Le folklore dans Romania (1872-1920)

par Claudine Gauthier

IIAC-LAHIC, Université de Bordeaux


2008

Pour citer cet article

Gauthier Claudine, 2008. Le folklore dans Romania (1872-1920) in Bérose, Encyclopédie en ligne sur l’histoire de l’anthropologie et des savoirs ethnographiques, Paris, Lahic-iiac, UMR 8177.

Mots-clés

Folklore | Philologie | Revues et périodiques

Si le prospectus qui, en 1872, annonce la naissance de la revue entend d’abord fixer les limites chronologiques de Romania à la Renaissance ou à la Réforme, elle donne déjà également deux exceptions notables à cette règle : l’étude des patois modernes et l’étude de la littérature populaire. Un des vœux les plus chers des fondateurs de la revue serait en effet de recueillir, dans tous les pays romans, les contes, légendes et chansons du peuple. Ces deux exceptions que constituent l’étude de la philologie et des traditions populaires reproduisent, respectivement, les intérêts particuliers de ses deux fondateurs : Paul Meyer et Gaston Paris. Ils lancent donc un appel, dès le prospectus de Romania, demandant qu’on leur adresse de tels matériaux pour leur revue. Cet appel est à l’origine, notamment, de leur longue collaboration avec Victor Smith, illustrée par la nombreuse série d’articles sur les chansons populaires du Forez et du Velay. Toutefois, dès le premier numéro de la Romania, Gaston Paris tient à démarquer nettement son intérêt pour la littérature populaire de ce qu’il appelle les « excès » de l’école de Max Müller et des études de littérature comparée. « Tous ceux qui s’occupent de mythologie comparée côtoient un abîme où l’on risque de tomber d’autant plus facilement qu’on est érudit [1]. »

Dès 1872, outre des articles ou des comptes rendus sur le folklore, tant dialectologique que littéraire, de Paul Meyer ou de Gaston Paris, chacun selon sa spécialité, Romania accueille donc quelques contes populaires et chansonnettes provençales publiées par Mistral. Celles-ci sont accompagnées d’un commentaire faisant l’éloge des Félibres. L’intérêt pour le matériel adressé par Mistral à la revue se note jusque dans le soin avec lequel Gaston Paris, un long commentaire, précise que ses collègues de l’École pratique des hautes études, Bergaigne et Louis Havet, lui ont chacun communiqué des variantes à l’une de ces chansons.

Cet intérêt pour le folklore de Gaston Paris et Paul Meyer se situe dans la droite ligne d’une certaine conception de la philologie allemande, conçue comme une science totale, « qui n’exclut rien et englobe tout ». Gaston Paris prolonge donc ainsi les intérêts scientifiques d’un de ses maîtres allemands, F. Diez, qui, s’il est surtout connu pour être l’auteur de la grammaire des langues romanes, n’en a pas moins travaillé et publié sur la poésie populaire portugaise. Mais il est un autre héritage scientifique que reçoit Gaston Paris en matière de littérature comparée, celui de Paulin Paris. En ouverture de la leçon qu’il donne au Collège de France, en 1875, sur les contes orientaux dans la littérature française du Moyen Âge, notons que Gaston Paris prend soin de préciser que le sujet du cours, qui étudie l’arrivée dans la littérature française du Moyen Âge de contes orientaux, a déjà été celui des leçons de son père, neuf années auparavant [2].
Paul Meyer, lui-même, s’intéresse à la tradition populaire, considérée autrement que sous l’aspect de la dialectologie. Dès 1874, il publie ainsi un petit article sur les jours d’emprunt. Il s’y contente toutefois de rapporter des faits concernant le folklore, sans les analyser, estimant préférable de laisser ce soin « aux savants ».

