L’énergie vitale. Le courant des relations

Stephen Gudeman

2019

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Pour citer cet article

Gudeman, Stephen, 2019. « L’énergie vitale. Le courant des relations », in Bérose - Encyclopédie internationale des histoires de l'anthropologie, Paris.

URL Bérose : article1753.html

L’« énergie vitale » est un concept central et un fil conducteur dans les économies rurales des basses terres du Panama et des hautes terres de Colombie [1]. Localement appelée « force », elle correspond au courant de la vie, et je présume qu’on la trouve dans d’autres régions d’Amérique latine [2]. Constitué à partir de l’environnement, ce flux bio-social apporte vitalité et fortune aux humains, aux animaux et aux autres choses vivantes. Il relie toutes les activités matérielles dans l’économie locale, il façonne et médiatise les relations sociales depuis les parents proches jusqu’aux étrangers éloignés [3].

Tel le ruban de la vie, l’énergie vitale a de multiples implications. Initialement promis par Dieu et gagné par un travail acharné, son flux varie et peut se tarir. Obtenir de la force grâce à l’environnement est le fruit de la chance de la même façon que la destinée de la vie n’est ni contrôlable ni révélée aux humains. Cette économie sanctifiée a cependant une base matérialiste qui défie la division entre le matériel, le social et le divin.

Le courant d’énergie ne résume pas tous les aspects de l’économie locale dans la mesure où les gens sont depuis longtemps impliqués dans les transactions monétaires et de marché mais leur conception de la force fournit une structure à la vie matérielle et une critique implicite des économies de marché qui supposent une croissance illimitée, un risque calculé, et le déni des lois de la thermodynamique. L’énergie vitale est limitée non seulement par la chance individuelle mais aussi par sa propre nature, car contrairement à une monnaie, ses sources ne sont pas remplaçables dans le monde matériel, et elle se dissipe en étant utilisée.

Panama et Colombie

Mes premières enquêtes de terrain au Panama et en Colombie, ainsi que les suivantes, ont été fortuites et le fruit d’événements heureux car elles m’ont mené à l’étude de l’économie domestique. Quand j’ai commencé mon travail sur le terrain, je n’avais aucune attente d’aucune sorte. J’ignorais ce qu’était une économie domestique, et je me figurais à peine ce qu’était une économie moderne, nationale, telle qu’on la représente dans les écrits populaires ou dans des textes plus formels. Je n’ai que lentement pris conscience, et avec surprise, de l’existence d’économies intégrées à la marge des marchés où je me trouvais. Ces économies ne ressemblaient à rien de connu dans les économies industrielles, et les livres que j’ai parcourais m’étaient de peu d’utilité.

J’ai vécu dans un village panaméen avec ma femme pendant dix-huit mois à la fin des années 1960. Située à l’intérieur du pays, cette communauté se composait de 91 foyers. Dix ans plus tard, avec mon collègue Alberto Rivera, j’ai exploré d’autres économies domestiques dans les hautes terres colombiennes [4]. Le Panama avait fait partie de la Colombie depuis son indépendance au début du XIXe siècle jusqu’à ce qu’il devienne une nation indépendante en 1903, juste avant la construction du canal de Panama. Cette partition d’une seule nation en deux devait davantage aux intérêts politiques et capitalistes qu’à des différences culturelles et sociales, aux souhaits de la population rurale. Pendant mon premier terrain au Panama, j’étais conscient que je travaillais dans une zone sociale, culturelle et économique dont les ramifications s’étendaient au-delà de l’isthme jusqu’en Amérique centrale, vers le nord, et au-delà de la jungle du Darién, dans le sud de la Colombie, ce qui est la principale raison pour laquelle je m’y suis ensuite rendu. Il y avait cependant des différences entre ces deux terrains.

Le village panaméen était situé dans les basses terres chaudes et exceptionnellement humides du centre du pays, à environ 150 miles de Panama City et du canal. Ces conditions difficiles, qui concernaient une grande partie du pays, avaient durement éprouvé les premiers ouvriers travaillant à l’édification du canal. La plupart des maladies graves qui caractérisaient autrefois la région était sous contrôle au moment de mon terrain. Malgré tout, l’intérieur du Panama, comme on l’appelait, n’était pas une région attrayante pour les citadins ou les entreprises à but lucratif. La région était pauvre en ressources et loin des marchés accessibles. On trouvait peu d’habitants des origines, même dans les zones les plus inaccessibles, car leur nombre avait depuis longtemps diminué. Ceux qui restaient parlaient espagnol et vivaient comme les populations rurales que j’étudiais. Le peuple rural avait été si isolé au cours des siècles passés qu’il utilisait encore des expressions espagnoles des XVIe et XVIIe siècles qu’on n’entendait pas ailleurs. Il y avait peu de sources historiques écrites à leur endroit mais il m’apparut clairement qu’ils étaient les héritiers des traditions espagnoles qui caractérisent d’autres régions d’Amérique centrale et d’Amérique du Sud. Vivant dans des maisons à toit de chaume faites d’épais murs en terre, ces agriculteurs, habillés simplement, allaient pieds nus ou avec des sandales faites maison, utilisaient (ou « jetaient ») la machette et d’autres outils à embouts d’acier pour subvenir à leurs besoins. Le peuple pratiquait l’agriculture sur brûlis ; la terre d’où ils tiraient leur subsistance était dure et crouteuse en été et très boueuse pendant la saison des pluies. Ces gens qui travaillent dur cultivaient du riz, ainsi que des haricots, du maïs et des plantes potagères. Ils commençaient tout juste à cultiver la canne à sucre comme culture de rente lorsque je commençai mon terrain. J’ai été continuellement étonné de leur bonne humeur et de leur capacité à travailler sous la chaleur, dans la moiteur et sous les pluies, surtout compte tenu de leur statut oublié et inférieur, de leur position marginale dans la société.

Les conditions physiques en Colombie étaient tout autres. Mon collègue et moi avons travaillé le long des hautes chaînes des Andes qui s’étendent du nord du pays, presque aux Caraïbes, au sud, là où se trouve la frontière du pays avec l’Équateur. À cette altitude, il faisait souvent un froid piquant avec de la pluie, du gel et des vents glaciaux. En plus des tubercules et du potager, on cultivait presque partout des pommes de terre et les gens en vendaient une partie pour compléter leur alimentation et répondre à leurs autres besoins. Comme au Panama, les outils étaient à pointe d’acier, mais l’agriculture était basée sur l’utilisation de la houe plutôt que sur le feu, et nous avions trouvé des charrues tirées par des bœufs. Les conditions de logement étaient simples et les gens travaillaient dur.

Compte tenu de la grande distance entre les deux zones, ainsi que de la différence de milieu écologique et de cultures, je m’attendais à ce que les économies locales soient très différentes. À ma grande surprise, que ce soit dans les basses terres marginales du Panama ou sur les hauteurs de la cordillère des Andes colombienne, l’économie ‒ plus exactement, l’économie domestique, avec ses courant d’énergie vitale et son fondement rituel ‒ était presque identique tout au long de cette vaste région. Les pratiques, les mots et les valeurs étaient si semblables que l’on pouvait utiliser les résultats ethnographiques d’un pays dans l’autre. Cette découverte était si frappante que mon collègue et moi décidâmes de passer notre temps en Colombie à explorer ce type d’économie du nord au sud de la cordillère des Andes.

