Ethnographe‑missionnaire, missionnaire‑ethnographe : Alfred Métraux et John Arnott

Lorena Córdoba

CONICET/UBA, Argentina
CIHA, Bolivia

2019

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Pour citer cet article

Córdoba, Lorena, 2019. « Ethnographe‑missionnaire, missionnaire‑ethnographe : Alfred Métraux et John Arnott », in Bérose - Encyclopédie internationale des histoires de l'anthropologie, Paris.

URL Bérose : article1717.html

Publié dans le cadre du thème de recherche « Anthropologie des basses terres sud-américaines », dirigé par Isabelle Combès (IFEA / CIHA, Santa Cruz de la Sierra / TEIAA Barcelona), Lorena Cordoba (CONICET, Buenos Aires / CIHA, Santa Cruz de la Sierra) et Diego Villar (CONICET, Buenos Aires / CIHA, Santa Cruz de la Sierra).

Itinéraires dans le Chaco

En 1933, le jeune Alfred Métraux entreprend deux voyages chez les Toba et les Pilaga (famille linguistique guaycuru), dans l’ouest de la province argentine de Formosa [1]. Six ans plus tard, il visite de nouveau brièvement le Chaco argentin, en compagnie de son frère Guy ; il retrouve ses anciens informateurs, et aussi les missionnaires anglicans de la South American Missionary Society (SAMS) qui travaillent depuis 1930 avec les Indiens toba aux environs de Sombrero Negro. Il y a cependant de grandes différences entre le voyage de 1933 et celui de 1939. Des différences de documentation d’abord. Il nous faut reconstruire les terrains de 1933 à partir de la correspondance personnelle et professionnelle de Métraux, de ses écrits dans la presse locale, de notes d’autres auteurs et des articles scientifiques qu’il a publiés ensuite. Par contre, dès 1935, Métraux enregistre ses impressions dans un journal, qui a fait l’objet d’une édition posthume en 1978.

Ensuite, le contexte des deux expériences est différent. Sur le plan personnel, le voyage est pour Métraux l’occasion d’une retrouvaille avec son frère [2]. Mais les circonstances aussi ont changé. Les voyages de 1933 (de décembre à avril, et en octobre) ont lieu en pleine guerre du Chaco, qui oppose la Bolivie et le Paraguay entre 1932 et 1935. Les combats se livrent à peu de kilomètres des villages et, si l’on ne peut pas dire qu’ils aient un impact direct sur la vie des Indiens du Pilcomayo, ils altèrent leur sociabilité par l’établissement de fortins aux frontières, la réduction des circuits de chasse, pêche et cueillette, les migrations des déserteurs boliviens et, surtout, l’utilisation par les indigènes des armes et des déchets militaires trouvés sur le champ de bataille pour raviver les vieilles querelles intertribales :

Une autre plainte est que les Pilaga sont armés de fusils et alliés des Chunupí dont on dit qu’ils sont très sauvages. Il y a ici des gens qui ont des fusils qu’ils ont achetés aux Chunupí, qui les trouvent sur les anciens champs de bataille de la guerre Bolivie-Paraguay. Nous essayons qu’ils renoncent à ces armes illégales mais c’est très difficile. Une autre raison pour laquelle ils ne veulent pas déposer les armes est qu’ils craignent d’être une proie facile pour les soldats (Tebboth 1937 : 85) [3].

En 1939 par contre, la situation semble plus tranquille, même si les affrontements sporadiques entre soldats et Indiens continuent et qu’en 1936 s’est installée une nouvelle mission dans la région, dirigée par l’anglican John Arnott, un religieux ami de Métraux qu’il a connu lors de son premier voyage dans le Chaco. Là, à Misión Pilaga, les frères Métraux profitent particulièrement de leur séjour et passent deux semaines – qu’Alfred évoquera ensuite avec mélancolie dans son journal – en compagnie du missionnaire écossais et du vieil informateur Kédok (Tigre [4]). C’est justement l’affinité entre Alfred Métraux et John Arnott qui nous intéresse ici, et les conséquences qu’a eues cette relation sur les trajectoires biographiques de chacun d’eux.

Ethnographe-missionnaire

Il est remarquable que, dans plusieurs publications de cette époque, Métraux loue avec chaleur le travail des anglicans [5]. À peine arrivé dans le Chaco, en 1933, le jeune ethnographe est surpris de l’euphorie avec laquelle le reçoivent les Pilaga :

Dans ce drame, la seule note sympathique et humaine est donnée par les missions anglaises ; je ne crois pas exagérer en affirmant que dans tout le Chaco aucune, par ses fins, ses méthodes, sa générosité, honore le plus l’homme blanc. Ce sont les Indiens qui m’ont fait connaître ces missions. J’étais en expédition et, m’étant installé chez les Indiens pilaga du Pilcomayo, j’ai été très surpris de voir avec quelle affection et quel enthousiasme me recevaient les Indiens […] Ce n’est que quelques jours plus tard, après avoir reçu toutes sortes d’attentions de leur part, que j’ai pu résoudre le mystère. Les Indiens m’avaient confondu avec un missionnaire anglais et toutes ces prévenances montraient la joie que leur causait la perspective de voir s’installer parmi eux un de ces hommes dont ils avaient entendu parler avec tant de chaleur par leurs frères […] « Maintenant nous avons quelqu’un qui prenne soin de nous, qui nous enseigne, maintenant nous ne sommes plus seuls et abandonnés, c’est une nouvelle vie qui commence » (Métraux 1933b : 205) [6].

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Figure 1.

John, fils du missionnaire A. Tompkins avec des enfants wichi à El Algarrobal, 1939.

