« Paul Sébillot à la revue L’Homme »

par Claudie Voisenat

IIAC-LAHIC, Ministère de la culture, Paris


2010

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Pour citer cet article

Voisenat, Claudie, 2010. « Paul Sébillot à la revue L’Homme » in Bérose, Encyclopédie en ligne sur l’histoire de l’anthropologie et des savoirs ethnographiques, Paris, IIAC-LAHIC, UMR 8177.

Mots-clés

Folklore | Anthropologie physique | Archéologie | Engagement politique | Publiciste | Dernier quart du XIXe

C’est dès sa création, en 1884, que le folkloriste Paul Sébillot, membre de la Société d’anthropologie de Paris depuis 1878, commence à collaborer à la revue L’Homme. Ses contributions y sont conséquentes, tant par leur nombre (il fait partie des six plus gros contributeurs de la revue) que par leur contenu. Ce compagnonnage, tout au long des quatre années que dura la revue, sera vécu comme une trahison par Henri Gaidoz, fondateur Mélusine, et sera l’une des raisons de la rupture entre les deux hommes.

En 1884, à la suite d’un différend avec Cartailhac, Mortillet rompt avec les Matériaux et publie L’Homme qui durera 4 ans avant que les rédacteurs, fidèles à l’idéal encyclopédiste du matérialiste et déjà engagés dans la Bibliothèque anthropologique, Le dictionnaire des sciences anthropologiques et la Bibliothèque des sciences contemporaines, ne décident « qu’en fait de propagande scientifique, le Journal devait céder le pas au livre ». [1]

L’Homme, Journal illustré des sciences anthropologiques, se donne comme objet la connaissance complète de l’homme (histoire naturelle, ethnologie, sociologie, linguistique, mythologie, géographie médicale, démographie) et veut servir de lien entre ces disciplines qui possèdent déjà toutes leurs propres organes spécialisés. Il suit un but avoué de diffusion et de circulation de l’information destinée à favoriser le développement des sciences anthropologiques.

Parmi les quatorze rédacteurs de la revue, la plupart sont bien connus comme membres du groupe du matérialisme scientifique : André Lefèvre (philosophie), Girard de Rialle (mythologie), Abel Hovelacque (linguistique), Charles Letourneau (sociologie), Thulié (physiologie psychologique) et bien entendu Paul Sébillot (Folk-lore) [2]. À eux tous, ils cumulent le savoir des « sciences anthropologiques » [3]. Tous sont anti-cléricaux, persuadés qu’il n’existe rien en dehors de la matière et de la force qui l’anime. Pour eux, comme pour Thulié, « l’étude de l’âme, c’est-à-dire du fonctionnement normal du système nerveux, a passé de toute pièce dans le laboratoire du physiologiste, et l’étude de la religiosité, du mysticisme et de tous ces étranges phénomènes n’est plus le fait des théologiens et des exorcistes mais fait partie du domaine du clinicien » [4].

De fait, L’Homme est clairement une revue de combat à laquelle ses détracteurs reprochaient son ton brutalement polémique et sa crudité. « La polémique des quatre premiers volumes des Matériaux, rédigés par G. de Mortillet, n’est rien en comparaison de celle qui devint monnaie courante dans L’Homme. On y était franchement impoli et brutal ; tous ceux que Mortillet considérait, à tort ou à raison, comme ses ennemis personnels, étaient raillés et même injuriés. Si l’on ajoute, - et il le faut bien, - que la pudeur était trop souvent offensée par le ton de certains articles soi-disant médicaux, on ne peut éprouver aucun regret de la disparition de L’Homme, que l’on appelait, en dehors du cercle de ses rédacteurs, L’Homme mal élevé » [5].

Or, c’est précisément dans cette revue que Paul Sébillot fera paraître dix-huit articles, parmi les plus intéressants de sa production, sans compter un nombre considérable de comptes rendus. Il fait partie des six contributeurs les plus importants, ayant, à eux seuls, publié la moitié des travaux originaux. Van Gennep, fin observateur de son époque indiquera d’ailleurs dans sa bibliographie qui contient un remarquable résumé de l’aventure des revues dans les années qui nous occupent : « Sébillot qui n’était pas linguiste fera ses débuts dans L’Homme » [6].

