L’anthropologie et l’ambiguïté du colonialisme allemand

Karl‑Heinz Kohl

Goethe-Universität Frankfurt-am-Main
Institut für Ethnologie

2019

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Pour citer cet article

Kohl, Karl–Heinz, 2019. « L’anthropologie et l’ambiguïté du colonialisme allemand », in Bérose - Encyclopédie internationale des histoires de l'anthropologie, Paris.

URL Bérose : article1772.html

Publié dans le cadre du thème de recherche « Histoire de l’anthropologie et des ethnologies allemandes et autrichiennes », dirigé par Jean-Louis Georget (Sorbonne Nouvelle, Paris), Hélène Ivanoff (Institut Frobenius, recherches en anthropologie culturelle, Francfort-sur-le-Main), Isabelle Kalinowski (CNRS,Laboratoire Pays germaniques UMR 8547, Ecole Normale Supérieure, Paris) Richard Kuba (Institut Frobenius, recherches en anthropologie culturelle, Francfort-sur-le-Main) et Céline Trautmann-Waller (Université Sorbonne nouvelle-Paris 3/IUF).

I.

Dans l’histoire des sciences, le lien entre l’anthropologie et le colonialisme a fait l’objet d’un long débat qui remonte aux premières décennies de la décolonisation [1]. Aujourd’hui, les chercheurs s’accordent à reconnaître que l’existence de la domination coloniale occidentale fut l’une des conditions les plus importantes de l’établissement de l’anthropologie en tant que discipline universitaire. En Europe, le premier institut de recherche anthropologique et linguistique a été fondé en 1851 à Leyde. Très vite, il devint un lieu de formation pour les fonctionnaires chargés de responsabilités administratives dans l’Empire colonial néerlandais, et l’ethnologie fit partie du programme de formation dès 1864 [2]. Dans le même temps, les pères fondateurs de l’anthropologie évolutionniste du XIXe siècle, tels Herbert Spencer, Sir Henry Maine ou John Lubbock, contribuèrent à légitimer idéologiquement les entreprises impériales de l’ère victorienne avec leur théorie du développement humain progressif qui plaçait les peuples primitifs d’Océanie et d’Afrique au début de ce processus et les nations civilisées européennes au sommet. C’est l’un de ces pères fondateurs et l’un des évolutionnistes de premier plan de son époque, Edward B. Tylor, qui devint le premier anthropologue à enseigner cette discipline dans une université britannique. Après la Première Guerre mondiale, le fonctionnalisme remplaça l’évolutionnisme, mais les membres de l’école britannique de Malinowski servirent le colonialisme dans un sens encore plus strict. Beaucoup d’entre eux, comme E. E. Evans-Pritchard, Meyer Fortes ou Audrey Richards, ont mené leurs recherches ethnographiques sous les auspices de l’administration coloniale. Cependant, les anthropologues servaient la mission coloniale depuis un certain temps déjà. Les débuts de l’anthropologie états-unienne sont, eux aussi, étroitement liés au colonialisme interne et à la politique du gouvernement américain à l’égard des populations autochtones du pays. Dans son administration des réserves indiennes, le Bureau des affaires indiennes, créé en 1824 dans le cadre du ministère de la Guerre, [3] s’appuyait sur le Bureau of American Ethnology, créé par une loi du Congrès en 1879. [4] Bien qu’il y ait beaucoup de preuves à l’appui de l’affirmation souvent citée de Kathleen Gough, selon laquelle « l’anthropologie est la fille de l’impérialisme occidental [5] », l’histoire de l’anthropologie allemande semble constituer un cas intéressant pour démontrer le contraire.

Les débuts de l’anthropologie allemande remontent au xviiie siècle. Entre 1770 et 1783, les termes « ethnographie » et « ethnologie » ont été inventés par des savants enseignant dans les universités de Göttingen, Halle et Vienne [6]. Toutefois, cette nouvelle discipline, qui visait à systématiser le corpus croissant de données sur les peuples étrangers, était encore intégrée à des disciplines plus anciennes comme l’histoire, l’histoire naturelle et la géographie. Au cours des décennies suivantes, ces deux néologismes grecs connurent entamèrent une étonnante carrière internationale tandis que des scientifiques anglais, français, danois, russes et américains les utilisaient dans les noms de leurs sociétés savantes ethnologiques nationales nouvellement fondées [7]. Ce n’est que plus tard, et pas partout, que le terme anthropologie remplaça ces deux termes plus anciens pour désigner une science plus complète, pseudo-naturelle, incluant non seulement l’étude des cultures, mais aussi des langues et des caractéristiques physiques des différentes races humaines. L’un des centres de l’ethnologie allemande naissante était l’université de Göttingen, à laquelle George III avait fait don d’une partie de la collection d’artefacts ethnographiques de James Cook recueillis lors de ses voyages dans le Pacifique Sud. Le roi le fit à la demande de Blumenbach, alors professeur d’anatomie et d’histoire naturelle à Göttingen, qui était un ami de Johann Reinhold Forster et de son fils Georg, qui furent les naturalistes du second voyage de Cook. Grâce à son Voyage round the world, magnifiquement écrit, Georg Forster devint le voyageur, géographe et ethnographe allemand le plus célèbre de son temps. Il enseigna l’histoire naturelle à l’université voisine de Kassel, puis à Vilnius, édita d’énormes compilations de récits de voyages contemporains et fut élu membre de la British Royal Society. Ami de Johann Gottfried Herder, il le soutint dans ses arguments contre la théorie de Kant sur l’origine des races humaines. Proche du jeune « cosmographe » prussien Alexander von Humboldt, de 15 ans son cadet, il inspira à ce dernier son célèbre voyage en Amérique du Sud au début du xixe siècle.