Dès 1875, Gaston Paris éprouve le besoin de réglementer explicitement la place que le folklore doit occuper dans Romania. Il remarque d’abord le nombre considérable d’articles publiés régulièrement par cette revue sur les idiomes ou la littérature populaires et rappelle que, dès le départ, il a souhaité donner à ces études une place plus grande que celle que l’on était habitué à lui faire. Aussi, aucune livraison de Romania n’a été faite sans comporter, au moins, un article de ce genre. On a répondu en nombre à l’appel lancé dans le prospectus mais il ne veut pas en rester là et souhaite que l’exemple donné par ces nouveaux collaborateurs soit imité dans toute la France. « Le folklore va s’effaçant de jour en jour dans l’oubli. Il faut donc que le mouvement qui commence à se produire se généralise et s’accélère [3]. » Mais Gaston Paris note également que ce mouvement ne pourra avoir lieu sans bientôt dépasser de beaucoup le cadre de Romania. Déjà, précise-t-il, il est contraint d’ajourner à un an, voire davantage, les articles de ce genre qui arrivent à la revue car il lui est impossible d’admettre dans chaque fascicule plus d’un article étendu consacré à la langue ou à la littérature populaires sans changer complètement le caractère de Romania. Aussi espère-t-il qu’un jour le folklore pourra disposer d’un organe spécial et c’est sur ce point précis qu’il veut attirer l’attention de ses lecteurs. Toutefois, pour l’heure, la chose serait selon lui prématurée et il y aurait à craindre que les collaborateurs ne fissent défaut.
Si Gaston Paris fixe de telles limites au folklore dans Romania, il ne respecte pourtant pas toujours des règles qu’il a lui-même dictées. Ainsi, par exemple, en 1876, « La nouvelle italienne du prêtre Jean et le l’empereur Frédéric et un récit islandais » du folkloriste R. Köhler est immédiatement suivi d’un article de Cosquin, qui entame ainsi sa série sur les contes populaires de Lorraine.

En 1877, Gaston Paris annonce la création de Mélusine, cet organe spécialement dédié au folklore et qu’il avait appelé de ses vœux deux ans auparavant. Le directeur de Romania fait part de son intention d’en rendre compte à chaque livraison. Le folklore n’en reste pas moins présent dans cette revue et cette même année, Romania compte la publication, notamment, d’articles de V. Smith, Wesselofsky, Cosquin… et autres folkloristes célèbres. A l’occasion du dernier fascicule de l’année, sachant Mélusine en difficulté, il continue pourtant à lui adresser ses vœux de succès et précise « nous ne saurions engager trop vivement nos lecteurs à lui apporter secours ». Aussi est-ce donc à regret qu’il doit faire état de l’arrêt de la parution de Mélusine, qui n’a su trouver un public, dès l’année suivante. Mélusine, au cours de sa brève année d’existence, n’a réussi à rassembler que dix-sept abonnés ; il était un de ceux-là. « Il n’est pas étonnant qu’il en ait été ainsi, vu la nouveauté de l’entreprise et le peu de culture qu’ont reçu jusqu’à présent en France les études de ce genre ; mais il est d’autant plus fâcheux qu’une tentative aussi intéressante ait échoué. Nous espérons qu’elle se renouvellera sous une autre forme », dit-il [4]. En attendant qu’un changement de mentalités puisse se produire, il affirme son intention d’offrir, comme par le passé, une place assez large à l’étude de la mythologie et de la philologie populaires.
En fait, et sans doute en réaction à l’échec de Mélusine, pendant les quelques années qui vont suivre, jamais Romania n’a offert une telle place à ce genre d’études ! À côté des contributions récurrentes de Smith et de Cosquin, nous voyons des articles de Carnoy, Eugène Rolland, Köhler, Nyrop, Dejeanne, Stanislas Prato… pour ne citer qu’eux. Pitrè lui-même offre à Romania un long article sur les traditions chevaleresques populaires de Sicile qu’il dédie à Gaston Paris. Mais il ne faut pas oublier non plus l’œuvre de Gaston Paris. En 1879, il publie ainsi une étude sur les lais inédits de Tyolet et Guingamor, où il fournit un long commentaire de mythologie comparée en faisant de nombreuses références au travail de Cosquin. En 1880, il livre également une étude sur « la chanson du pèlerinage de Charlemagne », présentée comme la plus singulière chanson de geste laissée par le Moyen Âge, et où il cherche à établir un parallèle avec le conte arabe d’Haroun al Raschid.

