« La señora des études amazoniennes : biographie de Simone Dreyfus-Gamelon »

par Martine Segalen

Université Paris Nanterre


2018

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Pour citer cet article

Segalen, Martine, 2018. « La señora des études amazoniennes : biographie de Simone Dreyfus-Gamelon » in Bérose, Encyclopédie en ligne sur l’histoire de l’anthropologie et des savoirs ethnographiques, Paris, IIAC-LAHIC, UMR 8177.

Il revient à une ethnologue qui aurait aimé travailler en Amérique latine, mais se replia vers l’anthropologie at home, Martine Segalen, de présenter le parcours intellectuel et scientifique de Simone Dreyfus-Gamelon. Alors que M.S. abandonnait joyeusement le domaine du commerce pour s’aventurer vers les terres inconnues de l’ethnologie, Simone Dreyfus-Gamelon l’accueillit en 1967 avec la générosité qu’on lui connaît et l’orienta dans son parcours de recherche ; grâce à l’intérêt de ses enseignements, elle l’ouvrit au domaine de recherche qui allait être le sien par la suite, la parenté. Le texte qui suit, fondé sur des notes prises sous la parole toujours forte de Simone Dreyfus-Gamelon, est un modeste remerciement, 50 années plus tard, pour ses encouragements.

Celle qu’on nomme dans le milieu, avec grande révérence et affection, La señora, appartient à cette génération d’ethnologues qui ont fait la réputation de l’école française dès les années 1960-1970, à travers ses recherches sur l’Amérique amazonienne. Aire géographique encore peu étudiée, dans la lignée des travaux de Paul Rivet et surtout de Claude Lévi-Strauss, Simone Dreyfus-Gamelon a contribué à structurer institutionnellement l’ethnologie française.

Avant la Seconde Guerre mondiale et immédiatement après, sous l’influence de Marcel Griaule, le tropisme français de la recherche penchait plutôt du côté de l’Afrique et des colonies encore françaises ; Simone Dreyfus-Gamelon est ainsi une des toutes premières ethnologues françaises, et première femme probablement, à partir sur le terrain des Amazonies brésiliennes dont elle devint une des spécialistes avant de s’intéresser à l’histoire des politiques indigènes de la région des Antilles et de la Guyane. Si le choix de ce terrain s’est fait un peu par hasard, comme c’est le cas pour tant d’autres ethnologues, il s’accordait bien à son tempérament combatif et déterminé qui a accompagné toutes ces longues années de recherche et qui continue d’animer son action au service des peuples autochtones.

Elle est née à Paris en 1925 dans une famille juive doublement alsacienne, originaire du Haut-Rhin et du Bas-Rhin, qui comme tant d’autres, avait quitté l’Alsace à la suite de la défaite en 1871. Parmi ses héros familiaux, elle cite son arrière-grand-père maternel, né à Trèves, qui, en conflit avec la seconde épouse de son père, avait fait seul le trajet jusqu’à Paris à l’âge de 10 ans, et s’y retrouva sans aucun contact, vivotant de pourboires en ouvrant les portières des voitures. Il finit cependant diamantaire. Son père, représentant de commerce, avait eu l’occasion de se rendre en Argentine et au Pérou avant son mariage, et il eut l’occasion d’offrir à Simone dans sa petite enfance un goût de l’Amérique latine en emmenant sa famille passer une année et demie en 1929-1930 à Buenos Aires, au cours de laquelle elle apprit l’espagnol et y gagna peut-être ce goût des Autres américains. Alors que celui-ci meurt en 1935, lorsqu’elle a dix ans, c’est sa mère qui entretient la famille avec un petit magasin de parfumerie situé près de la place de la République.

