Lettres de François-Marie Luzel à Théodore Hersart de la Villemarqué (1861-1894)

par François-Marie Luzel

Éditées par Fañch Postic

Référence complète

Lettres de François-Marie Luzel à Théodore Hersart de la Villemarqué (1861-1894), éditées par Fañch Postic, in Bérose, Encyclopédie en ligne sur l’histoire des savoirs ethnographiques, Paris, Lahic-iiac, UMR 8177, 2015.

Mots-clés

XIXe

Lettre 1

Kemper le 1er mai 1861

Monsieur,

J’ai été on ne peut plus flatté des éloges que vous m’avez adressés par l’intermédiaire du Journal de Kemperlé comme auteur d’un petit poème intitulé Breiz-Izell [1] [souligné] , et publié dans un des derniers numéros de cette feuille. - Vous êtes certainement, Monsieur, le juge le plus compétent en la matière, et celui dont l’approbation pouvait m’être la plus précieuse.- Votre Barzaz-Breiz [souligné] a toujours été une des plus grandes admirations de ma vie ; il m’accompagne partout, et pour moi il n’existe pas de plus beau livre en aucune langue ;- je le dis et je le répète tous les jours à ceux qui ne le connaissent pas, et je l’ai même écrit quelque part. -
Je rêve encore une renaissance de notre pauvre littérature bretonne, et mon ambition serait de pouvoir contribuer pour une modeste part.- Malheureusement je ne puis disposer que de trop rares moments pour mes études les plus chères. Néanmoins si j’avais la certitude de pouvoir couvrir les frais de publication, je chercherais un éditeur pour un petit volume de poésies bretonnes qui contiendrait une vingtaine de morceaux de ma composition.
Les nécessités de ma position de professeur au collège de Kemper [2] me rendent la vie difficile, et encore me trouve-t-on excentrique et trop indépendant avec mes manies de poète et mon peu de souci des formes et des habitudes pédagogiques. Cela pourrait bien passer un de ces jours pour de l’incapacité et de l’inaptitude, et non sans raison peut être [souligné].
Je me suis occupé de recueillir des poésies populaires dans nos campagnes et j’en ai réuni un assez bon nombre, la matière d’un beau volume au moins . - Mais quand je relis le Barzaz-Breiz - mes projets de publication s’évanouissent bien vite.
J’ai aussi une assez belle collection de manuscrits de pièces de théâtre Breton [souligné] et j’ai encore songé, plus d’une fois, à entreprendre un travail sur cette matière. Mais qui achèterait un pareil livre ?- et moi je ne pourrais en faire les frais. - Et puis, je voudrais compléter ma collection, autant que possible, et pour cela il faudrait de nouvelles recherches. Si le Ministre de l’Instruction publique voulait mettre à ma disposition une somme de 5 à 600 francs pour les recherches et acquisitions de manuscrits, j’emploierais mes vacances à visiter les recoins les plus secrets de nos chaumières bretonnes et j’ai la certitude de faire de curieuses et intéressantes découvertes. - Mais déjà deux demandes de ce genre ont échoué, et je n’ose plus y revenir.
Veuillez m’excuser Monsieur d’entrer dans ces détails, et soyez assez bon pour me permettre d’inscrire votre nom en tête des premiers vers bretons que j’écrirai, dès que je pourrai disposer d’un peu de congé.
Veuillez agréer,
Monsieur
l’expression de mon admiration et de mes sentiments les plus dévoués.

Luzel

Mr Luzel, - rue de la Halle -10- à Quimper

[Fonds La Villemarqué, 3.30]


Lettre 2

Kemper, le 20 mai 1862

Monsieur,

Si je ne vous ai pas répondu plus tôt, c’est que je voulais attendre une lettre de Mr Bijon, que j’avais chargé d’arrêter avec Mr Clairet, à Kemperlé, les conditions de la publication que je veux entreprendre.
Cette lettre vient enfin de m’arriver, et je puis vous annoncer que toutes les conditions sont arrêtées, que je vais me mettre immédiatement à transcrire et à copier, et que l’impression pourra commencer dans les premiers jours de juin prochain. – On tirera à 800 exemplaires, le format sera quelque peu plus grand que celui de la Bibliothèque Charpentier, et le volume devra se vendre 3f 50c.
Depuis vingt ans je m’occupe de recherches sur notre ancienne littérature bretonne et plus spécialement sur le théâtre breton. Je crois posséder la collection la plus complète qui existe, jusqu’aujourd’hui, de nos anciens Mystères. Cela m’a coûté bien des courses à travers les campagnes armoricaines, du travail, et aussi quelque peu d’argent. Mon désir, très légitime, vous le comprendrez facilement, serait maintenant d’en tirer quelque parti, et c’est dans ce but que je voudrais entreprendre une série de publications sur le théâtre breton, trop heureux si Mr le Ministre de l’instruction publique daignait seconder mes intentions et m’allouer une petite indemnité, pour continuer mes recherches, faire acquisition de nouveaux manuscrits que je connais et compléter ainsi, autant que possible, ma collection, qui est déjà nombreuse. Je voudrais débuter par Ste Tryphine.
Mr l’abbé Henry, avec lequel mon ami Bijon m’a mis en rapport, et dont la communauté de nos travaux sur la langue bretonne me rend la connaissance si précieuse, s’est offert spontanément, et non sur ma demande [souligné], de m’aider dans la publication de Ste Tryphine, en collationnant deux anciens manuscrits que je lui ai prêtés, et en épurant quelque peu le texte. Je vous avoue que je ne puis croire que Monsieur l’abbé Henry, à qui j’ai confié si volontiers mes vieux manuscrits, refuse de me communiquer aujourd’hui ma copie de ces précieux manuscrits, et qui d’ailleurs, comme le savant abbé l’a dit mainte fois à Bijon, n’avait d’autre but, dans le principe, que de m’aider dans mon travail et d’accélérer la publication. – J’ai donc la conviction que Monsieur Henry me confiera volontiers son travail, - et que vous-même, Monsieur, voudrez bien m’aider de vos conseils et de vos lumières, - car, en fait de littérature bretonne, il faut toujours se mettre sous la protection de votre nom.
Je possède une quinzaine de manuscrits, dont quelques-uns fort curieux, - Mais il me semble que ce serait à quelqu’Académie à entreprendre cette publication, moi je ne peux, ni ne veux m’engager imprudemment dans une cette [barré] pareille affaire. – Je ne sais si déjà je n’en serai pas pour mes frais avec Ste Tryphine. –
Enfin, quoiqu’il arrive, Monsieur, veuillez me croire toujours votre sincère admirateur et dévoué confrère en Breiz-Izell
fM. Luzel
Rue de la Halle - 10

[Fonds La Villemarqué, 42.38]


Lettre 3

Lorient, 22 Janvier 1865

Monsieur,

Je serai bien heureux que mon recueil de poésies bretonnes [3] pût avoir votre entière approbation, et je vous avoue que j’attends avec impatience le jugement que vous y porterez. Je vous serais donc très reconnaissant si vous vouliez bien me faire connaitre ce que vous en pensez, en toute franchise et liberté d’appréciation, sans vous soucier du genus irritabile [souligné] d’Horace. Pour la forme comme pour le fond, je désirerais vous voir vous expliquer clairement, et surtout sans ménager les critiques, - car il y a plus à gagner à une seule critique judicieuse et loyale, qu’à cent louanges banales et souvent peu sincères. Je connais toute la valeur du conseil de Boileau :
ayez de ces amis prompts à vous conseiller [4].
Ma publication n’est qu’un premier essai, un appel au peuple breton - si je me suis exprimé ainsi, - et si l’on y répond, - ce que je n’ose guère espérer, - j’ai encore en portefeuille la matière d’un second volume, plus considérable que le premier. - Enfin nous verrons bien si la poésie est à tout jamais morte parmi nos populations bretonnes !
Je suis on ne peut plus sensible, Monsieur, au reproche que vous me faites de ne vous avoir pas rendu visite à Keransker, - mais quand je suis allé à Quimperlé, ce n’a été que pour y passer quelques heures seulement, et depuis que je suis à Lorient [5], je suis constamment mal portant ; en ce moment même je garde la chambre depuis plusieurs jours. - J’espère, aux premiers jours du printemps pouvoir disposer de quelques moments pour aller causer avec vous de poésie et de littérature Bretonne - ma passion - et la vôtre aussi.
Je vous annoncerai, comme bonne nouvelle, que j’ai ramené au combat l’ami P. Proux [6] qui, depuis trop longtemps s’obstinait dans un regrettable silence, et boudait la Muse. Sa manière s’est sensiblement épurée, et il m’a adressé ces jours derniers plusieurs pièces remarquables, entr’autres le Chemin de fer [souligné] et le Son des cloches [souligné] [7].
Veuillez agréer, Monsieur,
l’assurance de mes meilleurs sentiments
Votre tout dévoué
f.m. Luzel.