Source: Photographie de Guy S. Métraux © Collection privée

Métraux constate que l’école anglicane permet aux Indiens de s’intégrer dans les meilleures conditions possibles à la culture nationale grâce à l’apprentissage de la lecture, de l’écriture, de l’arithmétique, de la géographie et de l’histoire (voir fig. 1). Bien qu’il soit peut-être paradoxal que la façon de combler le fossé entre « Indiens sauvages » et « citoyens argentins » soit l’instruction donnée par des religieux britanniques, il n’en reste pas moins qu’à travers eux les Indiens n’acceptent pas seulement l’évangélisation mais aussi l’apprentissage de l’espagnol, l’assistance médicale qui les protège des épidémies de variole, et même des projets naissants de développement qui les intègrent progressivement dans l’économie régionale, comme l’élevage bovin, l’apprentissage de la menuiserie ou la vente d’artisanat. En outre, les missionnaires consolident leur plan d’action en décourageant pendant quatre ans la migration saisonnière vers les raffineries de sucre, renforçant de la sorte la dynamique de sédentarisation [7]. Tout cela, en même temps que l’habileté linguistique croissante des anglicans, fait qu’ils sont bien accueillis par les Indiens. Il faut rappeler ici dans quel contexte Métraux décrit les activités de l’église anglicane : la guerre entre les pays voisins, les fréquents affrontements entre les Toba et les Pilaga et l’armée et les colons argentins, et l’une des pires épidémies de variole qui décime la population indienne dans l’indifférence du gouvernement national :

Les missions anglaises, qui ont accompli leur œuvre dans l’ombre, sans le moindre appui officiel, ont obtenu des résultats très supérieurs à ceux des entreprises militaires ou commerciales qui prétendaient ‘civiliser’ le Chaco […] Aujourd’hui trois missionnaires, deux hommes et une femme, administrent 700 Indiens toba, tandis qu’à quelques lieues de là il faut 300 soldats armés de mitrailleuses pour assujettir le même nombre d’indigènes. Les faits sont éloquents : le Paraguay, la Bolivie et l’Argentine doivent beaucoup à l’œuvre silencieuse mais efficace des missions anglaises […] Je n’exagère pas en affirmant que dans le Chaco, en ce qui concerne les Indiens, il n’y a pas d’œuvre plus profitable que celle de ces infatigables missionnaires (Métraux 1933b : 208-209) [8].

L’opposition entre les programmes des missionnaires et des ethnographes est un lieu commun de la tradition anthropologique [9]. Pourtant, dans ce cas, l’attitude est manifestement différente :

J’aurais cru impossible qu’un village entier puisse se conformer aussi unanimement à la possibilité d’un complet changement de vie. Ce désir collectif est le meilleur témoignage en faveur de l’efficacité et de l’utilité du travail évangélique missionnaire. Lorsque j’étais chez les Pilaga, je n’ai pratiquement rien su des missions protestantes. Mais je m’en suis forgée la meilleure des opinions lorsque j’ai vu la nostalgie qu’en avaient les indigènes (Métraux 1933c : 80).

Une opinion qui, en effet, ne laisse pas place au doute : « Dans les missions anglaises vivent les seuls Indiens heureux que j’ai connus – et pendant ces cinq années de voyages et d’explorations, j’ai connu beaucoup d’Indiens » (Métraux 1934 : 15).

Métraux ne fait pas seulement l’apologie du travail missionnaire : en 1933, pour un moment, il songe même à le faire lui-même. Il raconte son épiphanie dans une lettre à son supérieur, Paul Rivet :

Au cours de ce voyage l’affection et la confiance qu’ils m’ont montrées m’ont fait penser qu’il était de mon devoir de leur venir en aide non seulement en les faisant connaître et en dissipant les préjugés dont ils sont victimes, mais en tâchant de les sauver en tant que race. J’ai essayé durant mon expédition de fonder une mission parmi eux avec l’appui des évangélistes anglais dont j’ai eu l’occasion d’apprécier l’œuvre intelligente et courageuse lors de mon séjour dans la mission de Sombrero Negro. Cette tentative qui a demandé de moi de grands efforts s’est terminée dans le sang de mes malheureux amis [10].

Dans une autre lettre plus détaillée, écrite avec plus de confiance, il confesse à son amie Yvonne Oddon :

Je suis resté volontairement 5 mois sans recevoir et sans écrire de lettre […] J’ai volontairement rompu les amarres pour introduire une parenthèse dans ma vie, me recueillir et vivre sans le poids du passé et sans les préoccupations de l’avenir […] Ne vous vexez pas, chérie, si je dois vous avouer que je n’ai jamais été aussi heureux de ma vie. Ce bonheur ne peut être attribué au voyage lui-même, semé de désagréments, d’inquiétudes et qui a exigé de moi un effort physique bien supérieur à celui que j’ai dû fournir dans mes autres expéditions. J’ai peut-être à mon actif près de 1 000 km. à cheval ou à mule, sur des chevaux indiens mal sellés, avec la plupart du temps le ventre vide et au milieu de marécages et de nuages de moustiques. Plus qu’à ma mission scientifique, je me suis occupé d’une mission protestante que j’ai essayé de fonder sur les rives du Pilcomayo. C’est mû par un élan inexplicable, peut-être par mon obscur atavisme huguenot, que je me suis lancé dans cette aventure où j’ai mis tout mon cœur et tout ce que je possède en fait de volonté et de ténacité. Un jour je vous raconterai mes déboires et la façon tragique dont je suis sorti de ce rêve. Écoutez, je ne plaisante pas : il m’est arrivé une chose étrange et unique dans ma vie, Yvonne, figurez-vous que j’ai cru que j’allais être touché par Dieu et que je pourrais être missionnaire. Cela n’a pas été long et mon vieux scepticisme a bientôt fait de reprendre le dessus et c’est ensuite par loyauté, par esprit de persévérance que je continue à lutter pour mes Indiens [11].

