara, il collecte des histoires et des contes sur les Bozo, Songhai, Bambara et Peul, qu’il apprend par cœur selon ses propres dires (Dieng 2005 : 165). Hampâté Bâ va utiliser ce procédé pédagogique auquel sont soumis également tous les élèves des écoles coraniques et qu’il entretiendra plus tard pour préserver et mettre en forme la littérature orale. Après avoir réussi un autre examen de fin d’année à l’école primaire qui était obligatoire pour pouvoir accéder à la célèbre École normale William-Ponty de Gorée, il dut suivre la volonté de sa mère désireuse de le soustraire à la fréquentation du système éducatif français qu’elle jugeait aliénant, redoutant que l’on fasse des petits Africains des païens, c’est-à-dire des chrétiens. Cette obéissance à l’interdiction stricte de sa mère, Hampâté Bâ l’expliqua un jour de la façon suivante : « En Afrique traditionnelle, on ne désobéit jamais à un ordre de sa mère. Tout ce qui vient de la mère est sacré » (ibid.). Le système scolaire colonial lui fit comprendre ce rejet quand il le contraignit à se rendre à l’école française de Bamako, à 90 km de sa famille, distance que l’on ne pouvait parcourir qu’à pied à l’époque. Mais Hampâté Bâ saura tirer parti de cet épisode qui lui fut imposé.

Après sa scolarité, Hampâté Bâ travaille comme employé dans l’administration coloniale ; il habite chez Bâbali Bâ, un oncle peul, célèbre traditionaliste, conteur et aussi marabout réputé, conseiller d’État de Moro-Naba, l’empereur des Mossi. La musique traditionnelle qui accompagne la narration des histoires de Wangrin remplit son temps libre. Hampâté Bâ passe régulièrement ses vacances à Bandiagara chez son maître Tierno Bokar dans le but de compléter ses connaissances religieuses sur les différentes formes et organisations de la confrérie des Tidianes. Du fait de son appartenance à cette confrérie, il est soumis régulièrement aux chicanes de l’administration coloniale. Un ouvrage en deux tomes est issu de cette initiation : Tierno Bokar, le sage de Bandiagara et Vie et enseignement de Tierno Bokar, le sage de Bandiagara (Bâ & Cardaire 1957). Hampâté écrit ainsi à propos de Tierno Bokar :

Cet homme était en avance sur son temps dans de nombreux domaines. Il faut se rappeler que son appel à exercer la tolérance, à aimer tous les êtres, à être prêt au dialogue religieux et à respecter l’altérité puisque « l’arc-en-ciel doit sa beauté à la variété de ses couleurs » avait été formulé dans la première moitié du XXe siècle, au milieu du Mali, depuis une propriété africaine, à une époque où de telles pensées, quand elles pouvaient exister, n’étaient exprimées que rarement et encore de façon hésitante [5].

Hampâté est initié par son maître à la signification du mot et à sa portée : « Le mot est un fruit, dont la coque est bavardage, dont la chair est rhétorique et dont le noyau est le sain entendement humain [6]. »

Entré à vingt ans au service de l’administration coloniale, Hampâté est bientôt promu secrétaire du gouverneur et – en son absence – seul Africain à être chef de toute une administration. Ces activités professionnelles très diversifiées le conduisent à rencontrer les êtres humains les plus divers et lui font éprouver les conflits entre l’Afrique coloniale et l’Afrique traditionnelle ; il intervient régulièrement pour les résoudre avec un grand sens de la décision, en prônant la tolérance et le respect mutuel. La société africaine traditionnelle est selon Hampâté Bâ orientée par un rapport particulier au passé, selon « une mémoire culturelle » qui s’appuie, au XXe siècle comme avant, sur des médias. Comme ce n’est pas l’individu isolé qui détermine le passé dans l’Afrique traditionnelle, mais la collectivité, c’est-à-dire la communauté, la mémoire est donc collective. Le médium de cette mémoire collective est d’abord l’oralité et la représentation imagée que procure l’art de la narration. Dans cette tradition, Hampâté est un conteur exceptionnel, mais plus encore un médiateur brillant entre la culture orale et une culture écrite moderne ; il met son savoir sur les héritages oraux de l’Afrique de l’Ouest à disposition d’un lectorat émerveillé. Il associe en cela le plaisir de la lecture au savoir sur l’essence et la fonctionnalité de la culture orale, un processus qui lui permet de construire une continuité dans le domaine de la culture. C’est ainsi que son historiographie représente une forme de souvenirs collectifs. Au nom de la « mémoire collective des cultures mémorielles », Hampâté prend en même temps position dans les controverses sur la gestion du passé colonial et les conséquences de l’hégémonie culturelle des anciens colons.