Modèles

À juste titre, les économistes sont fiers de la beauté, de la simplicité et de la robustesse de leurs modèles. Élégance et cohérence sont les mots d’ordre, sinon les clés, de leur force de persuasion. En gardant cela à l’esprit, on se dit qu’ils devraient être fascinés et impressionnés par les modèles locaux en vigueur en Colombie et au Panama du fait qu’ils sont cohérents, imaginatifs et fonctionnels ‒ en marge des marchés, s’entend. Ils sont expliqués avec lucidité à l’anthropologue qui s’en enquiert, à partir d’exemples, et ils démontrent leur robustesse (chose que les économistes apprécient si souvent) en incluant de nouvelles informations. Ils permettent une réflexion parfois sombre sur notre économie. Quand nous nous tournons vers ces modèles d’économie locale, les différences entre les marchés et les modèles d’économie mutuelle deviennent plus tranchées. Nous avons des diagrammes, des équations et des modèles statistiques pour nous montrer ce qui se passe dans l’économie, mais il y a d’autres moyens de communiquer qui fournissent des images et comportent des implications différentes. Au Panama et en Colombie, les villageois ont un modèle d’économie qui recourt à l’image de la maison. Comme un diagramme dans un manuel, le modèle de la maison physique présente une image de l’économie. Je considère leur image comme un modèle ou une métaphore où l’on s’inspire de l’expérience locale pour réfléchir et parler de la vie matérielle. Devrions-nous être surpris ? Juste avant le modèle économique révolutionnaire d’Adam Smith avec les marchés au centre, James Stewart avait utilisé l’image de la maison pour discuter de l’ordre de l’économie politique d’une nation. Avant cela, les mercantilistes des années 1600-1700 et les bullionistes dans les années 1500 avaient une vision de la richesse et de l’équilibre commercial qui reproduisait partiellement le modèle de la maison au niveau de la nation. Suivant Adam Smith, Karl Marx a construit un modèle d’économie qui s’articule autour d’une infrastructure et d’une superstructure. Aujourd’hui, nous modélisons l’économie comme étant constituée de fonctions, d’équations, de forces et de systèmes. Ces images peuvent être utiles pour notre époque, mais sont-elles moins métaphoriques que celles que j’ai rencontrées sur le terrain ?

Le courant de l’économie

Au Panama et en Colombie, tous les actes matériels de l’économie – planter, soigner les animaux, récolter, cuisiner, consommer, prendre soin des autres ‒ sont emplis de signification, non seulement pour leurs effets matériels manifestes, mais aussi parce qu’ils évoquent quelque chose d’autre. Ils incarnent la puissance ou la force. Comme disent les gens, les récoltes donnent de la force aux humains (et aux animaux), et les humains ont besoin de cette force pour vivre et travailler. Quand la force s’arrête, la vie aussi. Cette force est une manifestation de la puissance de Dieu.

Je traduis le mot des gens, la fuerza, par force et puissance. Plus qu’un pouvoir physique, la force est l’énergie dont les gens ont besoin et qu’ils utilisent dans tous les faits et gestes de la vie. Même cette glose du terme ne saisit pas tout à fait le sens de ce mot, qui résonne avec des usages plus anciens en anglais. La force dans les récoltes et dans la maison est comme la vis vitae – la force vitale ou l’énergie de la vie – que les humains doivent avoir pour vivre. Quand l’énergie vitale s’épuise, la vie s’éteint.

La force est le flux de l’économie populaire, et j’irais jusqu’à dire que c’est comme une monnaie aussi. Un économiste qui regarderait par-dessus mon épaule pourrait se moquer et dire que ce n’est pas de l’argent parce que vous ne pouvez pas la voir ou la manipuler, comme si notre argent était toujours palpable. Pour lui, cette monnaie semble vague ou abstraite, comme si notre monnaie représentait quelque chose sur lequel nous sommes tous d’accord. Une différence est évidente : l’énergie vitale est un flux matériel ou elle est représentée par des choses matérielles qui la symbolisent, alors que notre monnaie peut être matérielle, telle une marchandise ou des pièces de monnaie ou des billets, mais en général elle ne renvoie pas à la sphère matérielle de l’économie. La monnaie du marché se trouve à l’extérieur du corps et peut être gagnée et échangée avec d’autres, alors que le courant de la force est à l’intérieur du corps et des choses vivantes. Il est acquis, utilisé, remplacé, échangé et partagé avec d’autres. Comme une personne me l’expliquait : « En travaillant, tu utilises la force de la nourriture. On utilise la santé et l’énergie. Quand tu manges, tu remplaces cette force. Tu manges et tu l’utilises. Elle va et vient dans le corps. Les gens souffrent quand ils n’ont pas assez de force pour travailler. Ils épuisent leur santé. Tu dois t’occuper de toi-même. »

Le courant de la force provient de la terre et d’autres éléments qui comprennent le vent, la pluie et le soleil. Les constituants de ce courant vital se trouvent dans certains matériaux inertes, comme le carbone qui est un réservoir de puissance accumulé dans le passé. Les humains ne créent pas ces sources de force, pas plus qu’ils ne créent la force elle-même. Au lieu de cela, ils la maintiennent, la transforment et la refaçonnent. Ce sont des convoyeurs mais pas des créateurs de la force. Comme disent les gens, leur travail « aide à composer » la force, c’est-à-dire qu’ils la rassemblent d’une manière qui peut être utilisée par eux-mêmes et les autres. Leur travail est comme celui de l’artisan. Au Panama, par exemple, l’agriculteur qui cultive le riz sur brûlis est comparé à l’image d’un coiffeur qui coiffe les cheveux. Après que la forêt a brûlé et que le champ est semé, l’artisan agricole le désherbe ou le « nettoie », ce qu’il peut faire de trois façons : en agitant sa machette « maladroitement » sur les mauvaises herbes, en les « taillant » légèrement, ou en « brisant le crâne » de la terre. Il « coupe » alors ensuite la récolte qui a poussé, après quoi il enlève le « chaume » du champ afin qu’il puisse être planté l’année suivante. Dans cette économie, il n’y a pas de grands entrepreneurs qui cherchent à maîtriser la nature par l’innovation et à créer de la croissance économique. Ces économistes locaux conçoivent la richesse en fonction d’un cycle qui est naturellement limité et doit être gérée avec soin. Ils occupent une position humble au sein de leur modèle économique qui suppose des limites à l’accumulation.

Les humains consomment la force qui s’est accumulée au cours d’une année de cycle agricole afin de continuer à cultiver l’année suivante pendant laquelle ils la dépensent dans le travail qui aide la terre à en fournir davantage. En mangeant les fruits de la terre, les animaux vivent aussi grâce à la force. Le travail, qu’il soit effectué au champ, à la maison ou ailleurs, représente l’utilisation de la force. Les choses fabriquées, qu’il s’agisse d’outils, de meubles, de vêtements ou de maisons, n’existent que par l’usage de la force, dont ils incarnent la dépense. La maison stocke cette force comme nourriture pour soutenir ses habitants.