Missionnaire-ethnographe

Si nous avons, d’un côté, un jeune ethnographe qui caresse le projet de devenir missionnaire, le deuxième volet de l’histoire nous montre l’expérience inverse : le missionnaire séduit progressivement par l’ethnographie. L’Écossais John Arnott s’engage dans les rangs de la South American Missionary Society (SAMS) après avoir assisté à une charismatique conférence de Barbrooke Grubb, un célèbre religieux qui travaille depuis des années avec les Indiens lengua du Paraguay (Grubb 1914). Âgé d’à peine 18 ans, Arnott arrive dans le Chaco en 1925 en compagnie de son ami Colin Smith, comme lui originaire d’Édimbourg. Ils s’engagent dans les rangs de la SAMS et voyagent au Chaco. Smith reste finalement à Misión El Algarrobal, tandis qu’Arnott part dans le Chaco bolivien pour fonder avec Henry Grubb et William Everitt la première mission anglicane dans l’Isoso, en août 1926, parmi des Indiens de langue guarani. Arnott prend l’école en charge et domine rapidement la langue :

J’ai souvent l’impression que j’enseigne aux enfants Tapui [Isoseño] depuis toujours, et que je n’ai jamais connu d’autres enfants. Je suppose que c’est parce que je vis isolé des autres, et en étroit contact avec eux […] En plus de leur apprendre à lire et à écrire (avec de très bons résultats), ils ont un nouveau regard sur la vie […] grâce à l’enseignement oral et parce qu’ils étudient notre mode de vie, et l’apprentissage biblique. Je fais tout cela dans la langue indigène depuis six mois (Arnott 1928 : 9).

Les collègues d’Arnott font eux aussi allusion à son habileté linguistique et, dans la brève présentation de son premier article, il affirme lui-même parler déjà les langues « mataco (Vejoz), guarani (dans le dialecte des Tapu [sic] du Chaco bolivien) et toba (pilaga) ». En 1932, Henry Grubb reconnaît que le jeune Arnott est le seul qui puisse dire le service religieux en toba, alors que lui-même et Cox ont recours à des traducteurs. Au cours de ces premières années, en plus d’être un des pionniers de la fondation de Misión Izoceña qui subsiste jusqu’à la fin de la guerre du Chaco (1935), Arnott passe par divers établissements : El Algarrobal (Wichi), El Toba (Toba) et Selva San Andrés (Wichi) (voir fig. 2). Il a donc l’occasion d’apprécier les différences entre les groupes indiens de la région. Pendant ce temps, des Toba, des Pilaga, des Wichi et des Nivaclé continuent à se présenter dans les missions pour demander aux anglicans de s’installer parmi eux – d’où l’anecdote de Métraux sur le quiproquo des Pilaga :

Les Toba sont une race intelligente et ont vraiment envie de la mission. Chef après chef, avec tous leurs gens, ils ont rendu visite à l’établissement de Sombrero Negro et supplié les missionnaires de faire un voyage parmi leurs villages. Pendant l’été M. Arnott, avec un jeune Indien appelé Tigre comme guide, sont partis en voyage pendant une quinzaine de jours pour rendre les visites […] Pendant leur voyage, ils sont passés par plusieurs colonies de blancs et des campements indigènes, où ils ont été bien reçus […] L’après-midi du jour suivant, tous les caciques de plusieurs villages s’étaient réunis. Il y en avait 38, certains avaient parcouru 50 milles pour cette rencontre, et ils représentaient quelque 4 000 personnes éparpillées le long du fleuve. Pendant la conversation qui a suivi, chaque chef a exprimé sa volonté de se rendre dans n’importe quel lieu qui serait choisi pour la mission, et d’essayer d’obéir aux enseignements. Le soir les chefs et les gens se réunirent de nouveau et écoutèrent ce que le missionnaire [Arnott] avait à dire […] Après avoir parcouru dans les 200 milles et s’être absenté pendant deux semaines, le missionnaire est revenu, chaudement reçu et merveilleusement impressionné par le désir évident des Toba de connaître et de suivre la voie de la vie (Anonyme 1932 : 42-43).

La situation du Chaco est toujours tendue, pas seulement à cause de la guerre entre la Bolivie et le Paraguay mais aussi parce qu’au conflit s’ajoutent les relations entre les Indiens et l’armée argentine, les colons et la police locale. Les missionnaires interviennent généralement en faveur des indigènes (Gordillo 1999). Suite aux demandes répétées d’Indiens toba et pilaga, la SAMS, Arnott en tête, fonde Misión Pilaga en 1936, à peu de milles de Misión El Toba, sur le lac des Oiseaux (Laguna de los Pájaros), là où les frères Métraux séjourneront trois ans plus tard [12]. Le premier article sur la nouvelle mission est écrit par Arnott, et paraît la même année dans le South American Missionary Society Magazine (SAMSM). Les allusions aux attaques subies par les Pilaga y sont nombreuses. En compagnie de Joseph Price, ils choisissent l’endroit où va s’élever l’établissement missionnaire. Les Indiens commencent vite à construire leurs cabanes et même une école :

Aucun Indien du Chaco n’a plus besoin de mission que les Pilaga. Ils sont menacés d’extermination à cause de leurs attaques répétées contre les colons de langue espagnole (alors qu’on leur avait dit pendant des années que les missionnaires viendraient à eux avec les « paroles de Dieu »), et nous ont pressés de faire passer leur demande – en retard – avant les besoins d’autres tribus […] Les soldats et les colons sans scrupules ont dressé tous les gens de langue espagnole contre ces hommes simples, mais vindicatifs. À cause de leur règle rigide de vendetta, chaque années les Pilaga ont été chassés, massacrés, très souvent pour venger le massacre de nombreux Blancs – eux-mêmes assassinés par les Pilaga qui leur ont fait payer la mort de leurs parents, et ainsi de suite (Arnott 1936 : 40) [13].

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Figure 2.