Herder, pour sa part, allait devenir l’un des philosophes les plus influents du mouvement romantique allemand. Faisant valoir que chaque période historique et chaque culture ne devait être jugée qu’en fonction de ses propres normes et valeurs, Herder a jeté les bases de l’historicisme allemand et peut également être considéré comme l’un des premiers partisans du relativisme culturel. Il enrichit également le vocabulaire de l’ethnologie allemande en créant le terme Naturvölker ou « peuples naturels », qui lui fut inspiré par la théorie de Rousseau sur l’« homme naturel [8] ». Herder utilisait ce terme pour critiquer les artifices et les raffinements des « peuples civilisés » qui avaient commencé à ignorer les principes de la nature, alors que les peuples indigènes ou Naturvölker continuaient à s’y conformer. Par la suite, la critique implicite contenue dans cette expression concorda parfaitement avec l’opposition entre culture et civilisation qui était au cœur de l’identité nationale allemande telle qu’elle fut forgée par les intellectuels allemands au xixe siècle. Influencée d’une part par les écrits de Blumenbach, Forster et Alexander von Humboldt, qui représentaient la tradition rationnelle des Lumières, et, d’autre part, par la théorie romantique de Herder sur le Volksgeist qui soulignait l’esprit unique propre à chaque peuple, la recherche ethnologique en Allemagne connut un essor durant la première moitié du xixe siècle. Les traités comparatifs les plus importants de l’époque sur les peuples indigènes furent publiés par des auteurs allemands comme Gustav Klemm ou Theodor Waitz ‒ les véritables pionniers de la discipline comme le souligne l’anthropologue américain Robert Lowie dans son History of Ethnological Theory de 1937 [9]. Le développement de l’ethnologie dans les pays germanophones au xixe siècle n’était pas seulement dû à l’attrait romantique de l’étude des peuples qui étaient censés incarner l’état de nature de l’humanité, mais aussi à des raisons très matérielles : il fallait compter avec les milliers d’objets recueillis auprès des peuples autochtones qui, depuis l’âge des découvertes, avaient trouvé leur chemin jusqu’en Allemagne.

À l’exception de l’aventure éphémère entreprise par le Grand Électeur du Brandebourg sur la côte ouest-africaine au xviie siècle, les nombreux petits royaumes et principautés allemands d’Europe centrale n’avaient jamais participé à la course aux territoires et colonies d’outre-mer. Néanmoins, les collections et les cabinets de curiosité des cours royales et princières regorgeaient d’objets ethnographiques provenant des Amériques, d’Asie, d’Afrique et d’Océanie. Certains d’entre eux dataient de l’époque où l’empire espagnol d’outre-mer était encore dirigé par la branche autrichienne de la maison des Habsbourg. Hernán Cortés et d’autres conquérants rapportèrent du Nouveau Monde de nombreux « trophées de guerre », des statues de déesses aztèques, des miroirs en obsidienne et des coiffes en plumes indigènes qui furent ensuite conservés dans des lieux tels que la collection du duc Ferdinand à Ambras ou dans la plus célèbre des Chambres des merveilles et des arts (Wunderkammer, Kunstkammer) du xvie siècle, abritée au palais Hradčany à Prague, sous le règne du roi Rodolphe II [10]. D’autres objets ethnographiques furent acquis plus tard en tant que curiosités précieuses qui rappelaient les mondes exotiques au-delà des vastes océans. Contrairement aux rois beaucoup plus riches de France, d’Angleterre ou d’Espagne, la plupart des souverains des petits États allemands n’avaient pas les moyens de s’offrir des tableaux coûteux ou d’autres objets d’art prestigieux. C’est peut-être l’une des raisons pour lesquelles leurs collections sont composées de tant de curiosités naturelles et d’artefacts exotiques. Ils étaient rares et spectaculaires, mais beaucoup moins chers et, en même temps, ils témoignaient de l’intérêt scientifique de leur propriétaire. Dans une plus large mesure encore, cet argument vaut pour les collections qui appartenaient à des savants, des universités ou de grandes maisons commerciales. Plus les villes allemandes étaient éloignées des centres du commerce ultra-marin, plus les objets ethnographiques semblaient précieux en tant que moyen de s’approprier le monde exotique.

II.

Lorsque, après la Révolution française, le Louvre, ancien palais des rois de France, fut transformé en musée national et que, un peu partout en Europe, l’âge d’or des musées commença, les anciens souverains aristocrates décidèrent eux aussi de céder au public leurs collections curiales. Napoléon avait prouvé que les musées pouvaient évoquer et renforcer le sentiment d’identité nationale en rappelant le glorieux passé de la nation. Mais les musées pouvaient aussi être utilisés comme un moyen d’éducation du peuple. C’était du moins ce qu’espéraient les savants français des Lumières mais aussi des députés du Parlement anglais lorsqu’ils fondèrent le British Museum en tant qu’institution publique en 1753. Les érudits et les conservateurs réorganisèrent les nombreux objets provenant des collections royales d’art et des cabinets de curiosité, les classèrent par matériau et par forme, par origine et signification. C’est ainsi qu’au cours des premières décennies du xixe siècle, différents types de musées virent le jour : galeries de peinture et de sculpture, musées d’histoire nationale, musées d’antiquités et muséums d’histoire naturelle. Ce fut cependant assez difficile de classer les
artefacts ethnographiques dans l’une de ces catégories. Dans la plupart des pays européens, comme la France, l’Italie ou l’Angleterre, ils furent intégrés dans les collections des muséums d’histoire naturelle [11]. Parfois, ils rejoignaient un nouveau département créé exprès pour eux, comme ce fut le cas pour les collections encyclopédiques du British Museum à Londres ou du National Museet à Copenhague [12]. En Allemagne, où les objets d’origine exotique occupaient une place si importante dans les cabinets de curiosités royaux, académiques et privés, l’histoire des musées prit un tournant différent. Le musée ethnographique devint une institution à part entière, peut-être en raison de la multitude d’objets ethnographiques ou peut-être parce que le climat intellectuel était si favorable à l’ethnologie [13]. À Munich, dans la résidence du roi de Bavière, le premier Völkerkundemuseum fut fondé en 1865 et inauguré en 1868 sous les Arcades de la Cour royale. La pierre angulaire de la collection du musée était constituée par les artefacts ethnographiques qui faisaient autrefois partie des collections royales. Ils furent augmentés des objets rassemblés par les naturalistes bavarois Johan Baptist Spix et Carl Friedrich Martius entre 1817 et 1820 lors de leur expédition dans l’intérieur du Brésil et par une large sélection d’objets d’art japonais et chinois qui appartenaient autrefois au roi de Bavière.

