« Un lieu de synthèse de la science anthropologique : histoire du musée de l’Homme »

par Christine Laurière

IIAC-LAHIC, CNRS, Paris


2019

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Pour citer cet article

Laurière, Christine, 2019. « Un lieu de synthèse de la science anthropologique : histoire du musée de l’Homme » in Bérose - Encyclopédie internationale des histoires de l’anthropologie, Paris, IIAC-LAHIC, UMR 8177.

Inauguré officiellement le 20 juin 1938, le musée de l’Homme de Paris fut l’un des très rares musées d’anthropologie créés dans les années 1930, avec ceux d’Union soviétique. Considéré comme le musée le plus moderne de son temps, très novateur du point de vue de la muséographie, ce « temple de l’Homme » – selon les propres mots de son fondateur et premier directeur Paul Rivet – voulait incarner un nouvel humanisme scientifique, dans une période marquée tout à la fois par l’apogée de l’impérialisme colonial (l’exposition internationale coloniale de Paris de 1931 attira 8 millions de visiteurs et enregistra plus de 33 millions d’entrées), la vogue des arts primitifs, l’institutionnalisation de l’ethnologie comme discipline universitaire, la crise économique et l’industrialisation croissante, mais aussi par la montée des totalitarismes en Europe, au nombre desquels le fascisme et le nazisme, ce dernier faisant un mésusage idéologique dévastateur du la notion de race. Tous ces paramètres laissèrent leurs empreintes dans le discours véhiculé dans les salles d’un musée dont l’âge d’or, très bref, débuta paradoxalement avant même sa création.

Il est en effet l’héritier, au même emplacement, du musée d’ethnographie du Trocadéro (MET), fondé en 1878 par Ernest-Théodore Hamy à l’occasion de l’Exposition universelle. Tombé en déréliction, le musée connut à partir de 1928 une véritable résurrection grâce à la profonde réorganisation menée sous la direction ambitieuse et volontariste de l’anthropologue américaniste Paul Rivet (1876-1958), puissamment aidé par un sous-directeur inventif et brillant, Georges Henri Rivière (1897-1985), qui sera le fondateur du musée national des Arts et traditions populaires en 1937 rassemblant les collections d’ethnographie française délaissées par le musée de l’Homme. A la demande de Rivet, le MET est placé sous la tutelle scientifique du Muséum national d’histoire naturelle et du ministère de l’Instruction Publique, quittant le giron du ministère des Beaux-arts. Le prestige dont jouissaient dans les années 1920 l’exotisme et les arts primitifs auprès des écrivains-voyageurs, des artistes d’avant-garde, au premier rang desquels les surréalistes, favorisèrent le regain d’intérêt qui entoura le MET, ethnologues et artistes collaborant ensemble à l’éphémère mais passionnante revue Documents (1929-1931), fondée et dirigée par Georges Bataille – James Clifford parlera d’ethnographic surrealism pour caractériser leur rejet commun de l’esthétisme et de la beauté comme étant l’alpha et l’oméga des créations humaines.

Les projets d’aménagement urbain induits par la préparation de l’Exposition internationale des Arts et Techniques de Paris de 1937 donnèrent à Rivet et Rivière l’occasion de concrétiser leur propre projet de modernisation du musée, qu’ils avaient conçu dès 1931. Avant que le MET ne ferma ses portes pour travaux en août 1935, il connut sept années d’une activité trépidante qui constituèrent de fait la préhistoire du musée de l’Homme et qui en firent un des hauts lieux culturels et scientifiques de Paris, imposant l’ethnologie comme discipline légitime. Ce furent les années où se constitua l’équipe scientifique qui allait réfléchir au nouveau projet, où furent lancées de grandes missions ethnographiques comme la célèbre mission Dakar-Djibouti (1931-1933) ou la mission franco-belge à l’Ile de Pâques (1934-1935).