Ce courant de vie économique est biologique et écologique. Comme le courant de l’économie, la force est un peu comme la puissance et l’énergie au sens des sciences naturelles. La notion de force pourrait être comparée à la conservation et à l’entropie de l’énergie, ou aux première et deuxième loi de la thermodynamique. Selon la première loi, l’énergie n’est ni créée ni perdue dans le processus ; elle est plutôt conservée. Selon la deuxième loi ou loi d’entropie, la forme d’énergie ou son potentiel d’utilisation change. À certains égards, c’est ce que veulent dire les gens de ces régions lorsqu’ils parlent de composer, puis d’utiliser ou dépenser (gastar) la force. Ils ont une notion de la force ou de l’énergie vitale qui associe conservation, organisation et entropie. Par exemple, selon leur modèle, la force dans le sol, l’eau et le vent est préservée lors de son passage dans les cultures puis dans les humains qui l’assemblent et l’utilisent en vivant et, en plantant de nouvelles cultures, ils aident à composer plus de force.

Après une journée de travail dans les champs, un homme peut dire qu’il est dépensé, épuisé ou utilisé dans le sens d’un flux de force, mais il sera capable de travailler encore le lendemain. Il ne dit pas qu’il est faible ou fragile, ce qui signalerait une détérioration de son corps. Les gens disent aussi à propos d’un sol appauvri qu’il est fatigué ou épuisé, ce qui signifie qu’il n’a plus de force ou d’éléments à donner aux cultures. Comme ils l’expliquent, l’énergie est passée ailleurs et n’est plus disponible sur ce lopin de terre ou dans cette ressource. Quand j’ai posé des questions sur l’utilisation d’engrais pour aider la terre à produire à nouveau, les gens ont répondu que l’épandage de l’engrais ne fait que déplacer la force d’un endroit à un autre, ce qui n’est pas une création mais un usage de la force. Même en laissant pousser une forêt et en la brûlant afin de laisser les nutriments accumulés dans les arbres retourner à la terre cela ne créée pas de force ; cela rassemble plutôt la force de la pluie, du soleil, du vent et du sol.

Le courant de force va et vient entre les humains et l’environnement, intégrant les gens au monde naturel. Il les relie non seulement à l’environnement mais aussi à une force spirituelle, car la force n’est dans le monde que par le « pouvoir » ou la « puissance » de Dieu. L’économie n’est pas ancrée dans une croyance en la créativité humaine, comme dans l’exemple de l’entrepreneur de Schumpeter, en l’existence de ressources illimitées, comme certains le croient ou dans l’espoir que l’avenir pourrait être différent. Au lieu de cela, elle est ancrée dans un Dieu qui non seulement donne espoir et légitimité aux actions mais fournit aussi la base conceptuelle de l’économie, qui est fondée sur la garantie et le maintien d’un courant de force donné par Lui. Quand on parle de préserver la force de la terre, les gens utilisent le mot « donner » comme dans l’expression « la terre donne », et quand ils récoltent, ils disent qu’ils « prennent » la récolte mûre. Un cycle agricole réussi consiste dans le fait de donner par la terre et par Dieu et dans le fait de prendre pour les humains qui doivent « retourner » ou rendre ce qu’ils ont pris afin d’en recevoir plus. Ils comparent parfois ce processus au commerce, mais ce n’est jamais « mesure pour mesure ». Ils mettent le travail et la richesse dans la terre, mais cela renvoie à quelque chose de différent et de plus — pour des graines et du travail, la terre rend de la nourriture.

La force, disent les gens, apporte de la nourriture corporelle pendant la semaine, et la puissance de Dieu apporte la nourriture spirituelle le dimanche. On entend souvent un homme, quand il plante une graine, prononcer une petite prière : « Qu’elle monte bien. » Agir avec foi dans l’avenir matériel alors qu’on cultive, plante, récolte et cuisine est un acte de foi dans la puissance de Dieu pour donner de la force. L’économie mise en actes exprime une croyance en Dieu autant qu’une croyance en Dieu se manifeste dans les pratiques économiques. Qu’on nous permette d’affûter une comparaison avec les économies de marché. Le désir d’accumuler un courant de force soutenu par Dieu diffère-t-il de notre désir d’accumuler un flux d’argent soutenu par une nation ?

Le cycle agricole n’est pas prévisible. Parfois, la terre produit abondamment et parfois peu, mais on ne le sait pas à l’avance. Certaines parcelles donnent plus de force et d’autres moins. Quand les récoltes sont faibles, les paysans disent : « La terre ne donne pas cette année. » Leur utilisation du mot « donner » exprime que la composante la plus importante de leur économie ‒ la force ‒ est hors de leur contrôle : c’est un don contingent de la Divinité. Dans les hautes terres des Andes du Sud de la Colombie, un agriculteur qui travaillait dur déclarait : « Ah, cultiver des pommes de terres, c’est de la chance, c’est du hasard. » D’autres parlent de l’agriculture comme d’un « pari » ou d’une « loterie » ou comme faisant partie de son destin. « Qu’est-ce que la chance ? », demandions-nous en Colombie. « C’est ce que vous ne contrôlez pas », était la réponse. Un autre paysan expliquait : « Nous, les agriculteurs, nous sommes des aventuriers. » La même notion de chance s’applique à l’artisanat, la poterie et d’autres activités. « La
chance », disaient certains, « c’est pour certaines personnes, mais pas pour tout le monde. » Les résultats sont incertains parce qu’en fin de compte ils dépendent d’un pouvoir qui donne de façon imprévisible.

Je pense que beaucoup de gens, dans les grandes économies de marché, ne respecteraient pas ces pratiques et ces déclarations. Nos techniciens des marchés tentent sans cesse de dissimuler l’incertitude sous l’aspect d’un risque à des fins d’assurance ou d’arbitrage. Notre aimable économiste qui observe par-dessus notre épaule pourrait dire que cet agent extérieur, imprévisible, est une « variable exogène » qui n’est pas prise en compte par le modèle (de marché). Il fait cependant partie du modèle de ces gens dans la mesure où le fait de donner, dans leur économie, ne commence pas avec les relations individuelles ou sociales mais avec la divinité. Le don divin de l’énergie vitale ou de la force, offerte sans récompense, sous-tend l’économie ‒ mais c’est un hasard imprévisible.

En Colombie, mon collègue et moi avons parfois demandé si Dieu, qui est tout-puissant, pouvait créer plus de force ou de puissance pour le monde et ainsi reconstituer ce qui avait été utilisé. Les gens ont répondu qu’ils n’avaient pas vu cela se produire, qu’ils n’étaient pas certains que cela puisse arriver. Enhardis, nous avons alors demandé si tout le monde avait besoin de la force pour travailler afin de remplacer celle qui était dépensée, et d’où, au départ, ils avaient reçu la force de travailler ? Les gens répondaient que leur force de travail venait de la maison et de sa base, s’appuyant ainsi sur le modèle de la maison. En gardant cette image à l’esprit, nous avons affiné la question et posé les questions suivantes à un groupe : faut-il une base d’épargne pour constituer une base, d’où vient la première base ? Pendant quelques instants, un silence accueillit nos questions. Puis, avec un jeu de mots typique, un homme a dit : ’Vos questions nous donnent l’impression que nous n’avons pas de “base”. » Les gens étaient perplexes, et il y eut silence jusqu’à ce qu’une autre personne réponde : « Dieu a donné la première base, c’était le jardin d’Éden. » Sa réponse, élégante et succincte, délimitait leur modèle d’économie en tant que système où la richesse circule. Dieu avait fourni la première base, garantissant le système par le don d’un monde d’éléments à partir duquel plus de force peut être composée en travaillant.