[Fonds La Villemarqué 3.31]


Lettre 4

Lorient, le 30 juin 1867

J’ai bien des excuses à vous demander, Monsieur, pour cette réponse un peu tardive. Mais au moment où votre lettre toute bienveillante et gracieuse m’est arrivée, - j’étais tellement accablé de besogne, (et c’est à la lettre) - que je ne pouvais disposer d’un seul instant ni pour mes travaux de prédilection, ni pour ma correspondance. Nous avions les Inspecteurs généraux sur le dos [souligné] (et c’est lourd !). Des sujets à fournir pour les compositions des prix, - les notes trimestrielles etc. etc. toutes choses fort ennuyeuses et qui prennent du temps. - Enfin, aujourd’hui, dimanche, je puis respirer un peu, et j’en profite pour vous écrire. - J’avais déjà entendu parler du Congrès celtique international [souligné] dont vous m’entretenez, - mais vaguement, à l’état de propos seulement. On prononçait le nom de Vannes comme devant être le lieu choisi pour la réunion ; - et vraiment j’aurais trouvé ce choix, dans un pays dont le sol porte partout les traces du séjour de nos aïeux, - ou encore Kemper, - plus heureux que St Brieuc, où rien n’est aujourd’hui celtique, ni dans les mœurs, les costumes, ni dans les monuments, - ni même dans la langue. Quoiqu’il en soit on aura eu, sans doute, des raisons sérieuses, en dehors de cet ordre d’idées, pour opter pour le chef-lieu du Départt des Côtes-du-nord.
Certainement, Monsieur, c’est une bien bonne nouvelle pour moi, et qui fait tressaillir mon cœur de Breton, - que celle qui m’apprend qu’après tant d’années d’indifférence honteuse et de mortelle torpeur, les Bretons Armoricains songent encore à donner signe de vie et à protester contre les funèbres prédictions et les ridicules nénies dont on les insulte, plus que jamais, depuis quelque temps. - Je suis heureux aussi de voir que notre Penn-sturier [8] semble enfin prendre au sérieux et son titre et la mission qui lui a été confiée, - car, ne trouvez-vous pas que depuis trop longtemps il paraissait ou les dédaigner, ou les avoir oubliés, au point qu’on n’ose se demander combien de fois, depuis son élection, il a réuni son collège de savants et de Bardes chantants, pour fraterniser entr’eux, pour se connaître et apprendre ainsi à s’estimer et à s’aimer ; - Enfin pour prendre les mesures nécessaires, et qui deviennent de jour en jour plus urgentes, en vue des intérêts communs et nationaux.- La visite de nos frères d’outre-mer apportera, je l’espère, quelques heureux changement à l’état de choses existant, - et, par leur union, par leurs efforts et leurs travaux tendant tous, d’un commun accord, vers un but unique, le maintien de l’antique Nationalité, ils nous ferons rougir de notre apathie et de notre indifférence coupable, - de nos jalousies peut-être, et nous forcerons à les imiter. C’est du moins le résultat que je voudrais voir sortir de cette paisible et fraternelle réunion. - Fêtons-les donc, ces frères de pays lointains, qui reviennent après tant d’années, visiter le foyer de leurs pères, et faisons tous nos efforts pour les bien recevoir, afin qu’en retournant vers les autres frères restés là-bas de l’autre côté du détroit, ils puissent leur assurer que nous n’avons pas trop dégénéré, et que nous avons conservé intact dans nos cœur le trésor sacré des traditions nationales et du parler des aïeux, - et que la voix du sang [souligné] n’est pas étouffée en nous !
Vous faites un appel, Monsieur, à mon concours, en cette occasion solennelle. Hélas ! que puis-je faire ? bien peu de chose assurément. - Ma voix n’a aucune influence, ou si peu ! - Je l’ai éprouvé déjà : la bourse des poètes et des bardes, vous le savez, a toujours été plus que légère ; et d’un autre côté, mon temps est fortement engagé dans des travaux promis et déjà commencés, - entr’autres une publication de poésies populaires [9].
Quoiqu’il en soit, soyez convaincu que je ferai tout ce qu’il sera en mon pouvoir et j’aurais voulu vous voir préciser davantage ce que vous attendez de moi.
Pour la présentation de Sainte Tryphine [souligné] dont vous me parlez, - je suis tout disposé à mettre un exemplaire de ce mystère entre les mains de chaque acteur : je ne vois pas bien ce que je pourrais faire encore, si ce n’est de recruter quelqu’acteur de l’ancienne troupe de Morlaix, - ou dans les environs de Lannion.-
Je crois que Mr Lejean [10], de Guingamp, pourrait vous donner un bon coup de main en tout ce-ci.
Veuillez agréer,
Monsieur,
l’expression des meilleurs sentiments
de votre tout dévoué serviteur

f. m. Luzel

P.S. Le Catholicon [11] [souligné] s’imprime en effet chez MrCorfmat [12], à Lorient, nous comptons le voir terminé pour le 25 août prochain : mais je tiens à vous dire qu’à Mr Lemen [13], seul, appartient l’idée de cette publication, - dont il est l’éditeur, exclusivement, et sans collaborateur [souligné].

[Fonds La Villemarqué 3.33]


Lettre 5

Lorient, 2 juillet 1867.

Je suis certainement flatté, Monsieur, et me trouve très honoré que vous ayez songé à moi pour préparer et diriger la représentation bretonne dont vous m’entretenez, pour le Congrès de Saint-Brieuc. - Cependant après y avoir beaucoup réfléchi, je crois devoir décliner l’honneur de cette mission, sinon entièrement, du moins en grande partie, et cela pour les raisons suivantes. Et d’abord, je ne me sens pas capable, seul [souligné], de mener à bonne fin cette difficile entreprise, et je craindrais de faire un four [souligné] complet, ce qui serait regrettable de toutes les façons, car il faut faire les choses pour le mieux. - En second lieu, - ne devant guère être libre avant le 25 août, le temps qui me resterait ne serait pas suffisant pour trouver mes acteurs, les habiller, leur faire répéter leurs rôles et les styler un peu. Les vieux acteurs bretons deviennent rares, et ceux de la troupe de Morlaix, dont je connais plusieurs, n’ont pas conservé intactes toutes les vieilles traditions. De tout ce qui précède, je conclus à une nécessité, ou de choisir un autre Directeur du théâtre breton [souligné], ou du moins de m’adjoindre officiellement [souligné] un collègue. Et ici, j’ai notre homme tout trouvé. - C’est Mr Lescour [14], de Morlaix. Il a tout ce qu’il faut pour pouvoir nous seconder efficacement, l’amour des études bretonnes et de tout ce qui les concerne, du loisir, de la fortune, de la popularité même ! ...
Écrivez-lui donc, pour solliciter son concours, faites appel à son patriotisme, et je crois pouvoir vous assurer qu’il acceptera avec empressement et se trouvera même très heureux et très honoré de cette distinction. Il est, en ce moment, plein d’ardeur et de bonne volonté ; il prépare une édition de ses poésies [15], et, ce qui vaut mieux et le rehausse dans mon estime, il a acquis dernièrement ce qui restait de la fameuse et presque fantastique collection Penguern [16], dont tout le monde parle avec enthousiasme, et que presque personne n’a vue. Je crains fort qu’après examen, il ne faille beaucoup rabattre du mérite réel de cette collection, - ce que je suis aussi éloigné que possible de désirer, comptant en profiter pour les variantes de mon recueil de poésies bretonnes [souligné], dont la rédaction est déjà très avancée Enfin, quoiqu’il arrive, c’est une bonne action de l’ami Lescour, - et il faut lui en savoir gré. Cette collection, ou ce restant de collection, était depuis quelque temps déposée chez mon cousin Daniel, le curé de Bulat [17], attendant un acheteur.
Nous comptons sur l’ami Proux aussi pour nous donner un coup de main ; mais, je vous le répète, ne me laissez pas seul [souligné] dans cette affaire, ou je ne ferai rien de bon, et j’en serai désolé. - Je vous dirai aussi que je suis tout entier en ce moment à la transcription du Mystère de St Gwennolé [18] [souligné], que je destine à la nouvelle revue bretonne de Mr Halléguen [19] .
Recevez de nouveau, Monsieur, l’assurance de tous les meilleurs sentiments de votre bien dévoué serviteur.

f.m. Luzel
(38. Rue de la comédie)

[Fonds La Villemarqué, 3.32]


