« Les brumes de l’orientalisme : brève histoire d’une rencontre fantomatique »

par Alexandra Nepomuceno

Universidade de Lisboa


2017

Pour citer cet article

Nepomuceno, Alexandra, 2017. « Les brumes de l’orientalisme : brève histoire d’une rencontre fantomatique » in Bérose, Encyclopédie en ligne sur l’histoire de l’anthropologie et des savoirs ethnographiques, Paris, IIAC-LAHIC, UMR 8177.

Mots-clés

Orientalisme | Portugal | Etudes orientales | Etudes asiatiques

L’idée d’organiser un congrès international des orientalistes revient à Léon de Rosny (1837-1914), éminent japonologue, professeur à l’École des langues orientales et président de la Société d’ethnographie de Paris. La première édition de cette rencontre scientifique a lieu à Paris en 1873. Tout en étant consacrée aux études japonaises, elle visait à réunir un groupe international de spécialistes pour approfondir la connaissance sur l’Orient en général. Le succès du congrès est tel qu’il est renouvelé dans différentes villes européennes, successivement à Londres (1874), Saint-Pétersbourg (1876), Florence (1878), Berlin (1881), Leiden (1883), Vienne (1886), Christiana et Stockholm (1889). (Voir annexe, pour la liste complète.)

Le congrès de 1889 aboutira à un schisme temporaire au sein de la communauté d’orientalistes, qui se divisait, en partie, sur l’autorité des statuts créés lors de la fondation du congrès à Paris en 1873. D’une part, des orientalistes surtout français font valoir que ce domaine disciplinaire devait être considéré comme une science pratique fournissant des outils pour la recherche future, favorisant ainsi une conception plus large des études orientales et ouvrant sur des connaissances plus générales ; et, de l’autre, des allemands surtout, les défenseurs des études orientales en tant que domaine savant plus strict et plus académique. Leurs conceptions respectives de ce que doit être une réunion scientifique diffèrent donc. Aussi ce schisme est-il à l’origine de deux congrès, dotés chacun de son propre comité d’organisation à Londres. L’un en 1891, dirigé par Gottlieb Wilhelm Leitner et Léon de Rosny, qui a suivi les statuts et les principes du congrès de 1873, et s’est qualifié de « Congrès statutaire ». Et l’autre, dirigé par Friedrich Max Müller, qui revendiquait le titre de « IXe Congrès international des orientalistes ».

Ce schisme des orientalistes, qui s’est prolongé cinq ans durant, s’est achevé en 1894 avec la reprise des congrès dits de « principes et statuts ». Et c’est dans ce cadre contestataire que le comité du « Congrès statuaire » de 1891 (Londres) décide de tenir le Xe Congrès international des orientalistes à Lisbonne, lequel est programmé du 23 septembre au 1er octobre 1892, sous le patronage de Dom Carlos Ier, roi du Portugal, et sous la présidence d’António Pereira Sampaio Nascimento, alors président de la Société de géographie de Lisbonne (1891-1893).

La proposition initiale avait pourtant été d’organiser le Xe congrès à Madrid à l’occasion du 4e centenaire de la découverte de l’Amérique par Christophe Colomb. Des imprévus conduisent à un changement du site d’accueil et une circulaire signée par le président du Conseil des ministres du Portugal et parue le 6 février 1892 indique que la ville de Lisbonne a été choisie par le comité permanent du congrès de Londres qui transférait ses pouvoirs à la direction de la Société de géographie de Lisbonne.

Pendant les préparatifs du congrès, qui respectait les statuts et principes du congrès fondateur de Paris, le quotidien Diário de Notícias rapporte avec enthousiasme le choix de Lisbonne, ville d’où « (…) partiram os descobridores do extremo oriente  » [étaient partis les découvreurs de l’Extrême-Orient] (21 avril 1892).

Le 10 septembre 1892, Luciano Cordeiro, secrétaire de l’organisation du Xe congrès et de la Société de géographie de Lisbonne, envoyait le télégramme suivant : « Lisbonne, 10 septembre 1892. Congrès orientaliste ajourné par arrêté [du] Gouvernement [pour] cause [de] précautions sanitaires » (Ramos, 1996 : 125). Le Xe Congrès international des orientalistes est en effet annulé par une décision portugaise à un moment où le différend politique entre les orientalistes risquait d’amoindrir l’importance de l’événement scientifique à proprement parler et ses possibles répercussions. Les textes préparés pour le congrès sont néanmoins imprimés, essentiellement par la Société de géographie de Lisbonne et l’Imprimerie nationale, en mémoire d’une rencontre qui ne s’est jamais tenue.