Abrité dans l’aile Passy du nouveau palais de Chaillot, le musée de l’Homme ouvrit officiellement en 1938 avec un retard d’un an, donc bien après la fermeture de l’Exposition internationale, à cause de nombreux problèmes de financement qui allèrent d’ailleurs être récurrents tout le long de son histoire et précipiter – tout autant qu’accompagner – sa lente déchéance entamée dès les années 1960, le musée ne vivant que des recettes de sa billetterie. Ces difficultés budgétaires soulignent à quel point l’idée même de l’existence d’un musée d’anthropologie ne parvint jamais à s’imposer à la puissance coloniale française ni ne fut une priorité pour son autorité de tutelle (le ministère de l’éducation nationale). Il est donc faux d’affirmer que le musée de l’Homme fut une création du Front Populaire. Ce qui est néanmoins exact, c’est que les appuis politiques de Paul Rivet (conseiller municipal socialiste de Paris depuis mai 1935) qui arrivèrent au pouvoir en mai 1936, l’aidèrent à rassembler l’argent manquant. De même, l’idéal politique de démocratisation, de vulgarisation du savoir pour les masses laborieuses correspondait parfaitement aux aspirations de Paul Rivet et de son équipe d’ethnologues, plutôt engagée à gauche, qui avaient une conception militante de l’ethnologie comme discipline de vigilance et d’éducation du peuple à la diversité et à l’altérité, afin de combattre les stéréotypes sur les populations qu’on nommait à tort primitives ou arriérées, de restaurer leur dignité et de valoriser leur culture et leur savoir-faire, de faciliter une meilleure compréhension en les peuples et nations, prôner l’égalité raciale et la lutte contre le racisme. Le musée organisait des conférences, des visites guidées par les ethnologues, restait ouvert tard le soir pour accueillir les travailleurs après leur journée de labeur. Pour autant, il faut se garder de tout anachronisme et veiller à resituer ce musée dans les combats moraux de son temps, non du nôtre ; c’est particulièrement le cas si l’on affronte les questions coloniale et raciale.

Si le musée de l’Homme se définissait ouvertement comme un musée colonial, la déclaration d’intention semble bien s’arrêter là et relever d’un certain opportunisme. Il ne s’adressait pas aux représentants, aux membres des sociétés assujetties au joug colonial (soulignons que leur histoire coloniale n’était d’ailleurs pas évoquée) mais plutôt à un public national, occidental (il fallait réformer les mœurs de nos concitoyens, éradiquer leurs préjugés inégalitaires). L’ambition sous-jacente – qui restera à l’état de vœu pieux – était d’humaniser les politiques de l’administration coloniale grâce au savoir, à l’expertise, acquis par les ethnologues. Les responsables du musée de l’Homme dialoguaient avec leurs pairs, à l’étranger, en métropole et dans les colonies, cherchant à mettre en place un réseau d’institutions ethnographiques, de musées, qui seraient les satellites outre-mer de l’institution centrale représentée par le musée parisien. Sans obéir à un agenda scientifique imposé par le ministère des colonies, ni avoir jamais le sentiment de se compromettre, le prétexte colonial fut régulièrement instrumentalisé par Rivet et Rivière, de façon très pragmatique, pour légitimer l’existence du musée, renforcer son développement et son influence, demander des financements, faciliter la logistique des missions des ethnologues sur leurs terrains coloniaux, aider à la professionnalisation des étudiants de l’Institut d’ethnologie, etc.

