Les Dîners celtiques (18 juin 1879 -24 mai 1902). Historique

par Claudine Gauthier

IIAC-LAHIC, Université de Bordeaux


2008

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Pour citer cet article

Gauthier, Claudine, 2008. Les Dîners celtiques (18 juin 1879 -24 mai 1902). Historique in Bérose, Encyclopédie en ligne sur l’histoire de l’anthropologie et des savoirs ethnographiques, Paris, IIAC-LAHIC, UMR 8177.

Mots-clés

Sociabilité savante | Bretagne

L’idée de donner aux amis des études celtiques, et pas uniquement aux Bretons, des dîners mensuels qui permettraient de les réunir, naît au printemps 1879 lors de réunions organisées chez Henri Gaidoz [1]. L’initiative avait pour modèle La Pomme, société artistique et amicale réunissant Bretons et Normands de Paris, qui avait ses dîners, tout comme La Cigale qui en représente l’équivalent pour les Provençaux. Loin de s’inscrire comme des phénomènes isolés, ces dîners étaient, au contraire, très en vogue à Paris à cette époque et s’inspiraient, notamment, des fameux « dîners Magny » fondés en 1862 sur l’initiative de l’écrivain Sainte-Beuve et du dessinateur Sulpice-Paul Chevalier, dit Gavarni [2].
La Société celtique est ainsi créée. Elle s’ouvre donc aux Bretons de France et d’outre-Manche comme aux simples amis des études celtiques. Dans les faits, les premiers Dîners celtiques regroupent surtout des Bretons et des philologues celtisants. Ernest Renan, qui désire renouer avec ses origines bretonnes depuis son retour dans sa ville natale de Tréguier en 1868 à l’occasion de l’inhumation de sa mère, accepte à l’incitation de Narcisse Quellien [3], de compter parmi les membres fondateurs de la Société celtique et des dîners qui lui sont associés. C’est sous sa présidence qu’a lieu le premier Dîner celtique [4], le 18 juin 1879, « dans un café en face de la gare de Rennes », entendez le café d’Alençon et la gare Montparnasse.

Si Henri Gaidoz, dans les rares comptes rendus des Dîners celtiques publiés par la Revue celtique, s’attache toujours à présenter ces dîners comme des « agapes fraternelles » où l’on se réunit dans la bonne humeur pour parler, chanter et déclamer des poésies, il n’en va pas de même dans sa correspondance et, ce, dès le premier dîner. Dans une lettre datée du 19 juin 1879 et adressée à son ami Luzel, Henri Gaidoz dresse un portrait moins enthousiaste et confraternel du premier Dîner celtique et de la Société celtique, gâché, en partie mais pas seulement, par ses éternels problèmes de santé. « Le premier dîner de la table celtique a eu lieu hier (...) C’a été une pénible journée pour moi. Je devais aller prendre Renan à 9 heures et demie pour le mener au dîner. J’avais une très forte migraine et je ne pouvais guère bouger de mon fauteuil. (...) J’y ai assisté sans y prendre part.(...) Pour moi, ça n’a pas été une fête ». Désireux de porter un toast aux absents, c’est-à-dire Luzel, Linault et Charles de Gaulle, il voit son initiative déboutée aussitôt.
Ce premier dîner a lieu en petit comité, en présence des seuls membres fondateurs : Ernest Renan, J. Loth, Hamonic [5], N. Quellien, Sébillot et Henri Gaidoz. Ce dernier demande à Luzel d’annoncer la fondation de la Société et des dîners dans son journal car il souhaite que ces deux institutions deviennent pour les Bretons, entendus au sens large, ce que la Cigale est pour les Provençaux.