John Arnott avec des danseurs toba ou pilaga

Source: Photographie d’Alfred Métraux © Collection privée

L’amitié entre Arnott et Métraux commence en 1933, lorsque le missionnaire le présente à son informateur le plus important, Tigre, et lui donne d’importants renseignements de première main :

Arnott raconte d’amusantes choses au sujet des Chulupi : leur peur de l’harmonium, leur fuite dans le monte lorsqu’ils en tirèrent un son, leur surprise devant le grand miroir, puis leur déploiement de coquetterie. Le même soir, ils s’étaient familiarisés avec tous les objets et jouaient de l’harmonium. La radio les remplissait d’aise. Il est beaucoup de jeunes filles fort jolies parmi eux. Ils sont abominablement sales, beaucoup plus que les Pilaga. Les Pilaga voient d’un mauvais œil mes cadeaux aux Chulupi, qu’ils considèrent comme de simples hôtes. La mission leur appartient à eux, Pilaga, et ils se sentent frustrés au profit d’étrangers (Métraux 1978 : 68).

Pendant les années qui suivent, Arnott répond par lettres aux consultations ponctuelles de l’ethnographe. En 1940 par exemple, il écrit :

Avec les six pesos que vous m’avez donnés pour acheter des friandises aux Indiens j’ai obtenu des sucettes qui collent. Comme je vous l’ai dit, je pense qu’en mataco tous les mots qui expriment satisfaction ou plaisir sont construits à partir des notions pour ‘miel’ ou « douceur » ; c’est-à-dire que le concept mataco le plus élevé de plaisir est la satisfaction de leur sens du goût. Et donc les sucettes du Dr. Métraux ont causé une satisfaction transcendantale […] J’ai aussi enquêté sur votre « natation chez les Mataco ». C’est difficile de la décrire sans la dessiner. Le mouvement des bras va de la gauche du corps à la droite. Les mains ouvertes commencent leur mouvement à hauteur du visage, et par une « poussée » arrivent à la hanche droite. Les jambes se plient vers en haut, pour commencer le mouvement, et poussent vers en bas en même temps que les bras […] J’ai dû plier le corps comme ça pour montrer la brasse. Les gens décrivent la brasse toba comme une « rame de chien » et disent qu’ils nagent verticalement, tandis que « nous, nous nageons horizontalement » [14].

Au-delà de la « technique corporelle » de la natation dans le Chaco, le parallèle sémantique deviné par Arnott existe effectivement en wichi : lëköjyaj sa joie », « son euphorie ») provient de aköj sucré, savoureux, bon ») qui lui-même vient probablement de aköyek (l’abeille « yana ») [15]. Il n’est donc pas étonnant que, dans la préface à Myths of the Toba and Pilagá Indians of the Gran Chaco (Métraux 1946b), l’auteur déclare : « J’ai une grande dette envers M. John Arnott, qui m’a offert à deux reprises l’hospitalité dans sa Mission et m’a aidé à traduire les textes indigènes. » Il le reconnaît aussi dans son article dans Anthropos, dans lequel il souligne l’apport d’Arnott à ses recherches :

Je restai durant tout ce temps dans la mission de Sombrero Negro en compagnie de M. J. Arnott et de M. Price qui secondèrent mes recherches avec ardeur. Je suis particulièrement reconnaissant à M. J. Arnott qui me donna des renseignements extrêmement précieux et qui me mit en contact avec l’Indien Kédok (Jaguar) à qui je dois la plus grande partie des documents que j’ai pu recueillir chez les Toba (Métraux 1937 : 172).

Il faut dire d’autre part que Métraux n’est pas le seul bénéficiaire de la sensibilité ethnographique d’Arnott, qui prête son aide à d’autres scientifiques comme l’Argentin Enrique Palavecino, le Suédois Stig Rydén, la Roumaine Ana Biró de Stern ou le Nord-Américain Jules Henry [16].

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Figure 3.

Photographie de la lettre d’Arnott à Métraux du 12/01/1940.

Source: Fonds Alfred Métraux, Laboratoire d’anthropologie sociale, EHESS/CNRS/Collège de France, Paris

Métraux, pour sa part, suggère certaines lectures à Arnott (Erland Nordenskiöld, Raphael Karsten) pour enrichir ses connaissances ethnologiques. Avide lecteur de littérature anthropologique, Arnott la diffuse aussi parmi les missionnaires : c’est ainsi que, par exemple, il offre La mentalité primitive de Lucien Lévy-Bruhl à son collègue et supérieur de Misión Izoceña, Henry Grubb [17]. Arnott n’en reste pas au stade de la lecture. Métraux l’encourage à publier une série d’articles ethnographiques dans la Revista Geográfica Americana que dirige son ami José Anesi [18]. Les deux premiers textes d’Arnott sont entièrement descriptifs. Le premier sur la guerre entre les Pilaga et les Nivaclé ; le second sur « la magie et les guérisseurs » toba et pilaga (Arnott 1934a, 1934b). Un an plus tard il publie un troisième article sur la vie amoureuse et conjugale des Indiens du Chaco : les façons de faire la cour, les « filtres d’amour », les cadeaux entre amoureux, la naissance, l’onomastique, la couvade (Arnott 1935). Finalement il publie « L’art symbolique et décoratif parmi les Indiens du Chaco », un texte de plus grande prétention comparative, qui analyse les poupées d’argile des Toba, des Pilaga et des Nivaclé (Arnott 1939). Il faut souligner l’évolution analytique entre ses premiers travaux descriptifs et le dernier sur l’art symbolique, qui s’efforce de proposer des parallèles comparatifs avec d’autres groupes ethniques. D’abord, avec les autres Indiens du Chaco :

Par exemple, les femmes toba ne sont considérées belles que si leur visage est couvert de tatouages. Un homme chulupi ne voudra pas une femme pour épouse si elle n’a pas les tatouages traditionnels, de même qu’une femme chulupi se tombera pas amoureuse d’un homme qui n’ait pas les bouche-oreilles [sic]. Beaucoup de poupées d’argile faites par les Toba et les Chulupi montrent les tatouages en relief, tellement ce détail est important dans le concept de « femme » (Arnott 1939 : 126).