Dans les années qui suivirent, dans d’autres anciennes villes de résidence royale, comme Berlin (1873) et Dresde (1879) [14], mais aussi dans de grands centres marchands urbains, comme Leipzig (1871), Brême (1877) et Hambourg (1878), des initiatives furent prises pour fonder des musées ethnographiques. Bien que plusieurs années s’écoulèrent avant qu’ils ne soient tous officiellement ouverts et hébergés dans un bâtiment ad hoc, les pays germanophones créèrent et rendirent accessibles au public sept collections ethnographiques indépendantes, et ce avant que l’empire allemand ne fondât ses premières colonies outre-mer en 1884. Au début de la Première Guerre mondiale, Francfort (1904), Cologne (1905) et Stuttgart (1911) avaient suivi l’exemple de Munich, de telle sorte qu’un musée ethnographique existait dans chaque cité marchande importante et dans quasiment chaque ville qui avait autrefois été la capitale d’un ancien royaume allemand. Les musées constituèrent également le noyau autour duquel l’ethnologie s’établit en tant que discipline académique. La première génération de directeurs avait été formée dans d’autres disciplines, comme la médecine, la géographie ou l’histoire, ou n’avait pas du tout fait d’études universitaires. Dans de nombreux cas, ces directeurs, mais parfois aussi les conservateurs de départements se sont vu attribuer un poste de professeur honoraire ou de chargé de cours dans une université voisine [15].

III.

Comme le montrent les faits historiques, l’intérêt pour l’ethnologie, si répandu en Allemagne, précéda de plusieurs décennies les tentatives du Reich pour obtenir ses propres colonies [16]. Cela ne veut pas dire qu’il n’y avait aucune relation entre l’ethnologie allemande et le colonialisme. À cet égard, il semble bien que l’histoire allemande a également pris un Sonderweg (voie particulière) [17]. S’il est vrai que l’émergence de l’ethnologie allemande n’est pas le résultat direct de la participation du pays aux entreprises coloniales du xixe siècle, l’intérêt pour les Naturvölker et leurs formes de vie sociale peut néanmoins avoir constitué un stimulant important pour participer à de telles entreprises. Vient à l’appui de cette hypothèse la façon dont ces peuples ont été présentés dans le discours scientifique ainsi que dans les expositions des musées ethnographiques. C’est au développement de la discipline dans la capitale impériale de Berlin que s’intéresse maintenant l’article dans la mesure où son musée ethnographique deviendra finalement le plus important, pas seulement en Allemagne : selon le témoignage d’un anthropologue américain contemporain, au début du xxe siècle, le Musée de Berlin contenait la plus grande collection d’objets ethnographiques au monde [18].

La promotion réussie de l’ethnologie dans la capitale prussienne fut l’œuvre d’un seul homme : Adolf Bastian. Comme pour de nombreux fondateurs de la discipline, sa formation académique passa par les sciences naturelles. Bien qu’il ait étudié principalement la médecine, le droit et la biologie dans plusieurs universités allemandes, il était typique de l’intellectuel de la classe moyenne allemande du xixe siècle. Les plus de quatre-vingts livres et les centaines d’articles qu’il a publiés sont un étrange mélange d’observations géographiques, ethnographiques et anthropologiques, de traités de psychologie et de notes philosophiques, confus et presque illisibles, comme s’en plaignirent de nombreux critiques contemporains [19]. Mais il était doté d’un remarquable talent d’organisateur. Son intérêt pour l’ethnologie découle de son premier poste comme médecin de marine qui le mena en Australie, dans les îles du Pacifique, en Amérique du Sud, en Inde et en Afrique occidentale [20]. Soutenu par son ancien professeur et mentor Rudolf Virchow, qui était non seulement l’un des scientifiques les plus éminents de son époque, mais aussi un homme politique libéral influent et membre du Parlement prussien, Bastian fut nommé directeur adjoint des Musées royaux de Berlin en 1866, en tant que responsable des collections ethnologiques. Un an plus tard, il obtint son deuxième doctorat, ou habilitation, qui lui permit d’enseigner l’ethnologie et la géographie à l’université de Berlin. En 1869, il fonda la Berliner Gesellschaft für Anthropologie, Ethnologie und Urgeschichte (Société berlinoise d’anthropologie, ethnologie et préhistoire) et la Zeitschrift für Ethnologie, première société savante anthropologique et première revue ethnologique en Allemagne. En raison du fort engagement personnel de Bastian, le Musée royal d’ethnologie fut fondé par décret de l’empereur Guillaume Ier en 1873, mais il fallut encore treize ans avant que la collection puisse être transférée du Neues Museum de Schinkel vers son propre bâtiment. Adolf Bastian fut nommé premier directeur du Musée royal, il se démena bien évidemment lui aussi pour élargir ses collections en entreprenant de nombreux voyages en Afrique, en Asie, aux Antilles, en Indonésie et en Australie. Au moment de sa mort en 1905, Bastian avait fait cinq fois le tour du monde et passé environ vingt-cinq ans à voyager.