Lettre 6

Lorient, 26 - Juillet 1867 -

Monsieur,

Depuis mon dernier voyage à Quimperlé je n’ai cessé un seul moment de songer au congrès international de St Brieuc, et de m’occuper d’en préparer la réussite ; - Malheureusement, tous mes efforts auprès de mes amis n’ont pu arriver jusqu’à ce jour à les enthousiasmer, ni même à leur faire envisager la question sous son véritable point de vue, - comme vous le verrez du reste par la lettre ci-jointe, - signée Proux et Lescour. L’affaire de la représentation principalement, me semble compromise. - On me parle de l’impossibilité de trouver des acteurs parfaits. (des Talmas) - de mœurs irréprochables ; - Mr Milin [20] voudrait supprimer les deux tiers de la pièce bretonne ; - et ils ne songent pas que ce serait manquer absolument le but auquel nous visons que d’exiger ces perfections et cet art modernes ; et que ce que nous devons désirer avant tout c’est une représentation toute champêtre, selon les usages anciens et les traditions de notre théâtre - avec toutes ses bizarreries, ses naïvetés, ses anachronismes etc. Rien ne serait plus ridicule à mon avis qu’un acteur breton qui voudrait imiter le débit et les gestes de nos acteurs français, - ou qui prétendrait que Charles Martel n’était pas le général en chef des armées de Henri IV, comme on le voit dans Ste Geneviève de Brabant. - Oui, voilà bien le ridicule que je craindrais pour nos acteurs, et non celui qui consiste à conserver rigoureusement, autant que cela est possible, l’esprit des anciennes traditions et le cachet national : - Mais, comme vous le verrez par les lettres ci-jointes, j’ai toutes les peines du monde à convertir nos amis à cette manière de voir, et je crains même beaucoup de ne pouvoir pas y arriver : aussi vous serais-je obligé de vouloir bien leur écrire dans ce sens, si toutefois vous l’approuvez, comme je le pense -
Mr Halléguen m’écrit d’un autre côté : ... "Il me revient que St Brieuc ne paraît pas plus empressé que Vannes et Kemper de recevoir le congrès celtique international. - Si cela est, pourquoi son promoteur, le chef national des Bardes Bretons, ne réunirait-il pas ses hôtes - à Kemper, à Kemperlé ou à Lorient, à sa portée, pour organiser la fête à sa guise ? - vous avez dû penser à cette combinaison..." -
Je vous dirai aussi que mon Proviseur, Mr Constantier, m’a dit ces jours derniers que si la société philomatique de Vannes [21] avait reçu si froidement les ouvertures qui lui avaient été faites, c’est qu’on s’était mal expliqué : on avait cru qu’il s’agissait tout simplement de Bardes ou Musiciens ambulants, de Bohémiens enfin - si donc comme le dit le docteur H[alléguen] - St Brieuc montrait peu d’enthousiasme, on pourrait peut-être sonder de nouveau la société de Vannes. - Avez-vous des nouvelles récentes du pays de Galles ? Vous m’avez dit, si je ne me trompe, que vous en attendiez avec impatience et que vous ne saviez encore rien de bien précis ni sur le nombre de visiteurs ni sur l’époque de leur arrivée : il est pourtant bien à désirer qu’on soit le plus tôt possible fixé à cet égard. - pendant mes vacances je verrai Lescour, Lejean, Proux - d’autres encore, et je les prêcherai et stimulerai de mon mieux. pour moi, je serais désolé que ce projet si patriotique et généreux échouât misérablement, après de si belles promesses ; vous devons tous tenir à l’honneur de le faire réussir et de bien recevoir nos frères d’outre-Manche - faisons donc franchement et loyalement les sacrifices de nos dissentiments, de nos amours propres mesquins, apprenons à nous estimer et à nous aimer, en nous connaissant mieux, - et travaillons, en joignant nos efforts et en nous entr’aidant, - comme de vrais bretons, - à la cause commune - qui est la gloire et l’honneur de la patrie Bretonne, et la renaissance de notre littérature nationale. - ho kenvro ha kenvreur a galon [22] -
f.m. Luzel

Rue de la comédie, 38. -

[Fonds La Villemarqué, 40.38]


Lettre 7

Plouaret, 9 - 7bre 1867. -

Mon cher Monsieur de La Villemarqué, je vous demande mille pardons d’être resté si longtemps sans vous écrire ; mais, en vérité, je n’avais rien de bon à vous apprendre. J’ai trouvé par ici tant de lenteurs, d’absences des personnes à qui j’avais affaire (tous allaient à Paris) - tant d’autres obstacles et même d’opposition, - plus souvent dissimulée que franche, - à l’égard de la représentation bretonne, - que je ne savais vraiment à quoi me résoudre. - Proux est toujours opposé, - mais franchement au moins, celui-là. - Lescour est flottant, indécis et ne veut pas se remuer. Le Jean, qui était d’abord tout feu et enthousiasme, semble avoir reçu depuis quelques jours, une douche d’eau froide. Je vous transmets une lettre que je viens de recevoir de lui, et qui vous mettra au courant de la situation. Quant à Mr Ropartz [23], qui a beaucoup d’influence sur Eostik Koat ann noz [24], et qu’il a vu plusieurs fois dans ces derniers temps, - il est aussi plutôt contre que pour. - Et puis, ces M.M. voudraient qu’on ne représentât qu’un extrait, un lambeau du drame Breton, pendant 1 h seulement. Or, ce ne serait plus alors que le Mystère de Sainte Tryphine, l’œuvre populaire et historique, - mais bien celle de l’arrangeur, c’est-à-dire quelque chose de bâtard, de faux, de pitoyable, n’ayant aucun caractère historique ou national - à quoi bon alors ? Mieux vaut cent fois s’abstenir et attendre une meilleure occasion, un autre congrès par exemple. - Dans ces conditions donc, je crois qu’il faut renoncer à la représentation bretonne, pour quant à présent : - et en aviser aux moyens de la remplacer par d’autres exercices littéraires, dans la langue nationale. -
Toutefois, avant de prendre une décision définitive, je tiens essentiellement à avoir votre avis, et je vous serais très reconnaissant de vouloir bien me le faire connaître le plus vite possible, afin de porter moi-même à St Brieuc une réponse précise et motivée. - Mr Geslin de Bourgogne [25] semble fort inquiet à l’égard des trois soirées du congrès, pour les remplir d’une manière littéraire, artistique et intéressante. - Je crois, et je le lui ai écrit, qu’il peut se rassurer sur ce point-là et que vous, M.M. Milin, Lejean, Proux, Lescour, moi et d’autres, nous saurons fournir suffisamment de ressources, - poésies nouvelles et anciennes, pour ne laisser aucune lacune, ni heure perdue dans ces soirées. - Il faudrait amener des environs de Kemperlé, Scaër, Kemper, - quelques paysans et paysannes avec le costume si pittoresque de leurs localités, pour leur faire chanter quelques vieux Gwerz et sones nouveaux, - tout en filant, sur leur rouet par exemple, - les jeunes du moins - je crois que ce serait d’un très bel effet. - moi-même je saurai bien trouver quelque Trécoroise ou Lannionnaise. Je vous adresserai demain - ou aujourd’hui, si je puis, - un certain nombre de versifications du Barzaz-Breiz - faites depuis quelque temps déjà, ainsi que quelques poésies de ma façon, qui ne sont pas dans mon recueil, - et vous priant de voir si vous y trouverez quelque chose de nature à remplir le vœu exprimé par Mr Geslin de Bourgogne dans le passage suivant de sa lettre reçue hier. - "faites en sorte que la représentation (de Ste Tryphine) dans le congrès ne dure pas plus de 3/4 d’h. Voilà pour une soirée. - mais les trois autres ? - et la musique ? - nous espérons arriver à monter quelques bons morceaux, outre la cantate de Mr Ropartz : mais ne pourrions-nous avoir de la musique nationale pure, quelques chants de M. De Lavillemarqué par exemple, rimés en français, que l’on chanterait dans les deux langues, avec le simple accord des campagnes : Biniou, bombarde, tambourin-peut-être fifre et flageolet, ou mieux encore la Harpe, et à trois cordes [26], si c’est possible - mais où trouver le poëte et les artistes ? " - C’est donc pour répondre à cette inquiétude de Mr Geslin de B. que je vous adresse ces morceaux, que je suis loin de vous donner pour excellents, en vous priant de voir s’il n’y aurait pas moyen d’en tirer quelque parti pour le congrès. - Je vous écris très précipitamment, et je vous en demande bien pardon, mais je veux que ma lettre parte par le dernier courrier - et voilà l’heure qui arrive. - Pardonnez-moi donc de couper court ici - J’avais cependant, je crois autre chose à vous dire - mais ce sera pour bientôt. -
Je n’ai plus que le temps de vous prier de présenter mes respects à Madame de Lavillemarqué et de me dire
votre très dévoué serviteur

f.m. Luzel

P.S - mon adresse est -
f.m. Luzel - à Plouaret
Arrondt de Lannion
Cotes-du-Nord

Je vous adresserai aussi une demande de prolongation de congés, en vous priant de vouloir bien la recommander au ministre de l’instruction publique.-

[Fonds La Villemarqué, 40.37]