Son historiographie s’appuie sur la reconstruction de l’histoire et les débats qu’elle suscite depuis la perspective d’un Africain. Hampâté se sert de l’auto-ironie et de l’humour pour tracer un bilan critique des expériences coloniales en Afrique de l’Ouest. Il raconte des histoires fascinantes de princes dont on avait confisqué le pouvoir mais pas la dignité et qui savaient se défendre de l’humiliation imposée par des blancs arrogants. Tout aussi intéressant et amusant est de l’entendre parler des pièges que les femmes tendent à l’auteur ou de les lire. La manière dont il enseigne avec humour se voit aussi lorsqu’il raconte dans ses souvenirs, recueillis lors de conférences, qu’il examinait en compagnie de jeunes de sa classe d’âge les excréments des blancs pour voir s’ils étaient vraiment noirs. Sa description des conséquences destructrices de la Première Guerre mondiale pour les participants africains de ce conflit est particulièrement passionnante, comme le sont les classifications que le narrateur et l’observateur subtil qu’est Hampâté Bâ introduit entre les maîtres et les sujets du colonialisme. Le colonialisme et son administration, les intrigues et les hiérarchies avec leurs aspects comiques, les conséquences de cette situation pour la société et les cultures des Africains, sont décrits avec une profusion de nuances sans taire le fait fondamental que l’impôt par tête et le travail forcé constituent les facteurs centraux d’un système inhumain. Il est caractéristique de Hampâté Bâ de n’apparaître jamais amer et de vouloir représenter de manière récurrente les traits positifs et même les personnalités exceptionnelles.

Dans son œuvre autobiographique Oui, mon commandant (1994), Hampâté Bâ raconte la façon dont il relie son activité largement loyale à la France en tant que haut fonctionnaire colonial avec la collecte des héritages oraux. En cela il pousse la thèse coloniale d’une infériorité des cultures africaines jusqu’à l’absurde. Il n’ignore pas le fait que les groupes dominants traditionnels ont coopéré avec les colons, allant jusqu’à montrer sous quelle forme la domination coloniale a été intégrée au quotidien africain. De la même manière, dans son historiographie, l’attitude des Africains n’est pas omise – une attitude qui oscille entre soumission, résistance passive et rébellions sporadiques.

L’initiative de Hampâté Bâ conduit d’abord à une réévaluation de la fonction traditionnelle de la littérature orale qui consiste à raconter objectivement, à distraire et à instruire (Bâ 1991). Ce positionnement est enraciné dans la perception profonde qu’a Hampâté de lui-même comme musulman. Il justifie sa langue dénuée d’agressivité par son souhait de faire preuve de tolérance envers les autres et de la transmettre. Dans Tierno Bokar (1957), il trouve une très jolie métaphore pour illustrer son attitude : « Lorsque deux personnes parlent ensemble, elles se regardent comme des demi-lunes, pour peut-être se rapprocher et former le grand cercle [7]. » Dans le même temps il considère comme indéniable le fait que la perte de la culture africaine, l’éloignement des Africains de leur identité, sont une conséquence de la colonisation européenne.