Comme en témoignent les écrits de Bastian, il était hanté par l’idée que les Naturvölker du monde s’éteignaient à cause de l’impact destructeur du colonialisme et de la civilisation occidentale, et il s’assigna le devoir de rassembler autant d’éléments de leur culture matérielle et d’enregistrer autant de leurs croyances traditionnelles que possible. Pour lui, ils faisaient partie intégrante du patrimoine de l’humanité. Bien qu’il fût un partisan de ce qu’on appellera plus tard « l’anthropologie de sauvetage », il n’était pas opposé au colonialisme [21]. Comparant l’avancée de la civilisation à une conflagration inexorable, il considérait l’extinction des Naturvölker du monde comme un processus naturel. Tout en déplorant que cette destruction érode la base d’une véritable science de l’homme, il prit le colonialisme comme un fait.

Le même pragmatisme caractérise la manière dont les objets ethnographiques du Musée royal d’ethnologie furent classés. Dans les musées d’histoire naturelle de l’époque, ces objets étaient généralement présentés au terme d’un parcours évolutif qui commençait avec les dinosaures et se terminait avec les peuples de couleur du monde. Des procédés d’exposition évolutionnistes similaires furent également utilisés dans les premiers musées ethnologiques, comme le Musée d’ethnographie du Trocadéro à Paris ou le Pitt-Rivers Museum à Oxford. Dans une telle perspective européocentrée, la civilisation industrielle occidentale apparaissait comme le sommet du développement humain. Les anthropologues berlinois, cependant, désapprouvaient ce schéma évolutif [22]. Suivant le concept du Volksgeist de Herder, Bastian développa sa théorie des Elementargedanken et Völkergedanken, une théorie qui postule l’existence d’idées élémentaires universelles et d’idées culturelles propres à un peuple. Ceci, combiné à l’approche inductive et empirique d’Alexander von Humboldt [23], a fourni les fondements théoriques et pratiques selon lesquels Bastian et ses conservateurs ont organisé la collection du musée. Classés en fonction de l’origine géographique des artefacts, les objets étaient placés dans un ordre spatial strict. Le renoncement à une classification qui obéissait aux récits européocentrés de l’évolutionnisme de l’époque semble avoir préservé l’attrait exotique des objets à un degré beaucoup plus élevé que dans les galeries d’exposition des musées britanniques ou français. Au moins, ils ne pouvaient pas être utilisés à mauvais escient pour prouver les accomplissements et la supériorité de la civilisation occidentale.

À partir de là, il ne fallait plus qu’un petit pas pour reconstruire artificiellement l’ensemble de l’environnement naturel et culturel dont étaient issus les objets ethnographiques. C’est ce qui s’est passé pour la première fois au Musée ethnographique de Brême où, à partir de 1891, d’immenses dioramas montraient des figures en plâtre ou en cire grandeur nature d’indigènes vêtus de leurs costumes originaux et équipés d’armes et de matériel authentiques dans un environnement naturel riche en animaux sauvages empaillés et en plantes tropicales [24]. Les puristes du musée de Berlin se sont abstenus de telles formes populaires de représentation. L’une des raisons en est peut-être que dans une ville cosmopolite comme Berlin, le musée d’ethnologie n’était pas le seul endroit où un large public pouvait apprécier l’exotisme des prétendus Naturvölker. On pouvait aussi les voir au célèbre Panopticon de Castan ainsi que dans les Völkerschauen (spectacles ethnographiques) de son jardin zoologique – non pas avec des figures en plâtre, mais avec des êtres vivants. Montrer des personnes non européennes dans leurs costumes d’origine, dansant et s’adonnant à leurs activités quotidiennes, n’était pas inhabituel dans les capitales occidentales du xixe siècle, même si ces pratiques étaient souvent décriées comme scandaleuses, inhumaines et répugnantes [25]. Mais les impulsions voyeuristes se montrèrent plus puissantes, favorisées par la propagation de la pensée darwinienne, d’une part, et les prouesses commerciales d’hommes d’affaires intelligents, d’autre part. En 1874, l’importateur d’animaux et directeur de zoo hambourgeois, Carl Hagenbeck, organisa le premier Völkerschau avec un groupe de Lapons. Le spectacle se révéla si populaire et rentable que Hagenbeck commença à organiser régulièrement des exhibitions d’êtres humains [26]. Et il n’était pas le seul à le faire. Dans les années qui suivirent, les spectacles ethnographiques jouèrent un rôle important dans la culture de masse allemande. Au début, la police et les représentants des autorités se méfièrent de la nudité sexualisée montrée dans ces spectacles. Mais, dans la capitale prussienne en particulier, leurs imprésarios reçurent un fort soutien de la part des scientifiques et des savants de la Société anthropologique de Berlin. La plupart des membres de cette société savante étaient des anthropologues de cabinet qui n’avaient jamais voyagé hors d’Europe. Les spectacles ethnographiques leur fournissaient de bonnes occasions d’observer les représentants autochtones dans le cadre de leurs activités quotidiennes, de prendre des mesures anthropologiques et de les interroger. Après s’être produits devant le grand public, les autochtones étaient généralement invités à une réunion spéciale de la Société d’anthropologie de Berlin pour être étudiés selon ce que ses membres considéraient être des méthodes purement scientifiques. C’est au cours d’une telle rencontre que Franz Boas, qui deviendra plus tard le père fondateur de l’anthropologie états-unienne, rencontra pour la première fois des habitants de la côte nord-ouest américaine, un groupe de Bella Coola qui avait été invité à un spectacle ethnographique au Panopticon de Castan.

