« Mélusine. Historique »

par Jean‑Marie Privat

IIAC-LAHIC, Université de Metz


2008

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Pour citer cet article

Privat, Jean‑Marie, 2008. « Mélusine. Historique » in Bérose, Encyclopédie en ligne sur l’histoire de l’anthropologie et des savoirs ethnographiques, Paris, IIAC-LAHIC, UMR 8177.

Mots-clés

Revues et périodiques

« Littérature populaire de France et de l’étranger, c’est-à-dire Contes, Ballades, Chansons, Proverbes, Enigmes, Fêtes et Danses populaires, Usages, Traditions, Superstitions, etc., voilà notre domaine... ». C’est en ces termes que H. Gaidoz et E. Rolland délimitent (?) le champ d’étude de la revue Mélusine qu’ils fondent en 1877.
Les 11 volumes de la collection parurent de 1878 à 1912, à Paris. La publication fut assez irrégulière jusqu’en 1887. C’est seulement en 1912 que parut le tome XI et dernier. Cet ultime tome contient à la fin une très utile Table générale des matières contenues dans les 11 volumes par E. Ernault.

L’adresse au lecteur, en ouverture du premier numéro, présente le programme thématique de la revue (voir l’intégralité du document en image scannée). Gaidoz et Rolland nourrissent alors l’ambition d’offrir « un répertoire de la littérature populaire et des traditions populaires des provinces de France », mais aussi d’embrasser « dans son infinie variété le monde la mythologie et des légendes. » On le voit, le projet est très (trop) vaste, depuis les « vieilles mythologies de l’Orient et des pays classiques (...) où marche et respire tout un peuple de dieux » jusqu’aux « croyances des sauvages de l’Afrique et de l’Australie qui continuent devant nous les premiers âges de la pensée humaine. »
Les deux éditeurs s’en remettent d’ailleurs à la plume combien plus légitime de Gaston Paris, prestigieux spécialiste des études philologiques et du folklore oral, pour donner un peu plus de force et de substance à leur manifeste éditorial. Cette délégation d’autorité est sans doute un signe de libéralisme intellectuel, mais elle trahit aussi un aveu d’amateurisme éclairé. D’autant que le (très moderne) texte méthodologique de G. Paris sur la collecte et l’édition des chansons populaires en France avait déjà été publié plus de dix ans auparavant dans une autre revue et qu’il est bien loin de couvrir l’ensemble des domaines évoqués et des chantiers suggérés quelques lignes plus haut... D’autres ambiguïtés frappaient Mélusine. Peut-être était-il de bonne tactique éditoriale d’insérer de nombreuses et jolies gravures pour que la revue « pût trouver sa place sur une table de salon aussi bien que d’études » (Gaidoz, Mélusine, XI, 1912, 18), mais une « anthologie » pouvait-elle vraiment courir deux lectorats à la fois ? « Mélusine n’eut aucun succès (...). »
Voici, à titre d’exemple, l’organisation (l’émiettement) en 24 rubriques de la table des matières du volume I (1878) : Mythologie / Coutumes, usages et superstitions / Contes et légendes / Imagerie populaire / Gâteaux traditionnels / Astronomie populaire / Costumes / Poésie populaire / Chansons / Danses / Prières populaires / Jeux / Pronostics, proverbes et dictons / Devinettes / Ventes d’amour / Formulettes / Facéties / Biographie / Nécrologie / Bibliographie / Variétés / Gravures / Musique (voir l’intégralité des quatre pages de la table es matières également scannées).
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Mélusine reparut en avril 1884, avec un numéro par mois au lieu de deux, comme en 1877. Elle accentuait son ambition de se livrer à des études comparatives et de procéder par enquêtes, sur une idée de Rolland. Les co-directeurs affichaient aussi leur volonté d’hégémonie :
« On pourrait donner le nom d’ « Ecole de Mélusine » à ce noyau de folkloristes qui dans ces dernières années ont entrepris une exploration des légendes de plusieurs de nos provinces. » Ils souhaitent explicitement exercer un magistère intellectuel, méthodologique et théorique, et se démarquer des « amateurs » : « Les folk-loristes français (...) ne se préoccupent pas assez du côté scientifique, de l’élément historique, de l’importance anthropologique du folk-lore. C’est dans cette direction qu’il nous paraît opportun d’aiguiller les recherches et nous essayerons d’en montrer le chemin. »

Cette stratégie de positionnement dominant dans le champ conduit Gaidoz et Rolland a imaginer Mélusine deviennent un « organe international » et à revendiquer que leur revue assume rien moins que « la centralisation du Folk-Lore universel » !