Lors de l’Occupation, la famille Dreyfus composée de trois générations de femmes reste cachée dans Paris où la jeune Simone continue ses études secondaires. 1942 est l’année du baccalauréat et c’est le 16 juillet, le jour de la rafle du Vel d’Hiv qu’elle est convoquée pour les oraux. Sa mère lui ayant interdit de prendre le risque de sortir alors que la famille est barricadée chez elle, elle sort par la fenêtre du rez-de-chaussée. Avec son étoile jaune sur sa robe d’été, dans un quartier en état de siège, elle prend tous les risques pour se rendre à pied à la Sorbonne et retrouve son calme grâce à un examinateur compréhensif. Peu de temps après, la famille passera la ligne de démarcation et vivra cachée dans un petit village de haute Ardèche, Chalencon, où les maquisards venaient se ravitailler. Tout en faisant classe à un petit cousin réfugié comme elle, elle prépare son bac qu’elle passe à Privat en juin 1944.

De retour à Paris, la famille s’installe rue du Foin derrière la place des Vosges ; sa mère récupère son magasin en 1946. Pour sa part, Simone trouve un emploi dans le cadre des « chantiers des chômeurs intellectuels » mis en place pour venir en aide aux jeunes gens victimes de la guerre, et opte pour un poste doté de quelques vacations à mi-temps au musée de l’Homme, sans savoir a priori ce qu’était l’ethnologie. Affectée comme « aide technique » à mi-temps, selon la nomenclature de l’époque, au département d’ethnomusicologie, elle inventorie les collections d’instruments de musique et d’enregistrements et contribue à l’édition des enregistrements recueillis par Alain Gheerbrant lors de l’expédition Orénoque-Amazone (1948-1950), publiés dans la collection des disques du musée de l’Homme fondée par Gilbert Rouget. Simultanément, elle suit les enseignements du certificat d’ethnologie, son bureau et la salle de cours étant situés au même étage du musée. Comme tant d’autres, Simone Dreyfus-Gamelon est fascinée par Claude Lévi-Strauss, éphémère sous-directeur du musée, aux côtés de Paul Rivet, où il professait des cours sur la parenté, et suit également en Sorbonne ceux de Marcel Griaule. Elle obtient une licence libre [1] en ethnomusicologie en 1949 et la voilà nommée « aide technique à plein temps » au CNRS, en 1953. Au département d’ethnomusicologie, son directeur André Schaeffner lui offre de prendre en charge le secteur de l’Amérique latine, une aire géographique qui l’attirait en souvenir de ses années d’enfance.

Alfred Métraux, grand ami de Schaeffner, lui propose en 1954 de faire une mission chez les Maya, un peuple à cheval sur plusieurs pays d’Amérique centrale, ce qu’elle accepte malgré son tropisme pour l’Amérique latine ; l’invasion du Guatemala par la CIA mit fin au projet. L’année suivante, de retour d’un séjour au Brésil dans le cadre d’une mission pour l’Unesco, Métraux lui propose de participer à une enquête dans le cadre du Service de protection des Indiens (SPI) alors dirigé par Darcy Ribeiro, un célèbre anthropologue brésilien et un des fondateurs de l’université de Brasilia, auteur de nombreux ouvrages concernant les populations indigènes du pays et chef de la section d’études et de recherches dudit Service. Il s’agit d’une mission dans le Pará parmi des Indiens kayapo appartenant au groupe linguistique Gé et vivant dans le village de Kubenkrãnkêñ. Les Kayapo étaient, comme on disait à l’époque, « pacifiés ». Groupe guerrier, très agressif, tant à l’égard des autres Indiens que des caboclos, ils n’avaient accepté le contact avec les membres du SPI que trois années auparavant seulement. Avant elle, le célèbre Curt Nimuendajú, un ethnologue allemand qui avait adopté un nom indien, les avait rencontrés dans les années 1930 [2] et Alfred Métraux en avait été un des tout récents visiteurs. Initialement destinée à enregistrer des chants et des musiques, la mission changea d’orientation du fait que l’équipement technique s’était révélé rapidement inutilisable, de sorte que Simone Dreyfus-Gamelon rassembla des matériaux originaux qui donnèrent lieu à sa thèse. Dans leurs gros villages circulaires, ces Indiens, cultivateurs de la savane, pratiquaient l’essartage et vivaient de la culture du manioc et du maïs.