Les thèmes débattus dans chacun de ces congrès favorisaient, en particulier, les langues orientales, la littérature, la culture, l’histoire, la géographie, l’anthropologie, l’ethnographie, l’archéologie et la religion des peuples orientaux. Le congrès de Lisbonne ne devait pas faire exception et avait prévu de diviser son programme scientifique en 24 thèmes :

a) sommaire des recherches orientales depuis 1891 ; b) 1. Langues sémitiques, excepté l’arabe, 2. L’arabe et l’islam, 3. Assyriologie, 4. Palestinologie ; c) Langues aryennes, 1. Le sanscrit et l’hindouisme, 2. Le pali et le bouddhisme et 3. L’iranien et le zoroastrisme ; d) L’Afrique à l’exception de l’Égypte ; e) Égyptologie ; f) Asie Centrale et Dardistan ; g) Religions comparées (y compris mythologie, philosophie, lois, sciences orientales, histoire, etc.) ; h) Langues comparées ; i) Encouragement des études orientales ; j) Études indochinoises ; k) Sinologie ; l) Études japonaises ; m) Études dravidiennes ; n) Malaisie et Polynésie ; o) Questionnaires pour explorateurs ; p) Philologie ethnographique ; q) L’art, l’archéologie, la numismatique et l’art industriel de l’Orient ; r) Relations avec les savants et les peuples de l’Orient ;
s) La linguistique orientale dans le commerce, etc. ; t) L’anthropologie, la science et les produits naturels et artificiels de l’Orient ; u) L’Orient et l’Amérique ; v) L’Orient et le Portugal ; v.a.) Section spéciale des îles Philippines ; y) Exposition de livres et d’objets à l’appui des sections mentionnées (fournis principalement par l’Académie d’Hippone et le Leal Senado de Macao).

Cette séance aurait dû compter 76 communications de 46 participants, dont vingt Portugais et vingt-six étrangers, provenant surtout d’autres pays européens, d’Afrique du Nord et d’Inde, et appuyés par des académies, des sociétés asiatiques, instituts, universités, etc. Les langues de communication et de travail auraient été non seulement le portugais, mais aussi le français et l’anglais. Parmi les participants figuraient des anthropologues et philologues de renom qui suivaient une approche ethographique et dont les communications s’annonçaient ainsi : Francisco Adolfo Coelho (1847-1919)Os ciganos de Portugal : com um estudo sobre o calão (Les Gitans du Portugal : comprenant une étude de leur jargon), As línguas mixtas (Les langues mixtes) et A transmissão das tradições populares (La transmission des traditions populaires) –, José Leite de Vasconcelos (1858-1941)Sur le dialecte portugais de Macao, sur les religions de la Lusitanie et sur les amulettes portugaises –, Guilherme de Vasconcelos Abreu (1842-1907) – Passos dos Lusíadas, estudados à luz da mitologia e do orientalismo (Passages d’ Os Lusíadas, étudiés à la lumière de la mythologie et de l’orientalisme) –, André Paulo de Andrade ([18-]-1908)A Few Passing Words on the Konkani Dialects as Spoken in Goa –, Charles Henry Edward Carmichael (1842-1895)L’anthropologie et les origines de la société chez les peuples de l’Orient et de l’Occident – et Robert Grant Haliburton (1831-1901)Survivals of Prehistoric Races in Mount Atlas and Pyrenees.

Les textes des anthropologues conviés au congrès de Lisbonne exploraient la polyvalence de ces thèmes dans une perspective comparative et interdisciplinaire. Outre ces anthropologues, le congrès de Lisbonne devait également réunir des représentants d’autres domaines disciplinaires : António Lopes Mendes, Milos , António Pereira Paiva et Pona, Adam Kristoffer Fabricius, Arthur Lincke, Bhagnánlál Bádsháh, Cândido de Figueiredo, Cesare Antonio de Cara, Charles Abel, Constâncio Roque da Costa, Cyprien Mélix, David Lopes, Demétrio Cinatti, Félix Robiou, Francisco Assis Clemente, Francisco Maria Esteves Pereira, Fouat, Gonçalves Viana, Gottlieb Wilhelm Leitner, Gustav Oppert, Harilal Harshadrai Dhruv, Jerónimo Pinheiro Almeida da Câmara Manuel, Joseph Offord, José Daniel Colaço, Joseph Bénoliel, Julien Duchâteau, Júlio Rey-Colaço, Luciano Cordeiro, Mahámahopádhyáy Mahesa Chandra Nyáyaratna, Oscar Godin, René Basset, Sha‘ib ben Abdallah Skarstedt, Sourindro Mohun Tagore, Thomas Mourão Garcia Palha et Wilhelm Hein.