De la même manière, la lutte contre le racisme s’inscrivait dans un contexte scientifique et historique très particulier, marqué par les événements politiques européens : dans l’Europe des années 1930, lutter contre le racisme ne voulait pas forcément dire lutter contre toutes les formes de racisme, contre la négrophobie par exemple, mais plutôt contre l’antisémitisme virulent et les pseudo-classifications raciales intra-européennes qui hiérarchisaient entre les races « alpine » et « nordique », « aryenne ». Ouvertement perçu, et à juste titre, comme un musée antiraciste, le musée de l’Homme invitait ses visiteurs à suivre un circuit pédagogique qui commençait par la grande galerie d’anthropologie physique (1000 m²) avant de les conduire vers les galeries d’ethnographie (3650 m²). Selon Rivet, cette galerie rencontrait un grand succès pédagogique auprès du grand public parce qu’elle lui apportait des informations claires sur l’évolution de l’homme en tant qu’espèce animale, sur l’absence de tout déterminisme racial, sur le caractère profondément arbitraire des classifications raciales, sur l’inexistence d’une « race juive », sur le très ancien métissage de l’espèce humaine qui rend illusoire ces classifications. Pour autant, on présentait encore les trois grandes « races » du monde selon une logique évolutionniste (noir, jaune, blanc), la « race blanche » culminant en fin de lignée. Avant la Seconde guerre mondiale, si les anthropologues les plus progressistes insistaient sur les nombreuses limites et les défauts du concept de race, le paradigme racial était encore tellement consubstantiel à la grille d’interprétation de la diversité humaine qu’il leur semblait prématuré de liquider théoriquement cette notion.

Au regard des autres pays à forte tradition anthropologique (Allemagne, Angleterre, Etats-Unis), le musée de l’Homme occupait une place singulière. Alors que les liens institutionnels entre les musées ethnographiques et l’anthropologie étaient en train de s’y distendre – c’était la fin du museum moment – dans la mesure où la discipline avait acquis son autonomie grâce à son ancrage universitaire et s’éloignait conceptuellement des objets ethnographiques pour devenir une anthropologie sociale ou culturelle, ce fut tout le contraire qui se passa en France, où les relations furent consubstantielles voire fusionnelles pendant plus de trente ans, jusqu’au début des années 1960. Il n’y avait pas un ethnologue français en activité dans les années 1980/1990 qui ne soit passé par le musée de l’Homme dans ses années de formation. Encore plus que par la création de l’Institut d’Ethnologie de l’Université de Paris en 1925, ce fut bien véritablement grâce au musée que l’ethnologie parvint à s’imposer comme discipline et discours légitimes sur l’autre, scientifiquement et culturellement, faisant ainsi fi des résistances académiques et institutionnelles qui pesaient sur elle. Grâce au musée, elle prit ainsi le plus court chemin pour obtenir une reconnaissance longtemps retardée. Cela eut de profondes répercussions sur le rôle, le statut et les fonctions scientifiques du musée de l’Homme dont les animateurs inventèrent la notion de « musée-laboratoire » pour mieux concilier les traditionnelles missions de conservation, d’exposition, de vulgarisation, avec la recherche sur les collections d’objets ethnographiques, l’organisation de missions ethnographiques dont l’impératif absolu était de ramener des objets qui viendraient pallier les lacunes du musée.

Comme l’avait voulu Paul Rivet, le musée de l’Homme était donc bien plus qu’un musée d’anthropologie : trois fois plus grand que l’ancien MET, il abritait de nouvelles collections de préhistoire, paléontologie, anthropologie physique, en plus des objets ethnographiques – son nom même, révolutionnaire, soulignait l’ambition de synthèse disciplinaire qui l’animait. Mais c’était aussi un centre de documentation scientifique (dont une salle de cinéma), d’enseignement (avec ses salles de cours pour les étudiants de l’Institut d’Ethnologie), et de recherche. Il rassemblait de nombreuses sociétés savantes, et était le noyau d’un réseau d’institutions scientifiques qui convergeaient vers lui.