On laisse à Henri Gaidoz l’honneur de fixer la date du deuxième dîner. Il aura lieu le 14 juillet 1879, lendemain du Pardon - entendez pèlerinage - de Plouaret, ville natale de Luzel qui a coutume d’adresser à Henri Gaidoz quatre douzaine de crêpes chaque année à cette occasion. Non sans humour, Gaidoz précise qu’il a choisi cette date car elle sera « une occasion de placer les crêpes dont vous m’accablez chaque année ». Cette année-là, Luzel accompagne son envoi d’une poésie de son cru intitulée « Krampoez Pardon Plouaret » (Les crêpes du Pardon de Plouaret). En réponse, Narcisse Quellien, appelé familièrement par ses camarades du Dîner celtique le « barde de Tréguier », improvise un quatrain qui est immédiatement télégraphié à Luzel. À la suite des remerciements d’usage, il cite les noms des membres de la Société celtique présents ce jour-là [6] . Nous pouvons nous apercevoir ainsi qu’Eugène Rolland a désormais rallié la troupe.
Les Dîners celtiques sont suspendus pendant l’été mais ils reprennent selon une périodicité mensuelle à l’hiver 1879-80, le second lundi de chaque mois.

Les Dîners celtiques doivent avoir lieu à Paris. De ce fait, la résidence parisienne est perçue comme condition absolue. Une exception est toutefois consentie pour F.M. Luzel. Paul Sébillot, après la fondation des dîners de Ma Mère l’Oye, décide de transférer le jour du banquet au premier lundi de chaque mois de façon qu’il ne s’exerce aucune concurrence entre les deux manifestations. Mais le jour du Dîner celtique est à nouveau déplacé, cette fois au second samedi du mois, et c’est à ce créneau qu’il s’installe le plus durablement. Après avoir pris place initialement au café d’Alençon, le Dîner celtique finit par tenir ses assises à l’hôtel-restaurant de la Marine, 59 boulevard du Montparnasse. Le prix du dîner, lui, ne variera quasiment jamais pendant les 23 années de son existence : il demeure fixé à cinq francs jusqu’à la fin du XIXe siècle. Au début du siècle suivant, il passe à 6 francs 50.

Bien que se considérant comme le fondateur du Dîner celtique, Henri Gaidoz cesse pourtant assez rapidement de prendre part à l’événement. Tout d’abord, selon ses propres mots, il n’est pas homme de banquets. De plus, sa mauvaise santé l’empêche volontiers de participer agréablement à ces manifestations. Il commence d’abord par ne plus s’y rendre régulièrement. Il y va uniquement lorsqu’il a besoin de voir Renan, pour lui parler de telle ou telle affaire [7]. Mais dès 1881, la nomination d’Henri d’Arbois de Jubainville à la chaire d’études celtiques créée au Collège de France, qu’il escomptait pour lui-même, l’amène à cesser de fréquenter définitivement le dîner. Vivement blessé, Henri Gaidoz ne peut même plus supporter d’être mis en présence de d’Arbois. En novembre 1881, il écrit en effet à Luzel : « Je n’ai pas été aux derniers Dîners Celtiques et je ne sais si j’y retournerai. Quant à monsieur d’Arbois de Jubainville, il continue à y trôner. C’est pour sa plus grande gloire que je me retrouve avoir fondé le Dîner Celtique ». En février 1882, il poursuit : « Vous me flattez en m’appelant le fondateur du Dîner Celtique. Je me trouve l’avoir fondé pour que monsieur d’Arbois y trône (sic vos non vobis etc...). Je rends le premier hommage au talent et à l’amabilité de monsieur d’Arbois... mais il ne me convient pas de jouer le rôle de son satellite. Je ne suis pas du reste un homme de banquets. Ainsi donc, vous pouvez vous dispenser de me parler de cette réunion. Je n’y prendrai encore part que si j’ai un étranger de passage à Paris à y mener. » En novembre 1883, il précise encore à F.M. Luzel : « Je ne vais plus aux Dîners Celtiques pour beaucoup de raisons dont une très bonne : c’est que cela m’éprouvait très sérieusement au point de vue de ma santé. Je regrette beaucoup plus de manquer les Dîners de Ma Mère l’Oye ».