Mais l’intérêt que le directeur de Romania porte au folklore n’est pas aveugle. Le folklore qu’il entend promouvoir est scientifique et son étude ne peut faire l’économie d’une formation philologique. Le « folklore facile » [5] qui se développe autour des années 1880, parallèlement au folklore d’un Eugène Rolland, Henri Gaidoz ou Gaston Paris, basé sur la mise en pratique d’une philologie rigoureuse, est l’objet de critiques parfois acerbes dans Romania. Ainsi, en 1880, dans le compte rendu sur les Contes populaires de Haute-Bretagne de Paul Sébillot, il écrit que l’auteur est plus attiré par le charme pittoresque des contes que par leur intérêt scientifique. Sébillot n’a pas, selon lui, l’art exquis des Grimm ; son français est dit « mou », « traînant », « fade ». Il reconnaît, toutefois, à l’auteur le mérite de ne pas avoir censuré les contes de leurs éléments obscènes, « car ces traits parfois choquants appartiennent au sujet et sont souvent importants pour la science [6] ». Au-delà des critiques d’ordre scientifique, il estime le travail de recueil de Sébillot important. Ce dernier collaborera même avec Romania, en 1883, en lui communiquant une version de la chanson de Renaud.

Les choses continuent ainsi jusqu’au moment où « Après un trop long séjour au pays des morts », Romania peut enfin annoncer la reparution de Mélusine, en 1884, grâce aux efforts de Gaidoz et Rolland qui ont su contribuer à la création d’un public plus nombreux. Est-ce l’influence de la renaissance de Mélusine ? Cette même année, fait rare, Paul Meyer s’essaie de nouveau à l’étude des contes populaires dans Romania. Car, en effet, même si le folklore a désormais trouvé un organe spécial avec Mélusine, Romania n’entend pas encore délaisser pour autant ces études. Eugène Rolland lui-même, en 1886, préfère lui offrir un article qu’il pensait pourtant destiner à Mélusine, car C. Nigra ayant déjà publié dans Romania une étude sur « Il Moro saracino », il juge préférable de voir paraître dans ce même organe les suppléments d’informations qu’il apporte à ce sujet [7]. Malgré cela, Gaston Paris signale, en faisant le compte rendu de Custom and myth, que même si le livre ne parle que peu de folklore, l’excellente méthode utilisée par Andrew Lang pourrait, malgré tout, rendre bien des services à cette science si elle s’en inspirait [8].

La publication de recueils de folklore va désormais croissant en France. Des organes comme La Revue des traditions populaires et La Tradition ont suivi de près Mélusine. Mais la publication de La Tradition, loin de réjouir les directeurs de Romania, leur laisse plutôt à penser qu’il n’existe pas encore en France suffisamment d’hommes réellement compétents pour alimenter trois recueils consacrés à la publication, la connaissance et l’étude des traditions populaires. Il encourage les deux sociétés concurrentes, qui sous-tendent la publication de La Revue des traditions populaires et La Tradition, à se fondre en une seule, puis à placer à leur tête un comité de publication capable d’éliminer certains articles de mauvaise qualité « qui seraient mieux à leur place dans les journaux à cinq centimes [9] ». Le problème se pose donc désormais en termes différents. En 1890, Romania affiche le souhait de ne plus traiter de folklore pour laisser ce soin aux organes spéciaux qui existent désormais. Le résultat de ces revues n’est pas à la hauteur des espérances qu’ils fondaient et ils souhaitent explicitement se démarquer de leur travail. Mélusine, elle-même, n’est dès lors même plus recensée dans la Revue des périodiques. Leur sentiment est qu’en regard du nombre de collaborateurs capable d’exécuter correctement de telles recherches, une seule revue dédiée au folklore et une autre, spécialisée dans l’étude des patois, suffiraient amplement. Ils motivent explicitement leur décision de ne plus traiter de folklore dans Romania par leur souhait de diminuer ainsi la concurrence dans la mesure de leurs moyens. Cette attitude est propre à la direction de Romania et ne connaît aucun parallèle dans d’autres revues du même genre en Europe.
Face à ces positions qui stigmatisent la masse des folkloristes français, les comptes rendus sur les travaux de Félix Arnaudin, établis dans Romania au cours de la même période, dont on signale la qualité tant sur le plan de l’étude du folklore que par une maîtrise affichée de la philologie, forment un contraste éloquent.