Les conditions du terrain furent très difficiles, et doublement, sur le plan personnel et professionnel. Peu de femmes seules avaient fait avant elle du terrain mais Simone Dreyfus-Gamelon avait décidé de saisir la chance que le grand Métraux offrait à une toute jeune femme, au prix d’un grave dilemme : emmener avec elle sur le terrain sa fillette de sept ans, ou la laisser aux soins de sa mère. Ce furent pour elle des mois de tristesse et de culpabilité, mais, rétrospectivement, en pensant à des collègues dans la même situation et dont les jeunes enfants tombèrent gravement malades, Simone Dreyfus-Gamelon estime qu’elle avait fait un choix raisonnable. D’autant que sa fille, interrogée à ce sujet, dit avoir passé ces mois dans l’enchantement de la parfumerie de sa grand-mère.

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Simone Dreyfus-Gamelon avec une jeune fille au poste indigène du Service de Protection des Indiens du Haut Xingu, 1955

(Copyright René Fuerst, droits réservés)

Par ailleurs, l’isolement du village de Kubenkrãnkêñ était grand, rendant tout secours impossible, qu’il s’agît de remonter les accus de la machine d’enregistrement ou d’obtenir un secours médical. Un petit avion censé se poser toutes les semaines n’atterrit en fait que trois fois au cours du séjour de Simone Dreyfus-Gamelon. Vivant dans une case à l’écart, la maison des hommes lui fut, au début, interdite par principe mais elle fut assez rapidement autorisée à y mener son enquête sur le rôle politique de cette institution ; quant aux maisons des femmes, elle estimait ne pas pouvoir y loger, souhaitant ne pas peser sur leurs maigres ressources. Les noix de para, en portugais castanha-do-Pará, constituaient un aliment de secours, en particulier lorsque l’ethnologue suivait les migrations saisonnières du village en forêt. Après ces longs mois d’un terrain difficile et relativement solitaire, Simone Dreyfus-Gamelon se rend dans le Haut Xingu où elle réalise des enregistrements auprès de diverses tribus qui fréquentaient un poste tenu par deux frères portugais, les Vilas Boas, dont l’accès relativement facile attirait aussi l’attention des touristes et des journalistes. Auprès de ces groupes indiens appartenant à diverses familles linguistiques, Tupi, Caraïb, Arawak, etc., elle put enregistrer des chœurs de femmes, ou encore les énormes trompes des Indiens tupi. Ils furent gravés sur un disque dont l’envers était consacré à la musique vocale masculine des Kayapo – ceux-ci n’ayant pas d’instruments de musique –enregistrés avant que les accus ne viennent à manquer. Ce disque fut couronné par le prix Charles Cros. Après son retour à Rio, elle se rendit à Bahia, où elle est acceptée dans un des plus authentiques Candomblés grâce à Pierre Verger, qui en était à la fois le photographe, l’adepte et le dignitaire, et où elle réalisa des enregistrements des chants des danseurs de capoiera, recueillis dans la rue, et de pêcheurs halant leurs filets sur la plage.