Ensuite, avec l’ethnographie de latitudes plus lointaines : « les Indiens du Canada prennent les mêmes précautions avec les os et la chair du castor, selon les Relations des Jésuites (Arnott 1935 : 300).

L’affinité entre les deux hommes est évidente. Il y a souvent des photographies de Métraux dans les articles d’Arnott et, à son tour, Métraux (1946a) reproduit dans le Handbook of South American Indians un croquis du visage tatoué d’une jeune Pilaga réalisé par Arnott, et cite les informations sur la guerre, les talismans ou les trophées contenues dans les textes du missionnaire. Mais la symbiose n’en reste pas là. On découvre même parfois une surprenante intertextualité dans leurs publications respectives, peut-être due à leur confiance en les mêmes informateurs. Pour ne donner qu’un exemple, Arnott écrit en 1934 :

Après cela, continua à raconter Tigre, une vieille femme brandit la chevelure et commença à griffer les joues imaginaires qui devaient être sous les longs cheveux [du scalp], en lui disant : « Tu veux m’épouser ? » et après elle se répondit à elle-même, mais d’une voix plus grave : « oui » […] Ensuite, dit Tigre, la veuve d’un homme qui est mort au combat prit la chevelure, l’emmena à l’endroit où il dormait, et se coucha en la mettant à ses côtés. Un instant plus tard elle la rendit aux danseurs en leur disant : « Maintenant je suis contente. La mort de mon mari est vengée » (Arnott 1934a : 498).

Et ensuite Métraux, en 1937 :

Une femme […] prenait le scalp et se le frottait sur la cuisse pour manifester sa joie. Une vieille avait saisi ce scalp et le grattait, comme si c’était la joue d’un homme. « Veux-tu m’épouser ? », lui demandait-elle. « Oui », répondait sa voix contrefaite. « Je serai une bonne épouse pour toi », et tous de rire. Puis la femme reprenait pour le scalp : « Ne me griffe pas comme cela ! », et c’étaient de nouveaux éclats de rire. La femme d’un Toba tué au cours de l’expédition demanda le scalp pour dormir avec lui une heure ou deux. Elle fit preuve d’une joie débordante, lorsqu’on lui remit ce trophée, qui compensait pour elle la perte de son mari (Métraux 1937 : 397).

Liens institutionnels

On ne peut pas douter de l’intensité des relations entre Arnott et Métraux [19]. Pour ce dernier, l’engagement envers les Indiens passe du projet missionnaire inachevé à une autre initiative qui échoue elle aussi : celle d’obtenir un poste officiel dans la Commission honoraire des réserves des Indiens d’Argentine. Dans la lettre déjà citée à Rivet, et dans d’autres correspondances avec les anglicans pendant son second voyage de 1933, sa nomination à la Commission honoraire – qui permettrait de créer une réserve indienne pour les Toba et les Pilaga – est imminente :

La commission des terres et colonies m’a promis de céder aux Toba de Sombrero Negro le lopin de terre sur lequel ils sont cantonnés et le chef des territoires nationaux m’a promis de remuer les gens en faveur des Indiens, je suis parvenu à un résultat inespéré : le Dr. Dominguez, président de la Commission de protection des Indiens a proposé au ministère de l’Intérieur ma désignation en qualité d’inspecteur général des Indiens du Chaco et Formosa et m’a confié une mission de 4 à 6 mois pour dresser un rapport sur la situation des Indiens, proposer une solution au problème de leur situation et fonder une réserve sur le Pilcomayo pour les Pilaga. Je sais que la présentation de la Commission de protection des Indiens est dans le cabinet du ministre et j’attends d’un jour à l’autre ma nomination [20].

Arnott s’entretient même avec Métraux à Las Lomitas sur ce sujet :

Le 5 avril [1933], M. Arnott est allé à Lomitas, province de Formosa, pour s’entretenir avec le Dr. Metraus [sic] de l’université de Tucumán, qui a étudié les Indiens toba et a été si impressionné par le travail dans notre Misión Toba qu’il a voulu faire quelque chose pour nous aider. M. Arnott est revenu le 9 avril (Tompkins 1933 : 126).

Mais le fait est que le projet n’aboutit pas : en 1934, Métraux demande un congé à l’Institut de Tucumán, rentre à Paris avant de partir pour une enquête ethnographique à l’Ile de Pâques. Installé à Honolulu, il présente depuis là-bas sa démission en 1935. Il ne reviendra pas en Argentine avant 1939 (voir fig. 4).

Par contre, son lien avec Métraux ouvre encore à Arnott les portes du monde anthropologique. On sait que le Musée ethnographique de Göteborg est un authentique modèle pour Métraux (1930), qui s’efforce de lui faire obtenir des donations d’objets [21]. Par le biais de Métraux et de l’archéologue Stig Rydén, un autre disciple de Nordenskiöld, Arnott se met en contact avec le musée et, entre 1933 et 1936, fait don d’une collection de plus de 700 objets, dessins et photographies wichi, toba et pilaga [22]. Cette collection, dans laquelle Arnott apparaît parfois comme le collecteur et d’autres comme un simple donateur, inclut des pipes, des peignes, de la poterie, des bandeaux, des coiffures de plumes, des poupées, etc., généralement en provenance de Misión El Toba et appartenant donc aux Toba et aux Pilaga. La plupart des objets sont antérieurs à la fondation de Misión Pilaga mais quelques-uns, de 1936, proviennent de la mission fondée par Arnott. Il existe également quelques objets wichi, recueillis à Misión El Algarrobal. Par ailleurs, d’autres objets collectés par Arnott arrivent au musée parce qu’ils sont achetés par Rydén, qui lui aussi a été aidé par l’Écossais dans ses périples dans le Chaco. Si l’on rappelle que, dans le même temps, d’autres anglicans comme Alfred Cox ou Thomas Tebboth font don de plus de 300 objets chiriguano, maskoy, toba et pilaga au British Museum, il est tentant d’attribuer la préférence pour l’institution suédoise autant à la nationalité écossaise d’Arnott qu’à son amitié avec Rydén et Métraux.