Si pour Henri Gaidoz, c’est d’Arbois de Jubainville qui trône aux Dîners celtiques, aux yeux du monde, c’est leur président à vie, Ernest Renan, qui en est le véritable centre, leur âme. Ils ont d’ailleurs été qualifiés de « messes renaniennes » ou de « Banquets de Renan » [8]. Sous l’influence de Narcisse Quellien, secrétaire-organisateur des Dîners celtiques, qui renseigne la presse, les quelques membres des débuts sont rejoints par une foule. Ainsi Quellien, à la faveur « d’une ethnographie complaisante » [9], transforme-t-il les dîners, de la réunion de Bretons et linguistes celtisants des premières années, en un événement presque mondain pour le Tout-Paris des intellectuels. Ils deviennent, selon le mot de Le Goffic, « une Table-Ronde des Lettres contemporaines ». En mars 1887, Gaidoz fait une unique réapparition au dîner après une absence de 5 ou 6 ans. Il remarque alors que ces dîners n’ont plus de celtique que le nom. « Ah ! » dit-il, « si j’étais homme de dîner, je refonderais le Dîner Celtique » [10].
Dans l’espoir d’attirer davantage de monde, Quellien s’efforce de donner un thème à certains dîners : dîner de la rentrée, des rois mages, du grand pardon des Bretons de Paris, de l’anniversaire de la fondation qui coïncide également avec un concours de cidre (novembre, janvier, mars et mai)... Presque à coup sûr, Renan est présent ces jours-là pour assurer sa présidence. Aussi compte-t-on davantage de participants en ces occasions. Car c’est autour de Renan que l’on se presse, pour le voir, l’écouter, lui parler, le solliciter... Attisé, aiguillonné par Quellien qui anime la soirée, l’auguste académicien se laisse aller à parler librement. Ce dîner lui donne tant de satisfactions qu’il en écrit : « Quellien prolongea ma vie dix ans quand, vers 1880, il m’invita à ces réunions pleines de gaieté et de cordialité. J’y retrouve tous mes vieux souvenirs ; je me crois rajeuni de cinquante ans » [11]. Quand, dans ses Feuilles détachées, Renan évoque ses souvenirs du Dîner celtique, ce n’est plus l’auteur de la Vie de Jésus qui parle, c’est l’homme, le Breton qui, délaissant la rigueur de la science historique, se laisse parfois aller à des reconstructions touchantes. Ainsi, l’académicien s’en remémore-t-il les débuts comme une « réunion de pauvres Bretons, presque tous faisant des vers et se réunissant pour se les lire une fois par mois, le plus près possible de la gare où l’on met pied à terre en arrivant de Bretagne ». Le prix du dîner, tout comme le menu, sont pour lui synonymes de la sobriété de ces rencontres. Or payer cinq francs pour un repas à Paris représente alors un coût assez élevé. Le menu est celui d’un repas festif de l’époque et, s’il n’est en rien excessif, il n’est absolument pas frugal, ou même léger [12]. Ainsi, le 18 juin 1889, on sert aux convives :
Potage Tapioca
Hors-d’œuvre variés
Saumon de la Loire
Chateaubriand sauce madère
Haricots verts de Roscoff
Canetons de Rohan
Salade
Desserts assortis
Mâcon, cidre
Café, cognac

Renan écrit également que Quellien est le fondateur du Dîner celtique. Alors Henri Gaidoz, avec ce pantagruélisme [13] qui le caractérise, dira seulement à Luzel : « Tel qu’il existe maintenant, pour les gens de Lettres des quatre coins du monde, oui. Mais le Dîner celtique que j’avais fondé était tout autre chose. » Il reproche d’ailleurs à Quellien de ridiculiser Renan à ces occasions par ses manifestations intempestives et indiscrètes [14]. Car Renan parle aux Dîners celtiques, beaucoup, avec abandon, sans retenue. Il en sort « comme d’un voyage en Bretagne, gai, relativement dispos, ardent au travail, rattaché à la vie ». Pour lui, ce plaisir est, pour l’heure, à peine gâché par Quellien qui, bien que la discrétion soit de règle pour les convives, renseigne la presse qui diffuse des extraits des propos tenus par Renan. Débonnaire, Renan s’amuse parfois de ce qu’il lit ainsi retranscrit, souvent accommodé en vue de conférer une saveur bretonne plus prononcée à ses propos.