Malgré ces prises de positions, l’intérêt de Gaston Paris pour le folklore n’a pas fléchi. Romania continue à faire état des nouvelles publications le concernant comme des progrès de ces études à travers le monde, par l’annonce de la création de sociétés savantes ou de congrès [10]. De plus, le folklore n’a pas non plus totalement disparu des lignes ouvertes de la revue : exceptionnellement, Romania s’autorise quand même la publication d’articles de folklore à condition qu’ils intègrent des éléments médiévaux. Ainsi en est-il d’un article de Georges Doncieux publié en 1891 sur La Pernette, chanson populaire romane. Dans la même veine, la même année, Gaston Paris publie lui-même un très long article sur « Le conte de la rose dans le roman de Perceforest ». Il y aura également quelques articles de Gédéon Huet ou de Joseph Bédier.
Cette situation perdure jusqu’en 1903.

La mort brutale de Gaston Paris, en 1903, bouleverse totalement le monde des romanistes et Romania. Très vite, s’organise un mouvement, concrétisé par la création de la Société amicale de Gaston Paris, dont Paul Meyer est partie prenante, qui vise à prendre en charge la mémoire du grand homme. Comme l’a justement remarqué U. Bähler, dès les premiers temps après son décès, le souci d’organiser la mémoire de Gaston Paris a abouti à la construction d’une image mythifiée du personnage. Cette image se joue autour de l’agencement de deux aspects essentiels : l’influence de l’Allemagne sur la pensée et l’œuvre de Gaston Paris ; son goût pour le folklore. Ainsi, parmi les discours prononcés lors de ses obsèques, et retranscrits dans Romania, force est de constater que pas un seul mot ne fait allusion à ses travaux en matière de folklore. Voilà qui contraste étonnamment avec le « Gaston Paris, notre Grimm » de l’hommage de Bédier, prononcé en ouverture de ses leçons au Collège de France… De plus, quelques années plus tard, lorsque Paul Meyer établit la notice nécrologique d’Eugène Rolland, il précise bien que celui-ci a fondé les Kryptadia, recueils de folklore obscène, mais il omet sciemment de dire que Gaston Paris a été membre de leur comité de direction et que c’est ce dernier qui a trouvé le titre de la collection…

Romania poursuit son existence, malgré le décès de Gaston Paris. Paul Meyer s’est adjoint la collaboration d’Antoine Thomas, lexicographe, à la direction de la revue [11].
Si, dans les premières années de cette nouvelle direction, il est encore possible de voir paraître dans Romania des articles de Jeanroy, Huet ou Bédier, cet état de fait cesse pourtant assez rapidement. En 1910, sous l’influence d’Antoine Thomas, Romania est essentiellement devenue une revue de lexicographie. Il est un fait particulièrement symptomatique de cette réorientation manifeste des objectifs scientifiques de la revue : lorsque Paul Meyer retrouve le manuscrit non publié de Gaston Paris sur le Trésor de Rhampsinite, il le remet à Gédéon Huet pour qu’il le fasse paraître dans La Revue de l’Histoire des Religions et l’écarte volontairement de Romania bien qu’il s’agisse d’un article inédit de son fondateur.