Au-delà de ses publications dans la Revista Geográfica Americana, l’intervention de Métraux est fondamentale pour que les textes d’Arnott et ceux de quelques autres anglicans commencent à être fréquemment mentionnés dans la « Bibliographie américaniste » que publient dans les années 1930 Paul Rivet et sa secrétaire Paule Barret dans le Journal de la Société des américanistes [23]. Arnott adhère aussi à la toute nouvelle Société argentine d’anthropologie qui, en 1936-1937, réunit différentes spécialistes en ethnographie, anthropologie physique, linguistique et folklore, qui forment une partie de l’univers de Métraux : Enrique Palavecino et Radamés Altieri, successeurs de Métraux à l’Institut anthropologique de Tucumán (qui propose d’éditer une mythologie wichi traduite en anglais par Arnott, qui ne verra jamais le jour) ; José Imbelloni, Eduardo Casanova, Fernando Márquez Miranda, Antonio Serrano y Salvador Canals Frau, qui publieront dix ans après des travaux dans le Handbook ; Ana Biró de Stern, qui rencontre Arnott à Misión San Patricio et le mentionne dans son étude sur l’iconographie pilaga (1973) ; José Anesi, déjà mentionné, le folkloriste Julián Cáceres Freyre, ou l’archéologue Félix Outes, avec lequel Métraux discute d’archéologie (Bossert & Villar 2007) [24].

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Figure 4.

« Alfredo devant une cabane », 1939.

Source: Photographie de Guy S. Métraux © Collection privée

Épilogue

La biographie de Métraux est bien connue. Nous savons qu’il n’est pas revenu dans le Chaco après 1939. En contraste, le destin d’Arnott reste un mystère. En 1939 aussi il se voit obligé d’abandonner Misión Pilaga à cause des inondations et de l’inconstance des Pilaga. L’anglican Alfred Leake, chargé de Misión El Toba, rédige un bilan sur l’éphémère mission d’Arnott :

La mission avait joui d’une existence plutôt accidentée pendant quatre ans, en raison surtout de la condition sauvage et irrésolue des Indiens. Pourtant un bon travail a été accompli, comme le montrent les grands changements qui sont survenus dans la vie de nombreuses personnes ; et cependant aujourd’hui, seules deux d’entre elles ont été baptisées (Leake 1940 : 7).

Après la fermeture de la mission, Arnott recommence à se partager entre El Algarrobal, El Toba et San Patricio jusqu’en 1941, comme on peut le constater dans les nouvelles institutionnelles que publie la revue anglicane [25].

En 1942 Arnott abandonne le Chaco et prend un congé au Canada, où il travaille pour l’YMCA (Association de jeunes chrétiens). Là, il s’engage dans l’armée canadienne et débarque à Londres le 1er décembre 1943. Un an plus tard, le SAMSM annonce : « M. Arnott est toujours membre de l’équipe et attend anxieusement son retour au Chaco » (Anonyme, 1944 : 16). En juillet-août 1946 paraît une dernière référence, qui annonce qu’il retournera bientôt à travailler dans le Chaco. « Après quatre ans dans l’armée canadienne, M. J. Arnott attend sa mise en disponibilité pour repartir bientôt en Argentine » (Anonyme 1946 : 117). Nous ne savons pas ce qu’il se passe ensuite. La vérité est qu’Arnott n’est jamais revenu dans le Chaco argentin, et que plus aucune nouvelle de lui n’apparaît dans le SAMSM. La correspondance échangée avec Métraux ne va pas au-delà de 1940, et nous ne savons pas si leur amitié a perduré. Tout ce que nous savons est que, pour quelques années, ou peut-être seulement pendant un instant fugace, Alfred Métraux, ethnographe-missionnaire, et John Arnott, missionnaire-ethnographe, ont désiré prendre – d’une façon très anthropologique, en fin de compte – la place de l’autre.

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[1Ce travail a été rendu possible par la collaboration de nombreux collègues et amis en France, aux États-Unis, au Canada, en Angleterre et en Argentine : Sophie Assal, Oswaldo Balvin, Federico Bossert, José Braunstein, Francis Ferrié, Graciela Jáuregui, David Leake, Kathleen Lowrey, Roberto Lunt, Rodrigo Montani, Adriana Muñoz, Francisco Nakayama, Cristóbal Wallis, Henry Scribben et la famille Tompkins. Je remercie également Daniel Métraux et Guy Métraux qui m’ont autorisée à reproduire les matériaux écrits et photographiques de leurs pères respectifs. Mes remerciements au Laboratoire d’anthropologie sociale de Paris, pour les lettres de J. Arnott à Métraux ; à Sue Sutton, Plly Keen et les autres employés du Cambridge Centre for Christianity Worldwide, pour les archives Alfred Leake, qui comprennent les journaux de Misión Pilagá et de Misión El Toba ; à Philippe Erikson et à l’université de Paris-Ouest Nanterre-La Défense, pour leur aide dans la recherche de matériaux inédits ; et finalement à Isabelle Combès, Christine Laurière, Marie Morel et Diego Villar pour leur aide inestimable. Cet article est la traduction, assurée par Isabelle Combès, de mon article « Etnógrafo-misionero, misionero-etnógrafo : Alfred Métraux y John Arnott », Boletín Americanista, 70-1, 2015, pp. 96-112.