Hampâté Bâ conféra une réelle pertinence à l’autobiographie comme genre littéraire. Son talent de conteur associe différents registres concomitamment : l’autobiographie, l’épopée guerrière, la chronique familiale, les indices ethnographiques, présentés sous la forme d’histoires, d’anecdotes et de proverbes. Ses travaux autobiographiques comportent des aspects interdisciplinaires qui donnent des explications sur la variété, voire les distinctions, des cultures de l’Afrique. Hampâté Bâ se meut en cela sur les terrains d’action à la fois d’un ethnologue, d’un anthropologue et d’un psychologue. À côté de la représentation de l’enfance et de la jeunesse, nous trouvons décrite la richesse matérielle, sociale et spirituelle d’une région du monde. Parmi les motifs qui le conduisent à témoigner de cette façon du point de vue d’un Africain, Bâ avance celui-ci dans une discussion : « Une histoire de l’Afrique est écrite selon le point de vue de l’Europe. Il y aura une histoire de l’Afrique. Mais ce ne sera pas une véritable histoire de l’Afrique car d’autres parlent à notre place [8]. »

Dans le Chasseur de mots, Hampâté Bâ décrit une époque qui est soumise à des changements exceptionnels du fait de la colonisation européenne. L’un d’entre eux consiste dans le passage d’une culture orale à une culture écrite. Celle-ci implique bien plus qu’un simple changement dans les techniques culturelles. Avec le passage à une culture écrite sont transmises des relations sociales et des échelles de valeur pour éduquer les êtres humains et s’adapter à un monde changeant. Peter Brook et son Centre international de recherche théâtrale ont proposé une réception actuelle de l’œuvre de Hampâté Bâ face au processus contemporain de mondialisation. Brook, alors âgé de 80 ans, met en scène en 2004 La vie et l’enseignement de Tierno Bokar lors de la Triennale de la Ruhr. Le critique de la Frankfurter Allgemeine Zeitung écrit à ce propos : « Une parabole inclusive d’immédiateté émouvante. Dans les disputes lointaines se reflète l’actuel ’choc des civilisations’ comme seul le peut un théâtre de la réduction extrême dans sa clarté scénique et sa proximité [9]. » Cette réception est riche d’enseignement. Et l’on peut lire dans la version en ligne de la Neue Zürcher Zeitung  :

La structure est complètement narrative et le narrateur est dans sa gaieté stoïque la figure la plus importante. Il noue le contact avec le public auquel il s’adresse directement. Ainsi peut-on penser que l’histoire pourrait être réellement racontée quelque part dans un village d’Afrique à la seule différence que les spectateurs assis formeraient un cercle autour de la scène. Mais nous sommes installés dans la salle des soufflantes de Duisburg, au milieu d’un paysage industriel gigantesque, dans lequel était autrefois extrait le charbon […]. Brook dirige le regard vers des choses apparemment ou réellement incompatibles […]. Lors de la mise en scène, dit-il, il a souvent pensé à Bagdad. En l’occurrence à l’incapacité des occupants de s’adapter aux mentalités qu’ils ne comprennent pas [10].

Tierno Bokar, un alter ego africain de Nathan le Sage ? Au processus de la distanciation qui s’inscrit dans ce que l’on appelle « les époques de transition », Hampâté Bâ oppose une activité d’écrivain qui s’avère être une pédagogie valide pour toutes les époques et tous les mondes vivants, comme les drames de Lessing au XVIIIe siècle, mais dont le fondement est l’initiation africaine qu’il a traversée. L’auteur lui-même, qui inlassablement prend la parole pour expliquer son intention, nous en fournit beaucoup d’indices. L’écriture est pour lui une langue inscrite sur le papier et cette langue repose sur la tradition orale.