Lettre 8

Plouaret, 10 - 7bre 1867

Voici, Monsieur, l’envoi que je vous annonçais hier. - Il se compose

1° - d’une lettre à Mr Le Ministre de l’Instruction publique, que je vous serais très obligé de vouloir bien recommander à sa bienveillance -
2° - D’un certain nombre de poésies bretonnes de ma façon, - et de traductions rimées de quelques morceaux de votre Barzaz-Breiz -
Rien de tout cela n’est parfaitement réussi, je le sais bien, et pourtant vous y pourrez trouver peut-être quelque chose pour les séances du soir, qui paraissent beaucoup inquiéter Mr Geslin de Bourgogne. - Je pourrai y joindre quelques chants anciens de ma collection : je parlerai à Proux et à Lescour qui j’en suis assuré fourniront aussi leur contingent, et les poëtes ne failliront certainement pas : - Lejean et Milin - ont déjà donné chacun un a-compte. = j’ai égaré, je ne sais comment le manuscrit de iez koz Breiz - que Mr l’abbé Henri et vous aviez eu la bonté de revoir et d’annoter, lors de mon passage à Kemperlé, et je vous en adresse une version qui aura encore besoin, sans doute, de l’œil du maître, car plus d’une de vos observations m’aura échappé. - j’y ajoute un couplet où se trouve le mot preiz (proie) et que j’avais omis en copiant, la 1ère fois ; et ce n’était peut-être pas à regretter enfin vous verrez. - je me repose aussi sur vous pour l’air ancien à adopter à ce morceau - pour moi, qui ai la mémoire on ne peut plus malheureuse en fait d’airs je ne me rappelle déjà plus celui que vous chantiez si bien à Keransker. - comme je crois vous l’avoir dit hier, si vous pouvez trouver par là un bon chanteur, dans le costume national, ce sera une bonne fortune pour nous et un élément de succès pour nos chansons. Je verrai moi-même par ici : mais le costume de notre pays n’a ni le pittoresque ni l’élégance du vôtre. - Un mot encore au sujet de Sainte Tryphine. Ne pouvant faire représenter le drame tout au long, ne ferions-nous pas bien d’en donner, à une séance du soir, - seulement une scène - à deux personnages, trois au plus, - ou encore, rien qu’un prologue, pour donner aux assistants, et surtout aux étrangers, au moins une idée du débit et de la tenue de nos acteurs bretons en scène ? pour moi je crois que cela ne manquerait pas d’un certain intérêt. - quant à intituler le Drame et à en tirer un libretto pour être imprimé et distribué comme le demande Mr Geslin de Bourgogne, je n’en ferai certainement rien. - Tous ces messieurs ont, je crois mal compris notre pensée, au sujet de la représentation bretonne - ils voudraient des acteurs artistes, longuement exercés et conseillés et redressés par nous "et convenablement costumés et sans trop d’anachronismes, etc..." - tandis que moi, et vous aussi, si je vous ai bien compris, nous demandions tout simplement qu’ils montassent et représentassent leur pièce conformément aux usages et aux traditions anciennes, sans les contrarier en rien - c’aurait été vrai, original, naïf, risible, historique enfin. - mais représenter un Drame breton comme le voudrait Mr Ropartz, - c’est une tout autre affaire ! ...
Mr Geslin de Bourgogne se plaint beaucoup dans sa lettre de l’indifférence et de la torpeur bretonnes - jusqu’à présent il n’a reçu que 4 adhésions du Finistère, une de l’Ille et Vilaine, et pas une du Morbihan. - tandis qu’il lui en est arrivé de toutes les parties de la France, en assez bon nombre - c’est déplorable ! aussi demande-il qu’on carillonne et batte le rappel dans les petits journaux de Province et ailleurs. - Mr Renan - aurait voulu assister au congrès, et y traiter quelque question d’histoire ou de littérature - il m’a demandé mon avis à ce sujet, - et j’ai cru devoir lui conseiller de s’abstenir, - pour cette année sauf à voir plus tard. - jeudi j’irai à St Brieuc, pour m’entretenir avec le Président du Congrès. - Demain j’irai à Morlaix pour voir Proux et Lescour.

Recevez, Monsieur,
l’assurance de tous les meilleurs sentiments de votre tout dévoué.
f.m. Luzel
à Plouaret
Arrondt de Lannion
mes amitiés je vous prie à l’excellent Mr Henri

[Fonds La Villemarqué, 40.33]


Lettre 9

Plouaret, 16 - 7bre 1867

En arrivant à St Brieuc, je trouve votre lettre du 11 - courant, et je m’empresse de vous écrire pour vous tenir au courant de la situation. -
Ces M.M. de St Brieuc paraissent s’alarmer un peu de la lenteur que les adhésions mettent à leur arriver : ils redoutent aussi la défection de certaines personnes sur lesquelles ils croyaient pouvoir compter, comme M.M. de Kerdrel [27], De La Borderie [28] et toute la rédaction de la Revue de Bretagne et de Vendée : ils sont inquiets et ne savent comment ils doivent interpréter ce silence : - mais, quoiqu’il arrive, ils sont bien résolus à ne reculer devant aucune difficulté ni dépense raisonnable pour bien recevoir leurs hôtes et rendre intéressantes et utiles les séances du congrès.
- L’adhésion de Mr Renan, qui avait effrayé et en quelque sorte soulevé tout le clergé - ne doit plus être un empêchement pour personne, puisqu’il a écrit qu’il est résolu à s’abstenir, quoique avec regret, puisque sa présence peut compromettre le succès de l’œuvre. - La représentation bretonne aura lieu définitivement, et telle que je la désirais, - sans mutiler ni arranger ce drame à la façon de Shakspeare [sic], rempli de ténèbres et de lumière, de broussailles et de fraîches oasis ; je laisserai les acteurs faire à leur guise, ou à - peu près, - malgré le ridicule qui doit en rejaillir sur moi et sur le théâtre breton, de l’avis de M.M. Ropartz, Ducleusiou [29] et quelques autres. - La pièce se jouera en plein air, - sub jore frigido [30] - sur la place où se trouve la statue de Duguesclin - une scène à deux personnages sera aussi représentée dans une des séances du soir, avec un épilogue - que j’écrirai - je crois ! j’ai fait comprendre à ces M.M. qu’il était très important d’associer aussi le peuple, de quelque manière, à cette fête nationale, - et que c’était le meilleur et peut-être l’unique moyen de la rendre populaire. - j’ai demandé aussi qu’un dimanche pût être compris dans les deux jours de la représentation, - et il a été convenu que la pièce serait jouée les samedi et dimanche - 19 et 20. - J’ai aussi demandé - et obtenu, - qu’on imprimât à part (les mêmes pièces feraient encore partie du bulletin général du congrès) toutes les poésies destinées à être chantées ou lues aux trois séances du soir, afin que les personnes qui ne connaissent pas le breton ou l’anglais puissent à l’aide des traductions, comprendre les poésies chantées ou lues et s’y intéresser ; car autrement nous pourrions bien nous exposer à voir bailler quelqu’auditeur ennuyé, - ce qui est toujours désagréable. - Voulez-vous vous charger de la préparation pour l’impression de ce recueil, et solliciter [barré] proposer le programme de chaque soirée, et solliciter de chaque poëte les morceaux qui doivent former son contingent ? - Ces M.M. m’ont prié de m’occuper de ce travail, mais comme je voudrais y voir présider un goût plus sûr et plus exercé que le mien, je suis certain que tout le monde gagnerait s’il était fait par vous. - Il faudrait que les manuscrits fussent envoyés à l’impression pour la fin de ce mois, à St Brieuc, chez Guyon. - Lejean - propose pour ce recueil - sa belle pièce des bardes d’Armor [31], plus deux ou trois autres, dont une encore inachevée - Moi je donnerai tout ce que vous m’indiquerez : - vous, vous avez déjà deux morceaux Anglais, si je ne me trompe, sans compter le reste - Mr Milin aura sans doute autre chose que sa Colombe du barde [32] . demain ou après demain j’irai à Morlaix, réclamer leur part à Lescour et Proux. - vous pourrez voir que cela fera une assez jolie brochure, dont on pourra distribuer un exemplaire à chaque étranger, et à tous les membres adhérents. - il est bien fâcheux que vous ne puissiez avoir une chanteuse et un chanteur, avec le costume si pittoresque de votre pays : ils paraîtraient dans la demande en mariage. - je vous envoie une petite photographie de ma façon, - qui vous donnera une idée de ce que je voudrais à une des séances du soir, - sauf le Monsieur toutefois. - je vais chercher. - je suis peiné de ce que vous me dites de la santé de Madame De Lavillemarqué - Madame Geslin de Bourgogne aussi est malade et même assez gravement, paraît-il - elle est phthysique [sic] fort avancée. - Vous me demandez si vous pouvez garder mes manuscrits jusqu’au 15 ? - oui, si vous me chargez du recueil : dans le cas contraire, je vous serais obligé de me le renvoyer sans retard avec les vôtres. - je doute que vous ayez trouvé quelque chose de bien bon dans tout cela ? peut-être quelques passages du pardon [33] - j’ai d’autres traductions du Barzaz-Breiz - mais je les ai laissées à Lorient. - Je crois qu’on compte vous charger de chercher un bon biniou et une bombarde, ou plutôt on m’a dit de vous l’écrire, - je ne sais pas bien. - mais par ici on n’en trouve pas.
Votre dévoué serviteur
f.m. Luzel

