Un missionnaire linguiste dans le Nord Ouest de l’Australie : biographie intellectuelle du père Ernst Worms

Regina Ganter

Griffith University

2019

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Pour citer cet article

Ganter, Regina, 2019. « Un missionnaire linguiste dans le Nord Ouest de l’Australie : biographie intellectuelle du père Ernst Worms », in Bérose - Encyclopédie internationale des histoires de l'anthropologie, Paris.

URL Bérose : article1605.html

Le père Ernst Worms, de la Société de l’Apostolat catholique [1], compte parmi les premiers missionnaires anthropologues en Australie. Il s’intéressa tout au long de son mandat aux influences interculturelles et aux questions de changement culturel dans les sociétés indigènes australiennes. En tant que père pallotin, il fut posté dans la région de Kimberley, aux confins du nord de l’Australie, qui devint l’objet d’une attention ethnographique grandissante pendant ses deux séjours (1931-1937, 1948-1957). Il parlait l’allemand, l’anglais, le français et le latin et avait fait ses études au siège allemand des pères pallotins, à Limburg, où il eut pour maître Hermann Nekes, lui-même pallotin, professeur renommé de linguistique et spécialiste des influences étrangères sur les langues bantou du territoire allemand du Cameroun. Nekes était très proche du directeur de la revue Anthropos, Wilhelm Schmidt (de la Société du Verbe Divin), qui était alors le principal représentant de l’école anthropologique des cercles culturels ou Kulturkreislehre. Nekes s’installa lui aussi dans la région de Kimberley, en 1935, et Worms collabora avec lui dans des enquêtes linguistiques. En janvier 1946, ils achèvent un manuscrit sur vingt-six langues australiennes indigènes qui ne comptait pas moins de 2 590 pages toutes écrites à la main – trop colossal et trop complexe pour trouver un éditeur. Il sera rendu public par l’Institut Anthropos sous forme de microfiches, en 1953, et finalement publié en 2006, après une révision d’envergure par le linguiste australien William McGregor. Worms et Nekes soutenaient que l’unité interne des langues australiennes était « aussi certaine que l’unité des aborigènes australiens eux-mêmes en tant que peuple [2] » et ne tenaient pas compte des influences étrangères telles que celles de la Papouasie ou de l’archipel indonésien. Ils posaient plutôt en principe que des vagues migratoires avaient eu lieu depuis le nord de l’Australie vers tout le continent.

L’autre influence décisive sur Ernst Worms fut celle de Helmut Petri, avec qui il collabora également. Professeur d’anthropologie à Cologne, il visita Kimberley avec une équipe de l’Institut Frobenius de Francfort intéressée par la morphologie culturelle. Ils examinèrent les types caractéristiques d’art rupestre découverts à Kimberley, notamment les représentations dites Wanjina et Bradshaw [3], lesquelles occuperont une place majeure dans les travaux ultérieurs de Worms, lorsqu’il cherchera encore à expliquer les influences culturelles repérables dans des légendes et des cérémonies émergentes et nouvellement répandues, telles que le culte Gorangara (ou Kurangara), apparu sous la pression de la colonisation. Son deuxième ouvrage d’importance sur la religion aborigène fut complété en 1962, puis retravaillé par Hans Nevermann et Helmut Petri et publié à titre posthume en 1968 [4]. Outre ses deux œuvres maîtresses en coauteur, Worms publia une vingtaine d’articles dans des revues scientifiques et des chapitres de livres, tout comme une série de publications mineures destinées à promouvoir le travail de la mission catholique pallotine à Kimberley. Toute publication exigeait l’imprimatur du directeur régional des Pallotins après avoir été révisée par deux censeurs internes. Il accepta des invitations à faire des conférences à Rome, Munich, Münster, Vienne, à l’Institut Frobenius de Francfort, au Smithsonian Institute de Washington, à la Verley University de San Francisco, au congrès des sciences anthropologiques et ethnologiques à Philadelphie et à la Central States Anthropological Society à Bloomington. Il fut l’un des plus éminents ethnographes participant à l’« Australian symposium [5] » de mai 1961, qui ouvrit la voie à un institut national consacré à la recherche sur les aborigènes australiens, notamment l’Australian Institute for Aboriginal Studies (aujourd’hui Australian Institute for Aboriginal and Torres Strait Islander Studies) à Canberra, dont il intégra le conseil provisoire en tant que spécialiste des langues aborigènes. Il fit don d’artéfacts, dont quelques-uns de ceux qu’il avait décrits dans ses publications, à l’université de Münster et aux maisons pallottines de Kew (Victoria), de Manly (New South Wales) et de Limburg (Allemagne), et il fournit des cylindres de cire au Völkerkundemuseum de Berlin.

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Ernst Worms, in the priory garden in Broome, 1952.