La meilleure façon d’envisager de manière concrète l’évolution de l’étude du folklore dans Romania est de l’illustrer par un élément récurrent : les comptes rendus sur la Faune et la Flore populaire d’Eugène Rolland.
Le premier date de 1881 et il est signé par Arsène Darmesteter qui salue cette œuvre considérable qui s’inscrit dans une branche de la science jusqu’ici négligée en France. Son commentaire est une longue réflexion sur la nature d’un certain nombre de matériaux que l’on considère, à cette époque, comme du folklore mais dont il se demande dans quelle mesure, dans l’Antiquité et au Moyen Âge, ceux-ci n’appartenaient pas plutôt à la culture savante du moment. Il estime qu’il convient donc d’établir pour le folklore une critique des textes et des sources aussi sévère que pour les autres branches de l’histoire. Il s’interdit tout commentaire d’ordre linguistique.
Le deuxième compte rendu date de 1897 ; il est signé par André Beaunier et concerne le premier volume de Flore populaire. Après des considérations sur les difficultés du travail mené par Eugène Rolland sur le plan linguistique, dans son effort pour identifier précisément toute plante concernée, il explique aussitôt que la linguistique et le folklore sont ici dans un échange perpétuel où l’on saisit au vif le travail spontané du peuple. Aussi, dit-il qu’il est très délicat de faire la critique du texte de Rolland d’un point de vue philologique tant il est difficile, souvent, de décider si l’on doit expliquer par telle tradition populaire la création d’un nom ou, réciproquement, si ce n’est pas le nom lui-même qui a donné naissance à la tradition.
En 1907, c’est Antoine Thomas qui se charge du compte rendu du dernier volume publié. Il énumère d’abord les noms savants des vingt familles de plantes traitées dans le volume concerné puis s’attache à mettre en évidence, de manière méthodique, les erreurs lexicographiques qu’il a pu relever : « c’est par erreur que la forme canebasse est attribuée à J. Thierry avec la date 1564 ; elle manque même au Nicot de 1606 mais elle se trouve dans Cotegrave en 1611 [12] » ; Et ainsi de suite… Il réussit le tour de force de ne pas même prononcer le mot folklore ou populaire !

Aussi, face à ce glissement scientifique de Romania, qui passe d’une philologie entendue au sens large, comme une science globale, à une philologie entendue dans un sens restreint et dont l’usage se confond avec celui de la linguistique, le volume de 1911 se révèle-t-il particulièrement surprenant : tout d’un coup le folklore abonde de nouveau dans les lignes de Romania ! Ainsi, sans aucune explication préalable, voit-on à la fin de l’année 1911, Gédon Huet, mais aussi Edmond Faral, dans une étude sur les sources populaires du roman d’Eneas, et, surtout, Émile Cosquin, dans un long article sur le conte du chat et de la chandelle, publier dans cette revue. Ce changement de cap reflète un changement de direction qui ne sera formalisé explicitement qu’au début de l’année 1912. On peut faire l’hypothèse que cette réorientation scientifique que Mario Roques, le nouveau directeur de Romania, donne à sa revue correspond à la volonté de lui rendre un contenu conforme à ce qui, selon lui, était fondamentalement la définition que son maître, Gaston Paris, donnait à la philologie. En effet, dans l’hommage qu’il lui rend, en 1903, il s’attache à expliquer longuement que la définition de la philologie comme d’une science totale, où l’histoire d’une langue ne peut s’isoler de l’histoire des choses qui, par un retour légitime apporte à son tour témoignage de l’influence de peuple à peuple, a bien été celle entendue par Gaston Paris dès les débuts de son activité. Une telle conception est, effectivement, conforme à la devise de Romania mais elle s’oppose aussi, manifestement, à l’image que les plus proches collaborateurs de Gaston Paris ont voulu donner de l’homme, de manière posthume. Pour Mario Roques, en revanche, Gaston Paris est le représentant d’une philologie rigoureuse et sans limite, qui est à la base de la formation tant d’historiens, de mythographes, de grammairiens que de littérateurs. Ces vues s’accordent d’ailleurs parfaitement avec ce qui, dans le reste de l’Europe, correspond à une conception de la philologie toujours perceptible, notamment en Roumanie, qui constitue le terrain de prédilection de Mario Roques.

Mais, très vite, avec 1914, arrive la guerre et son lot de mobilisations. Mario Roques est appelé sous les drapeaux et Romania continue alors à fonctionner au ralenti, au gré des collaborateurs qui parviennent à se libérer de leurs obligations militaires. La place du folklore dans cette revue est alors totalement tributaire de ces aléas. Ainsi, à côté de commentaires émanant de Jud et définissant Romania comme une revue de lexicologie, peut-on trouver des articles de folklore de Jeanroy, Langfors ou Huet.