[Fonds La Villemarqué, 40.34]


Lettre 10

Plouaret - 30 - 7bre - 1867

Je reçois, Monsieur, de bonnes nouvelles de Saint-Brieuc, concernant le congrès. - Mr Geslin de Bourgogne m’écrit que tout marche bien, et que les adhésions, qui semblaient avoir hésité quelque temps arrivent maintenant à souhait. Mr De La Borderie et les siens ont enfin souscrit et promis leur concours, et c’est tant mieux, parce qu’on avait craint quelque temps l’abstention de quelques personnes sur lesquelles on croyait pouvoir compter sûrement, - et cela eût été bien fâcheux. Enfin, je commence à croire que nous n’avons pas eu tort d’espérer, quoi qu’on en dise, que les Bretons peuvent aussi s’entendre, oublier leurs dissentiments et leurs antipathies particulières, pour marcher d’accord quand les grands intérêts patriotiques et nationaux sont en jeu. - Je suis contrarié de ce que vous me dites de la tristesse et du découragement de cet excellent Mr Henri. - Je crois pourtant qu’il aurait tort de trop s’affecter des procédés plus que discourtois du recteur de Taulé [34], et d’en prendre prétexte pour bouder le Congrès et nous refuser son contingent poétique. -
Du reste, je crois que les opinions littéraires et grammaticales de Mr P[errot] trouvent peu de partisans dans la jeune littérature bretonne, - et que c’est chez lui plutôt entêtement que conviction basée sur une science réelle de la question.
Mr Geslin de Bourgogne a dû vous écrire tout dernièrement au sujet de vos deux sonneurs de Kemperlé, qu’il accepte à raison de 10f par jour, - pendant 3 jours je crois - plus deux jours pour la représentation de Ste Tryphine. - Il a dû vous presser aussi d’envoyer votre contingent pour les séances du soir, - textes bretons, anglais, gallois, avec les traductions, - afin d’envoyer au plus vite les manuscrits à l’impression. Chaque auteur corrigerait ses épreuves. - Ces M.M. se sont prononcés pour un recueil spécial de tout ce qui serait chanté ou lu aux séances du soir, lequel recueil serait distribué gratis aux membres du Congrès et aux visiteurs et pourrait en outre se vendre 50c en librairie = tout ceci sans préjudice de la publication ultérieure dans le bulletin général. - J’écris à M.M Milin, Lescour, Lejean, Rannou [35], Proux, - d’envoyer au plus vite leur contingent à Mr Geslin de Bourgogne.
Moi, le mien est prêt. - il se compose de : -iez Breiz, - ar c’hlasker bara, - Kimiad d’ar iaouankez [36] - dont vous avez une traduction en vers, - Mona, du Bepred Breizad [37], qui sera chantée par Mr Lejean. – Janedik ar Sorseres [38], Ar Rosmadek [39], et groeg ar c’hivijer [40], chants populaires anciens, pour être chantées par une fileuse, - et enfin un Épilogue pour la première journée de Ste Tryphine [41], que j’ai improvisé ces jours derniers en allant à pied de Pluzunet à Bégar. - Il y aura 5 séances du soir, me dit-on - de sorte qu’il faudra pas mal de matière. - Proux et Lescour n’ont rien d’inédit - ils m’ont désigné dans leurs recueils, le 1er, Proux - Kimiad ar Soudard iaouank et ar Fubuen [42] - Lescour : - Telenn Remengol [43] et an hini a garan [44]. - Lejean aura ses bardes, deux ou trois autres morceaux déjà publiés, - et enfin une pièce inédite - sur l’histoire des premiers temps de la Basse-Bretagne - L’époque celtique, et qu’il compte dédier aux Gallois [45]. - C’est fort beau - du souffle, de l’inspiration. - Jeudi prochain, 3 courant - Lejean, Lescour et moi nous irons à St Brieuc et nous arrêterons là, s’il est possible l’ordre et la composition du recueil des poésies. - Nous réclamerons instamment vos conseils - et si vous pouviez y être vous-même ce serait beaucoup mieux. - J’ai une chanteuse fileuse [46] - elle sait beaucoup de vieilles choses - et j’en ai copié quelques-unes : malheureusement sa voix flotte souvent et manque de justesse, - et de plus elle n’est pas jeune - comme vous le disiez fort bien, les jeunes n’osent pas : mais elle est malheureusement chargée de famille, - et cette considération a été d’un grand poids auprès de moi. = Nous avons déjà fait répéter nos acteurs ; ils ne vont pas mal, je vous assure : dimanche prochain nous aurons encore une répétition générale à Pluzunet. - Une chose semblait beaucoup préoccuper ces gens - c’est la question de costume. - après réflexion, (et c’est aussi l’avis de M. G. De Bourgogne,) - nous avons pensé qu’il valait mieux leur faire jouer la pièce avec leurs vêtements ordinaires, ceux du dimanche du moins, que de s’exposer à exciter trop les rires et les quolibets d’un public où tout le monde ne sera pas breton, - par quelques accoutrements trop excentriques. - qu’en pensez-vous ? - vous savez peut-être que Lescour transporte et expose à St Brieuc tout ce qu’il a acquis de la Vve Penguern, manuscrits, livres, médailles, armes [47] etc... - Pour finir, j’espère trouver jeudi prochain vos manuscrits chez Mr Geslin de Bourgogne - il est bien entendu qu’on vous enverra vos épreuves à corriger. - mes respects à Made De Lavillemarqué, je vous prie, et croyez-moi votre tout dévoué
f.m. Luzel

[Fonds La Villemarqué, 40.39]


Lettre 11

Lorient, 22 janvier 1868

J’ai reçu, mardi 21 le numéro de janvier de la Revue de Bretagne et de Vendée [souligné], mon cher Monsieur De La Villemarqué, et je n’ai pu trouver un moment jusqu’aujourd’hui, mercredi soir, - pour vous remercier de tout ce que vous y dîtes de bienveillant et de flatteur pour moi [48]. Merci ! Trugarez hag anaoudegez d’ac’h, a greiz kalon [49] ! J’ai reçu également votre souscription pour mes Gwerziou Breiz-Izel [souligné] - Elle est la première arrivée à Lorient, par la poste, et votre nom figure bien en tête de la liste - puisse-t-elle s’y trouver bientôt en bonne et nombreuse [souligné] compagnie ! - Je le désire plus que je n’y compte, car jusqu’à présent la liste, si liste [souligné] il y a toutefois, est loin d’être longue. C’est une grosse affaire que j’entreprends là, que je remettais depuis longtemps d’année en année, pour des considérations de différentes nature, - dont les principales étaient manque d’argent, et aussi, je dois le dire, un peu défiance de mes forces. - Si je me suis enfin décidé, ce n’est pas que ces mêmes considérations ne subsistent toujours, mais parce qu’il faut enfin prendre un parti, et que j’ai pensé que le moment était favorable pour le bien de la littérature et des études bretonnes. - Donc - alea jacta est - et j’attends les souscriptions de pied ferme. - Sœur Anne ne vois-tu rien venir ? Je ne vois que... mais bah ! Attendons et espérons.
À propos de chants populaires, vous avez bien voulu annoncer les miens dans la Revu[e] de B[retagne] et V[endée] - et vous avez aussi dit un mot de cette mystérieuse et célèbre collection Penguern, - qui est peut-être loin d’avoir l’importance et la valeur que l’on prête volontiers aux choses qu’on ne connait pas - Je ne sais pas si je vais vous apprendre une nouvelle ? - J’ai reçu, il y a huit jours, une lettre de Mr Hippolyte Du Cleuziou qui disait qu’il venait d’acquérir la susdite collection - et en même temps il m’offrait d’entrer pour moitié dans son acquisition. il m’invitait aussi à suspendre ma publication pour pouvoir profiter des nouveaux et importants documents qui m’arrivaient, et qui étaient de nature à argumenter d’une manière notable l’intérêt et la valeur de cette publication. - Je lui ai répondu que j’acceptais sa proposition avec empressement, celle d’être co-acquéreur des manuscrits Penguern, en contribuant pour moitié aux frais matériels [souligné], mais que je ne voulais en profiter en aucune façon pour mon recueil en cours de publication ; tout au plus inserrerai-je [sic] peut-être une pièce dans mon premier volume, pour avoir l’occasion de dire un mot, dans une note succincte et rapide des manuscrits laissés par Mr De Penguern - Je ne veux même, jusqu’à parfait achèvement de ce premier volume, rien avoir de cette collection entre les mains - Je ne l’ai jamais vue, je n’en connais ni le contenu ni la valeur ; mais je suis convaincu qu’elle est précieuse pour nos études et digne, sous tous les rapports de tout l’intérêt qui s’y rattache. Elle pourra, plus tard, faire l’objet d’une publication spéciale, sous le titre de collection [souligné] de Mr de Penguern [souligné], - et, dans tous les cas, pour la mettre à la disposition de tout le monde, et lui enlever ce caractère mystérieux [souligné] qu’elle a depuis trop longtemps et qui finit par devenir impatientant, on pourrait toujours en faire don à la bibliothèque de Saint Brieuc, ou la proposer à la bibliothèque impériale de Paris. - J’en ai dit un mot à Mr Du Cleuziou, il y a 8 jours, mais je n’ai pas encore reçu de réponse. - Je l’ai invité à faire transporter les manuscrits chez lui, à en publier quelques-uns dans ses Mémoires de la société archéologique [souligné] des Côtes du Nord, s’il le juge à propos, et aux grandes vacances, en septembre sans doute, j’irai voir ce que j’ai acheté [souligné], - un trésor, disent d’aucuns, un tas de papiers [souligné] bons à jeter au feu, disent d’autres. - Enfin nous verrons. - Ne m’aviez-vous pas dit que Mr le Préfet de st Brieuc vous avait promis de songer aux moyens d’indemniser un peu mes pauvres acteurs de st Brieuc, qui réellement n’ont pas fait leurs frais ? - Je n’en ai pas entendu parler depuis. - on m’a dit aussi, Lejean, que mon breton a été imprimé dans le compte-rendu [souligné] sans correction d’épreuves, et que c’est tout simplement ridicule. - J’ai écrit pour demander qu’on m’envoyât les épreuves à corriger de l’Épilogue de steTryphine, si on l’inserre [sic], (ce que je ne sais pas) - on ne m’a pas répondu.