Les gens parlent d’entretenir la maison, mais ils ne prétendent pas que leur économie est pérenne. Au contraire, j’entendais encore et encore la vie décrite comme une « lutte ». Je me suis interrogé sur l’utilisation et la signification de ce mot plus longtemps que je ne l’aurais souhaité. Se référait-il à une lutte physique avec l’environnement ? Est-ce que cela signifiait que l’économie en général était une lutte ? Voulait-ce dire qu’il s’agissait d’une lutte concurrentielle avec les autres ? Ou se référait-il à une lutte existentielle pour comprendre le monde ? Je pense maintenant que le terme a d’abord un sens matériel. Se maintenir, entretenir la maison, c’est une lutte. Même si les éléments de l’énergie de la vie sont donnés, les obtenir et les composer pour les utiliser représente un effort sans fin. Ainsi, quand un homme dit que cultiver des pommes de terre, c’est une question de chance, cela implique encore plus que le hasard ou la chance : cultiver des pommes de terre, c’est sa chance de garantir sa force.

La maison

En Colombie et au Panama, la maison physique fournit un modèle pour les processus économiques. Par exemple, on dit que les récoltes « soutiennent » ou « maintiennent » la maison. La maison n’est pas constituée physiquement des récoltes (bien que les toits puissent être faits de chaume ou de feuilles de canne à sucre). Les récoltes soutiennent les gens et, à travers eux, soutiennent la maison physique et l’économie domestique. Lorsqu’une maison échange des biens ou de la main-d’œuvre avec une autre maison ou sur le marché, on dit que son travail ou ses biens passent « par les portes vers l’extérieur ». Lorsqu’une maison est autarcique ou autosuffisante, elle agit « des portes vers l’intérieur ». En gardant les portes fermées, une maison conserve ses capacités de travail et ses produits pour elle-même. Par exemple, le fait de cultiver des récoltes pour manger à la maison est considéré comme une façon de travailler à l’intérieur de la maison alors que cela se déroule physiquement à l’extérieur de la maison. Et quand les ouvriers s’arrêtent pour prendre une collation au début de la journée, ils « étayent » leurs efforts pour la maison avec la nourriture. Le modèle de la maison présente une image de l’économie comme étant, idéalement, une unité fermée. Il faut maintenir les frontières pour contenir la force.

En Colombie en particulier, les gens parlent de la « base » ou de la « fondation » de la maison, ce qui signifie plus que ses fondations physiques. La base est la richesse ou la force de la maison qui se trouve entre ses murs, même si une partie est à l’extérieur. La base se réfère à tous les aliments stockés ou gardés en réserve à la maison, aux outils et autres équipements dont la maison dispose, aux travaux passés que la maison a mis dans les champs, à tous les animaux qu’elle garde, à sa structure physique elle-même, et à la terre travaillée. Ainsi, lorsqu’une nouvelle année agricole commence, les gens parlent de « retourner » à l’agriculture, dans le sens où il ne s’agit pas seulement de recommencer mais aussi d’utiliser ce qu’ils ont dans la base pour revenir à l’agriculture et d’y revenir ensuite avec une nouvelle base. La maison vit dans un cycle continu de force s’écoulant de la base à l’environnement à la base à travers les gens. Quand la base est remplacée par le travail, la maison subvient à ses besoins ou s’entretient d’elle-même ; lorsque la base est plus que remplacée par le travail, la maison avance. Mais quand la base n’est pas remplacée par le travail, elle est épuisée, et si cela continue, avec le temps, la maison tombe en « ruines ». J’appelle ce processus de rétraction, qui peut se produire dans l’agriculture ou dans l’économie de marché, la « dévalorisation ». La dévalorisation anéantit l’économie de la maison et confine à un effondrement plus total que ce qui est suggéré par notre mot de « faillite », car une maison en ruines n’a plus de soutiens sociaux extérieurs ou ne bénéficie plus de la protection de la communauté. La dévalorisation représente plus qu’une perte d’argent, car les récoltes engrangées dans les champs, entreposées à la maison et consommées selon les besoins, qui sont considérées comme la partie centrale de la base, représentent bien plus que de la nourriture à manger. Leur disparition est la perte de vitalité de la vie.

Les gens soutiennent la maison en prenant soin ou en « s’occupant » (cuidar) de la base, ce qui veut dire tenir et être économe en énergie vitale. Ils ne prétendent pas avoir une économie durable, et ils ne veulent pas dire qu’ils ont un système durable lorsqu’ils parlent d’assurer la viabilité de la maison. Mais ils disposent bien d’un modèle de vie dans un monde matériel et non monétaire. Ils ne peuvent pas acheter ou commercer eux-mêmes en dehors de ses limites. Leur courant n’est pas extensible par un système de réserves bancaire ; il ne peut qu’être utilisé avec plus ou moins de soin afin de le préserver. Dans les économies de marché, on parle comme si l’ensemble de l’économie pouvait croître ou être pérenne. Mais c’est absurde. Le modèle économique de la maison en Amérique latine est une conception plus réaliste de l’économie dont il faut prendre soin parce qu’elle a des limites matérielles. Est-ce que les agriculteurs ont un sens plus aigu des limites matérielles parce qu’ils vivent dans une économie de richesse matérielle par opposition à une économie de richesse commerciale ou financière ? Le fait qu’ils comprennent que maintenir la pérennité de la maison, c’est difficile et qu’il faut être économe conduit à une vision prudente. Seront-ils jamais rattrapés par le marché du carbone, comme si déplacer les éléments de la force d’un endroit à l’autre pouvait résoudre les problèmes de ressources et de pollution ?

Partager la force dans la maison

Le terme usuel pour un couple qui vit ensemble est juntado, ce qui signifie ensemble, uni, réuni, rassemblé et, par extension, relié. Cette connexion ou association est la relation sur laquelle les économies domestiques et l’économie communautaire dans son ensemble sont fondées. Quand un homme et une femme travaillent ensemble dans la maison, ils font plus que se compléter l’un l’autre dans leurs travaux respectifs ‒ ils rejoignent la force de l’autre. L’entretien matériel de la maison est le fruit de leurs efforts conjoints ou le rapprochement, l’union de contributions différentes de force. En vivant de ce produit commun du passé puis en composant ensemble plus de force à travers son usage commun, ils doublent, redoublent, et doublent à nouveau leur union de la force ou, selon leur phrase habituelle « de tous les deux à deux » (de ambos à dos). Leur travail commun, avec celui des autres habitants, fait de la maison un espace partagé : chaque membre est de plus en plus un produit et un contributeur à l’énergie vitale des autres. Ils deviennent des personnes reliées ou conjointes en offrant et en recevant l’énergie et la force vitale des autres et en la leur rendant ensuite avec plus de travail. La maison est le locus classicus du partage, ce qui rend ces connexions domestiques dans cette économie matérielle très différentes des contrats de marché et de la réciprocité telle que certains anthropologues la comprennent. Ce n’est pas seulement le fait de partager de la nourriture provenant du foyer qui relie les gens ; chacun vient pour partager et incorporer la force et la vie des autres, et pour incorporer leur propre force à travers celle apportée par les autres qui ont incorporé leur vitalité.