IV.

Grâce à plusieurs études récentes publiées par des historiens des sciences, nous connaissons mieux le développement de l’ethnologie allemande à Berlin, mais nous en savons beaucoup moins sur l’état de la discipline dans les anciennes capitales royales de Munich et Dresde ou dans les grands centres marchands de Leipzig, Hambourg, Brême, Cologne ou Francfort. Même s’il reste encore beaucoup de recherches à mener dans ce domaine, on peut certainement dire que l’anthropologie était florissante en Allemagne bien avant que le pays n’entrât dans l’ère coloniale. En raison de la structure polycentrique de l’empire allemand, il n’y avait aucun autre pays européen avec une telle densité de musées ethnographiques. C’est ainsi que les Naturvölker, ou du moins leurs objets matériels, étaient présents dans presque tous les centres urbains de l’empire allemand. Et à cause des Völkerschauen, si populaires en Allemagne au xixe siècle, il semble que plus d’autochtones aient voyagé à travers l’Allemagne que dans tout autre pays européen. Les anthropologues allemands étaient presque aussi obsédés que leur collègues français et britanniques par l’étude de ce qu’ils croyaient être les méthodes scientifiques les plus modernes, telles que la mesure anthropologique du crâne et de la taille du corps, que par l’étude des caractéristiques raciales. Mais plus que les anthropologues britanniques et français, ils s’intéressaient aussi à l’étude des caractéristiques culturelles. Au moment de la fondation de l’empire, les voyageurs et explorateurs allemands, comme Alexander von Humboldt, Johann Baptist von Spix et Philipp Martius en Amérique du Sud ou Heinrich Barth et Gerhard Rohlfs en Afrique, avaient beaucoup contribué au savoir contemporain sur les sociétés autochtones. Dans leurs études des cultures non européennes, ils s’inspiraient du concept de Volksgeist de Johann Gottfried Herder, qui avait souligné que chaque culture humaine avait ses propres normes et valeurs. La théorie d’Adolf Bastian sur les idées élémentaires et populaires suivait la même tradition et le conduisit, lui et ses successeurs, à rejeter les idées évolutionnistes de l’anthropologie britannique. Jusqu’au début du XXe siècle, les ethnologues allemands étaient fiers du terme Naturvölker qui leur semblait supérieur au terme « primitif », biaisé et européocentrique utilisé par leurs collègues britanniques et français. S’ils opposaient les Naturvölker (ou « peuples naturels ») d’Afrique, d’Amérique et d’Océanie aux Kulturvölker (ou « peuples culturels ») d’Europe et d’Asie, l’exemple du musée ethnographique de Munich montre cependant que cette opposition ne les a pas empêchés de présenter dans le même bâtiment l’art des « hautes cultures » asiatiques comme le Japon ou la Chine et le patrimoine matériel des Naturvölker en Afrique et en Amérique latine. Malgré le fait que l’étude des traits raciaux a joué un rôle important dans l’anthropologie allemande du XIXe siècle, elle s’est surtout concentrée sur l’étude de la culture, et les principaux spécialistes dans ce domaine, comme l’anatomiste Rudolf Virchow et d’autres membres de la Société anthropologique de Berlin, ne se fondaient pas sur l’hypothèse sociale darwiniste d’un rapport inné entre race et culture. Le tournant de l’anthropologie allemande vers les théories racistes ne s’est produit que bien plus tard, au début du XXe siècle. Virchow, comme Bastian et Félix von Luschan, son successeur à la tête du musée de Berlin, étaient toujours fermement ancrés dans la tradition de l’humanisme libéral allemand. Selon Glenn Penny et Matti Bunzl, « l’écrasante majorité des ethnologues et anthropologues allemands étaient des défenseurs libéraux du pluralisme culturel à l’époque impériale [27] ».

D’autres études historiques approfondies seraient nécessaires pour déterminer dans quelle mesure l’ethnologie allemande a contribué à ce que le Reich participe à la compétition coloniale contemporaine en fondant ses propres colonies. Nous savons que Bismarck et d’autres politiciens importants des années 1870-1880 étaient plutôt sceptiques à l’égard de cette idée. De puissants groupes de pression économique ainsi que des nationalistes frénétiques sont généralement rendus responsables du tournant dans l’attitude de Bismarck à l’égard de la question coloniale. Mais, comme nous le savons, ils n’auraient pas pu y parvenir sans un soutien public solide. L’une des raisons insidieuses d’un tel soutien du public peut résider dans l’omniprésence des musées ethnographiques en Allemagne. De même que le divertissement populaire des Völkerschauen, les expositions muséales des « peuples naturels » vivant encore dans un état d’innocence, pas encore perturbés par les effets de l’industrialisation, suscitaient une fascination pour les pays et les coutumes étrangers. Les compagnies commerciales influentes des villes hanséatiques de Hambourg, Brême, Lübeck et des riches villes marchandes de Leipzig, Stuttgart et Francfort étaient évidemment conscientes de cet attrait exotique lorsqu’elles prirent l’initiative de créer leurs propres musées ethnographiques municipaux, certains à l’époque précoloniale, d’autres après la fondation des premières colonies étrangères. Ils considéraient ces institutions populaires comme un moyen d’obtenir le soutien du public à leurs entreprises commerciales à l’étranger.

