Trouver sa voix : vie et œuvre de Ruth Murray Underhill

Mindy Morgan

Michigan State University

2019

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Pour citer cet article

Morgan, Mindy, 2019. « Trouver sa voix : vie et œuvre de Ruth Murray Underhill », in Bérose - Encyclopédie internationale des histoires de l'anthropologie, Paris.

URL Bérose : article1626.html

Ruth Murray Underhill (1883-1984) est une anthropologue américaine formée dans la tradition boasienne [1]. Bien qu’elle n’ait commencé sa formation en anthropologie qu’au milieu de la quarantaine, elle a eu une longue carrière et publié de nombreux ouvrages, dont plus de trente livres savants ou grand public, y compris des ouvrages de fiction. Elle fut une chroniqueuse passionnée des tribus amérindiennes, en particulier celles du Sud-Ouest du continent nord-américain ; cependant, c’est avec la communauté des Tohono O’odham qu’elle a mené sa plus longue collaboration, son travail sur ce terrain l’amenant à produire ses œuvres les plus significatives, Papago Woman (1936), Singing for Power (1993[1938]), et Papago Religion (1946).

Née à Ossining, dans l’État de New York, Underhill grandit dans une famille bourgeoise traditionnelle. Bien qu’elle se soit rebellée contre bon nombre des restrictions et des interdits s qui lui furent imposés dans son enfance, particulièrement en ce qui concerne les rôles établis entre les sexes, elle a attribué nombre de ses succès ultérieurs dans la réalisation de ses travaux ethnographiques à des traits tels que la patience et l’écoute tranquille qui reflètent son éducation quaker. Elle obtient un diplôme en langue et en littérature du Vassar College en 1905. Après un court séjour à Boston en tant que travailleuse sociale pour la Massachusetts Society for the Prevention of Cruelty to Children, elle entreprend une tournée européenne au cours de laquelle elle suit des études à Londres et Munich. À son retour aux États-Unis, elle entame une carrière d’assistante sociale auprès de familles immigrantes italo-américaines à New York. Pendant la Première Guerre mondiale, elle se porte volontaire auprès de la Croix-Rouge et est envoyée en Italie pour superviser la création d’orphelinats destinés aux enfants de soldats morts au combat. Elle épouse Cecil Crawford en 1919 dont elle divorce à l’amiable dix ans plus tard. Selon une anecdote souvent racontée, Underhill passe directement du palais de justice où son divorce a été prononcé aux marches de l’université Columbia où elle s’est inscrite à des cours d’études supérieures en anthropologie. Bien que l’histoire soit apocryphe, elle suggère la façon dont Underhill a agi tout au long de sa vie à l’encontre de ce que la société attend des femmes de son âge et de son statut.

L’engagement d’Underhill en faveur de l’anthropologie fut motivé par son expérience antérieure du travail social et par le questionnement qui était le sien sur les raisons qui amènent les individus et les communautés à agir comme ils le font. Laissant derrière elle ses passages par la sociologie et l’économie notamment, Underhill attribue à Ruth Benedict le mérite de l’avoir convaincue que l’anthropologie fournit les méthodes et les moyens les plus appropriés à l’étude des causes profondes du comportement humain. Elle arrive à Columbia à une époque dynamique. Margaret Mead était revenue de son séjour aux Samoa, et les questions et préoccupations de l’anthropologie américaniste s’étendaient au-delà des États-Unis. L’anthropologie boasienne, qui avait dominé la discipline au cours des premières décennies du XXe siècle, commençait à évoluer vers une variété d’orientations théoriques et méthodologiques différentes (voir Darnell 1998, Murray 2013). Pendant son séjour à New York, elle se rapproche en particulier de Gladys Reichard, qui enseignait alors à Barnard et dont elle admirait l’intelligence et la capacité à communiquer avec les habitants et les conseillers locaux (Underhill 2014, 142-43). Toutes deux se retrouveront ultérieurement dans leurs recherches chez les Navajos et collaboreront à la Hogan School, une première tentative d’éducation bilingue et biculturelle.

