« Un Boasien inattendu : biographie de Reo Fortune, ethnographe culturaliste devenu un excentrique amer »

par Ira Bashkow

University of Virginia


Lise Dobrin

University of Virginia


2018

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Référence complète

Bashkow, Ira & Lise Dobrin, 2018. « Un Boasien inattendu : biographie de Reo Fortune, ethnographe culturaliste devenu un excentrique amer » in Bérose, encyclopédie internationale des histoires de l’anthropologie, Paris, IIAC-LAHIC, UMR 8177.

Reo Fortune est un ethnographe brillant et iconoclaste dont les importants travaux des années 1930 ont contribué de manière durable à la linguistique et l’anthropologie mélanésiennes [1].

Fils d’un fermier qui avait quitté le clergé, Reo Fortune a grandi dans la campagne néo-zélandaise. Malgré des difficultés financières, il parvient à entrer au Victoria University College à Wellington. Ses excellents résultats universitaires et ses recherches sur la psychologie du rêve lui offrent l’opportunité de poursuivre ses études à l’université de Cambridge, en 1926. En 1927, il publie son premier ouvrage, The Mind in Sleep. Utilisant pour matériau ses propres rêves, Fortune reprend la théorie selon laquelle les rêves expriment des idées ou des sentiments qu’une personne éveillée réprime ou rejette, particulièrement quand les engagements personnels d’un individu sont en porte-à-faux avec ceux prévalant dans la société. La question des difficultés que les individus affrontent dans de telles situations, ou quand différentes attentes sont en conflit avec la société, traverse toute l’œuvre de Reo Fortune.

Le souvenir que l’on garde de Reo fortune est en général lié au fait qu’il fut marié en premières noces avec l’anthropologue et icône étatsunienne de la discipline, Margaret Mead. Reo Fortune la rencontre sur le bateau qui l’emmène en Angleterre pour poursuivre ses études (elle rentrait de son terrain à Samoa). C’est en partie sous son influence que Reo Fortune délaisse rapidement la psychologie pour l’anthropologie. En 1927-1928, il fait du terrain à Dobu et dans les îles mélanésiennes environnantes. Il en résulte une description ethnographique classique de la culture dobu qu’il publie dans Sorcerers of Dobu (1931), ouvrage auquel il doit sa notoriété. Il mobilise une sélection de matériaux issus de son enquête ethnographique pour sa thèse de doctorat à Columbia, où il développe de bonnes relations avec Franz Boas et Ruth Benedict. Cette dernière s’inspire de sa lecture des Sorcerers of Dobu pour en faire l’une des trois études de cas de son ouvrage Patterns of Culture (1934), popularisant ainsi (bien que, aux yeux de Fortune, de façon regrettablement simplifiée) l’image de Dobu « paranoïdes », campés en sorciers sinistres et méfiants, y compris à l’égard de leurs proches parents.

Reo Fortune et Margaret Mead se marient en 1928. Le couple part immédiatement pour le premier des trois séjours ethnographiques qu’ils feront ensemble au cours des cinq années qui suivent : Manus, Omaha et le district du Sepik en Nouvelle-Guinée. Reo Fortune produit un ouvrage sur chacune de ses enquêtes de terrain. Deux sont des ethnographies, Manus Religion (1935) et Omaha Secret Societies (1932) ; le troisième, Arapesh (publié en 1942, mais dont les matériaux sont compilés au milieu des années 1930) est une grammaire magistrale de la langue arapesh complétée par une collection de textes commentés. En 1933, Margaret Mead quitte Reo Fortune pour l’anthropologue Gregory Bateson qu’ils avaient tous deux rencontré au Sepik. Reo Fortune passe l’année suivante à Londres, candidatant sans succès à des postes universitaires. Il retourne alors en Nouvelle-Guinée pour un travail de terrain ethnographique extrêmement difficile parmi le peuple guerrier Kamano, dans les Eastern Highlands. S’enchaînent ensuite des postes d’enseignant de courte durée à Canton (Chine), Toledo (Ohio) et Toronto (Canada), qui alternent avec de nouvelles périodes d’enquête ethnographique sur les frontières, dans le Sud-Ouest de la Chine et, plus tard, en Birmanie. Éprouvé par la violence, les conditions difficiles et les sévères problèmes de santé qu’il a endurés, ces périodes de terrain le laissent durablement meurtri. Le second mariage de Reo Fortune avec Eileen Pope sera long et heureux. Il finit par obtenir un poste d’enseignant (lecturer) à Cambridge en 1948. Mais dès la fin des années 1930, ses publications se font rares. Les quelques publications mineures de ses dernières années sont à la fois excentriques, alambiquées et laborieuses.

Ce sont bien en effet ses importants travaux des années 1930 qui représentent sa véritable contribution scientifique à l’anthropologie. S’intéressant aux rôles sociaux définis culturellement et aux sentiments qu’ils provoquent aux différents stades du cycle de vie, Fortune amplifie le caractère dramatique des situations critiques caractéristiques créées par les contradictions de la société qu’il entreprend de décrire. Dans son analyse de l’organisation sociale dobu, la tension essentielle concerne les relations entre la famille nucléaire et le matrilignage qui régit la propriété foncière et auquel est accordée la prééminence culturelle. Un homme dobu se trouve déchiré entre son affection pour ses enfants et son devoir de favoriser les enfants de sa sœur. De la même façon, une fois passée la période du deuil, il est interdit à un veuf de se rendre au village de sa femme et, donc, de ses enfants tandis qu’il est interdit à ceux-ci, réciproquement, de se rendre dans le village de leur père s’il appartient à un autre matrilignage. Les conséquences du mariage dans la parenté matrilinéaire est le sujet d’un article de Reo Fortune, en 1933 : « A Note on Some Forms of Kinship Structure », qui explore les implications asymétriques des règles de mariage pour les groupes de parenté de différents types. La méthode abstraite de modélisation de la structure sociale développée par Reo Fortune dans cet article est révolutionnaire, préfigurant Les structures élémentaires de la parenté de Claude Lévi-Strauss (1949).