Sa thèse sur les Indiens kayapo, sous la direction de Claude Lévi-Strauss est soutenue en 1962. Elle est alors recrutée comme attachée de recherche au CNRS (l’étape du « stagiérat » lui étant épargnée en raison de son terrain amazonien). Publié en 1963, l’ouvrage propose une monographie sur le modèle d’après-guerre qui passe en revue la culture matérielle, les âges de la vie, les structures sociales – règles matrimoniales, nomenclatures de parenté, classes d’âge, organisation du pouvoir –, la musique, la mythologie. Déjà sont sensibles au village les effets du contact avec le SPI, que Simone Dreyfus-Gamelon note au passage : les femmes utilisent les marmites en aluminium alors que les Kubenkrãnkêñ ne connaissaient pas la poterie ; les couples ne vivent pas ensemble mais les hommes dorment avec leurs épouses dans les maisons familiales matrilocales et passent leur journée dans la maison des hommes. L’ouvrage s’achève sur un essai de caractérisation de la culture gé, mettant en perspective les données du terrain avec celles qui furent recueillies au sein d’autres groupes amazoniens, qu’il s’agisse des structures sociales ou des mythes. Ceux-ci avaient été recueillis par Alfred Métraux, lors de son séjour au village, qui les lui avait donnés généreusement pour publication.

Déjà en 1960, Simone Dreyfus-Gamelon est attirée par l’enseignement, ce qui la pousse à devenir une spécialiste de la parenté ; elle se plonge dans toute la littérature sur le sujet, tant les œuvres de Lévi-Strauss et de Louis Dumont, que celles des auteurs anglo-saxons et brésiliens. Elle quitte le musée de l’Homme et le CNRS et est élue comme maître-assistante à la Sorbonne aux côtés de Roger Bastide, puis à Nanterre, où Éric de Dampierre crée la première chaire d’ethnologie en 1968.

La question de l’enseignement de la discipline était cruciale dans les années 1970, en l’absence de chaires universitaires consacrées à l’ethnologie, à l’exception de celle de l’université de Nanterre. Il se concentrait au sein de deux institutions initialement concurrentes : le CFRE « Centre de formation à la recherche ethnologique » et la FRA « Formation à la recherche anthropologique » [3]. Le premier, créé en 1945, était dirigé par André Leroi-Gourhan, au musée de l’Homme, et plutôt orienté vers les sociétés africaines avec un intérêt marqué pour la culture matérielle, en association avec l’archéologie. À l’École pratique des hautes études (EPHE), la FRA (plus tard FRASE, Formation à la recherche en anthropologie sociale et ethnologie) est fondée par Claude Tardits et Alfred Métraux, influencés par les positions de Lévi-Strauss, et beaucoup plus orientée vers des questions sociologiques. C’est à Simone Dreyfus-Gamelon qu’ils demandent de mettre en œuvre ce projet alors que le CFRE fut dissous en 1973. Après les années Sorbonne, et un court passage à l’université de Nanterre, elle est élue en 1971 à l’École pratique des hautes études comme maître-assistante, date à laquelle elle prend en charge pendant dix années ce jeune centre d’enseignement qui formera une génération d’anthropologues. Accueillant une vingtaine de postulants chaque année, l’enseignement se répartissait entre des cours sur la parenté, sur les systèmes politiques et de représentations, sur les systèmes économiques, suivis par un séjour de trois semaines sur un terrain français. En 1973, elle est élue directeur d’études à l’EPHE.

Parallèlement à la direction de la FRASE, elle ouvre un séminaire qui rassemble un groupe sud-américaniste qui se mut en 1977 en Équipe de recherches associée à la fois au CNRS et à l’EHESS, sous la dénomination de ERA (par la suite EREA) ou « Équipe de recherches en ethnologie amérindienne » [4]. Tout en maintenant des contacts avec des archéologues, comme Annette Emperaire et des ethno-historiens, groupés autour de Nathan Wachtel, le travail de l’équipe se centrait plus spécifiquement sur le problème des structures sociales indigènes [5].