iec’het d’ac’h ha d’ho kreg, aotro ker,
Ho kenvroad ker [50]

f. m. ann uhel

38-Rue de la Comédie

[Fonds La Villemarqué, 3.34]


Lettre 12

Lorient, le 6 Août 1868

Monsieur,

Je touche à la fin de la publication de mon volume de Gwerziou-Breiz-Izel [souligné], et j’espère que pour le 15 Août, au plus tard, le livre pourra être mis en vente. - Je vous adresse une épreuve [souligné] de ma préface. Vous verrez que j’y parle de vous, comme dans le corps de l’ouvrage, avec modération et convenance, et je crois ne m’être laissé aller à aucun excès de langage, ce qui du reste, est tout-à-fait contraire à mes intentions. Je suis loin de méconnaître les services signalés et nombreux que vous avez rendus à notre littérature nationale, et tout bon Breton vous en doit de la reconnaissance : ce n’est pas moi qui l’oublierai. Dans ma publication de chants populaires de la Basse-Bretagne, quoiqu’ayant puisé à la même source que vous, - le peuple, - le peuple de nos campagnes surtout, - il s’est trouvé que nos deux livres se ressemblent assez peu. C’est que nous suivons deux systèmes opposés. Vous, homme d’un goût assuré [barré] épuré et délicat, écrivain élégant, que choque la moindre dissonance, tant morale que littéraire, vous vous réclamez de Walter Scott (vous l’avez dit) de Goethe et d’Uland [51], un peu aussi. Vous pensez que les chants traditionnels du peuple ont besoin d’être revus et corrigés [souligné] par un homme de goût assuré, avant d’être présentés au public ; et vous n’êtes pas seul de cet avis, d’excellents esprits et en assez grand nombre, pensent comme vous. Moi au contraire [souligné], je suis les principes de la nouvelle école critique, qui veut que la poésie populaire soit traitée comme l’histoire, - comme une science exacte même, et qu’on les publie telles absolument qu’on les a recueillies, sans en modifier ni l’esprit [souligné] ni la lettre [souligné]. - C’est là uniquement une affaire de système ou de méthode ; à la critique et au public il appartient de juger...
Je crois que le système que vous aviez adopté est affaire de temps autant au moins que de goût, et que si vous aviez été aujourd’hui à publier la 1ère édition du Barzaz-Breiz [souligné], vous vous seriez rallié à la méthode que j’ai cru devoir adopter. - Quoiqu’il en soit, il est bien certain que votre ambition a été constamment, - comme c’est aussi la mienne, - de faire connaître et aimer notre pays ; nous poursuivons le même but par deux chemins un peu différents, mais que tous les deux [barré] et chacun de nous est bien convaincu que celui qu’il a pris est le meilleur. Ce qui me rassure, c’est que, des deux côtés, la haine et même la passion resteront étrangères à nos débats, et que l’estime que nous devons avoir l’un pour l’autre, comme deux loyaux adversaires [souligné], mais non ennemis [souligné], ne sera point altérée par cette divergence d’opinion. Aussi, toutes les fois que l’occasion s’en présentera, nous trouvera-t-on d’accord, comme l’année dernière, pour servir la cause nationale, les intérêts communs de la langue et de la patrie, et chercher loyalement et opiniâtrement la vérité [souligné], l’objet constant de nos études.
Je n’ai aucune nouvelle du Congrès de Brest [52] - Il est cependant grand temps qu’on sache à quoi s’en tenir. - Y aurait-on renoncé ? Ce serait bien fâcheux, après tous nos efforts et nos espérances de l’année dernière. - Vous recevrez le 6e et dernier fascicule de ma publication dans le courant de la semaine qui vient.-

Agréez, Monsieur,
L’assurance des sentiments de respect et de sympathie
de votre tout dévoué

f.m. Luzel

38-Rue de la Comédie –

[fonds La Villemarqué, 3.35]


Lettre 13

Brest, le 18 Avril 1872.