Le 2 août 1884 marque un événement d’une importance considérable dans l’histoire des Dîners celtiques : pour la première fois, à l’initiative de Quellien, le dîner est transporté de Paris en Bretagne, dans la ville de naissance d’Ernest Renan. L’occasion marque le retour officiel au pays de l’académicien après presque quarante ans d’absence. Or les campagnes cléricales fanatiques menées contre lui en Bretagne, en raison de ses écrits sur le christianisme, font que ce n’est point en triomphateur qu’il est attendu par les siens mais tel le diable. Ne dit-on point de lui qu’il a des pieds de bouc ? Pour couronner le tout, Mme Renan et son mari arrivent à Tréguier en compagnie de leur chat qui, fort malencontreusement, est noir... Dans ce lourd contexte, un incident est redouté jusqu’au dernier moment. Il n’en sera pourtant rien. Le samedi 2 août, à midi, Ernest Renan sort de sa maison natale et, marchant entre F. M. Luzel et P. Sébillot dont il tient le bras, il se rend à l’hôtel du Lion d’Or où se tient le banquet qui, pour l’occasion, devient un déjeuner auquel participent environ deux cents convives.
Jamais le culte renanien des Dîners celtiques n’a atteint une telle apogée. Gaidoz qualifiera ce dîner, comme celui qui lui succédera l’année suivante à Quimper, de « Saint-Renan » [15]. La façade de l’hôtel pavoise de drapeaux tricolores. Sous la tente dressée dans le jardin pour le banquet, l’on a disposé des armes aux écussons des principales cités bretonnes, aux initiales de la République... Et même d’Ernest Renan !
Inutile de revenir sur le déroulement du dîner et les discours officiels qui ont été prononcés à cette occasion : maintes fois déjà ils ont été publiés. Profitons-en plutôt pour évoquer une anecdote moins connue. L’année du dîner de Tréguier coïncide avec l’année de reparution de la revue Mélusine. Henri Gaidoz, l’un de ses fondateurs, profite de son amitié avec Luzel, co-organisateur du dîner, pour lui demander une faveur, attribuée au seul désir de faire connaître Mélusine en Bretagne. Il souhaite voir distribuer le numéro d’août de la revue aux convives en le faisant placer, préalablement, sous la serviette de chacun. Il présente ce détail comme une plaisanterie à laquelle il tient particulièrement. Il sous-estime toutefois le nombre des participants et en envoie, de ce fait, seulement soixante exemplaires, accompagnés d’une lettre que Luzel doit lire au cours du banquet. Prétextant ses sempiternels problèmes de santé, il s’excuse dans la missive de ne pas s’être rendu à Tréguier. Mais le but de l’entreprise consiste surtout à en profiter pour affirmer publiquement qu’il est à l’origine des Dîners celtiques et à montrer que Mélusine paraît de nouveau. Ses dissensions avec Paul Sébillot ont également une part à jouer dans la manœuvre, ce dernier se plaisant à affirmer ne rien savoir de Mélusine. Aussi, Henri Gaidoz demande-t-il à Luzel de lui rapporter dans les moindres détails les réactions de Sébillot quand il aura la revue en mains. Luzel, toutefois, n’acceptera de satisfaire que partiellement les souhaits de Gaidoz. Il renoncera à placer la revue sous les serviettes. Il la distribuera simplement à la fin du dîner et fera lire publiquement la lettre de Gaidoz par Psichari avant d’en remettre une copie à la presse.

