« Les Dîners de Ma Mère l’Oye : traditions populaires et sociabilité »

par Jean‑Marie Privat

IIAC-LAHIC, Université de Metz


2007

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Pour citer cet article

Privat, Jean‑Marie, 2007. « Les Dîners de Ma Mère l’Oye : traditions populaires et sociabilité » in Bérose - Encyclopédie internationale des histoires de l’anthropologie, Paris, IIAC-LAHIC, UMR 8177.

Mots-clés

Sociabilité savante | Traditions populaires

Le premier "Dîner de Ma Mère l’Oye" eut lieu à Paris le 14 février 1882, sous la présidence de Gaston Paris. C’est Eugène Rolland (1846-1909) qui imagina le principe de ces dîners mensuels où se retrouvèrent bientôt quelques-uns des folkloristes français et parfois étrangers les plus notables de l’époque (Beauquier, Bonnemère, Bruyére, Dragomanov, Carnoy, Certeux, Gaidoz, Kurth de Puymaigre, Sébillot, Vicaire, etc.).

Il s’agissait de réunions à la fois érudites et conviviales qui se déroulaient au Cercle historique, à l’Hôtel des Sociétés savantes ou dans tel bon restaurant parisien. L’objectif était de faciliter les rencontres entre chercheurs et d’échanger des idées dans le domaine de la littérature orale et du folklore en général. On y disait des contes, on y narrait des « superstitions bizarres », on y chantait des chansons populaires, on y montrait et commentait des documents ethnographiques (un gâteau de Noël représentant un enfant dans ses langes, des ex-voto populaires offerts par les jeunes femmes en quête de mari, etc.). La présence des uns et des autres à ces « petites fêtes » qui réunissaient autour d’une bonne table une douzaine de folkloristes semble avoir été plus ou moins régulière, même si les « Dîners » avaient leurs fidèles en quête de pouvoirs symboliques, P. Sébillot en tout premier lieu (Gaidoz, 1912, 20-25). On y débattait par exemple dès les premières réunions de l’organisation d’un congrès mondial des folkloristes à Paris et bientôt on y reçut les témoignages de sympathie des sociétés savantes de province :
« La Société d’histoire et d’archéologie de Chambéry, reconnaissant tout ce que la recherche et l’étude des vieilles traditions et des légendes populaires présente d’intéressant et d’utile, adresse au dîner de « Ma Mère l’Oye » et à la Société des traditions populaires ces félicitations et ses souhaits de prospérité ».
Très vite (1886) les fameux dîners, « tout en gardant leur autonomie », furent ouverts à tous les sociétaires de la S.T.P. et se succédèrent selon un rythme très régulier. En effet, ces dîners, sans doute parce que les études de folklore n’étaient pas constituées en discipline intellectuelle autonome et que leur reconnaissance institutionnelle était tout à fait marginale, avaient su conquérir une forme de légitimité culturelle et vaincre « l’indifférence des uns et l’hostilité des autres. » (RTP, 1895, 131).
Les conversations allaient toujours bon train et les convives faisaient assaut d’amabilités (l’un offrait des coings confits rapportés de Dalmatie, l’autre avait fait envoyer des gâteaux typiques de son petit pays...). L’enseigne des « Dîners de Ma Mère l’Oye" assurait d’ailleurs à ces assemblées mensuelles une double affiliation symbolique à la culture française, d’abord par une claire référence à l’immortel Perrault et aux contes populaires (« faire des contes de ma mère l’oie  »), ensuite par allusion à ces « mères » qui tenaient auberge et régalaient de leur cuisine les compagnons reconnaissants.
En fait, ces dîners développaient une sociabilité à la fois parisienne et bourgeoise, savante et masculine, où pouvaient se rencontrer quelques figures majeures du monde universitaire (G. Paris), des personnalités du monde politique (M.-V. Bogisic, ministre de la Justice du Monténégro ou P. Neveux, sous-chef du cabinet du ministre de l’Instruction publique) et des érudits plus ou moins autodidactes passionnés de folklore (E. Rolland , chacun en attente de profits sociaux et culturels croisés et confondus.
La Revue des Traditions populaires rendait parfois compte des activités de ces dîners qui tenaient du cénacle littéraire, du cercle de doctes et du club bourgeois. Peu à peu, le rituel des mondanités et les élégances rhétoriques semblent avoir pris le pas sur les enjeux plus strictement disciplinaires et sur les visées scientifiques, « la science du folk-lore » comme on disait aussi parfois. La célébration du 100e Dîner de Ma Mère l’Oye par exemple fut « une soirée dînatoire et musicale » particulièrement solennelle (le prince Roland Bonaparte était présent ainsi que de nombreux traditionnistes étrangers), même si l’on continuait à se donner officiellement pour ligne de conduite de « ne pas sortir du caractère d’intimité qui convient à une réunion dont le but est de grouper des personnes qui poursuivent les mêmes études » (RTP, 1895, 129).
La guerre de 14 précipita la fin de cette « première tentative de groupement des traditionnistes français » (RTP, 1908, 459). L’ethnographie plus instituée et plus organisée en « écoles » (Durkheim, Mauss) ou plus indépendante des réseaux de sociabilité mondaine (Van Gennep) ne se faisait plus dans les dîners. Les « déjeuners de travail » remplacèrent alors les « dîners »...





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