Selon Hampâté Bâ, la tradition orale est enseignement et ceci à tous les degrés que connaît le système scolaire moderne : le primaire, le secondaire et le lycée. Cet enseignement englobe aussi bien la morale que la philosophie, les mathématiques que la géométrie. L’objectif de Bâ est d’explorer l’ensemble du savoir transmis dans une perspective culturelle et cultuelle. La tradition orale est le médium du savoir. Ce savoir, qu’on nomme initiation, est transmis par les anciens. Et initiation signifie que l’on prend des cours auprès d’un maître. Cet enseignement circonscrit toute la vie, toute la nature. En règle générale, le maître est vieux, quand il est très vieux, c’est un vieillard. Mais il y a, selon Hampâté, simplement des vieillards qui n’ont que 20 ans et à l’inverse des enfants qui en ont 72. C’est une question de savoir. Mais comme les êtres humains d’un âge avancé ont normalement vécu et vu la plupart des choses, ils ont la réputation d’être de grands initiateurs. Lorsqu’ils enseignent, ils se servent de tout le trésor de la culture orale, qui repose entre autres sur des proverbes. Et si le vieillard veut apprendre quelque chose aux jeunes, il pose des questions. L’une des questions les plus importantes est : qu’est-ce qu’un être humain ? Un être qui est tout et rien à la fois. Tout parce qu’il possède des forces créatrices et rien parce qu’une fièvre peut parfois l’empêcher de se lever. De ce fait il est tout et rien.

Dans une longue interview révélatrice, Hampâté s’exprime en détail et de façon exemplaire sur la signification de l’initiation en rapport avec son utilité et son exploitabilité. Dans la tradition des initiateurs de la culture orale qui est la sienne, Hampâté Bâ pose par exemple la question du cours de la vie humaine. Celle-ci se décompose en neuf étapes. Chacune de ces étapes est elle-même lisible en trois sous-étapes et chaque étape correspond à une durée de sept ans [11]. De la naissance jusqu’à la septième année de l’existence, on se trouve dans la première des sous-étapes. L’enfant va à l’école en restant auprès de sa mère. Il n’obéit qu’à sa mère et ne croit que sa mère. Pour tout ce qu’on lui dit, il demande à sa mère si c’est la vérité. Pendant sept ans, l’enfant ne vit qu’à travers sa mère. À l’étape suivante, l’enfant change pour fréquenter une école à l’extérieur de la maison maternelle. Ce peut être une initiation ou encore l’enseignement auprès d’un maître ou de ses camarades. C’est en tout cas une école. Pour l’enfant, tout est école. Le fait de jouer ou d’aller chercher de l’eau relève aussi des apprentissages scolaires. Tout est enseignement, rien n’est perte de temps. L’enfant apprend dehors. Pourtant il revient régulièrement chez sa mère et demande si ce qu’il a vu et entendu est la vérité. Il agit ainsi jusqu’à sa quatorzième année. Lorsque l’enfant atteint ses quatorze ans, il devient progressivement une personne autonome. Il se sépare de sa mère car il va sur ses vingt-et-un ans. Il commence à contredire sa mère. Il commence à penser de façon autonome. À vingt-et-un ans, il a achevé son premier cycle. Arrivé à ce moment de sa vie, il a obtenu un aperçu de toute chose. On lui a parlé des êtres vivants et de ceux qui sont immobiles. On lui a parlé du royaume des animaux, du royaume des plantes et de celui des minéraux. Ces connaissances, il va les approfondir dans les vingt-et-une années suivantes, un laps de temps qui se découpe lui-même en trois étapes de la vie.

Le second cycle de vingt-et-une années renforce les expériences des premières vingt-et-une années. Ce n’est qu’à 42 ans que l’être humain a le droit de parler. C’est à ce moment que l’on voit en lui un être humain accompli ; lorsqu’il commence à parler, dit-on, il rentre dans la catégorie des anciens. On lui demande quel âge as-tu ? Lorsqu’il répond : « J’ai 35 ans », on dit : « Attends d’en avoir 42. » À 42 ans il peut prendre la parole.