Ruth Benedict encourage d’abord Underhill à travailler au sein de la communauté tohono o’odham et, à l’été 1931, elle commence à travailler sur le terrain avec la communauté dont elle allait rester proche toute sa vie. La plus grande partie de son travail sur le terrain était centrée sur les expériences féminines. Le choix de se focaliser sur la vie des femmes s’explique non seulement parce que celles-ci lui étaient facilement accessibles, mais également parce qu’elle pensait que les ethnographes masculins avaient à la fois négligé et mal compris le rôle des femmes dans la société. Une rencontre fortuite à Tucson (en Arizona) avec Marie Chona, donne lieu à une collaboration entre les deux femmes, publiée sous le titre An Autobiography of a Papago Woman. Elles partagent une même vision puissante de ce que devraient être leurs sociétés respectives qui leur inspirent des critiques sévères. En particulier, Underhill utilise l’histoire de Chona pour éclairer la culture o’odham tout autant que pour offrir une alternative aux attentes de la société américaine dominante vis-à-vis des femmes. Underhill finit par avoir accès aux hommes o’odham qui président aux cérémonies et commence à recueillir les discours et les chansons qui faisaient partie intégrante du cycle rituel o’odham régissant la vie sociale. Ces textes sont au cœur de nombreux ouvrages qu’elle publie, notamment Singing for Power et Papago Religion.

Confrontée à des perspectives d’emploi limitées après l’obtention de son diplôme, Underhill est recrutée par le gouvernement fédéral, où elle occupe divers postes au sein d’organismes fédéraux. Après avoir participé à différents projets tels que l’enseignement de la culture amérindienne aux employés du US Indian Service, Underhill est affectée au Soil Conservation Survey et chargée de fournir au ministère de l’Agriculture des renseignements sur les tribus du Sud-Ouest. Rapidement mutée à la Division de l’éducation des Indiens, elle est finalement promue au poste de directrice. À ce titre, elle rédige des dépliants pédagogiques et contribue à la formation des enseignants affectés dans les écoles des réserves. Dans le cadre de ce poste, elle mène des recherches auprès d’un certain nombre de tribus de l’Ouest des États-Unis. Ces
expériences et les matériaux qu’elle réunit forment le socle d’une grande partie de son enseignement et de ses futures publications.

Bien que son emploi dans un certain nombre de programmes fédéraux l’ait placée au centre des nouvelles études sur l’acculturation et des débats en anthropologie appliquée, Underhill maintient une approche strictement boasienne dans ses recherches et ses écrits (Morgan 2017). Son travail au sein du gouvernement fédéral rejoint celui de l’Unité d’anthropologie appliquée (AUA), un programme de courte durée lancé par John Collier pour fournir des études sur la vie tribale contemporaine et aider à mettre en œuvre la loi dite Indian Reorganization Act [2] (voir Kelly 1980 ; Kennard et MacGregor 1953). Une grande partie de ce travail anthropologique se concentre sur les études d’acculturation qui ont largement abandonné la focalisation historique et textuelle de Boas au profit d’analyses sur les formes et l’amplitude des changements que les communautés nord-amérindiennes ont connus à la suite du contact avec des communautés autres. Les anthropologues de l’AUA et du Bureau of American Ethnology considéraient que ces nouvelles études étaient mieux à même d’aider à orienter la politique sociale que les études de sauvetage menées par le passé (voir Morgan 2017).

Underhill était fréquemment en relation avec l’AUA ; cependant, elle n’a jamais embrassé le modèle acculturationniste dans ses propres écrits scientifiques. Au contraire, elle est restée attachée à l’accent boasien mis sur la collecte et l’analyse des textes de la tradition orale. Pour Underhill, les travaux anthropologiques ne devraient pas être utilisés comme des outils de changement social, mais plutôt perçus comme un espace social de rencontre. L’ethnographie, en particulier, offrait aux individus un modèle explicatif et donc un canal permettant à la fois de découvrir et comprendre des communautés différentes des leurs. Des livres comme Here Come the Navajo (1953) et First Penthouse Dwellers of America (1938) ont eu pour visée de rendre la culture autochtone accessible et compréhensible pour un public non autochtone. Il est important de noter que les brochures produites à partir de son travail pour le Service de l’éducation des Indiens sont devenues la référence dans les salles de classe, y compris dans les écoles des communautés amérindiennes (Lavendar 2006 : 111).