Quelque temps après que ma femme et moi avions quitté le Panama, notre premier enfant est né. Quand je suis revenu avec des photos d’elle quelques années plus tard, les gens ont déclaré que notre fille avait l’air panaméen. Quand j’ai demandé pourquoi ‒ parce qu’ils envisagent aussi la parenté sur la base de la ressemblance familiale ‒ ils ont expliqué que nous devions avoir mangé de la nourriture panaméenne quand elle fut conçue. Nous avions partagé la force de la terre avec eux.

J’ai toujours été impressionné par la capacité des populations rurales à entreprendre des activités diversifiées. Il ne s’agit pas d’être multitâches mais de faire beaucoup de tâches. Ceci dit, tout le monde n’entreprend pas le même travail. Au Panama, on dit que les hommes sont pour les champs, les femmes sont pour la maison, et les enfants aident ou assistent les deux. En Colombie, les gens disent que le travail des hommes est plus lourd et celui des femmes plus léger. Cependant, ils ajoutent qu’aucun des deux n’est plus valorisé que l’autre : les deux travaillent ensemble comme un attelage de bœufs. Au Panama, j’avais fait des listes du travail des hommes et du travail des femmes. Mais ce faisant, j’assimilais leur travail à un modèle de marché de spécialisation, alors que la division du travail ne rend pas compte de leur modèle et de leurs pratiques. La maison n’est pas constituée d’une réplication de tâches dans laquelle chacun fait la même chose que l’autre, et ce n’est pas non plus une ligne de production. Le travail est fait ensemble avec des hommes et des femmes qui se serrent les coudes et vont les uns vers les autres. Dans le cadre d’un travail commun, chacun est en relation avec les autres et assiste ou aide au projet commun, dont le but est d’assurer la force nécessaire à l’entretien de la maison. Il y a des disparités dans les efforts déployés et entre ceux qui en obtiennent les bénéfices, mais les gens ne tiennent pas de comptabilité formelle de qui fait quoi bien que des différences dans les efforts tactiques ou à court terme soient notées. Une maison n’a pas de jauge intrinsèque permettant de comparer les travaux et de compter leurs fruits avant de les distribuer. Le partage, c’est la transaction principale de la maison, ce n’est pas le donnant-donnant, ni le troc ni le commerce ni la réciprocité ou les compromis. Je ne suis pas en train de suggérer que les gens dans une maison sont aveuglément altruistes ou qu’ils ne pensent pas et n’agissent pas en fonction de certains de ces paramètres, mais le partage est différent de cela. Il crée une union des forces dans le travail dont les résultats reviennent à chacun. Le partage est parfois assimilé au raisonnement du marché, où il devient un calcul sur l’utilisation efficace et la distribution des ressources, en particulier dans les théories concernant l’utilité et l’efficacité des biens communs (commons). Mais un bien commun réglementé n’est pas la même chose que le fait de s’unir ou de combiner ses forces – on crée alors une maison, une économie et des relations.

Courant ou monnaie (Current or Currency) ?

Au Panama, les hommes parlaient de manger un repas avec du riz, puis ils serraient le poing, frappaient l’autre main sur le biceps du bras avec le poing fermé, et grognaient un « Humm » de satisfaction. Le riz, disaient-ils, donne de la force pour travailler. J’ai trouvé le même geste en Colombie, mais là, il s’agissait d’aliments différents ‒ la pomme de terre et parfois des haricots. On disait des principales cultures (riz, pommes de terre, maïs ou haricots) qu’elles avaient une force spéciale et qu’on en avait besoin pour travailler. Par exemple, en Colombie, une personne dit : « Le maïs est un produit de base, il fournit toute la force ‒ pour les humains, les poulets et les cochons. Tout revient au maïs. Les aliments de base soutiennent tout un chacun et la famille, du petit-déjeuner au dîner en passant par les vêtements. Tous sont le produit de la terre. » Dans les deux régions et ailleurs, les gens parlent de « nécessités » ou de ce dont ils ont besoin dans la maison pour survivre. Je m’attendais à trouver une liste commune, mais elle varie d’une région à l’autre – et même d’une personne à l’autre – et elle comprend parfois des produits du marché. Je comprends maintenant que la pierre de touche des besoins du foyer est dans l’énergie vitale. Ces biens indispensables fournissent la force nécessaire à la vie.

Je n’ai jamais entendu les gens parler de quantité de force, comparer les récoltes à une quantité de force, ou utiliser des quantités de force pour mesurer d’autres choses. Les gens comptent, cependant : ils comptent la taille des récoltes, les semences nécessaires, les jours de travail faits et les jours de travail restants, la taille des tâches de travail selon la cadence et la longueur du corps, le nombre de tâches nécessaires à l’exécution d’un travail, la durée de vie d’une réserve d’aliments, combien d’animaux ils ont, et plus encore. Pour chaque chose, il y a une mesure distincte, comme la prise de la température, du poids, de la tension artérielle ou le taux de cholestérol d’une personne qui ne s’additionnent pas dans un seul chiffre ou un bénéfice corporel. Dans les zones rurales, il n’y a pas de règle de calcul total (comme l’argent) ou de résultat net (comme le bénéfice). La richesse d’une maison est diverse avec différentes incorporations de la force.

Notre économiste sourcilleux voudra peut-être comparer la base de la richesse matérielle d’un Colombien ou d’un Panaméen, composée d’outils, de nourriture, d’animaux, de biens domestiques et la structure physique de la maison à la notion de marché du capital. Après tout, le capital a aussi de nombreuses formes ‒ inventaires, équipements, terrains, brevets ‒ que nous convertissons en valeurs monétaires. On parle même de « capital social », comme si les relations humaines pouvaient être monétisées. Notre économiste qui regarde par-dessus notre l’épaule pourrait ajouter que même si certaines formes de capital moderne sont plus économes en main-d’œuvre ou plus productives que la machette panaméenne ou le bâton de fouissement, la distinction entre la base et le capital n’est qu’une différence de développement technique. L’économiste pourrait même raffiner son argument en disant que les gens mesureront et compareront bien quand on leur demandera d’indiquer leurs préférences, ce qui montre clairement que les valeurs se placent le long d’une échelle, sont classées, et que les gens utilisent ces échelles pour choisir de manière rationnelle. Mais la question et la personne qui pose la question induisent une réponse de cette sorte. Dans l’économie domestique, le courant de la force prend plusieurs formes et n’est pas compté. Partout, les gens « prennent soin de la base » selon les besoins et les capacités de la maison. Cependant, le soin apporté à la base se fait davantage par le toucher, le ressenti et le tâtonnement qu’en faisant des calculs rationnels ‒ tout comme le commissaire-priseur de Walras veille à l’équilibre général sur l’ensemble des marchés en ajustant le prix à l’équilibre par tâtonnement [5] et non en le planifiant à l’avance. La planification, la mesure et l’adhésion à une échelle de valeurs ne sont des activités réalistes que dans un monde que l’on croit contrôlable par des décisions basées sur des probabilités ou un risque mesurable plutôt que par la chance.