Le parcours de visite du musée allait du biologique au culturel, en passant par la préhistoire. Le découpage des salles du musée obéissait à une logique à la fois géographique et thématique : galerie d’anthropologie physique, département d’Afrique noire avec une section consacrée à Madagascar, galerie d’Afrique blanche (Afrique du Nord et Levant), galerie d’Europe, département arctique, galerie d’Asie, puis l’Océanie, l’Amérique, les deux plus importantes sections avec l’Afrique noire. Chaque galerie était divisée en vitrine de synthèse et vitrines thématiques. La dernière salle, consacrée aux Arts et Techniques était très novatrice en ce qu’elle entendait démontrer l’unité de l’esprit humain par la valorisation de l’égale habileté manuelle et artistique des hommes qui s’adaptent à leur environnement. A une époque où le machinisme et la taylorisation s’imposaient de plus en plus dans l’industrie, cette salle ignorait délibérément les hiérarchies culturelles et les divisions régionales pour valoriser le travail manuel. Pour un socialiste convaincu comme Rivet, cet argument pesait de tout son poids : pour l’homme du peuple, pour l’ouvrier qui visitait le musée, l’observation des industries et technologies primitives pouvait lui permettre de s’identifier et de comprendre ce qu’il avait de commun avec ces hommes d’ailleurs : le geste technique, le savoir-faire, le sens artistique. Conservatoire de la civilisation matérielle des peuples, le musée de l’Homme défendait une définition de l’objet ethnographique comme « objet-témoin » qui personnifie, révèle, l’essence même de la société qui l’a fabriqué.

Mais le musée de l’Homme ne pouvait pas durablement et logiquement occuper la place quasi-monopolistique qui avait été la sienne au sein du champ anthropologique, avec la professionnalisation et l’accroissement du nombre d’anthropologues, la création de chaires et laboratoires universitaires à Paris et en province, l’avènement de l’anthropologie sociale et du structuralisme. Dirigé, après le départ à la retraite de Rivet en 1949, par des directeurs qui n’étaient pas ethnologues, il entra progressivement dans une lente déchéance institutionnelle et intellectuelle à partir des années 1970. Seules les grandes expositions d’art primitif, organisées par la Société des amis du musée, dans les années 60 et au début des années 1970, surent attirer un public nombreux et connurent un véritable succès. Il ne sut pas négocier le virage qu’aurait dû lui imposer le mouvement des décolonisations, montrant encore largement les sociétés exotiques comme des sociétés hors de la modernité, pures culturellement. Pauvrement doté, sans budget pour de nouvelles acquisitions, bataillant pour grappiller au coup par coup un peu d’argent pour rénover ponctuellement une galerie, une salle, le musée ne parvint pas à se moderniser et à suivre les évolutions muséologiques, les nouvelles orientations thématiques, théoriques des travaux d’anthropologues qui ne collectaient quasiment plus d’objets sur leur terrain ethnographique. Miné par les rivalités personnelles et disciplinaires survenues après la création en 1972, au sein du musée, des trois chaires d’anthropologie biologique, préhistoire et ethnologie, avec chacune leurs galeries, leur laboratoire et personnel scientifique, le musée de l’Homme entra dans une espèce de paralysie. Tous les projets de rénovation (1976, 1987, 1992, 1995) échouèrent. Fonctionnant à la fin des années 1990 avec un budget ridiculement faible, le musée n’attirait même pas 200 000 visiteurs par an, essentiellement constitués par un public scolaire venu s’imprégner du discours viscéralement antiraciste de l’exposition permanente de la galerie d’anthropologie biologique, totalement repensée en 1992 et 1994.

Après bien des péripéties et de rudes polémiques, l’unité du musée de l’Homme fut brisée dans la douleur en 2003, avec le déménagement des objets ethnographiques au musée du Quai Branly qui ouvrit au public en 2006 – ne lui restèrent que ses collections ostéologiques, préhistoriques et d’anthropologie biologique. Il ferma définitivement en 2009. Le nouveau musée de l’Homme ouvrit ses portes en octobre 2015, avec un nouveau projet muséal et scientifique sur les rapports entre l’homme et la nature.