Monsieur,

Voici pourquoi je vous écris : - question de politesse et de loyauté. -
Dans le programme du Congrès scientifique de France [souligné], qui, comme vous le savez, doit se tenir cette année, à St Brieuc, je trouve la question suivante : - Faire l’histoire authentique des chants populaires de la Bretagne, jusqu’à nos jours [souligné].
J’ai cru comprendre immédiatement que cette question était à mon adresse, - et je ne m’étais pas trompé, d’après ce qu’on m’a écrit, ces jours derniers, de Saint Brieuc. -
Quoiqu’il en soit, j’ai attendu plus d’un mois pour écrire aux directeurs du congrès, espérant que d’autres personnes se feraient inscrire pour parler sur la question, et, dans ce cas, je me serais contenté, - si j’en avais senti l’opportunité ou la nécessité, - de présenter quelques observations ou réflexions, de vive voix. On m’a répondu que personne ne s’était fait inscrire encore, et que l’on comptait sur moi. - Je me suis fait inscrire, alors, pour lire un mémoire sur le sujet.
Bien des fois on m’a prié, en France, en Angleterre, en Allemagne, de traiter la question avec les développements qu’elle comporte, et de dire franchement [souligné] et librement [souligné] tout ce que je pense en me promettant la publicité des revues et journaux les plus répandus dans le monde savant. J’ai résisté constamment jusqu’aujourd’hui, me regardant comme trop personnellement engagé dans le débat et trop plein de la conviction que je suis dans le vrai pour qu’une autre plume que la mienne défendant la même cause, n’eût peut-être pas plus de chances d’être regardée comme plus impartiale et plus maîtresse de soi. - Mais je vois qu’il me faudra arriver, tôt ou tard, à dire tout ce que je pense sur un sujet important que j’étudie depuis assez longtemps pour le connaître à fond et dans tous ses détails et toutes ses ramifications. Je saisirai [barré] profiterai donc de cette occasion. - Il est impossible de parler de l’authenticité des chants populaires bretons sans parler du Barzaz-Breiz [souligné] et de son auteur. Je parlerai donc de l’un et de l’autre mais soyez certain que ce sera avec mesure, sans passion, et comme d’une œuvre et d’un homme datant de deux mille [souligné] ans - Du moins je promets de faire tous mes efforts pour cela, tout en disant, avec la plus grande sincérité, et en toute liberté, - ma pensée entière, et en apportant mes preuves à l’appui, - autant que possible - car c’est là un travail qui demanderait un volume, - et je ne pourrai disposer que d’une heure de lecture, -à-peu-près.
Pour vous prouver combien je désire agir loyalement, et que je ne parle que sous l’empire d’une conviction entière appuyée sur des preuves et des documents sérieux et nombreux, je veux vous donner une idée sommaire de mon travail, quoique encore à faire, et vous indiquer les points principaux sur lesquels je m’appuierai et quelques-uns des arguments dont je ferai usage. - Vous pourrez, d’après ces données, préparer aussi vos moyens de défense, si vous croyez devoir me contredire et me combattre. - Pour moi, plein d’égards pour l’homme, que j’estime, - je n’attaquerai autant que possible, que son système et le livre qui en est résulté.
Après avoir reconnu les services réels et nomb [barré] inconstestables rendus aux lettres bretonnes par Mr De Lavillemarqué, - constaté son goût, sa science et les ressources de son imagination, - je blâmerai dans son œuvre le manque de critique [souligné] - Je dirai qu’il n’était pas dans les conditions désirables pour traiter des questions historiques [souligné]. Puis j’avancerai et j’essaierai de prouver qu’il faut faire deux parts bien distinctes dans les pièces du Barzaz-Breiz [souligné] -
1° Chants entièrement, ou à peu près, de l’invention de l’auteur. ce sont les plus anciens [souligné] ou prétendus tels.
2° Chants qui se trouvent réellement dans le peuple, en substance du moins, mais qui ont été arrangés, interpolés et remaniés de toutes les façons, pour les rattacher à des événements historiques auxquels ils sont complètement étrangers.
Le Barzaz-Breiz [souligné] est donc un faux historiquement [souligné]. Il l’est encore philologiquement [souligné], car la langue qui y est employée est loin d’être celle dont se servent habituellement nos paysans bretonnants [souligné], bien que l’auteur ait écrit que les textes du Barzaz-Breiz sont le thermomètre exact de la pureté du breton parlé dans nos campagnes [souligné]. -
Conclusion - Les historiens [souligné] et les écrivains qui se livrent à des études sérieuses s’exposeraient à commettre de graves erreurs et à éprouver de cruels mécomptes en ayant une confiance absolue dans l’authenticité des documents dont se compose le Barzaz-Breiz [souligné].
à présent, Monsieur, ma conscience est dégagée et je serai plus à l’aise pour parler franchement et librement [souligné] sur le sujet.
Si vous jugez convenable de m’écrire, je vous dirai, en terminant, que je suis à Brest, 39 - Rue de Paris, - jusqu’au 23 courant inclusivement et, qu’après cette époque, mon adresse sera, comme à l’ordinaire, à Plouaret - (Côtes-du-nord) -
Le 23 avril, je partirai de Brest pour me rendre à Plouaret à pied [souligné], et non par la voie la plus directe, puisque voici quel sera à-peu-près, mon itinéraire - Plougastel-Daoulas-Hanvec-Chateaulin-Pleyben-Braspartz-Lannédern, Chateauneuf-du-Faou, - Plounevez-du-Faou, -Loqueffret, -Collorec, -Plouyé, -Huelgoat, -La Feuillée, -Lanneanou, -Scrignac-Guerlesquin -
J’ai déjà visité toutes ces localités, mais je veux les revoir. - Il est peu de communes de Bretagne où je n’aie été - J’ai séjourné en beaucoup d’endroits, - et il ne faut pas croire que je n’ai bien exploré que le pays de Tréguier et de Lannion. - Je peux fournir de bonnes preuves du contraire. -
Daignez agréer, Monsieur,
L’assurance de mes sentiments les plus distingués
f. m. Luzel
39-Rue de Paris -
à Brest

[Fonds La Villemarqué, 3.38]


Lettre 14

Quimper, le 15 novembre 1892

Mon cher Président,

Je suis profondément touché de l’expression de vos sentiments de condoléance, et je vous prie d’en agréer mes biens sincères remerciements.
J’ai eu le malheur de rencontrer dans mon chemin une bête féroce en liberté, qui m’a cruellement mordu, comme un vrai chien enragé.
Je n’ai pas encore, après six semaines, recouvré la liberté complète de ma main droite, de sorte que je n’écris que difficilement et peu. Je vous prie en conséquence, de vouloir bien excuser la brièveté de cette lettre.
Je ne veux pourtant pas omettre de répondre un mot à la réflexion par laquelle vous terminez la vôtre, et je dirai, employant à peu près la formule dont usaient nos pères, dans la rédaction de leurs dernières volontés : "considérant que rien n’est plus certain que la mort, et rien plus incertain que l’heure d’icelle", il faut se tenir toujours prêt à partir et s’y résigner, puisque tout ce qui a eu un commencement doit avoir une fin, et que la mort, comme la vie, est une fonction de la nature [souligné].
Agréez, je vous prie, mon cher président, l’expression des meilleurs sentiments de votre bien dévoué

f.m. Luzel

[Fonds La Villemarqué, 3.41]


Lettre 15

Quimper, le 15 avril 1894

Mon cher président,

Je regrette vivement que l’état de votre santé ne vous permette pas de venir présider notre réunion du 26 du courant, - et je vous souhaite un prompt rétablissement, dans l’intérêt de notre société, et aussi pour l’affection que je vous porte personnellement.
Mon intention est de prier Mr Halna du Fretay [53] de vouloir bien présider notre prochaine séance et de lui demander un rapport, verbal d’abord, puis écrit, sur les séances des Sociétés Savantes à la Sorbonne auxquelles il a assisté.
Notre prochain ordre du jour menace d’être assez maigre ; si vous avez quelque chose à y faire figurer, je vous serai obligé de vouloir bien m’en faire part.
Soignez-vous, et revenez-nous, avec votre ardeur et votre gaité ordinaires, à notre séance de mai, le mois des fleurs et de la renaissance.

Doue da roio d’eoc’h iec’hed
Ha nerz da labourad bepred !
a greiz calon [54]

f. m. Ann Huêl

[Fonds La Villemarqué, 3.40]


Lettre 16

Quimper, le 1er juin 1894

Mon cher Président,

J’avais reçu dernièrement de bonnes nouvelles de votre santé, et nous nous faisions tous une véritable fête de vous revoir, hier, au milieu de nous ; ça donc été une pénible déception que nous a apportée votre billet, où vous vous dites toujours malade [souligné], et notre réunion en a été tout attristée.
J’ai lu la note sur le nom de Gradlon [55]. - Le manuscrit de Mr Trévédy sur les Cordeliers de Quimper est venu après [56]. Mr du Frétay nous a aussi donné la lecture d’un travail de lui sur les temples romains [souligné] dans le Finistère [57], et la séance a été terminée par la monographie de l’église de Pontcroix par Mr l’abbé Abgrall [58], un(e) étude assez étendue et traitée avec la compétence que vous lui connaissez, dans ces questions.
Nous avons eu le plaisir d’avoir à la séance Mr de Brémond d’Ars [59] et Mr Aymar de Blois [60], - mais hélas ! quantum mutatus ab illo [61] ! et qu’il a dû souffrir.
Nous conservons l’espoir de vous voir présider notre réunion de juin et je vous renouvelle mes souhaits
Doue da roio d’eoc’h iec’hed,
Ha nerz da labourad bepred
A greiz calon

f.m. Luzel

[Fonds La Villemarqué, 3.42]


Lettre 17

Quimper, le 1er Décembre 1894.

Mon cher président,

Notre réunion s’est tenue régulièrement, comme d’ordinaire, jeudi dernier 29 Novembre, et nous n’avons qu’un regret, celui de ne pas vous voir au fauteuil de la présidence. Mais nous avons du moins l’espoir, presque la certitude, que votre absence ne doit pas être attribuée au mauvais état de votre santé, car vous ne m’en dites rien.
J’avais reçu le matin, par la poste, le paquet que vous m’aviez adressé. J’ai eu 1f 20c de surtaxe à payer ; mais je me ferai rembourser cette petite somme par le trésorier de la Société. Une seconde lettre de vous, reçue plus tard, me faisait connaître la cause du non affranchissement du paquet, qui ne vous est pas imputable.
Je compte que vous ferez, sans tarder, parvenir à l’imprimeur les clichés des gravures qui doivent accompagner le très-intéressant travail de Mr Piet [62] . J’ai commandé à Mr Cotonnec [63] les 100 enveloppes de lettres que vous désirez.

Au revoir, mon cher Président, à notre réunion de décembre.
stourmomb, stourmomb euz ar gozni,
’zo pounnar war scoaz peb-hini
ha iec’hed d’eoc’h [64]

Fanch Ann Uc’hel

[Fonds La Villemarqué, 3.43]




Notes

[1Le Publicateur de Quimperlé, 13 avril 1861.

[2En octobre 1860, Luzel a été nommé régent de 5e au collège de Quimper.

[3Bepred Breizad / Breton toujours, Morlaix, Haslé, Nantes Forest et Grimaud, Paris Hachette, 1865.

[4« Faites-vous des amis prompts à vous censurer », Boileau, Art poétique, I.

[5Luzel a été nommé régent de 7e au collège de Lorient en octobre 1864.

[6Prosper Proux (1811-1873).