L’étude de Romania, depuis sa création jusqu’au lendemain de la première guerre mondiale, met en évidence la double singularité de la France : dernier pays européen à mettre en œuvre l’étude des traditions populaires, elle sera également le premier à exclure de telles études du champ de la philologie. Ce que révèle le parcours de cette revue en ce domaine relève à la fois de prises de positions individuelles, de la situation politique de l’époque, marquée par le conflit franco-allemand de 1870, mais aussi de l’influence de facteurs culturels propres à la France et que Gaston Paris a qualifiés d’ « esprit français ».

Si de 1872 à 1889, les directeurs de Romania ont cherché à promouvoir activement le développement de telles études dans ce pays, quand se créent des organes spécialisés pour cette science, leur constat se révèle fort éloigné des ambitions qu’ils avaient nourries pour cette discipline. Contrairement à l’Allemagne, il s’est développé en France ce qu’Henri Gaidoz a appelé « un folklore facile ». Les folkloristes français de la fin du dix-neuvième siècle ont ainsi pensé pouvoir faire l’économie de l’étude de la philologie. Voilà justement ce que leur reprochent ceux qui pratiquent le folklore dans le cadre rigoureux de la philologie ; voilà ce qui motive la décision des directeurs de Romania de mettre leur revue, en quelque sorte, hors du jeu ; voilà également ce qui vaut à Félix Arnaudin de vifs compliments dans Romania, cité en exemple pour l’art avec lequel il exerce la philologie alors qu’il vit pourtant si éloigné des milieux parisiens… Mais Gaston Paris et Paul Meyer accusent également ce qu’ils nomment « l’esprit français » : ils remarquent que leurs élèves français, contrairement aux étrangers, se complaisent dans ce qu’ils appellent « le système commode de l’école française » c’est-à-dire, concrètement, dans une politique du moindre effort qui cherche à s’éloigner d’études par trop complexes, attitude incompatible avec toute mise en œuvre de l’érudition nécessaire, à la fois, à l’étude de la philologie romane comme à celle du folklore.
La mort de Gaston Paris marque un tournant manifeste dans le destin de Romania. L’esprit français n’est ici d’aucune aide pour expliciter la façon dont ses plus proches collaborateurs ont cherché, après sa mort, à construire l’image d’un personnage dont le plus grand mérite est d’avoir donné une méthode ultra-rigoureuse à une philologie entendue dans un sens restreint et qui n’englobe pas le folklore. Pour comprendre la façon dont on a voulu pratiquement gommer, de manière posthume, tout l’intérêt que l’homme a porté au folklore de son vivant, sans doute faut-il envisager les attaques très violentes dont il a été l’objet au cours de son existence et qui l’ont poursuivi toute sa vie durant. Celles-ci s’axent essentiellement autour de deux points : l’identification de ses travaux de folklore aux théories de l’école de Max Müller ; une prétendue germanophilie qui, indirectement, s’associe à l’étude de la tradition populaire.
Gaston Paris a fait ses études en Allemagne. Il a trouvé là-bas une organisation universitaire plus favorable tout comme un commencement d’organisation scientifique. Mais, dans un contexte immédiatement subséquent à la guerre de 1870, ses amitiés avec les savants allemands, l’influence que l’Allemagne a exercé sur ses travaux, comme l’admiration qu’il porte à l’organisation universitaire de ce pays, lui ont valu d’être violemment accusé de germanisme par certains qui l’estiment porteur d’un « enthousiasme aveugle » pour la science allemande. Mais ils oublient alors les accents patriotiques du prospectus de Romania. Or le folklore est une science née en Allemagne, dont le maître incontesté au niveau européen, à la fin du XIXe siècle, est l’allemand Reinhold Köhler, bibliothécaire à Weimar et collaborateur de Romania. Gaston Paris écrira même qu’il n’aurait rien pu faire sans lui en ce domaine.