Dans les vingt-et-une années suivantes, le troisième cycle, il doit enseigner aux jeunes. À partir de là, on exige de lui qu’il transmette ce qu’il a appris dans les vingt-et-une années de sa jeunesse. Il est devenu un homme adulte, et cette maturité il doit la transmettre jusqu’à l’âge de 63 ans. À partir de 63 ans, on dit chez les Peuls « qu’on est hors du parc ». C’est une sorte de retraité, on ne peut plus rien exiger de lui, mais il peut continuer à donner et à profiter de la vie. Lorsqu’on entre dans l’âge, on fait sa mue comme un serpent. On change trois fois de peau au cours de son existence : lors du passage de l’enfance à la jeunesse ; lors du passage de la jeunesse dans l’âge mûr ; et enfin à l’entrée dans la vieillesse. La vieillesse vaut à la fois comme gain et comme perte. Ce qu’on gagne comme expérience, on le perd au plan physique. C’est un seuil, une période charnière. À partir de là, le vieillard s’avance vers la mort. C’est une déchéance. C’est pourquoi on dit que les pensées dans la tête d’un vieillard sont des pensées mortes. On doit les semer dans la tête des jeunes.

L’historien, narrateur, chroniqueur et ethnologue Hampâté Bâ tente à travers toute son œuvre de replacer les sociétés d’Afrique de l’Ouest dans une perspective actuelle et contemporaine. Il adopte un point de vue historique. Il montre que l’héritage culturel dans sa dynamique et dans son authenticité peut être un paradigme utile pour des réflexions sur les processus d’évolution présents et futurs, dépassant l’imitation superficielle et folklorique d’un passé perdu. Pour ce qui concerne l’étymologie du concept de « transformation », il trouve sa source dans différents modèles d’appréhension des réalités africaines ; par exemple le modèle de la progression dans l’évolution historique des sociétés africaines avant l’époque coloniale et le modèle de la rupture avec le colonialisme. C’est un modèle révolutionnaire qui vise à un maniement conscient de l’histoire et produit une conscience historique. En ce sens, Hampâté Bâ n’est pas seulement, par le fait qu’il archive et transmet l’héritage culturel de l’Afrique de l’Ouest, un médiateur, il est également un initiateur des processus de transformation à venir. La parole recouvre avec l’art de la narration la fonction d’une instance de transformation. Hampâté Bâ écrit à ce propos : « Le forgeron forge le mot, le tisserand le tisse, le cordonnier le lisse [12]. »

Les transmissions orales constituent le patrimoine des archives historiques et scientifiques de l’Afrique. C’est à partir de ces archives que les Africains trouvent les moyens de leur libération spirituelle. Hampâté Bâ l’exprime ainsi : « On ne coiffe personne en son absence, dit le proverbe. » Cela signifie que les Africains doivent se servir des aspects utiles de la tradition, c’est-à-dire de la culture orale, se les approprier s’ils sont encore pertinents et actuels, et ce précisément dans leur disposition diachronique et synchronique, leur caractère intempestif. Ce qui est transmis oralement gagne par là une fonction constructive, productrice d’identité et communicative dans le contexte des processus de transformation sociétale. Cela concerne les questionnements sur l’état des rapports de production, sur les relations entre les êtres humains, la solidarité, la morale, les configurations familiales et sociétales. Et cela concerne aussi les représentations religieuses et idéologiques, qui peuvent faciliter ou freiner les évolutions sociétales.

L’œuvre de Hampâté Bâ peut être comprise et appréciée comme une philosophie de la vie. Au sens socratique, il comprend la sagesse comme une connaissance de la vie, un nouveau paradigme pour les spécialistes de la culture dans le domaine du savoir interculturel. Le plus grand bonheur pour lui est l’oubli et le sommeil. La plus grande force qui existe est la patience et la modestie. Si les êtres humains n’oubliaient pas, ils courraient chaque jour le danger de commettre un meurtre. Et si les êtres humains ne dormaient pas, ils ne pourraient pas renouveler leurs propres ressources. L’oubli et le sommeil sont la voie la plus sûre pour la réconciliation des opposés et utiles pour la résolution de conflits de toutes sortes, en particulier lorsque ces derniers sont de nature culturelle. La sagesse de Bâ repose sur une pédagogie qui est immanente à la transmission orale. Dans l’art du maniement de la parole, le fait de parler n’est pas seulement à comprendre comme une instance de transmission mais, considéré dans un contexte social, comme une possibilité de retour à des valeurs oubliées des sociétés africaines. C’est ainsi que l’on peut interpréter Kaïdira (1969) comme une histoire d’initiation qui intègre également des éléments utilisables issus de l’éducation traditionnelle. Il utilise les symboles de l’obéissance, de la migration et des épreuves auxquelles on doit se soumettre pour parvenir à la vérité. Kaïdira est un document important de la transmission orale, l’introduction dans la religion, l’histoire, les formules du droit coutumier et des règles de l’enseignement de la morale qui est à la fois éducation et distraction.