Il faut souligner que la mention de Lisbonne est absente de la plupart des sources disponibles sur les congrès internationaux des orientalistes (publications, chronologies, etc.). Aucune autre date n’est envisagée pour la tenue à Lisbonne de cette réunion scientifique – qui a pourtant lieu à intervalles plus ou moins réguliers dans d’autres villes jusqu’en 1973. Les archives laissent penser que le Portugal et son fantomatique congrès ont disparu dans les brumes de l’orientalisme (voir Annexe 1).

Texte rédigé dans le cadre du projet Textes et contextes de l’orientalisme portugais – Les Congrès internationaux des orientalistes (1873-1973) (PTDC/CPC-CMP/0398/2014) du Centre d’études comparatistes de la faculté des lettres de l’université de Lisbonne, financé par des fonds nationaux du FCT/MCTES à travers le Projet 3599 – « Promover a Produção Científica, o Desenvolvimento Tecnológico e a Inovação – Não Cofinanciada ».

Annexe 1.



Chronologie


1873 Paris
1874 Londres
1876 Saint-Pétersbourg
1878 Florence
1881 Berlin
1883 Leiden
1886 Vienne
1889 Stockholm & Christiania
1891 Londres (Statutaire)
1892 Londres
1892 Lisbonne (annulé)
1894 Genève
1897 Paris
1899 Rome
1902 Hambourg
1905 Alger
1908 Copenhague
1912 Athènes
1928 Oxford
1931 Leiden
1935 Rome
1938 Bruxelles
1948 Paris
1951 Istanbul
1954 Cambridge
1957 Munich
1960 Moscou
1964 New Delhi
1967 Ann Arbor
1971 Canberra
1973 Paris

Bibliographie :

Abreu, Guilherme de Vasconcelos de, 1892. A responsabilidade portuguesa na convocação do X Congresso Internacional dos Orientalistas. Lisbonne, Imprimerie Nationale.

Duchâteau, Julien, 1875. Une création scientifique française. Le Premier Congrès international des Orientalistes, Paris, Éditeurs Maisonneur et Cie.

Fuchs, Eckhardt, 2002. “The Politics of the Republic of Learning. International Scientific Congresses in Europe, the Pacific Rim, and Latin America”, in Across Cultural Borders : Historiography in Global Perspective. Edited by Eckhardt Fuchs and Benedikt Stuchtey. Lanham, Boulder, New York, Toronto, and Oxford : Rowman & Littlefield Publishers, Inc., 205-244.

Rabault-Feuerhahn, Pascale, 2010. « Les grandes assises de l’orientalisme. La question interculturelle dans les congrès internationaux des orientalistes (1873-1912). La fabrique internationale de la science », Revue germanique internationale 12, p. 47-67. DOI : 10.4000/rgi.259.

Rabault-Feuerhahn, Pascale, 2012. « La science la robe au vent. Le Congrès international des orientalistes et la disciplinarisation des études orientales », Dossiers HEL 5.

Ramos, João de Deus, 1996. Estudos Luso-Orientais (séculos XVIII-XIX). Lisboa : Academia Portuguesa da História, p. 123-212.

Said, Edward W, 1995. Orientalism. Harmondsworth, Penguin Books.

Servais, Paul, 1999. « Les travaux des orientalistes et la mort de 1800 à 1950 », in La Mort et l’au-delà. Une rencontre de l’Orient et de l’Occident. Edited by Paul Servais. Louvain-la-Neuve, Academia Bruylant, p. 319-339.

Von, Kemnitz, Eva-Maria, 2015. X Congresso Internacional dos Orientalistas, Lisboa, 1892. In Dicionário de Orientalistas de Língua Portuguesa. Coordenação de Artur Teodoro de Matos, Eva-Maria von Kemnitz, Peter H. Hanenberg (orientalistasdelinguaportuguesa.wordpress.com/x-congresso-internacional-dos-orientalistas/)