L’épargne

Le processus économique clé dans la maison est centré sur les dépenses ou l’utilisation de la force. Les gens essaient de ne pas gaspiller ou utiliser leur force vitale sans la mettre dans le travail. Le don premier de Dieu ou l’approvisionnement des éléments naturels doit être complété par la lutte pour la composition de ces éléments, parce que la force obtenue est continuellement dépensée de nouveau. Comme disent les gens, « le maïs tire sa force des plantes dans la terre. Les humains doivent aider à les mettre là, et ils utilisent la force du travail pour le faire. Leur force est épuisée ; tu ne le vois pas. » Obtenir la force de la terre par les récoltes ou les animaux ne suffit cependant pas à la réussite d’une économie domestique parce que le courant de la force, qui comprend le travail de production, doit être bien géré. Une bonne gestion implique de s’organiser et d’être parcimonieux ou de « faire des économies », d’économiser. Nous associons le fait d’être économe au fait d’économiser les élastiques, la ficelle, les sacs à provisions, les boîtes ou au fait de faire des réserves et de réutiliser les reliefs d’un repas. Mais la parcimonie est plus généralisée et elle se pratique de manière plus créative dans l’économie domestique : les restes de nourriture sont conservés ; on raccourcit et aiguise une lame cassée ou on répare une nouvelle poignée ; les habits sont raccommodés et recoupés. On jette peu de choses, en espérant que cela pourrait resservir. Un mince morceau de plastique transparent qui avait été jeté sur un marché devient un imperméable pour les montagnes humides et froides ; une brique cassée devient une pierre pour le foyer.

La dynamique de la parcimonie dans la maison est différente de la dynamique du profit sur le marché. Dans les deux cas, il s’agit d’actions qui permettent d’atteindre un but ; les deux disposent de moyens limités et les deux se déploient au fil du temps. Mais le fait d’être économe suppose que le flux de richesse est limité, alors que la recherche du profit peut élargir le flux. Avec la parcimonie, on limite l’utilisation des moyens, qu’il s’agisse d’une bobine de fil, d’un pot de nourriture ou d’argent pour les achats ‒ dans le but d’avoir des restes pour le lendemain. Faire des économies est un acte de prudence, décidé face à un avenir incertain. Faire des profits peut inclure le fait d’être économe, en achetant moins de ressources coûteuses par exemple, ce qui a pour but de minimiser les moyens. Mais dans la recherche du profit, l’objectif est plus large que la relation entre les moyens et les fins : elle est centrée sur la différence entre les fins et les moyens, puis sur la relation de cette différence avec les moyens, c’est-à-dire sur le taux de profit. Les profits sont dépensés, épargnés et investis, alors que la préoccupation d’une maison économe, c’est de disposer d’un reste de force. Une récolte de pommes de terre, de riz ou de maïs est gérée avec parcimonie. Les reliquats constituent une épargne, une protection contre le futur et une partie de la base pour continuer l’économie. Avec des mots qui avaient été prononcés par beaucoup d’autres, un homme dit : « S’il n’y a plus de semences, tout est fini. Si je n’avais qu’un sac ou deux de pommes de terre, je les planterai avant de les manger. Et je ne vendrai jamais toutes les pommes de terre ‒ comment peux-tu y mettre fin ? Tu as toujours besoin d’un peu de graines. » En revanche, en réalisant un profit, tout l’argent disponible peut aller dans l’investissement, si les calculs de rendement et de risque suggèrent que c’est justifié. La recherche du profit peut puiser dans l’épargne pour financer un investissement ou il peut intégrer la parcimonie dans le processus de recherche d’un gain, mais l’épargne n’est pas nécessairement préservée dans le temps. Réaliser un profit est un projet plus global et une manière différente de mettre en relation des fins et des moyens, bien que l’action de la maison laisse sa trace dans la pratique du marché.

Une différence de signal sépare l’économie du profit. Dans l’économie domestique, la parcimonie concerne l’utilisation de produits matériels. Il s’agit d’une conception du courant de la force et des substances de la richesse, alors que dans une économie de marché, l’épargne est mesurée dans une monnaie. La première s’articule autour d’un flux de force dans les biens matériels avec les dépenses (gastos) qui en découlent ; la seconde se réfère à un flux d’argent et d’utilisations ou de coûts (costos) qui y sont liés. Ils sont reliés parce que les coûts monétaires sont un type de dépense matérielle dans la maison ; cependant, toutes les dépenses ne sont pas des coûts financiers.

Maintenant nous arrivons au point où l’économie domestique contredit et s’oppose à l’économie de marché tout en la soutenant. Le fait de faire des économies ou d’être économe a une histoire ambiguë dans les théories économiques qui l’ignorent aujourd’hui largement. Le problème est le suivant : grâce à l’épargne, les restes sont créés dans un courant matériel. Ces restes peuvent être conservés pour l’avenir. Mais comment un fond matériel en croissance s’adapte-t-il à une économie de marché et à l’utilisation de la monnaie ? L’économie ménagère s’oppose à la dynamique du marché qui exige des dépenses de la part des ménages et des entreprises, ce qui était l’argument central de Keynes. La thésaurisation entrave la consommation du marché. Au début des années 1800, J.-B. Say a fait valoir qu’il n’y a pas d’accrocs, pas d’arrêts de production, et pas de relâchement dans la ronde circulaire de l’économie. En gros, de Say jusqu’à Keynes (à l’exception de Malthus et Marx), le thème général était que, à travers les salaires payés et les achats effectués, la production crée le pouvoir d’achat nécessaire à la consommation, c’est-à-dire que la production, l’offre, crée sa propre demande. Keynes voyait les choses autrement. En période d’incertitude et de récession, observa-t-il, les gens s’accrochent à ce qu’ils ont et font des économies de précaution. Ils amassent, ce qui est une pratique de l’économie ménagère. Ne réduisons-nous pas tous nos dépenses, n’utilisons-nous pas tous les restes et ne nous débrouillons-nous pas dans les moments difficiles ? Mais le ménage qui garde ses réserves ou sa force vitale pour lui-même entrave le marché qui exige que l’argent soit dépensé pour rester en mouvement. Aujourd’hui, nous pensons que nous pouvons contourner cette dialectique de la maison et du marché en insérant les dépenses publiques dans le cycle et l’expansion de l’offre de monnaie. Mais cette macro-action permet-elle de remplir le cellier de la maison de force ou le laisse-t-elle vide tout en augmentant la dette publique nationale et la dépendance de la maison vis-à-vis du marché ? Dans les périodes de ralentissement économique, l’économie domestique doit-elle dépenser sa base, prolonger et augmenter ses dettes monétaires pour garder le marché à flot ? L’explosion de la dette personnelle contractée envers les banques, les cartes de crédit et les hypothèques est un signe de cette dégradation ou de cette désépargne de la force.