La contribution de Simone Dreyfus-Gamelon à la structuration institutionnelle de la recherche est donc considérable, alors qu’elle poursuit ses travaux de recherche d’abord sur les questions de parenté, puis, dans une dimension diachronique sur les contacts entre ethnies le long de la vallée de l’Orénoque. Dans l’ouvrage sur les Kayapo, un chapitre, parmi d’autres, abordait déjà la question de la parenté, sujet dont Simone Dreyfus-Gamelon va devenir une experte, proposant en regard du système des échanges analysés dans les Structures élémentaires une réflexion sur les spécificités amazoniennes qui semblaient mieux éclairées par les thèses que Louis Dumont avait développées sur les systèmes dravidiens. En effet, bien qu’elle ne fut jamais affiliée institutionnellement au Laboratoire d’anthropologie sociale dirigé par Claude Lévi-Strauss – celui-ci disait qu’elle en était membre In partibus – Simone Dreyfus-Gamelon a été parmi les premières à mettre en lien ses théories avec le modèle dravidien qui, appliqué aux sociétés des basses terres tropicales, dégageait ainsi cette aire des modèles lignagers qui ne rendaient pas compte de la réalité amazonienne. Selon la théorie de Louis Dumont, la société se divise en deux, les épousables et les non-épousables (consanguins), ce qui distingue les niveaux généalogiques, rend transmissible la relation d’alliance ou d’affinité. La filiation peut être cognatique ou unilinéaire. Relisant les anciennes relations de voyage ou s’appuyant sur les recherches conduites par des anthropologues étatsuniens et brésiliens dont le nombre commençait à devenir conséquent dans les années 1970 et 1980, Simone Dreyfus-Gamelon proposa une synthèse de ces travaux, qui fut publiée dans un numéro de l’Homme qui reste une des publications d’ampleur sur cette aire, intitulé « la remontée de l’Amazone » [1993]. Elle y montre la spécificité des systèmes dravidiens amazoniens dont la souplesse permet de faire fonctionner divers systèmes politiques et d’organiser les relations internes et externes de ces groupes locaux, autorisant les sociétés à s’adapter aux vicissitudes de l’histoire. Les travaux de Simone Dreyfus-Gamelon s’inscrivaient dans le renouveau des études amérindiennes, salué par Lévi-Strauss dans l’introduction dudit numéro et marqué par l’éruption de l’historicité. Ainsi s’est trouvé bouleversé le regard que l’on portait jusqu’alors sur les mondes des basses terres dont on pensait qu’ils incarnaient l’exemple même du primitivisme. Dans les années 1980, des fouilles archéologiques démontrèrent l’existence ancienne de grandes sociétés amazoniennes qui, sous le poids de la colonisation, éclatèrent et furent rejetées sur les marges ; les sociétés rencontrées par les anthropologues étaient les ultimes survivants du cataclysme que fut la découverte du Nouveau Monde. De ces découvertes, jaillit un renouveau théorique et aussi une relance de nouveaux thèmes, au-delà de l’analyse des systèmes de parenté – relations au monde animal et végétal, formes originales de l’ethnicité, etc.

Des considérations personnelles expliquent les nouvelles directions de recherche prises par Simone Dreyfus-Gamelon dès le début des années 1960, alors qu’un second enfant venait de naître. Mère de deux enfants, de longs terrains lointains lui semblent désormais impossibles. Tout en se consacrant principalement à l’enseignement, elle glisse d’une recherche ethnologique classique avec travail sur le terrain à une recherche d’anthropologie historique dont les sources se trouvent dans les archives. Depuis longtemps, elle s’intéressait aux vastes réseaux de communication et d’échanges entre les îles et le continent, à travers le rôle de la vallée de l’Orénoque comme lieu de passage dans les deux sens. Ce faisant, elle se tourne vers l’étude d’autres sociétés amérindiennes, situées en Guyane.

Parallèlement à sa vigoureuse synthèse sur les parentés amazoniennes, Simone Dreyfus-Gamelon engage un travail de recherche sur des sources historiques laissées par les militaires, les prêtres, les voyageurs, et s’appuie notamment sur les relations d’un gouverneur hollandais d’une colonie néerlandaise de Guyane, Laurens Storm van’s Gravesande, qu’elle analyse dans un long article publié dans le numéro de l’Homme [1992] marquant le 500e anniversaire de la découverte de l’Amérique. Elle s’y penche sur l’étude des liens entre systèmes de parenté et systèmes politiques à travers le fonctionnement et la disparition des réseaux.