L’année suivante est l’occasion d’un nouveau Dîner celtique en Bretagne, organisé cette fois à Quimper, le 18 août, à l’initiative de Luzel. Si, au lendemain du repas, le journal Le Finistère peut écrire « jamais fête ne s’est présentée dans des circonstances plus favorables et n’a été plus réussie que le Dîner Celtique de Quimper », cet avis n’est pas forcément partagé au sein de la Société celtique. Avant même le jour du banquet, plusieurs voix, dont celle de Renan, s’élèvent pour critiquer l’attitude de Narcisse Quellien. Malgré tout, celui-ci refuse de laisser à d’autres le soin d’organiser l’événement. Renan écrit à ce propos à Luzel : « J’aime beaucoup Quellien ; il a une gaieté et un entrain qui me plaisent ; mais il a peu de jugement. Je crains qu’il ne s’emballe ; il en fait trop. Il est parfois indiscret ; prenez l’affaire en main ; gérez, modérez » [16]. Même s’il convient d’accueillir avec circonspection le témoignage de Luzel, qui ne tient pas Quellien en grande amitié, l’organisation du banquet de Quimper va effectivement être émaillée par des débordements de toutes sortes de son secrétaire-organisateur qui vont donner aux fidèles participants le sentiment que le deuxième dîner de province a été gâché. Tout d’abord, Quellien veut faire précéder le dîner par « une campagne de réclame ». Or l’attention qu’il souhaite attirer sur l’événement n’est pas du goût de tout le monde, et sûrement pas de celui de Renan ou de Luzel. On l’accuse ensuite de n’avoir pas su gérer l’organisation proprement dite de la manifestation. Ainsi omet-il de prévenir un certain nombre de convives que la date du dîner, initialement prévue au 19, a été avancée au 18 août. Le lendemain du repas, on voit donc arriver sur place ces banqueteurs malchanceux. Son séjour à Quimper, pour préparer le dîner, l’expose également aux critiques. Selon Luzel, il se fait passer alors pour le secrétaire de Renan et passe son temps à clabauder dans les cafés, si bien que la population s’interroge : Comment Renan peut-il s’entourer de pareilles gens ? Luzel lui reproche également d’avoir eu des exigences révoltantes. Ne se contentant pas de demander un pourcentage, prélevé directement sur les cotisations, « pour ses frais de voyages et autres », il réclame en outre un paiement comme dédommagement de ses peines et de ses nuits. Le banquet achevé, Luzel raconte comment, après lui avoir remis cent francs, arrondis par un autre billet ajouté par Renan à la somme, le comité-organisateur, ayant réglé sa note d’hôtel, s’est empressé de le conduire au chemin de fer pour qu’il quitte les lieux le plus vite possible. Mais l’histoire ne s’arrête pas là. On se rend compte alors qu’il faut encore se cotiser pour solder la note impayée des cent quarante convives car certaines des cotisations envoyées en avance à Narcisse Quellien se révèlent alors manquantes. Une nouvelle fois, Renan débourse lui-même une somme conséquente [17].
N’osant rien reprocher directement à Quellien, l’académicien préfère lui manifester rapidement réserve et froideur. En aparté, il demande que ce dernier ne soit plus chargé désormais d’organiser un dîner de province. Ainsi, depuis Paris, Gaidoz dira de l’événement : « J’apprends avec peine que Quellien a gâté le dîner que j’avais créé littéraire et tranquille. Il paraît qu’il y a des limites après lesquelles monsieur Renan perd son indulgence coutumière. » Luzel, lui, commente en laissant entendre qu’il doute que Quellien assiste encore à un Dîner celtique de province. Malgré tous ces désagréments, le dîner de Quimper est salué en raison de son caractère armoricain et littéraire qui tranche avec ce que sont désormais ordinairement les Dîners celtiques [18].

Ces abus de Quellien à Quimper sont suivis par d’autres, dès la rentrée de 1885, à Paris. Aussi Sébillot tente-t-il, en 1886, de créer un comité au Dîner celtique pour empêcher la mort de la manifestation. Quellien mécontente en effet les plus importants convives qui, de ce fait, ne viennent plus au dîner. Il espère ainsi parvenir à contenir le barde et la dictature qu’il impose. Renan lui-même est alors fatigué de voir Quellien amener au dîner des personnes surtout désireuses d’entrer en relation avec lui. Pour lui, le dîner est une occasion d’évoquer des souvenirs d’enfance et de jeunesse avec des compatriotes [19].

Malgré tout, le Dîner celtique perdure normalement jusqu’en 1892, date de la mort de Renan. Sa dernière participation remonte au dîner de mai 1892 ; déjà malade, il ne peut être présent qu’au dessert. Il conte à cette occasion la légende de Notre-Dame de Délivrance de Runan.