Connexions

Le cycle de la force vitale qui soutient l’économie domestique au Panama et en Colombie relie les membres de la maison à l’intérieur de ses murs, ce qui en fait des personnes qui partagent les unes avec les autres, tout en connectant la maison au passé et aux autres maisons de la communauté. Recevant la force de la Divinité à travers l’environnement, les membres de la maison doivent d’abord puiser dans une accumulation préalable de force pour en composer plus. Cette force du passé est stockée dans la base, il y a donc toujours un don du passé au présent aussi bien qu’un don de Dieu et de l’environnement. Le don est à la fois matériel, tel qu’il se manifeste dans les substances de la base, et conceptuel, tel qu’il s’exprime dans les connaissances qui sont nécessaires pour entretenir une maison. L’affirmation des gens selon laquelle la première base était le jardin d’Éden exprime cette dépendance au passé et à la Divinité. Chaque maison fait partie d’une entreprise continue, avec des avances et des reprises ou avec l’accumulation de réserves et des manques à gagner.

La maison est une composante d’une communauté à long terme, mais elle participe aussi à la vie actuelle de la communauté en impliquant d’autres personnes à l’extérieur de la maison par des transactions de force. Cet échange a plusieurs modes de fonctionnement : échange de travail, participation au travail pour les festivités, hospitalité sur une petite ou grande échelle. Même si une maison est presque autosuffisante, elle a quand même besoin d’aide extérieure pour les travaux agricoles et d’autres activités. Un moyen de s’assurer de la force, c’est l’échange de main-d’œuvre. Parfois, des jours de travail pour une tâche de travail en commun sont échangés ; à d’autres occasions, des jours de travail sont échangés pour des tâches différentes. Cet échange entre les maisons n’est ni du troc ni de l’échange commercial. Les gens parlent de « s’entraider » les uns les autres et emploient des expressions métonymiques (ou une partie pour le tout) pour indiquer l’échange, comme « un bras pour un bras », « une côte pour une côte », « un dos pour un dos », « un bras prêté », « une main prêtée », « une main rendue » ou « un bras rendu ». Ces phrases expriment l’équivalence de l’échange et le délai dans le retour. Quand j’ai entendu ces expressions pour la première fois, j’ai interprété ces termes comme des raccourcis pour parler de l’échange d’efforts corporels ou de travail. C’est bien ce qu’ils sont, mais ils signifient aussi quelque chose d’autre. Travailler est une dépense d’énergie vitale, et les gens parlent d’échange de dépense de la force. En fait, leur terme général pour cet échange de main-d’œuvre entre les maisons est « force pour force ». L’énergie vitale assemblée par une maison est donnée, reçue et rendue entre maisons afin que chacune puisse être entretenue.

Par exemple, un petit groupe d’hommes peut décider de faire tourner leurs efforts pour les tâches agricoles, le pastoralisme, ou une autre entreprise. Ils partagent leurs énergies vitales en aidant chacun à entretenir sa maison. Quand la force est échangée entre les maisons, la maison bénéficiaire nourrit les travailleurs. L’ouvrier est soutenu par la force immédiate de la maison d’accueil pendant que sa force accumulée est dépensée. La maison d’accueil fournit la force pour la dépense de travail pendant qu’elle reçoit la force qui remplacera sa base. La signification de l’échange est manifeste quand les ouvriers sont nourris d’une version cuite de la nourriture qu’ils récoltent. Parfois, on leur donne une petite partie de la récolte crue sur laquelle ils travaillent, en plus du repas. Les deux offrandes sont des supports matériels et un témoignage, une promesse de retour pour la force reçue, et ils signifient exactement ce qui est échangé. Cette extension des partages entre maisons place la force ou la base d’une maison dans celle d’une autre et vice versa. Grâce à cet échange, les maisons et leurs membres contiennent l’énergie vitale des autres ; la force est distribuée entre les gens et les maisons, elle les relie. Partager dans la maison à travers le travail en commun et la commensalité, ce qui connecte chaque personne aux autres, fournit le modèle pour les échanges entre les maisons à travers lequel il y a un partage plus large de l’énergie vitale qui relie les uns aux autres.

Plus complexes sont les rassemblements pour les travaux collectifs qui ont une connotation rituelle et festive, même s’ils sont parfois ambigus dans leur intention et qu’ils peuvent être manipulés pour exploiter ou s’approprier la force des autres. Un homme qui a une tâche spéciale à accomplir, comme la construction d’une maison en terre avec un toit de chaume ou la cueillette d’une grande récolte, peut appeler une junta [6] ou un rassemblement pour un jour donné. Les gens qui viennent lui prêter main forte arrivent tôt le matin et restent jusqu’à ce que le travail soit terminé. L’hôte doit une journée de travail à chaque participant bien que ce paiement soit souvent moindre ou non effectué, et il fournit aussi la nourriture et les boissons. Les préparatifs commencent plusieurs jours à l’avance. Tous les matériaux, comme dans le cas de la construction d’une maison, doivent être assemblés et préparés pour la construction, et la nourriture doit être rassemblée et en partie préparée par des femmes de la maisonnée, parfois avec l’aide de femmes d’autres maisons. La boisson brassée locale, faite à partir de maïs, peut prendre des jours à fermenter. Les travailleurs, qui sont invités des semaines à l’avance, ne sont pas payés mais reçoivent l’engagement de leur hôte qu’il travaillera à leurs propres juntas, et ils sont approvisionnés tout au long de la journée avec des aliments et des boissons faits maison (qui, évalués en argent, valent plus que ce qu’ils recevraient en espèces pour leur travail). Les participants chantent, dansent, plaisantent et parlent pendant qu’ils travaillent jusqu’à ce que, vers la fin de la journée, leurs efforts se relâchent. L’hôte pourrait faire mieux en embauchant de la main-d’œuvre, mais il ne serait pas en mesure de recruter le nombre nécessaire, car le caractère festif du rassemblement est une attraction. L’événement donne également à l’hôte un certain prestige communautaire dans la mesure où il est capable d’organiser la construction d’une maison, un rassemblement et d’afficher le réservoir de force à sa disposition [7]. Ce rassemblement de travail est unilatéral car la force immédiate des aliments est échangée contre la force à long terme incorporée dans une maison ou tout autre entreprise. Il est plus faible que le travail à l’intérieur de la maison, mais cela reste une forme de partage et de réciprocité qui relie les gens par un courant et, ce faisant, nie l’existence de l’être autarcique.