Cette collaboration achèvera de gâter ses relations avec Henri Gaidoz, le fondateur de Mélusine et de la Revue celtique avec lequel il entretenait depuis 1879 des relations de coopération scientifique rendues délicates par la susceptibilité du savant linguiste face à l’activisme quelque peu envahissant de celui qu’il voulait considérer comme son élève [7].
Gaidoz qui reprend, précisément en 1884, la publication de Mélusine pour lutter "contre l’anarchie folklorique" [8], dont on devine aisément qu’elle est représentée par Sébillot, y critique la captation du mot anthropologie "par des gens qui ne s’occupent que de crânes, d’os longs (!) et de cheveux, et qui y voient tout l’homme".
Sébillot répond aussitôt par un compte rendu dans L’Homme, souhaitant que les éditeurs qui "semblent vouloir traiter ex cathedra les sujets relatifs à la littérature populaire de toutes les nations... [soient] mieux informés pour le reste de leur cadre qu’ils ne le sont en ce qui regarde l’anthropologie" [9].
Gaidoz furieux écrit à François-Marie Luzel qui l’a alerté et lui a envoyé son exemplaire de la revue : "L’article est d’un envieux et d’un ingrat, car son auteur est un fils de Mélusine."

Il est vrai que si Paul Sébillot avait peu en commun avec Henri Gaidoz qui ne se cachait pas de ses opinions conservatrices, beaucoup de choses en revanche le rapprochaient de Gabriel de Mortillet : l’engagement politique, la culture journalistique, le rôle de meneur de réseau et de constructeur de discipline, le fait aussi de venir d’un autre milieu que celui des études classiques. Mais, au-delà des affinités de personnes, on peut aussi considérer que préhistoire et folklore occupaient alors des positions symétriques, celles de disciplines caractérisées par leur absence de recours au texte écrit et cherchant donc à se démarquer, d’un côté de l’archéologie classique très liée à l’épigraphie, et de l’autre, de la philologie [10].

Dans un contexte où les rapprochements entre l’archéologie préhistorique et l’anthropologie constituent un « véritable laboratoire » où l’on tente de mettre en action les nouvelles théories évolutionnistes [11], le folklore trouve en effet toute sa place. À un comparatisme entre sociétés préhistoriques et sociétés primitives, opérant une sorte d’équivalence entre éloignement dans le temps et éloignement dans l’espace, Sébillot, fidèle en cela aux idées de l’Académie celtique, permet d’ajouter un troisième terme, le populaire. Le primitif, le préhistorique et le populaire forment dès lors les trois figures d’une altérité articulées par la théorie des survivances proposée par Edward B. Tylor dans Primitive Culture, publié à Londres en 1871 et traduit à Paris dès 1876 [12].

Et de fait, ce que Mortillet appelle paléoethnographie et ce que Sébillot va nommer ethnographie traditionnelle s’éclairent mutuellement, constituant deux versants d’une même approche, voire d’une même discipline. Ainsi, parmi d’autres exemples, Sébillot publie-t-il en 1884 un article où il compare le village papou présenté au musée de la Marine et la reconstitution d’une cité lacustre, proposée par G. de Mortillet d’après les découvertes faites dans les lacs suisses, dans son ouvrage Le Préhistorique publié en 1883 [13].

La posture de Sébillot est en effet résolument comparatiste. Non seulement ses articles portent essentiellement sur des thèmes susceptibles d’intéresser ses collègues (superstitions concernant le corps ou l’histoire), mais ils mêlent les sources historiques - faisant appel aux textes classiques comme Pline ou Hérodote comme aux découvertes de la science préhistorique - , les sources ethnographiques sur les peuples « moins avancés en évolution » selon la formule consacrée, et les données contemporaines recueillies en Europe. Un dialogue s’installe d’ailleurs avec les autres rédacteurs, comme avec le préhistorien Philippe Salmon à propos de l’utilisation des dents ou des os des morts par exemple [14] ou avec le docteur Collineau qui propose une collaboration pour élaborer des instructions aux voyageurs à propos des jeux des enfants qu’il élargit à la notion d’exercices physiques [15].