Worms se voyait lui-même comme le pionnier d’un nouvel âge missionnaire. Son intérêt le plus constant consistait à comprendre les univers spirituels des indigènes, dont il percevait la richesse des différents niveaux de signification, par exemple lorsqu’il explorait le sens étymologique et mythologique des toponymes aborigènes de Kimberley [6], le sens le plus profond de certains aspects des cérémonies d’initiation [7], de légendes [8] ou de la représentation mythologique que les anciens se faisaient d’eux-mêmes [9]. Il comprenait parfaitement ce qui reliait étroitement les significations mythologiques à des lieux précis et ne croyait pas que les aborigènes australiens étaient uniques, soulignant davantage ce qu’ils avaient en commun avec l’humanité dans son ensemble. Par exemple, il critiquait l’usage du mot « totem » et préférait parler d‘« ancêtre » ou d‘« esprit » [10]. Ancré dans la tradition germanique, il ne se considérait pas comme un théoricien, mais comme un collecteur de données exerçant dans une périphérie largement inaccessible et qu’il fallait transmettre à la métropole.

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Ernst Worms. This portrait hangs in the Pallottine home in Manly (Sydney) where he spent his last years.

S’appuyant sur les enseignements de Wilhelm Schmidt, Leo Frobenius et d’autres penseurs germaniques, tels que Friedrich Max Müller, Friedrich Ratzel et Fritz Graebner, Worms était réfractaire à la pensée évolutionniste qui posait en principe un développement général d’un stade culturel « primitif » vers un stade « civilisé », voire du culte des ancêtres totémiques jusqu’au monothéisme, en passant par le polythéisme. Suivant de près Schmidt (assez aveuglément jusqu’en 1958), il faisait ressortir les traces d’un monothéisme (avec la notion d’un All-Father, « Père de toutes choses ») associé à une Ur-population conjecturale et expliquait les changements survenus en avançant des hypothèses de migration et de diffusion. Worms croyait que la strate de croyances la plus ancienne, à laquelle appartenaient le « Père de toutes choses » et la monogamie, était à la portée de tous, tandis que les influences plus récentes qui s’étaient sédimentées sur cette Ur-culture (telles que le Gorangara/Kurangara) demeuraient cachées. Il faisait appel à l’histoire orale, aux légendes, à la morphologie du langage, à l’art rupestre et à ses propres observations pour déchiffrer les processus de diffusion selon des cadres théoriques germaniques. Ces cadres étaient compatibles avec les doctrines chrétiennes mais en désaccord avec la position de nombreux ethnographes australiens influencés par James G. Frazer, E. B. Tylor, Baldwin Spencer et L. H. Morgan. Ses deux ouvrages majeurs n’ont été publiés en anglais que bien après sa mort, et parmi ses publications savantes seules restent accessibles en langue anglaise celles qui, précisément, avaient été publiées initialement dans cette langue (notamment dans Oceania, Anthropos, Mankind et quelques publications périodiques de l’Église). Une version française de son livre sur les religions australiennes est sortie chez Payot en 1972, précédant l’édition en langue anglaise [11], et le manuscrit de ses Cahiers de terrain (1937-1963) sont conservés au Musée de l’Homme à Paris, sous forme de microfilms à l’Australian Institute of Aboriginal and Torres Strait Islander Studies, à Canberra [12].




[1NdT : Dont les membres sont appelés des pères pallotins, du nom du fondateur de la société, Vincent Pallotti. Cet article a été traduit de l’anglais par Frederico Delgado Rosa, et révisé par Annick Arnaud et Christine Laurière. L’Auteur remercie le soutien financier de l’Australian Research Council.

[2W. B. McGregor, 2007, “Frs Hermann Nekes and Ernest Worms’s ‘Australian Languages’“, Anthropos 102 : 99–114.

[3NdT : D’après le nom de l’éleveur Joseph Bradshaw, qui les avait trouvées en 1891.

[4E. A. Worms,
H. Nevermann, H. Petri (dir.), Die Religionen der Südsee und Australiens. Stuttgart : Kohlhammer series on Religions of Mankind.

[5Colloque national auquel on ne participait que sur invitation.

[6E. A. Worms, ’Aboriginal Place Names in the Kimberley - Western Australia - An etymological and mythological study’, Oceania, Vol. 14, No. 4 June 1944 : 284-310.

[7E. A. Worms, ‘Die Inititiationsfeier in NW-Australien’, Annali Lateranensi, 2, 1938 : 147-174.

[8E. A. Worms, ‘Die Religiöse Vorstellungen und Kultur einiger Nord-westaustralischer Stämme in fünfzig Legenden’, Annali Lateranensi 4, 1940 : 213-282. E. A.Worms, ‘Djamar and his relation to other culture heroes’, Anthropos, 47, 1952 : 539-560.

[9E. A. Worms, ‘Mythologische Selbstbiographie eines australischen Ureinwohners’, Wiener Völkerkundliche Mitteilungen 5 (1), 1957 : 40-48.

[10E. A. Worms, “Australian mythological terms : Their etymology and dispersion”, Anthropos 52, 1957 : 732–68.

[11E. A. Worms, « Les religions primitives d’Australie », in C. M. Schröder (ed.), Les religions du Pacifique et d’Australie, Paris, Payot, 1972 : 153–391.

[12E. A. Worms, Cahiers de terrain, Kimberley, Australie du Nord-Ouest, 1937–1963 [Field notebooks, Kimberley, north-western Australia, 1937–1963]. Manuscrit inédit, Institut d’ethnologie, Musée de l’Homme, Paris, 1974.