Notre économiste qui regarde par-dessus notre épaule pourrait rétorquer que l’hôte d’une junta pourrait mieux utiliser ses maigres ressources pour la construction d’une maison en offrant un salaire plus élevé à la place de la nourriture et de la boisson qui viennent en déduction des efforts fournis dans la journée. Toutefois, le passage du courant de la force au courant monétaire coûterait de l’argent à l’hôte, qu’il n’a pas, alors que le rassemblement festif qui est garanti par le courant de force lui permet d’économiser de l’argent ou d’être économe grâce à l’utilisation de nourriture et de boissons de la maison qui est soutenue par le travail non rémunéré de sa maison. Notre l’économiste de l’ombre aurait fait une observation utile si les travaux de la junta visaient à fabriquer un bien qui pourrait être vendu. Mon ami panaméen aurait pu mettre en vente sa maison en terre et en chaume ; les gens pourraient profiter de la junta pour récolter du riz ou des pommes de terre qu’ils vendraient. Dans de tels cas, l’hôte de l’événement utiliserait de la main-d’œuvre non rémunérée pour obtenir un produit vendu au comptant. Je n’ai pas entendu parler d’une telle utilisation des rassemblements festifs, mais le processus plus large de transformation du courant de la force en flux monétaire ou d’un circuit à l’autre est d’une importance centrale pour comprendre comment les économies en marge participent souvent aux marchés et perdent leurs fondations. Le calcul et la pratique « du tout-économique » brisent les relations locales et le partage de la maison.

Parfois le courant de vitalité est consumé dans une fête et n’est pas tourné vers le travail. En plus de l’hospitalité quotidienne d’un thé ou d’un café partagé, de temps en temps une maison accueillera un moment de célébration tel qu’un baptême ou un mariage. De la nourriture et des boissons sont servies, on loue les services d’un instrumentiste à cordes. L’énergie vitale de la maison est partagée avec les autres. Qu’ils soient grands ou petits, de tels événements représentent une dépense de force qui n’apporte aucun rendement matériel. Cette transaction est différente de toutes les autres dans lesquelles la base est entretenue à travers les cycles économiques. Les gens se souviennent de ces moments de fête avec plaisir et quand une maison organise une célébration extraordinairement importante, peut-être une fois dans une vie, les gens parlent de « jeter la maison par les fenêtres ». Flamboyante mais précise, l’expression signifie que le courant de la vie quitte la maison non pas par les portes, comme dans un échange normal, mais par une ouverture qui n’admet pas de retour. La vitalité humaine est dépensée sans vergogne alors que la maison se retourne à l’envers. En « gaspillant » (dépensant) sa force et en plaçant sa base avec les autres, la maison se dégrade et sacrifie son avenir pour la reconnaissance communautaire en diffusant son identité et sa force vitale vers les autres.

Inversement, la maison qui n’aide ou n’assiste jamais les autres les prive d’un lien. Plus encore, la maison qui reçoit la force et ne rend pas cette vitalité prend la vie des autres. La réciprocité refusée est une force meurtrière, qui fait autant partie du sens de la réciprocité que de la vitalité de la vie partagée. À une fois la base et le don de la vie, la source et la diffusion de l’identité, le produit du partage qui doit être partagé, et la manière de se relier aux autres en partageant sa vie, le courant de l’économie peut être un pouvoir ambigu.

Conclusion

Telle une torche enflammée, cette ethnographie provenant d’Amérique latine jette des étincelles dans plusieurs directions. Elle montre comment un courant de vitalité constitue et relie les gens les uns aux autres, elle fournit un récit matérialiste de l’économie, et démontre les liens qui relient les gens à une terre aux ressources limitées. Elle brouille la division entre la société humaine et l’environnement et suggère que le partage, plus que la réciprocité ou la sélection rationnelle est la pratique économique fondamentale qui favorise les moyens de subsistance individuels. Elle suggère que le courant incertain de la vie a une base mystique ou divine. Elle exemplifie le contraste entre un courant social et un courant monétaire et elle implique le besoin d’une manière différente de « mesurer » les impacts socio-environnementaux d’une économie. Enfin, elle montre que l’économie est un rituel social, de la prière pour la production à la socialité de l’échange en passant par les festivités de la consommation ‒ tous se réfèrent à un courant de relations qui est maintenu ou perturbé. Les actes économiques sont importants non seulement en raison de leurs effets matériels, mais aussi pour ce qu’ils font pour la socialité, qui est sujette à la chance.

Références bibliographiques

Gudeman, Stephen. 1976. Relationships, Residence and the Individual. Londres : Routledge.

Gudeman, Stephen. 1978. The Demise of a Rural Economy. Londres : Routledge.

Gudeman, Stephen. 1986. Economics as Culture. Londres : Routledge.

Gudeman, Stephen, & Alberto Rivera. 1990. Conversations in Colombia : The Domestic Economy in Life and Text. Cambridge : Cambridge University Press.

Hornborg, Alf. 2006. “Footprints in the Cotton Fields : The Industrial Revolution as Time-Space Appropriation and Environmental Load Displacement.” Ecological Economics 59, n° 1 : 74–81.

Hornborg, Alf. 2007. “Learning from the Tiv : Why a Sustainable Economy Would Have to Be ‘Multicentric.’” Culture and Agriculture 29, n° 2 : 63–69.

Hornborg, Alf. 2009. “Zero-Sum World : Challenges in Conceptualizing Environmental Load Displacement and Ecologically Unequal Exchange in the World-System.” International Journal of Comparative Sociology 50, n° 3-4 : 237–262.

Löfving, Staffan, ed. 2005. Peopled Economies : Conversations with Stephen Gudeman. Uppsala:Collegium for Development Studies, Uppsala University.

Pálsson, Gísli. 2009. “Biosocial Relations of Production.” Comparative Studies in Society and History 51, n° 2 : 288–313.




[1Une première version de cet essai a été présentée à l’université de Lund à l’invitation d’Alf Hornborg, qui m’a pendant longtemps conseillé de développer les implications écologiques de ces idées locales sur les pratiques matérielles (Gudeman 1986 ; Hornborg 2006, 2007, 2009 ; Löfving 2005). Ma gratitude s’adresse également à Giovanni da Col pour ses commentaires et son enthousiasme.

Cet article, originellement publié dans Social Analysis (56, 1, 2012, p. 57-73) a été traduit par Christine Laurière.

[2Un lecteur amical s’est opposé à mon emploi du mot ’ présumer ’ comme n’inspirant pas confiance, mais je l’utilise à bon escient pour signifier conjecture ou hypothèse. Je connais bien les ethnographies d’agriculteurs hispanophones en Amérique latine et j’y trouve parfois des indices du concept de « force », et quelques ethnographes avec lesquels j’en ai parlé semblent d’accord pour dire que c’est dans leurs données de terrain. Le lecteur constatera également que le concept résonne avec des idées européennes plus anciennes, telles que vis vitae (force vitale). Je crois que ce complexe est une découverte ethnographique et suggère donc son existence possible ailleurs.

[3Gísli Pálsson (2009) propose un récit non dualiste de la vie avec son concept de « relations bio-sociales ». Je lui suis redevable d’avoir partagé son intéressante recherche avec moi pendant que j’écrivais cet article.

[4. La plupart des informations sur le Panama ont été publiées dans Gudeman (1976, 1978), je les complète ici. La documentation sur la Colombie a été en grande partie publiée dans Gudeman et Rivera (1990).

[5En français dans le texte (NdT).

[6Le mot racine est le même que celui du terme juntado, utilisé pour décrire un couple qui partage la même force pour entretenir leur maison.

[7Les participants apprécient cette restitution sous forme de nourriture et ces rassemblements avec des amis et des connaissances, mais le travail de groupe n’est pas toujours convivial. J’en ai vu certains sortir des couteaux en fin d’après-midi à une junta, mais sans dommage.