[2Guy Serge Métraux a 22 ans lorsqu’il entreprend le voyage avec Alfred, son aîné de 15 ans. Sans doute moins connu, Guy n’en a pas moins une trajectoire remarquable. Entre 1942 et 1944 il est inspecteur des camps de prisonniers allemands et d’autres nationalités pour le Comité international de la Croix-Rouge à Washington, et travaille ensuite au rapatriement des émigrés de la Seconde Guerre mondiale. Docteur de l’université de Yale, il fonde la revue Cultures : An Internacional Journal à l’Unesco, institution pour laquelle il travaille pendant plus de vingt ans en tant que secrétaire général de la Commission internationale pour une histoire de l’humanité. Il meurt en 2000 en Suisse, à Lausanne (communication personnelle de son fils Guy Métraux).

[3Sur les relations significatives entre la guerre du Chaco et la bellicosité traditionnelle des Indiens du Chaco, voir Métraux 1933a ; Córdoba et Braunstein 2008 ; Córdoba 2013.

[4C’est-à-dire « Jaguar ». Le félin est couramment appelé « tigre » dans le Chaco.

[5Pour des études détaillées de l’action anglicane dans le Chaco argentin, on peut consulter Leake 1967 ; Gordillo 1999 ; Torres Fernández 2006 ; Córdoba et Braunstein, 2008 ; Gómez 2010 ; Lunt 2011. Pour une histoire générale de la South American Missionary Society (SAMS), voir Mann 1968.

[6On peut lire d’autres versions sur la confusion des Pilaga dans Métraux 1933c : 79 ; 1937 : 172.

[7Il ne faut pas oublier que les frères Leach, propriétaires de la raffinerie La Esperanza, hébergent les anglicans et encouragent leur travail parmi les ouvriers indiens ; ils leur cèdent même en 1911 la première maison dans la localité de Los Urundeles et les terres circonvoisines, qui deviendront plus tard la première mission wichi, El Algarrobal.

[8Métraux n’est pas le seul scientifique de cette époque à saluer les activités anglicanes. Enrique Palavecino, professeur de l’université de La Plata qui loge aussi à Misión Pilaga, écrit aussi quelques lignes élogieuses dans la revue de la SAMS : « J’ai parlé jusqu’à maintenant des façons dont les missions gèrent les besoins matériels principaux des Indiens. Sur l’éducation morale, je peux dire que ceux que j’ai connus m’ont impressionné par leur droiture, leur esprit sain, quoique parfois encore nettement primitif. Cela se doit certainement au zèle et à la patience des missionnaires qui ont lutté jour après jour, au fil des ans, contre l’Indien pour le bien de l’Indien, pour ainsi dire. Et cette lutte n’est pas encore finie. Je crois qu’il se passera beaucoup de temps avant que les missions atteignent leur but. Mais, en attendant, les brillants résultats du présent, obtenus en si peu de temps, nous disent que leur méthode d’approche est la bonne, puisqu’il s’agit de la voie de la compréhension humaine dans le sens le plus profond du terme » (Palavecino 1938 : 35).

[9Ce n’est pas le cas de Métraux, qui considère les missionnaires anglicans, oblats ou franciscains comme des sources dignes de foi, pas seulement pour leur aide documentaire ou logistique, comme pendant son premier voyage chez les Chiriguano en 1929 (Bossert et Villar 2007 : 142, 152), mais aussi pour la correspondance qu’il entretient avec nombre de religieux, qu’il consulte sur des questions ethnographiques ou auxquels il envoie des questionnaires. Marie Morel (2015) cite par exemple la lettre qu’il envoie en octobre 1943 à Walter Vervoort, préfet apostolique du Pilcomayo, pour l’interroger sur le nombre approximatif des Nivaclé et les frontières entre leur territoire et celui des Indiens des missions oblates. Métraux (1978 : 90) reconnaît aussi dans son journal que l’infirmière de Misión Algarrobal travaille pour lui en remplissant un questionnaire sur l’enfance wichi. Un autre exemple est la lettre qu’Arnott lui-même lui envoie en 1937 : « Je crains que les questions que vous avez envoyées à Mr. Price [missionnaire anglican] n’aient pas de réponse. Price a abandonné le travail missionnaire et est reparti chez lui […] Je réponds ici à quelques-unes de vos questions : Wedaik est un être masculin, en forme d’homme, à la peau noire, qui vit dans le fleuve » (lettre à Métraux du 30/04/1937, Fonds Alfred Métraux, Laboratoire d’anthropologie sociale, EHESS/CNRS/Collège de France, Paris).

[10Lettre à Paul Rivet du 29/05/1933 (Fonds Rivet, Archives de la Bibliothèque centrale du Muséum national d’histoire naturelle, 2 AP 1 C, dossier Métraux, Paris). Pour une analyse détaillée de la relation entre Rivet et Métraux, voir Laurière 2008.

[11Lettre à Yvonne Oddon du 27/04/1933 (correspondance avec Yvonne Oddon, Collection générale, Beinecke Rare Book et Manuscript Library, Université de Yale, GEN MSS 350, New Haven).

[12Le 26 mars 1939 les frères Métraux partent à cheval et en voiture de Misión El Toba à la nouvelle Misión Pilaga. Après un voyage sur une route ensoleillée, Métraux (1978 : 65) décrit la rencontre avec son vieil ami : « La nuit est pleine de chants de crapauds. Finalement, nous voyons une lumière, un feu. La mission est en vue et Arnott vient à notre rencontre. Comme toujours en ces occasions, nous parlons à tort et à travers, échangeant les nouvelles les plus importantes et les réflexions les plus triviales. »

[13On peut également consulter le récit d’Arnott (1937 : 112-115) sur les coups de feu essuyés par les Pilaga sur les rives du Pilcomayo.