Le « sacristain de la messe renanienne », Narcisse Quellien, a alors bien du mal à poursuivre cette œuvre. Certains ont dit qu’au cours des dix années suivantes, Quellien et le dîner celtique, unis dans un même destin, n’ont alors plus vécu qu’une existence posthume [20]. De mensuel, il devient trimestriel. Mais Quellien doit à la fois affronter la concurrence de la Société des Bretons de Paris et des oppositions internes. Il lui est désormais également bien difficile de convaincre une personnalité scientifique d’accepter, pour un soir, la présidence du dîner... [21] Pourtant, bon an, mal an, les Dîners celtiques se poursuivent.

Le 16 mars 1902 Narcisse Quellien, ce « corps maigre, étriqué, qu’emprisonnait une redingote trop longue et qu’on eut dit taillée dans une ancienne lévite de sulpicien » avec « une tête mate et languissante de Christ brun » est mortellement renversé par une voiture [22]. Les Dîners celtiques ne parviendront pas à survivre à leur secrétaire perpétuel. Un dernier dîner aura lieu le 24 mai 1902. Paul Sébillot, en envoyant la convocation du dîner, croit pourtant que les Dîners celtiques vont pouvoir continuer sans Narcisse Quellien. Il ouvre même un Album du Dîner celtique dont la convocation au 24 mai assure la première page. Douze personnes se réunissent ce jour-là. On y décide que Paul Sébillot assurera la présidence, Paul-Yves Sébillot est nommé secrétaire, à la place de Quellien. Chaque réunion doit désormais avoir lieu sous le patronage d’un Breton célèbre. On établit ainsi que le prochain dîner sera consacré à Renan. Mais ce que jamais les outrances de Quellien ne réussirent à faire, à savoir frapper mortellement les Dîners celtiques, les passions exacerbées autour de la politique régionale parviennent à l’accomplir. Selon le témoignage de Paul-Yves Sébillot, il semble que ce soit Charles Le Goffic qui, en portant au dessert la discussion sur un sujet touchant à la politique bretonne, et plus précisément aux Bleus de Bretagne, ait sonné le glas de cette institution [23].

Articles associés : Biographie d’Henri Gaidoz ; la Revue celtique ; Le folklore dans la Revue celtique ; Biographie de Paul Sébillot ; Biographie d’Eugène Rolland ; Biographie de François-Marie Luzel.




Notes

[1Outre le témoignage de la Revue celtique (t. IV), la date est également confirmée par Sébillot (Le chercheur des Provinces de l’Ouest, Déc. 1902, pp. 545-546) qui place la fondation de la Société celtique deux ans après celle de La Pomme. Il précise que, dès son arrivée à Paris, en 1864, il a trouvé plusieurs groupements ayant pour but de permettre à ses compatriotes de se rencontrer. Il estime pourtant que les premières « agapes confraternelles » n’eurent lieu qu’en 1877 avec La Pomme. Toutefois, Sébillot avoue avoir eu l’idée, plusieurs années auparavant, de réunir les Bretons artistes et littérateurs résidant à Paris. « Ce devait être le dîner de l’Armorique » avec pour devise Brug ha Mor, « Bruyère et Mer ». Il était même déjà parvenu à obtenir l’adhésion d’une douzaine de Bretons dont Léonce Petit et Yves Guyot. Mais la mise en pratique de ces dîners se heurta, selon les dires de Sébillot, à tant de difficultés qu’il préféra renoncer provisoirement à l’entreprise sans toutefois en oublier complètement l’idée. Ainsi naquit La Pomme. Enfin, la correspondance entre Henri Gaidoz et François-Marie Luzel apporte également un témoignage indiscutable : le 1er Dîner celtique a bien eu lieu en date du 18 juin 1879.

[2Paris est alors le siège d’une gastronomie originale connue sous le nom de « dîner littéraire ». Apparus dès la fin du XVIIIe siècle, ils se multiplient à partir du Second Empire. En 1879, lors de la fondation des Dîners celtiques, la ville compte déjà une quarantaine de banquets de cette sorte. Cf. L’Almanach du mangeur parisien au dix-neuvième siècle, édité par la Bibliothèque de la Ville de Paris et Lepage, Auguste, Les dîners artistiques et littéraires de Paris, 1884, passim.