Si l’on peut conclure que la multitude de musées ethnographiques en Allemagne, l’étude florissante des Naturvölker dans laquelle le pays excellait au XIXe siècle et l’intérêt grandissant du public pour ces questions peuvent être considérés comme des facteurs favorisant la participation de l’empire à la compétition coloniale, la question demeure de savoir dans quelle mesure le discours anthropologique précolonial a réellement influencé la pratique coloniale. Dans des études historiques récentes sur le colonialisme allemand, beaucoup d’attention a été accordée à la répression cruelle et atroce de la rébellion Maji-Maji en Afrique de l’Est allemande ou à l’écrasement de la révolte herero en Namibie. Ces atrocités ont éveillé une très grande attention de la part des spécialistes parce que, d’un point de vue téléologique, elles peuvent être considérées comme préfigurant la Shoah et d’autres crimes contre les minorités ethniques perpétrés sous le régime nazi. Pourtant, dans d’autres colonies allemandes, les administrateurs coloniaux étaient plus indulgents, plus souples et plus équitables dans leur politique envers la population autochtone.

Dans un article récent, George Steinmetz a montré comment Wilhelm Solf, qui a occupé le poste de premier gouverneur des Samoa allemandes en 1900, tenta de pérenniser les institutions politiques locales précoloniales dans le droit coutumier et le système local des titres hérités. Solf lui-même préférait se comporter comme un chef traditionnel samoan, proclamant lors d’une réunion locale : « Je ne viens pas ici en tant que gouverneur, mais (...) en tant que chef parmi les chefs [28]. » Il voulait également réduire l’influence de la culture occidentale en interdisant la vente de terres appartenant à des Samoans à des étrangers et l’embauche de travailleurs autochtones dans des plantations appartenant à des Européens [29]. Le gouverneur était fortement influencé dans sa politique par les écrits de l’ethnologue allemand Augustin Krämer, qui avait séjourné entre 1893 et 1895 dans les Samoa pendant une longue période pour étudier les coutumes de ses habitants. Reprenant l’argument de Bastian concernant l’impact fatal du colonialisme sur les Naturvölker, il déplorait que les « qualités spirituelles de ces peuples primitifs (…) bien plus riches qu’on ne le croit souvent (...) disparaissent sous nos yeux ! »

L’« anthropologie de sauvetage [30] » de Solf n’est qu’un exemple parmi d’autres de la manière dont le consensus ethnologique allemand de l’époque précoloniale a influencé la pratique coloniale, mais il y a certainement beaucoup plus de cas semblables. L’histoire des colonies allemandes en Nouvelle-Guinée et dans l’archipel de Bismarck, qui n’a pas encore été écrite, promet de fournir une mine de renseignements pour explorer cette question plus en détail [31]. Avec le soutien du musée de Berlin et du gouvernement colonial, Richard Thurnwald a mené des recherches ethnographiques dans cette région entre 1906 et 1909. Bien avant qu’un concept similaire ne soit développé par la British Social Anthropology, Thurnwald plaida pour une « anthropologie appliquée » afin d’aider l’administration coloniale et protéger les peuples indigènes des effets les plus désastreux de la civilisation occidentale [32]. En résumé, l’attitude pratique des administrateurs coloniaux allemands à l’égard des colonisés ne différait pas beaucoup de celle des Britanniques, des Français, des Belges ou des Hollandais. Néanmoins, un certain degré d’ambivalence semble avoir influencé leur comportement, une réticence qui était évidemment due au discours ethnologique de l’Allemagne précoloniale. En même temps, alors que les Britanniques et les Français répandaient fièrement les bienfaits de la civilisation parmi les « primitifs », les Allemands se confrontaient à leurs rivaux en les accusant de détruire les coutumes et les formes de vie des Naturvölker par des politiques qui encourageaient la marche en avant de la civilisation.

Cette argumentation est devenue encore plus prégnante après que l’Allemagne eut perdu ses colonies. Dans les réflexions théoriques de certains ethnologues de l’après-guerre, elle a ouvert la voie à une étrange forme d’identification avec les colonisés. L’un d’eux était Leo Frobenius, qui avait entrepris depuis 1904 de nombreuses expéditions ethnographiques en Afrique. Dans ses écrits populaires, il rejeta l’opinion largement répandue selon laquelle l’Afrique est un continent « sans histoire ». Il croyait même que la mythique Atlantide, évoquée par Platon, pouvait être située sur la côte ouest africaine où il avait lui-même fouillé des vestiges archéologiques de la culture ife, dont les sculptures en terre cuite et en bronze lui rappelaient l’art grec [33]. Sur la base de ces « preuves » matérielles, Frobenius développa une théorie hautement spéculative concernant les racines préhistoriques des cultures européennes et africaines. Selon lui, la culture allemande et la plupart des cultures africaines partageaient la même « Paideuma » ou « âme culturelle » qu’il nomma « éthiopienne ». Il définissait cette « Paideuma éthiopienne
 » par une série de caractéristiques sociales et culturelles comme une organisation clanique patriarcale, un type de production agraire, la signification symbolique des plantes, une représentation centrifuge de l’espace et un sens très développé du réalisme et du mysticisme [34]. Contrairement aux peuples éthiopiens, les « Hamites » à la peau plus claire d’Afrique du Nord et de plusieurs sociétés sud-africaines se distinguaient par une organisation sociale matriarcale, un mode de production pastoral ou cynégétique, une préférence pour le symbolisme animal, une représentation centripète de l’espace et une tendance à croire à la magie et au matérialisme. Tandis que les cultures éthiopiennes de l’Afrique étaient proches de celle des Allemands, les Anglo-Saxons et les Français étaient les héritiers des « Paideuma hamites ». Dans cette étrange élaboration, nous pouvons repérer une reformulation assez simple des définitions du caractère national allemand qui étaient si populaires parmi les intellectuels allemands au xixe et au début du xxe siècle. Bien qu’elle s’articule autour des oppositions traditionnelles entre « esprit » et « raison », « idéalisme » et « matérialisme », cette idée comporte cependant un nouvel aspect : l’identification des Allemands aux Africains. Cela semble être, sans aucun doute, un réflexe après la défaite de 1918. L’Allemagne se sentait désormais dominée par les mêmes puissances occidentales qui avaient colonisé le continent noir. Les idées de Frobenius impressionnèrent non seulement ses compatriotes, comme le philosophe Oswald Spengler et son ami de toujours, l’empereur Guillaume II [35], mais aussi Léopold Sédar Senghor qui lui a rendu hommage pour avoir découvert la grandeur de l’histoire africaine – « Il nous a rendu notre dignité », écrivit-il. Les remarques de Frobenius sur l’affinité entre les cultures allemande et noire africaine sont devenues une partie intégrante de la théorie de la négritude de Senghor. Sa gratitude envers les ethnologues allemands s’est maintenue même après qu’il soit devenu président de l’un des premiers États indépendants d’Afrique. Alors qu’en Afrique, actuellement, les grandes figures de l’anthropologie sociale britannique, tels que Bronislaw Malinowski, Evans-Pritchard ou Meyer Fortes, sont soit considérés comme des agents du colonialisme [36] soit simplement oubliés, le souvenir de ce franc-tireur allemand de l’anthropologie internationale est toujours tenu en haute estime. Une avenue Frobenius existe à Dakar ainsi qu’à Ouagadougou, des associations de jeunes intellectuels africains portent son nom. Récemment, au Nigeria et dans d’autres pays d’Afrique de l’Ouest, plusieurs expositions ont été organisées sur sa contribution à l’histoire et la culture africaines [37].