[14Lettre d’Arnott du 12/01/1940 (Fonds Alfred Métraux, Laboratoire d’anthropologie sociale, EHESS/CNRS/Collège de France, Paris), voir fig. 3.

[15Communication personnelle de Rodrigo Montani. Cela coïncide aussi avec l’information du missionnaire linguiste Richard Hunt (1937 : 21), qui note dans son dictionnaire : Akoj, joli, sucré ; Akonek, sucré.

[16Élève de Margaret Mead et de Franz Boas, l’anthropologue Jules Henry publie plusieurs travaux sur le Chaco (Henry 1939, 1940a, 1940b, 1951 ; Henry et Henry 1974) mais, au contraire de Métraux, il n’y reconnaît pas l’aide d’Arnott et mentionne à peine les missions anglicanes alors qu’il avait résidé avec sa femme à Misión Pilaga entre septembre 1936 et novembre 1937. Nous savons en outre, grâce à la correspondance entre Arnott et Métraux, que le missionnaire collabore avec Henry : « Je ne crois pas qu’il faille que je perde du temps (et de fait, ce serait beaucoup de temps) à établir une nomenclature complète des termes de parenté. Le docteur Henry est en train de le faire. Il a consacré pas mal de temps à cette question et il pense qu’il y a encore beaucoup à faire pour compléter la liste. Ce ne serait pas très correct de ma part de vous envoyer la nomenclature pour une publication alors que le docteur Henry espère publier ses résultats à son retour aux États-Unis. Je pense que vous vous rendrez compte maintenant que, sauf sur des points de détail, je ne peux pas vous envoyer d’informations pour les publier sur des thèmes qu’étudie le docteur Henry – et qu’il espère publier […] Les longues études comme celle de la parenté, des étoiles et des mythes sont taboues pour moi tant que le docteur Henry y travaille et jusqu’à ce que soit publiée sa monographie » (Lettre d’Arnott à Métraux du 30/04/1937, Fonds Alfred Métraux, Laboratoire d’anthropologie sociale, EHESS/CNRS/Collège de France, Paris).

[17Communication personnelle de David Leake.

[18En présentant le premier article d’Arnott dans cette revue, Anesi écrit : « Le docteur Alfredo [sic] Métraux, prestigieux ethnologue de l’université de Tucumán, lui a suggéré d’étudier aussi les Indiens du point de vue ethnographique, et cet article est le fruit de ce conseil » (Arnott 1934a : 491).

[19Plus généralement, les relations entre les religieux anglicans et le monde de l’anthropologie amérindienne ne sont peut-être pas très connues, mais elles existent. Le dictionnaire mataco-anglais et anglais-mataco de Richard Hunt (1937) est publié dans la collection Ethnologiska Studier du Musée de Göteborg, où se situe le cercle des disciples de Nordenskiöld. Le dictionnaire toba-espagnol de Thomas Tebboth (1943) est publié dans la revue de l’Institut de Tucumán, alors dirigée par Enrique Palavecino. La partie sur les Lengua du Paraguay dans la synthèse de Métraux sur le Chaco pour le Handbook of South American Indians (Métraux 1946a) est dans la pratique un résumé des données du livre de Barbrooke Grubb (1914). Un autre exemple est la conférence sur les Pilaga que le missionnaire Alfred Cox a présentée au Royal Anthropological Institute, en mars 1940 (Cox 1940).

[20Lettre à Rivet du 29/05/1933 (Fonds Rivet, Archives de la Bibliothèque centrale du Muséum d’histoire naturelle, 2 AP 1 C, Dossier Métraux, Paris).

[21Le Musée national des cultures du monde, Världskulturmuseet, possède près de 100 000 objets ethnographiques et archéologiques, dont environ la moitié provient d’Amérique du Sud. « La présence de ces objets sud-américains à Göteborg se doit à la figure d’Erland Nordenskiöld qui a été le chef de la section ethnographique entre 1913 et 1932. Pendant cette période, il a développé un esprit américaniste au musée comme à l’université et parmi ses disciples on peut nommer, entre autres, Alfred Métraux, Stig Rydén, Hénry Wassén » (Muñoz 2003 : 237). Par exemple, au début des années 1930, Métraux s’arrange pour que Rodolfo Schreiter, un collègue et ami de l’Institut de Tucumán, fasse don d’une collection de 400 objets archéologiques du Nord argentin (Muñoz 2003 : 252). Pour une analyse des relations entre Nordenskiöld et Métraux, voir Bossert & Villar 2007 ; Bossert 2013.

[22Les dessins sur les Indiens du Chaco, réalisés avec un grand talent par Arnott, illustrent également quelques-uns des livres et des brochures publiés par la SAMS (Hunt, circa 1929 ; Grubb 1929).

[23À partir de 1933 Barret continue seule cette activité. En plus d’être la secrétaire de Rivet dans la Société des américanistes et la femme de l’archéologue américaniste Henry Reichlen, elle travaille également au Musée du Trocadéro (communication personnelle de Christine Laurière).

[24Les contacts académiques et scientifiques de la Société argentine d’anthropologie sont alors nombreux, et les mémoires de l’institution mentionnent comme membres honoraires Paul Rivet, Max Uhle ou Wilhelm Schmidt, alors que parmi les membres correspondants figurent Métraux, Alfred Kroeber, Julian Steward, Martín Gusinde, Henri Lavachery, Eric von Rosen, Stig Rydén, Max Schmidt ou Henry Wassén, entre autres ; pour une étude de l’institution pendant ses premières 70 années d’existence, voir Podestá 2007.

[25La dernière référence à la présence effective d’Arnott dans le Chaco est l’article de Biró de Stern (1973 : 390), qui le situe en 1941 à Misión San Patricio, en compagnie d’un visiteur pilagá. La revue de la SAMS publie en outre un dernier article de lui l’année suivante (Arnott 1942), au sujet d’un récit indien du massacre de Fortín Yuncá en 1919.