Ces prétentions hégémoniques ne peuvent dissimuler le caractère très artisanal du travail. Plusieurs témoignages nous font entrer dans l’atelier :
« Nous appelions sur un fait déterminé la collaboration de nos lecteurs bénévoles après avoir nous-mêmes défini le sujet et l’avoir traité comme nous pouvions avec nos propres notes et nos recherches personnelles. Chacun qui voulait, venait ensuite avec ses notes ou ses documents ou ses idées ; il avait l’honneur de sa collaboration, si petite qu’elle fût, par sa signature (...) C’était le système coopératif appliqué au folk-lore (...). Il fut aussitôt imité par les revues qui s’étaient fondées pour rivaliser avec la nôtre. » (Gaidoz, Mélsuine, XI, 1912, 29).

Gaidoz et Rolland firent ainsi ensemble les tomes II et III et la collaboration directe et officielle de Rolland, désireux de se consacrer entièrement à se propres recherches et à sa librairie, cessa. Rolland conserva toutefois de très bonnes relations d’amitié intellectuelle avec son compère Gaidoz et reprit même l’édition de Mélusine en 1890.

H. Gaidoz estimait que Mélusine avait été au principe de la naissance véritable des études de folklore en France. P. Sébillot lui-même, qui jusque là « s’amusait à peindre », n’avait-il pas eu une décisive illumination à la découverte du premier volume de la revue ? « Il entrevit d’un coup d’œil l’abondante moisson qu’il pourrait faire dans son pays natal comme collecteur de littérature populaire, de légendes, de coutumes, de superstitions (...). »
Aussi Gaidoz n’hésite-t-il pas à conclure superbement : « Les folk-loriste français peuvent (...) se classer, au point de vue de la chronologie, d’après la date de notre Mélusine en 1877 (...). » (Gaidoz, Mélusine, XI, 1912, 19-20).
Mélusine aurait donc « fait école »... On rejoindrait ainsi le manifeste scientifique adressé aux lecteurs du volume II (1884-1885) :
« Nous pratiquerons en toute sincérité la méthode expérimentale, évitant les systèmes, les conceptions a priori (...). Il est temps de rompre le charme de ces théories spécieuses qui faisaient un monde à part d’une prétendue mythologie Indo-Européenne, parce qu’on ne savait pas, parce qu’on ne voulait pas savoir de quelles croyances vivaient les autres races humaines (...). Au risque de paraître trop hardis à quelques-uns de nos lecteurs (...), nous mettrons à leur place l’étude de l’homme, l’anthropologie, pour dire d’un mot, car si ce mot est accaparé et dénaturé par les gens qui ne s’occupent que de crânes, d’os longs et de cheveux et qui y voient tout l’homme, son vrai sens est l’étude de l’homme, de l’homme tout entier (...). Or, la plus humble des littératures primitives en apprend plus sur l’histoire de l’esprit humain que l’étude des chefs-d’œuvre des littérateurs modernes (...). Et qu’y a-t-il de plus primitif que l’esprit des traditions populaires ? »

A vrai dire, s’attaquer à l’anthropologie physique triomphante (condition d’émergence d’une anthropologie culturelle moderne) et à la culture alanguie et artificielle des poètes de son temps (posture « primitivisme » qui enfermera bientôt les folkloristes dans un populisme romantique antiscientifique) ne signifiait pas fatalement gagner toutes les batailles symboliques et théoriques. A ces coups de clairons, on peut préférer le jugement plus réaliste peut-être de P. Sébillot pour qui cette revue « exerça une influence réelle sur le développement des études du conte en France et aussi sur la méthode qu’il convenait d’apporter à la récolte des matériaux d’après nature » (RTP, 1909, XXIV, 251).





Iconographie