L’orientation théorique des travaux de Fortune est parfois présentée comme fonctionnaliste dans la mesure où ses écrits reflètent l’influence d’Alfred Reginald Radcliffe-Brown et Bronislaw Malinowski. Dans une certaine mesure, c’est juste : il s’intéresse à la façon dont les coutumes sociales affectent le fonctionnement d’une société. Mais Fortune est fortement opposé à toute forme de réductionnisme, et il lui est arrivé de rejeter catégoriquement les généralisations proposées par d’autres anthropologues, plus particulièrement dans les travaux de Malinowski et dans les tentatives de Margaret Mead et Ruth Benedict de considérer la culture comme « une personnalité au sens large ». La sensibilité de Fortune l’inclinait à adopter un point de vue historiquement situé, propre à chaque culture étudiée. Cette approche méthodologique, intimement associée à Franz Boas, était en recul dans les années 1930, au moment où des courants anthropologiques authentiquement fonctionnalistes venaient à être considérés comme davantage scientifiques. Paradoxalement, la valeur toujours actuelle des travaux de Fortune provient en partie de son particularisme culturel, de sa volonté de comprendre chaque culture selon ses propres termes.

Reo Fortune possédait un don remarquable pour apprendre les langues. Où que ses recherches le portent, il acquiert la maîtrise de la langue vernaculaire. Ses descriptions ethnographiques en portent la marque, faisant entendre les modes locaux de discours et présentant régulièrement des données sous forme de textes. Son approche de l’observation participante met l’accent sur l’importance d’une identification empathique avec les peuples qu’il étudie. Son regard personnel confère à sa description ethnographique une couleur intime, émique, d’après sa propre perspective, qui est au fondement des connaissances qu’il intègre dans le compte rendu final. Dans Sorcerers of Dobu, par exemple, il décrit le jardinage d’une façon très vivante qui lui vient de sa propre expérience de jardinier (à une époque où il était hautement inhabituel qu’un ethnographe cultive lui-même de quoi se nourrir en adoptant les techniques et coutumes locales). Reo Fortune expérimente aussi des styles d’écriture ethnographique différents. Dans Manus Religion, qui s’intéresse à la façon dont les vivants font appel aux esprits des morts, ses observations prennent la forme d’un « journal des événements » pour illustrer en quoi le système religieux interfère dans la vie quotidienne des villageois.

Sa dernière contribution substantielle est l’article intitulé « Arapesh Warfare » de 1939, qui conteste la façon dont Margaret Mead représente la culture arapesh dans son célèbre livre Sex and Temperament in Three Primitive Societies (1935). Se fondant sur les récits des indigènes eux-mêmes qu’il cite en langue vernaculaire et commente, Fortune soutient que les hommes arapesh ne sont pas doux, coopératifs et « féminins » comme Mead les a décrits mais, qu’avant la pacification, ils pratiquaient le rapt de femmes et une guerre brutale. Beaucoup de ses écrits tardifs et obscurs semblent viser à discréditer la façon psychologisante que Mead utilise dans ses descriptions pour Sex and Temperament. L’exaspération de Fortune devant ce qu’il considérait un gauchissement irresponsable et pernicieux de l’ethnographie à des fins théoriques explique en partie pourquoi cet ethnographe travailleur et sagace a si peu écrit dans ses dernières années.

Bibliographie

Dobrin, Lise M. & Ira Bashkow. (2006). ‘Pigs for Dance Songs’ : Reo Fortune’s Empathetic Ethnography of the Arapesh Roads. In R. Darnell & F. Gleach (Eds.), Histories of Anthropology Annual 2, (pp. 123-154). Lincoln, NE : University of Nebraska Press.

Dobrin, Lise M. a& Ira Bashkow. (2010). ‘The Truth in Anthropology Does Not Travel First Class’ : Reo Fortune’s Fateful Encounter with Margaret Mead. In R. Darnell & F. Gleach (Eds.), Histories of Anthropology Annual, 6 (pp. 66-128). Lincoln, NE : University of Nebraska Press.
https://anthropology.virginia.edu/sites/anthropology.virginia.edu/files/Dobrin.Bashkow-2010-The.Truth.in.Anthropology-1.pdf

Dobrin, Lise M. & Ira Bashkow. (2010). “Arapesh Warfare” : Reo Fortune’s Veiled Critique of Margaret Mead’s Sex and Temperament. American Anthropologist, Vol. 112, Issue 3, pp. 370–383.

Lohmann, R. I. (2009). Dreams of Fortune : Reo Fortune’s Psychological Theory of Cultural Ambivalence. Pacific Studies 32.2-3:273-298.

McLean, A. (1992). In the Footprints of Reo Fortune. In T. E. Hays (Ed.), Ethnographic Presents : Pioneering Anthropologists in the Papua New Guinea Highlands (pp. 37-67). Berkeley : University of California Press.




Notes

[1Traduit de l’anglais par Christine Laurière.