Ses recherches sur les Indiens de la Guyane hollandaise s’inscrivent donc dans le renouveau du regard qui montre que ces sociétés ont une histoire. Des réseaux politiques précolombiens sont attestés au XVIe siècle, constitués par et pour la guerre, à fin de captation d’identités, par et pour les rituels et les échanges, autour d’hommes éminents capables de rassembler de fortes parentèles et clientèles. Dans son long article, Simone Dreyfus-Gamelon dévoile un très ancien circuit d’échanges parcourant la Haute Guyane et la Grande Savane. Purement intéressés par des relations mercantiles, les Hollandais ne voulurent ou ne purent christianiser ces sociétés. C’est pourquoi le système d’échanges et de guerre entre les Karinha et les Akawaio put dès lors se poursuivre ; en effet, les Indiens ayant refusé l’évangélisation, les équilibres socio-économiques fondés sur leurs visions du monde et leur conception propre de la personne et du soi ont pu se maintenir au cours des XVIIe et XVIIIe siècles sous la forme d’un système complexe d’alliances, de guerres et trafics. Guerre et échanges étaient les facettes d’un même processus de constitution et reproduction des identités sociales, et non une série d’étapes se succédant les unes aux autres. La perspective historique montre enfin que les guerres indigènes, sous l’empire des lois hollandaises, se transformèrent en guerres pour les marchandises et en chasse aux esclaves dans les zones espagnoles et portugaises.

Simone Dreyfus-Gamelon est une femme entière, très engagée comme le montrent plusieurs épisodes de sa vie. En 1960, elle est l’une des signataires de ce que l’on a appelé « Le Manifeste des 121 », la « Déclaration sur le droit à l’insoumission dans la guerre d’Algérie [6] » qui la conduisit devant un tribunal, au risque de se faire démettre de son emploi public. Claude Lévi-Strauss lui offrit d’être son défenseur ; il venait d’être nommé professeur au Collège de France ; son intervention fit cesser toutes les poursuites. Plus tard, au Brésil, Simone Dreyfus-Gamelon a pris des positions fortes en faveur des Amérindiens victimes de ce qu’elle nomme les « abominations » de l’Occident et dont elle a résumé les péripéties [7]. Ainsi, en 1979, elle se joint aux protestations contre une filiale brésilienne d’Elf Aquitaine, Braselfa, qui conduisait des prospections sur le fleuve Andira, sur le territoire des Indiens satéré, sans même avoir demandé de permission pour forer. Il s’agissait de prospections sismiques, à l’aide de bâtons de dynamite enterrés dans le sol. Pour ce faire, la compagnie employait des ouvriers installés dans des camps où circulaient sans limites l’alcool et les vidéos pornographiques. Un territoire de 64 hectares dévasté, la disparition du poisson du fait de la pêche à la dynamite, des traumatismes culturels. Soutenus par l’Association brésilienne d’anthropologie, les Satéré se révoltèrent et s’adressèrent au Centre de travail indigéniste qui demanda à Simone Dreyfus-Gamelon – spécialiste de renommée internationale – de conduire une expertise sur le terrain. Tant la direction du CNRS dont dépendait l’EREA que la présidence de l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS) reçurent des ordres du gouvernement lui interdisant de partir. À cette époque, en effet, et pour une courte période le ministère de l’Industrie dont dépendait Elf et le ministère de la recherche dont dépendait le CNRS étaient logés sous la même bannière (dont le ministre de tutelle était Laurent Fabius). C’est seulement en 1981 que, sans ordre de mission qui officialiserait son voyage et son séjour sur le terrain, son billet d’avion « sec » – c’est-à-dire ne couvrant pas les frais de déplacements au Brésil –, fut financé au titre d’un voyage « individuel », à ses risques et périls. Accompagnée d’une photographe, Sonia Lorenz, Simone Dreyfus-Gamelon se rendit sur les lieux, puis à Manaus pour chiffrer les dégâts relatifs aux destructions de bois amazoniens. Si les prospections s’étaient arrêtées, faute de résultats, les bois abattus avaient été vendus sans que les Satéré n’en aient tiré aucun bénéfice. Le retentissement national d’une interview qu’elle donna à une télévision locale arriva jusqu’à São Paulo dont la presse locale se fit l’écho. Alors que le directeur des sciences humaines au CNRS lui intimait l’ordre de rentrer, elle ne quitta le Brésil qu’après avoir rencontré les responsables de la Braselfa à Rio ; ceux-ci s’étonnèrent d’apprendre qu’une ethnologue avait rencontré les Indiens et « qu’on pouvait s’asseoir autour d’une table à côté d’eux » ! À la suite de la publication de son rapport, des négociations s’ouvrirent entre les deux parties : une grande première historique qui a fait jurisprudence. Elles se conclurent sur un accord en 1984 prévoyant une indemnité pour les dégâts matériels causés.