[3Selon Joseph Loth, Quellien avait été mandaté auprès de Renan au nom de la Société celtique. Henri Gaidoz, en raison de sa situation officielle, n’osait le contacter en personne dans la crainte d’un refus et les autres membres, à l’exception de Quellien, le connaissaient mal. En effet, depuis 1878 et l’élection de Renan à l’Académie française, Narcisse Quellien était parvenu à approcher le grand homme. Les louanges de Quellien dans la presse et une présentation de Brunétière suffirent à établir quelque lien entre ces deux hommes que rapprochèrent surtout le souvenir de débuts analogues et l’appartenance à la même région bretonne. Cf. Dubreuil, Léon, Nouvelle Revue de Bretagne, 1950, « Autour du Dîner celtique », mai-juin 1950, pp. 170-171.

[4On a beaucoup glosé la phrase de Renan dans la Revue illustrée de Bretagne de mars 1888 : « Je n’y étais pas [au Dîner celtique] dès le premier jour mais peu s’en faut. » Sans doute faut-il entendre par là qu’il n’a pas assisté aux dîners organisés chez H. Gaidoz et qui ont précédé la fondation de la Société celtique et de ses dîners car la présence de Renan lors du dîner du 18 juin 1879 est avérée (Cf. correspondance Gaidoz/luzel).

[5Bibliothécaire à l’Instruction publique.

[6Dans une lettre, Gaidoz lui recommande d’ailleurs de ne pas envoyer davantage de crêpes pour l’occasion. Dès le 18 juillet, Gaidoz dresse pour Luzel un compte rendu du 2e dîner où il s’enquiert du télégramme qui lui a été adressé au cours du repas. Il dit peu de choses du déroulement du dîner lui-même mais précise que Loth, Quellien et Hamonic se sont partagés le reste des crêpes amenées au banquet. Il ajoute qu’il en avait préalablement gardé quelques-unes chez lui dont il vécut plusieurs jours.

[7Ainsi, dès décembre 1880, il avoue à Luzel son intention de se rendre au Dîner celtique qui doit prochainement se tenir uniquement pour évoquer avec Renan la question de la publication des Légendes chrétiennes de Luzel. Cf. correspondance Gaidoz/Luzel.

[8Cf. Charles Chasse, « Renan au Dîner celtique », L’Opinion, 1923, p. 1134.

[9L’expression est de Renan, Feuilles détachées, p. 48.

[10Id.

[11Ernest Renan, Feuilles détachées, p. 48.

[12Cf. Jean-Paul Aron, Le mangeur au dix-neuvième siècle.

[13Rabelais définit le pantagruélisme comme : « certaine gaieté d’esprit confite en mépris des choses fortuites ».

[14Correspondance Gaidoz/luzel, lettre du 20 janvier 1889.

[15Correspondance Gaidoz/luzel, lettre du 30 août 1885.

[16Correspondance Luzel/Gaidoz, lettre du 14 août 1885.

[17Correspondance Luzel/Gaidoz, lettre du 25 août 1885.

[18Correspondance Luzel/Gaidoz, lettre du 25 août 1885.

[19Léon Dubreuil, « Autour du Dîner celtique », Nouvelle Revue de Bretagne, juillet-août 1950, pp. 285-290.

[20Charles Chasse, « Renan et le Dîner celtique », L’Opinion, 1923, p. 1134.

[21Léon Dubreuil, « Autour du Dîner celtique », Nouvelle Revue de Bretagne, sept-oct 1950, pp. 42-43.

[22Charles Le Goffic, L’âme bretonne, 1re série, pp. 166-167.

[23Léon Dubreuil, « Autour du Dîner celtique », Nouvelle Revue de Bretagne, sept-oct 1950, pp. 50-51.





Iconographie
  • Caricature publiée dans La vie parisienne
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    Caricature publiée dans La vie parisienne

    Au milieu Ernest Renan encadré, à sa droite par Narcisse Quellien et à sa gauche par Paul Sébillot.


  • Le dîner de tréguier, 2 août 1884.
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    Le dîner de tréguier, 2 août 1884.

    Ernest Renan est au premier rang à gauche. Derrière lui, à droite, François-Marie Luzel, à gauche, Paul Sébillot. Coll. Particulière.