Le roman L’étrange destin de Wangrin, datant de 1973, propose de nouveaux motifs en lien avec l’actualité. Avec le personnage de Wangrin, on ne recourt pas seulement à l’ancien thème hégélien de la dialectique entre le maître et l’esclave qui serait réinterprétée à la lumière des relations entre les Africains et les Européens, mais on transmet aussi une leçon dont on peut encore se servir aujourd’hui en Afrique et sur laquelle on peut également continuer de méditer. C’est la leçon qui consiste à apprendre à rire de la vie, sur soi-même et sur l’histoire, aussi tragique, complexe et sans perspective puisse-t-elle apparaître.

Inspirée par la culture orale, la contribution de Hampâté Bâ, à propos de l’actuelle discussion sur la question des genres comme question idéologique, politique et sociale reste par contre totalement fidèle à la tradition et présente de ce fait une coloration conservatrice. Certes, il plaide pour le respect des femmes et pour le fait de leur donner une place digne dans la société. Mais pour lui, cette place revient à la femme en tant que mère. Il s’est exprimé sur la question :

Les femmes sont des figures publiques. Ce sont des êtres secrets. Chez nous cela signifie : les femmes possèdent onze forces. L’homme en revanche neuf. On dit que ces forces ont des portes, les portes d’entrée. La tête en a sept : la bouche, le nez, les yeux et les oreilles. C’est pour cela que nous accordons tant d’importance à la tête. La tête est la partie la plus importante. Si l’on coupe la tête, les êtres humains meurent. On peut couper le bras, ouvrir le ventre, mais sans tête, tout est fini. Dans la tête se situent les sens les plus importants. L’ensemble des capacités de perception et les possibilités d’expression se trouvent dans la tête. Au-delà il y a deux soupapes naturelles, cela fait en comptant les sept autres neuf. Ce sont les limites de l’homme. Lorsque que la femme au contraire met au monde un enfant, elle cesse d’être une femme et devient une mère. La femme a le privilège d’être à la fois femme et mère. De ce fait la force de la femme est à chercher dans la maternité, et lorsqu’elle met au monde un enfant, s’ouvrent deux autres portes : celles de la poitrine. Ces deux portes qui s’ajoutent aux neuf que possède l’homme en font onze [13].

Les éléments de la sagesse traditionnelle sont enfin des proverbes transmis par la culture orale, comme Hampâté Bâ les a recueillis et fait connaître en grand nombre. Ils jouent un rôle majeur lors de l’initiation. Ils jouent notamment un rôle lorsque, par exemple, un homme d’un certain âge cherche un maître, dans le cas où il vient d’un autre peuple, d’une autre tribu et a besoin d’être introduit dans un environnement nouveau. Ou lorsqu’un berger qui veut être initié à la chasse se rend chez un chasseur et lui demande d’affuter son regard pour la chasse. C’est à ce moment que le maître dit au disciple : « Si tu veux apprendre quelque chose de moi tu dois cesser d’être toi-même. Oublie-toi pour être moi. Si tu restes toi-même, nous resterons malgré notre proximité éloignés l’un de l’autre, comme le ciel et la terre. » L’élève n’a pas la permission, c’est le sens des paroles du maître, de comparer ce qu’il lui enseigne avec ce qu’il sait déjà. Il doit oublier tout ce qu’il sait pour apprendre. On doit apprendre que l’on ne sait rien : anndu a anndaa. Les Peuls connaissent pour cela un sage dicton : « Si tu sais que tu ne sais rien, tu sauras (saa anndi a anndaa a anndu) ; si tu ne sais pas cela, tu ne sauras pas (saa anndaa a anndaa a anndata). » Dans un dialogue interculturel, un tel savoir, une telle position, peuvent contribuer à atténuer tout sentiment d’infériorité ou de supériorité.