C’est aussi dansL’Homme que Sébillot publie des articles plus programmatiques où il tente de donner une légitimité à des pistes de recherche qui lui tiennent à cœur : le folklore de la mer, les jeux des enfants, le folklore des villes [16]. Il insiste à plusieurs reprises sur le fait que le folklore comprend non seulement les études de linguistique (ou de littérature orale) mais aussi les études des mœurs et des usages, de l’art populaire, et enfin de ce qu’il appelle la « librairie populaire dont l’action sur le folklore est souvent plus grande qu’on ne le croit généralement » [17]. Sébillot pose ainsi dans L’Homme les bases d’une discipline, le Folk-lore, science complète de l’homme dans sa culture, dont il va toute sa vie montrer l’étendue et la cohérence et dont le creuset est bel et bien la doctrine matérialiste.





Notes

[1« Aux abonnés », L’Homme, IV, n° 24, décembre 1887.

[2Les autres, Bordier (géographie médicale), A.-T. Mondière (démographie), Mathias Duval (biologie, embryologie), Georges Hervé (anatomie comparée), Philippe Salmon (paléoethnologie), Léonce Manouvrier (craniologie et ethnologie), Adrien de Mortillet (préhistoire et secrétaire de la rédaction, fils de G. de Mortillet) sont tous membres de la SAP.

[3« Programme », L’Homme, n° 1, janvier 1884 : 1. Pour une analyse détaillée de la revue voir Richard Nathalie. « La revue L’Homme de Gabriel de Mortillet : anthropologie et politique au début de la IIIe République », Bulletins et mémoires de la Société d’anthropologie de Paris, 3-4, numéro spécial « Histoire de l’anthropologie : hommes, idées, moments », 1989, p. 231-256.

[4Henri Thulié, « Physiologie et psychologie », L’Homme, tome I, 1884, p. 100-101.

[5Reinach Salomon. « Gabriel de Mortillet ». Revue historique, janvier-avril 1899 : 67-95. Il faut bien reconnaître que certains articles, comme celui sur les différences ethniques des parties molles de la génération par le Dr E. Verrier qui commence par « Tout le monde connaît la vulve chez les femmes d’Europe… » semblaient bien faits pour choquer les prudes hellénistes, mais il faut aussi reconnaître que l’helléniste en question, conservateur du musée de saint-Germain-en-Laye s’était opposé à Mortillet qui lui-même briguait ce poste et que le ton de sa notice nécrologique est pour le moins peu amène.

[6Arnold Van Gennep, Manuel de folklore français contemporain, tome III, Paris, Editions Auguste Picard, 1937, p. 126.

[7Voir à ce propos le dossier Les relations Gaidoz-Sébillot

[8Lettre d’Eugène Rolland à Giuseppe Pitré.

[9L’Homme, n° 10, mai 1884, p. 311.

[10Sur les débuts de l’archéologie préhistorique, voir Noël Coye, La préhistoire en parole et en acte, Paris, L’Harmattan, 2001 ; Nathalie Richard, L’invention de la préhistoire, anthologie, Paris, Presses Pocket, 1992.

[11Nathalie Richard, ibid., p. 23.

[12Voir à ce propos Daniel Fabre, « C’est de l’art. Le peuple, le primitif, l’enfant, Gradhiva, n° 9 ns, 2009, p. 5-37, qui permet également de mieux comprendre l’intérêt porté par Sébillot aux jeux des enfants et son insistance à promouvoir l’étude.

[13Paul Sébillot, « Les villages océaniens au Musée de la Marine », L’Homme, tome I, 1884, p. 176-178.

[14Voir les numéros des 25 juillet 1886, p. 429-439 ; 10 janvier 1887, p. 17-18 et 10 avril 1887, p. 193-204.

[15L’Homme, 1885, p. 481-490 et 569-572.

[16« Croyances et superstitions des pêcheurs de la Manche », L’Homme, II, 1885, p. 229-235 ; « Les jeux des enfants sur le rivage », ibid., p. 481-490 ; « Essai de questionnaire pour recueillir les traditions et superstitions d’une grande ville », L’Homme, III, 1886, p. 529-532.

[17Compte rendu de l’ouvrage de Julien Vinson, Notice bibliographique sur le Folk-lore Basque, Paris, Maisonneuve, 1884, L’Homme, 1885, p. 343-344.