[7« An hent Houarn / Le chemin de fer », comme « Mouez à c’hleier / La voix des cloches » figureront en 1866 dans le recueil Bombard Kerne Jabadao ha Kaniri Poésies bretonnes, publié chez Le Goffic à Guingamp.

[8Pilote, timonier, surnom souvent donné à La Villemarqué.

[9Il s’agit des Gwerziou Breiz Izel dont le premier volume paraîtra en 1868.

[10Jean-Marie Le Jean (1831-1877).

[11Dictionnaire latin-breton publié en 1499 à Tréguier.

[12Edouard Corfmat, imprimeur à Lorient (beau-père de l’imprimeur quimperlois Théophile Clairet).

[13René-François Le Men (1824-1880).

[14Jean-Pierre-Marie Le Scour (1811-1870).

[15Le recueil Telen Remengol / La Harpe de Remengol paraît en 1867, suivi de Telen Gwengamp / La Harpe de Guigamp en 1868.

[16Jean-Marie de Penguern (1807-1856). À sa mort, ses manuscrits de collecte de chants populaires furent très convoités. Acquis en 1868 par Luzel et Du Cleuziou, ils devinrent la propriété du docteur châteaulinois Eugène Halléguen qui, en 1877, les déposa aux Archives nationales.

[17François-Marie Daniel (1814-1875) est un lointain parent de Luzel.

[18Buhez Sant Gwennolé, abad / La vie de Saint Gwennolé, abbé, sera publié en 1889 chez Cotonnec à Quimper.

[19Eugène Halléguen (1813-1879).

[20Gabriel Milin (1822-1895).

[21En fait la Société polymathique du Morbihan.

[22« Votre compatriote et confrère de cœur. »

[23Sigismond Ropartz (1824-1878). Avocat, il est aussi historien (on lui doit notamment une Histoire de la ville de Guingamp en 1851) et musicien : il est l’auteur du texte de la cantate « Les deux Bretagne » jouée au Congrès de 1867 à Saint-Brieuc sur une musique de Pierre Thielemans

[24Jean-Marie Le Jean

[25Jules Geslin de Bourgogne (1812-1877) est le président de la Société d’Émulation des Côtes-du-Nord qui organise le congrès.

[26Thomas Gruffydd, le harpiste de Lady Augusta Hall, chez laquelle La Villemarqué fut reçu lors de son voyage au pays de Galles en 1838, vint, accompagné de sa fille Suzanna Richards, jouer de la harpe galloise à trois rangs de cordes lors du congrès de Saint-Brieuc.

[27Audren de Kerdrel, Vincent Marie Casimir (1815-1899).

[28Arthur Lemoyne de la Borderie (1827-1901).

[29Hyppolite Raison du Cleuziou, (1819-1886), président de la Société archéologique des Côtes-du-Nord, depuis 1865.

[30En plein air, à la belle étoile.

[31« Barzed Arvor / Les Bardes d’Armoriques », Congrès celtique international 1867, Société d’Émulation des Côtes-du-Nord, Saint-Brieuc, 1868, Annexes, p.72-81.

[32« Koulm ar Barz / La Colombe du Barde », Congrès celtique international 1867, Société d’Émulation des Côtes-du-Nord, Saint-Brieuc, 1868, Annexes, p. 36-41.

[33Sans doute « Ar Pardon / Le Pardon », 13 p., qui a été publié chez l’imprimeur Clairet à Quimperlé (date ?).

[34Jacque Perrot (1804-1877), curé de Taulé à partir de 1855.

[35Claude Rannou, (1808-1869), connu sous le pseudonyme de « barde Roc’h Allaz ».

[36« Iez Breiz/La Langue de Bretagne », « Kimiad d’ar Iaouankiz / Adieux à la Jeunesse », Congrès celtique international 1867, Société d’Émulation des Côtes-du-Nord, Saint-Brieuc, 1868, Annexes, p. 30-35, p. 96-99. « Ar C’hlasker bara/Le mendiant », n’y figure pas, mais a déjà été publié dans la Revue de Bretagne et de Vendée en 1865, vol.2, p.216-219.

[37« Mona », Congrès celtique international 1867, Société d’Émulation des Côtes-du-Nord, Saint-Brieuc, 1868, Annexes, p.82-85.

[38Dans le premier volume des Gwerziou Breiz-Izel, on relève deux versions de « Janedik ar Zorseres/ Jeanne la Sorcière » (p.50-53).

[39« Ann Aotro Rosmadek / Le seigneur de Rosmadec » et « Ar Rosmadek ha baron Huet / Rosmadec et le baron Huet », Gwerziou…, 1868, p.366-381.

[40« Groeg ar c’hivijer / La femme du tanneur » paraîtra dans le volume I des Soniou Breiz-Izel en 1890.

[41« Epilog ann dez kenta a Zantez Tryphina / Épilogue de la première journée de Sainte-Tryphine », Congrès celtique international 1867, Société d’Émulation des Côtes-du-Nord, Saint-Brieuc, 1868, Annexes, p. 86-93.

[42Kimiad eur Zoudard iaouank / Adieux d’un jeune Soldat Breton » et « Ar Fubuen/ Le Moustique », ont été publié en1866 dans le recueil Bombard Kerne Jabadao ha Kaniri Poésies bretonnes, chez Le Goffic à Guingamp. Seul le premier (« Adieu du conscrit breton ») sera repris dans Congrès celtique international 1867, Société d’Émulation des Côtes-du-Nord, Saint-Brieuc, 1868, Annexes, p. 64-71.

[43« Telenn Remengol/ La Harpe de Rumengol », Congrès celtique international 1867, Société d’Émulation des Côtes-du-Nord, Saint-Brieuc, 1868, Annexes, p. 24-29.

[44« Ann hini a garan / Celle que j’aime » figure en 1866 fans le recueil TelennRemungol / La Harpe de Rumengol, p. 86-89.

[45Il ne semble pas avoir donné suite à son projet.

[46Son nom n’apparaît pas dans les comptes rendus. On penserait évidemment à Marguerite Philippe dont Luzel fait la connaissance en 1867 ; mais, née en 1837, on ne peut pas dire qu’elle soit âgée !

[47Penguern était également collectionneur de monnaies, de médailles et d’armes : voir Yves Coativy, « Jean-Marie de Penguern collectionneur », in Jean-Marie de Penguern (1807-1856) collecteur et collectionneur breton [Nelly Blanchard dir.], Brest, CRBC, 2008, p. 57-67.

[48« Trois bonnes récoltes », p. 45-54. L’article comprend un compte rendu élogieux de Bepred Breizad/Toujours Breton.

[49« Merci et à vous, reconnaissance à vous, du fond du cœur ! »

[50« Santé à vous et à votre femme, mon cher compatriote ».

[51Ludwig Uhland (1787-1862) est un poète allemand auteur de travaux sur la poésie populaire en Allemagne.

[52Un nouveau congrès était en effet envisagé à Brest en 1869, mais le projet n’eut pas de suite et il fallut attendre un nouveau congrès à Saint-Brieuc en 1872.

[53Le baron Maurice-Clément-Marie Halna du Fretay (1835-1901), archéologue,vice-président de la Société archéologique, il succédera à La Villemarqué à la présidence en 1896. Ses activités lui valurent le surnom de « baron tumulus » !

[54« Que Dieu vous donne la santé
et la force de toujours travailler
du fond du cœur ».

[55Il s’agit d’une note rédigée par Joseph Loth. Elle est reproduite dans le Bulletin de la Société archéologique du Finistère, t.XXI, 1894, p.XXVIII.

[56Julien Toussaint Marie Trevedy (1830-1909), vice-président honoraire de la Société, ancien président du Tribunal de Quimper : « Le couvent de Saint-François de Quimper », Bulletin de la Société archéologique du Finistère, t. XXI, 1894, p. 18-39, 65-79, 116-130, 149-159, 236-251.

[57Bulletin de la Société archéologique du Finistère, t. XXI, 1894, p. 160-166.

[58Abbé Jean-Marie Abgrall (1846-1926), Bulletin de la Société archéologique du Finistère, t. XXI, 1894, p. 213-235.

[59Anatole de Bremond d’Ars (1823-1911), ancien sous-préfet de Quimperlé, membre de nombreuse société savantes dont la Société archéologique du Finistère.

[60Aymar Joseph Marie de Blois (1842-1894) décède peu de temps après, le 22 septembre. Il était le fils du fondateur et premier président de la Société archéologique en 1873.

[61« Combien différent de celui [que j’ai connu autrefois] », dans l’Énéide (II, 274) de Virgile, c’est Énée qui dit cela à propos d’Hector.

[62Édouard Piette (1827-1906), archéologue et préhistorien, « Notes pour servir à l’histoire de l’art primitif », Bulletin de la Société archéologique du Finistère, t. XXII, 1895, p. 3-16.

[63Imprimeur à Quimper.

[64« Luttons, luttons contre la vieillesse
Qui est lourde sur les épaules de chacun
Et santé à vous ».