[1La littérature la plus importante publiée depuis la fin des années 1960 est présentée dans l’introduction à l’ouvrage dirigé par George W. Stocking Jr, Colonial Situations. Essays on the Contextualization of Ethnographic Knowledge, History of Anthropology 7, Madison (Wisconsin), University of Wisconsin Press, 1991.

Cet article a été précédemment publié sous le titre « Ethnology and the ambiguity of German colonialism », Divinatio, 26, 2012-2013 : 25-39. Traduit ici par Christine Laurière.

[2Cf. G. Jan Held, ’Applied Anthropology in Government : the Netherlands’, in A. L. Kroeber (ed.), Anthropology Today, Chicago, University of Chicago Press, 1953 : 866-79, ici p. 866.

[3Cf. John Borman, ’American Anthropology as Foreign Policy’, American Anthropologist, 97, 4 (1995) : 663-672.

[4Pour une critique sévère de la politique du Bureau des Affaires indiennes, « qui détenait la responsabilité exclusive des Indiens et un pouvoir absolu sur eux’, cf. John Collins, ’Amerindians. Problems in Psychic and Physical Adjustments to a Dominant Civilization’, Pacific Affairs 2, 3 (1929) : 116-122. « Ce fut le premier, et pendant longtemps, le seul exemple d’un organisme gouvernemental engagé dans une étude systématique de ses peuples autochtones et qui a ensuite servi de modèle pour d’autres ailleurs’ (Frank H. H. Roberts, « One hundred Years of Smithsonian Anthropology », Science, New Series, vol. 104, n° 2693. (Aug. 9, 1946) : 119-125, ici p. 123.

[5Kathleen Gough, ’New Proposals for Anthropologists ’, Current Anthropology, 9, No. 5. (1968) : 403-435, ici p. 403.

[6Cf. Han Vermeulen, “Origins and institutionalization of ethnography and ethnology in Europe and the USA, 1771-1845”, in Han F.Vermeulen et Arturo A. Roldán (dir.), Fieldwork and Footnotes. Studies in the History of European Anthropology, Londres et New York, 1995 : 39-59, ici p. 39.

[7La Société d’Ethnologie de Paris a été fondée en 1838, l’American Ethnological Society en 1842 et l’Ethnological Society of London en 1843.

[8Herder a utilisé ce terme pour la première fois dans son ’Älteste Urkunde des Menschengeschlechts’ (1774-1776). Cf. Karl-Heinz Kohl, ’Naturvölker’, in H. Cancik, B. Gladigow, Karl-Heinz Kohl (dir.), Handbuch religionswissenschaftlicher Grundbegriffe, vol.4, Stuttgart, Kohlhammer, 1998, p. 235.

[9Robert Lowie, The History of Ethnological Theory, New York et Chicago, Holt Rinehart et Wilson, 1937, p. 10-18.

[10Cf. Karl-Heinz Kohl, Die Macht der Dinge. Geschichte und Theorie sakraler Objekte, Munich : C. H. Beck, 2003, p. 232-244.

[11Même aujourd’hui, les musées d’histoire naturelle les plus célèbres des États-Unis, comme ceux de New York et de Chicago, comprennent des départements d’anthropologie ‒ un fait étonnant si l’on considère l’importance actuellement accordée au politiquement correct.

[12Cf. H. H. Frese, “Anthropology and the Public : The Role of Museums”, Mededelingen van het Rijksmuseum voor Volkunde, Leiden, n° 14, E. J. Brill, 1960 : 5-73.

[13Cf. Michael Hog, Ziele und Konzeptionen der Völkerkundemuseen in ihrer historischen Entwicklung, Frankfurt, M. R. G. Fischer, 1981.

[14Le Museum für Völkerkunde de Vienne a également été fondé à cette époque. Sa date de fondation officielle est 1876.

[15La première chaire d’ethnologie en Allemagne a été créée à l’université de Leipzig et son titulaire, Karl Weule, était également directeur du musée ethnographique de la ville. Cependant, ce tournant important dans l’histoire de la discipline ne s’est produit qu’en 1920, à une époque où l’Allemagne avait déjà cédé ses colonies en Afrique et en Océanie aux vainqueurs de la Première Guerre mondiale.