L’importance des travaux de Hampâté Bâ a été soulignée lors du colloque de Dakar de la fin mars 2017, sur les Médiations africaines dans la construction et la réappropriation d’un savoir ethnologique, organisé par l’université Cheikh Anta Diop de Dakar, l’Institut Frobenius de Francfort, la Deutsche Forschungsgemeinschaft, l’Agence nationale de la recherche (ANR), le Centre Georg Simmel, les Recherches franco-allemandes en sciences sociales et l’Institut Goethe de Dakar. Ce colloque empruntant d’une certaine manière à Hampâté Bâ a fait le pont avec les histoires de l’ethnologie et l’importance que cette discipline connaît à nouveau en Afrique. Hampâté Bâ y apparaît en tant qu’une figure singulière dont le statut dépasse largement celui d’un ethnologue pour se confondre avec celui d’un créateur et médiateur culturel d’envergure, à l’épicentre de l’histoire tumultueuse de l’Afrique.

Bibliographie

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Krumbholz Martin, 2004. « Leben und Lehre », Neue Zürcher Zeitung Online, 08/07.

Rossmann Andreas, 2004. « Teekesseltreiben », Frankfurter Allgemeine Zeitung, 08/07.

« Entretien avec son Excellence Amadou Hampâté Bâ », réalisé par Ange Casta et Enrico Fulchignoni, émission « Un certain regard », diffusée sur ARTE, 07/09/1969 [disponible en ligne], consulté le 24/08/2018, URL : http://www.ina.fr/video/CPF86655123.




[1Cf. le très instructif ouvrage collectif, Amadou Hampâté Bâ, homme de science et de sagesse. Mélanges pour le centième anniversaire de sa naissance, et en particulier l’article d’Issiaka A. Singaré, « la tradition orale : acquisition et révélation », p. 81-96 (Nouvelles Éditions maliennes/Karthala, Bamako, 2005).

[2Voir à ce propos Astrid Erl (2003), p. 156.

[3Le titre de « Reine du lait » est conféré aux plus expertes des femmes qui s’occupent de la collecte du lait et de la production du lait caillé chez les Peuls nomades.

[4Am est le diminutif d’Amadou et Koullel est un indice patronymique de filiation, très courant chez les Peuls.

[5Commentaire accompagnant le tableau n° 8 (Tierno Bokar, le sage de Bandiagara) de l’exposition de la fondation Heinrich Böll dans le cadre du projet « Afrikanissimo », bibliothèque centrale d’Elberfeld, 24/10/1997. L’exposition était une initiative de la Société pour le soutien aux littératures d’Asie, d’Afrique et d’Amérique latine, Francfort-sur-le-Main.

[6Cité d’après : Mahamadou Kanté, professeur d’allemand au lycée de Bougouni (Mali), « Nous sommes tous les créatures d’un Dieu », 03/1994, Bamako.

[7Andreas Rossmann, « Teekesseltreiben », in Frankfurter Allgemeine Zeitung, 08/07/2004.

[8Amadou Hampâté Bâ dans un dialogue avec Ange Casta et Enrico Fulchignoni, émission « Un certain regard », diffusée sur Arte le 07/09/1969. Disponible en ligne : http://www.ina.fr/video/CPF86655123 (consulté le 24/08/2018).

[9Andreas Rossmann, « Teekesseltreiben », art. cit.

[10Martin Krumbholz, « Leben und Lehre », Neue Zürcher Zeitung Online, 08/07/2004.

[11Amadou Hampâté Bâ dans un dialogue avec Ange Casta et Enrico Fulchognoni, émission citée.

[12Ibid.

[13Ibid.