En 1948, elle quitte la fonction publique et accepte un poste de professeure à l’université de Denver. Elle n’y enseigne que cinq ans, prenant officiellement sa retraite à l’âge de soixante-dix ans pour pouvoir voyager. De retour chez elle, elle continue d’écrire et de publier des documents plus généraux sur les communautés amérindiennes, notamment ses ouvrages classiques, Red Man’s America (1953) et Red Man’s Religion (1965), activité de publication qu’elle mènera jusqu’à la fin de sa vie. Elle s’engage également à sensibiliser le public en animant une émission de télévision locale de 1957 à 1958. Au milieu des années 1970, elle travaille avec des locuteurs o’odhams locaux et l’anthropologue Donald Bahr pour retranscrire dans la langue o’odham certains textes des chansons qu’elle avait recueillies lors de son travail de terrain initial (Underhill et al. 1997). En 1979, l’engagement de toute sa vie auprès de la communauté Tohono O’odham est couronné au cours d’un banquet et d’un défilé organisés en son honneur (Herold 1980). Underhill est décédée en 1984, juste avant son 101e anniversaire, laissant non seulement l’héritage de ses publications mais aussi un modèle de relations engagées et collaboratives entre anthropologues et communautés autochtones locales.

Bibliographie

Darnell, Regna. 1998. “Camelot at Yale : The Construction and Dismantling of the Sapirian Synthesis, 1931-1939.” American Anthropologist, 100 (2) : 361-72.

Herold, Joyce. 1980. “Papago Tribe Honors Ruth Murray Underhill.” Anthropology News, 21 (3) : 3.

Lavendar, Catherine. 2006. Scientists and Storytellers : Feminist Anthropologists and the Construction of the American Southwest. Albuquerque, NM : University of New Mexico Press.

Kelly, Lawrence. 1980. “Anthropology and Anthropologists in the Indian New Deal.” Journal of the History of the Behavioral Sciences, 16 : 6-24.

Kennard, Edward and Gordon MacGregor. 1953. “Applied Anthropology in Government : United States.” In Anthropology Today, edited by Alfred Kroeber, 832-40. Chicago, University of Chicago Press.

Morgan, Mindy J. 2017. “Anthropologists in Unexpected Places : Tracing Anthropological Theory, Practice, and Policy in Indians at Work” American Anthropologist, 119 (3) : forthcoming.

Murray, Stephen O. 2013. American Anthropology and Company. Lincoln, NE : University of Nebraska Press.

Underhill, Ruth. 1936. Autobiography of a Papago Woman. Madison, WI : American Anthropological Association.

Underhill, Ruth M. 1938. First Penthouse Dwellers of America. New York : J. J. Augustin.

Underhill, Ruth. 1946. “Papago Religion.” Columbia University Contributions to Anthropology, vol. 33. New York : Columbia University Press.

Underhill, Ruth M. 1953. Here Come the Navajo. Lawrence, KS : Haskell Institute Print Shop.

Underhill, Ruth M. 1953. Red Man’s America : A History of Indians in the United States. Chicago, University of Chicago Press.

Underhill, Ruth M. 1965. Red Man’s Religion : Beliefs and Practices of the Indians North of Mexico. Chicago : University of Chicago Press.

Underhill, Ruth M. 1993 [1938]. Singing for Power : The Song Magic of the Papago Indians of Southern Arizona. Tucson, AZ, University of Arizona Press.

Underhill, Ruth M. 2014. An Anthropologists Arrival : A Memoir Chip Colwell-Chanthaphonh and Stephen E. Nash, eds. Tucson, AZ, University of Arizona Press.

Underhill, Ruth M. and Donald Bahr, Baptisto Lopez, Jose Pancho, and David Lopez (eds.). 1997 [1979]. Rainhouse and Ocean : Speeches for the Papago Year. Tucson, AZ, University of Arizona Press.




[1Traduit de l’anglais par Frederico Delgado Rosa. Révisé par Annick Arnaud et Christine Laurière.

[2NdT : Cette loi fédérale de juin 1934 met fin au processus de parcellisation des terres amérindiennes, et reconnaît aux tribus amérindiennes le droit à l’autonomie.