Mais il est un autre point sur lequel on attaque vivement Gaston Paris. Si les folkloristes français ont toujours tenu à se démarquer nettement de l’école de Max Müller, qu’ils considèrent comme l’antipode du folklore, certains ont pourtant voulu y assimiler, à tort, le travail folklorique sur Poucet. En 1895, il sera encore contraint de s’expliquer à ce sujet et de répéter à quel point son étude se place loin de ces théories. Mais, comme il le dit lui-même, ces reproches, on les lui adresse généralement sans l’avoir lu, en « raillant de confiance ». Quand on sait avec quel soin il a toujours mis en garde contre les théories de l’école de Müller et ce, depuis le premier numéro de Romania [13]… ces phénomènes de rumeur malveillante ne laissent d’impressionner.

Aussi est-il possible d’imaginer raisonnablement que ces aspects de la personnalité de Gaston Paris ont été sacrifiés dans l’œuvre de mise en mémoire réalisée par son proche entourage scientifique en raison des attaques très vives qu’ils lui avaient causé de son vivant. Sans doute ont-ils ainsi voulu préserver la mémoire d’un homme qui ne pouvait plus répondre en mettant en exergue la « méthode de fer » qui lui avait valu tout son prestige, en voulant oublier que l’homme qui avait fondé la Revue Critique, puis la Romania, a également « parrainé » [14] les Kryptadia




Notes

[1Paris, Gaston, Romania, 1872, p. 104.

[2Notons que la méthode qu’il décrit alors : collecte exhaustive des variantes pour remonter à une variante indienne, considérée comme la plus ancienne, montre que lui, tout comme son père, étaient déjà adeptes des théories de Benfey. Nous ne ferons aucun commentaire sur le fait qu’il qualifie l’origine de tous les contes animaux qu’il étudie de « bouddhique »…, nous avons déjà dit ailleurs à quel point cette conception est erronée.

[3Paris, Gaston, Romania, 1875, pp. 159-160.

[4Id., ibid., p. 158, 1878.

[5L’expression est de Gaidoz.

[6Paris, Gaston, Romania, 1880, pp. 328-329.

[7Rolland, Eugène, « L’escriveto, chanson populaire du Midi de la France », Romania, 1886, pp. 111-124.

[8Paris, Gaston, Romania, 1885, pp. 316-317.

[9Id., ibid., pp. 167-168.

[10Les membres de la revue sont, eux-mêmes, devenus adeptes de certaines traditions. Ainsi Romania fait-elle régulièrement état de « per nozze », usage italien consistant à offrir une étude, imprimée en petit nombre et non mise dans le commerce, aux mariés. La tradition s’instaure parmi les collaborateurs de Romania en 1884, lors du mariage de Depret-Bixio et sera reprise, dès l’année suivante, à l’occasion du premier mariage de Gaston Paris. Pitrè compte parmi ceux qui ont remis une telle offrande au directeur de Romania. L’usage se perpétue régulièrement ensuite.

[11En 1907, Antoine Thomas exige de ne plus figurer explicitement comme co-directeur de Romania. En effet, ce partisan d’une réforme de l’orthographe, souhaite désormais ne plus écrire qu’en orthographe rectifiée selon des principes phonétiques, même dans Romania. Le refus de P. Meyer de souscrire à cette exigence provoque la colère d’A. Thomas qui ne veut plus, désormais être associé officiellement à la direction de la revue. Officieusement, il est clair qu’il continue, comme par le passé, à épauler P. Meyer dans son travail directorial. La direction de Mario Roques lui offrira visiblement une liberté nouvelle : il écrira désormais systématiquement en orthographe réformée dans Romania !

[12Thomas, Antoine, Romania, 1897, pp. 474-475.

[13Il écrira à ce sujet à d’Ancona : « je me trouve obligé (…) de ferrailler avec les Allemands pour empêcher que Roland ( orthographe ? ; le nom du neveu de charlemagne s’écrit généralement avec un seul l)ne soit le Dieu-soleil ». Lettere di Gaston Paris scelte dal carteggio con lui e pubblicate da d’Ancona, p. 345.

[14Selon l’expression d’Henri Gaidoz, Mélusine, T. XI, p. 440.