[16H. Glenn Penny, ’The Civic Uses of Science : Ethnology and Civil Society in Imperial Germany”, Osiris, 2d Series, vol. 17, Science and Civil Society, 2002 : 228-252, ici p. 233.

[17Matti Bunzl et H. Glenn Penny, ’Introduction : Rethinking German Anthropology, Colonialism, and Race’, in H. Glenn Penny and Matti Bunzl (dir.), Worldly Provincialism. German Anthropology in the Age of Empire, Ann Arbor, University of Michigan Press, 2003, p. 2.

[18« Le Museum für Völkerkunde, de Berlin, contient certainement la plus grande quantité d’objets ethnographiques que l’on puisse trouver dans un musée au monde ; en fait, je suis porté à croire qu’il possède un plus grand nombre de spécimens que les deux autres musées réunis. » (G. A. Dorsey, ’Notes on the Anthropological Museums of Central Europe’, American Anthropologist 1, 3 (1899) : 462-474, p. 468.)

[19Cf. Andrew Zimmerman, Anthropology and Antihumanism in Imperial Germany, Chicago et Londres, University of Chicago Press, 2001, p. 55-57.

[20Pour une courte biographie d’Adolf Bastian par un de ses contemporains, cf. Edward B. Tylor, ’ Professor Adolf Bastian : Born June 26, 1826, Died February 3 1905”, Man, 5 (1905) : 138-142.

[21Il est vrai que Bastian avait mis l’Allemagne en garde contre le colonialisme, mais principalement pour des raisons économiques ; cf. Manfred Gothsch, Die deutsche Völkerkunde und ihre Verhältnis zum Kolonialismus, Ein Beitrag zur kolonialideologischen und kolonialpraktischen Bedeutung der deutschen Völkerkunde in der Zeit von 1870 bis 1975, Baden-Baden, Nomos Publishing Company, 1983, p. 50-53.

[22A. Zimmerman, op. cit., p. 184f.

[23Cf. Klaus Peter Koepping, “Enlightenment and Romanticism in the work of Adolf Bastian. The historical roots of anthropology in the nineteenth century”, in Han F. Vermeulen et Arturo Alvarez Roldán (dir.), Fieldwork and Footnotes. Studies in the History of European Anthropology, Londres et New York, Routledge, 1995, p. 75-94, et H. Glenn Penny, “Bastian’s Museum : On the Limits of Empiricism and the Transformation of German Ethnology”, in Worldly Provincialism, op. cit., 86-126, ici p. 94.

[24Britta Lange, Echt. Unecht. Lebensecht. Menschenbilder im Umlauf, Berlin, Kulturverlag Kadmos, 2006, p. 129.

[25Cf. Stephan Besser, ’Schauspiele der Scham. Juli 1896 : Peter Altenberg gesellt sich im Wiener Tiergarten zu den Aschanti’, in Klaus Honold and Klaus Scherpe (dir.), Mit Deutschland um die Welt. Eine Kulturgeschichte des Fremden in der Kolonialzeit, Stuttgart et Weimar, J.B. Metzler, 2004, p. 200-208, ici p. 205, à propos de l’exhibition d’Indiens d’Amérique du Sud à la ménagerie de Bâle.

[26A. Zimmerman, op. cit., p. 18.

[27Penny & Bunzl, « Introduction », op. cit., p. 2.

[28George Steinmetz, “The uncontrollable afterlives of ethnography. Lessons from ‘salvage colonialism’ in the German overseas empire”, Ethnography 5, 3, 2004 : 251-288, ici p. 269.

[29Ibid., p. 270.

[30Terme inventé par Steinmetz, op. cit.

[31Cf. par exemple Rainer Buschmann, “Colonizing Anthropology : Albert Hahl and the Ethnographic Frontier in German New Guinea”, in Worldly Provincialism. German Anthropology in the Age of Empire, op. cit., p. 230-255.

[32Cf. Manfred Gothsch, op. cit., p. 159-185, (note 15).

[33Cf. Leo Frobenius, Auf dem Weg nach Atlantis, Berlin, Vita, 1911 et Leo Frobenius, Und Afrika sprach, vol. 1, Auf den Rummer von Atlantis, Berlin, Vita, 1912.

[34Cf. Leo Frobenius, Paideuma. Umrisse einer Kultur- und Seelenlehre, Munich, C.H.Beck, 1921 ; Leo Frobenius, Schicksalskunde, Weimar, Böhlaus, 2e édition, 1938, p. 81-106

[35La vaste correspondance entre Leo Frobenius et Guillaume II a récemment été publiée par Christoph Johannes Franzen, Karl-Heinz Kohl et Marie-Luise Recker (dir.), Der Kaiser und sein Forscher. Der Briefwechsel zwischen Wilhelm II. und Leo Frobenius (1924-1938), Stuttgart, Kohlhammer, 2012.

[36Selon Johan Galtung, dans l’antichambre de Kwame Nkrumah, le premier président du Ghana indépendant, on voyait un tableau qui montrait un capitaliste, un missionnaire et un anthropologue comme représentants du colonialisme britannique chassés par Nkrumah lui-même. Cf. Adam Kuper, Anthropologists and Anthropology. The British School 1922-1972, Harmondsworth, Penguin Books, 1975, p. 123.

[37En 2010, par exemple, une exposition a été organisée par la Commission nationale nigériane des musées et monuments et l’Institut Frobenius. Elle a été présentée à Abuja, Ife, Minna, Makurdi et Yola. Cf. Richard Kuba et Musa Hambolu (dir.), Nigeria 100 Years Ago Through the Eyes of Leo Frobenius and his Expedition Team, catalogue d’exposition, National Commission for Museums and Monuments, Nigeria, Frobenius Institute, Francfort, 2010.