L’engagement personnel [8], la ténacité dont elle fit preuve dans cette affaire la confortèrent dans la nécessité de la création d’associations pour soutenir les Amérindiens. Elle milite pour une double scolarisation, dans la langue indigène et en portugais, dont la connaissance est indispensable afin que face aux sociétés occidentales, les peuples autochtones puissent continuer de décider de leur avenir. Il existe désormais nombre d’organisations nationales et internationales qui travaillent à l’alphabétisation des Indiens.

Simone Dreyfus-Gamelon est aujourd’hui présidente du Groupe international de travail pour les peuples autochtones [9], plus particulièrement destiné aux peuples francophones. Le GITPA diffuse, depuis 2012, la documentation publiée par IWGIA (International World Group for Indigenous Affaires) dont le siège est situé à Copenhague. Cet organisme a participé en 2007 au groupe de travail des Nations Unies qui a rédigé la Déclaration solennelle des droits des peuples autochtones. Un ouvrage récent témoigne de ces travaux [2016]. En traduisant les articles publiés par l’IWGIA pour la collection « Questions autochtones », Simone Dreyfus-Gamelon continue son œuvre au service de ces peuples dont elle fut une observatrice diligente et pleine d’empathie.

Bibliographie indicative

Simone Dreyfus-Gamelon, Les Kayapo du Nord, contribution à l’étude des Indiens Gé, Paris, La Haye, Mouton et Cie 1963, 213 p.

Simone Dreyfus-Gamelon, « Les réseaux politiques indigènes en Guyane occidentale et leurs transformations aux XVIIe et XVIIIe siècles », L’Homme, 1992, 122-124 : 75-98.

Simone Dreyfus-Gamelon, « Systèmes dravidiens à filiation cognatique en Amazonie » L’Homme, « La remontée de l’Amazone » 1993, 33, 126-128 : 121-140.

Simone Dreyfus-Gamelon et Patrick Kuleska (dir.), Les Indiens d’Amazonie face au développement prédateur, Paris, L’Harmattan, 2016, 358 p.




Notes

[1Il était possible de composer une licence à partir de plusieurs certificats ; Simone Dreyfus-Gamelon obtint, outre le certificat d’ethnologie, celui d’histoire de la colonisation, d’histoire des religions, de sociologie et d’ethnomusicologie.

[2Curt Nimuendajú, « Os Gorotire », Revista do Museu Paulista, Sao Paulo, 1952, N. S., 6 : 427-452.

[3Sur le CFRE, voir Jacques Gutwirth, « La professionnalisation d’une discipline : le centre de formation aux recherches ethnologiques », Gradhiva, 2001, 21. Pour la FRA, voir Simone Dreyfus-Gamelon et Françoise Zonabend, « Formation à la recherche anthropologique », Études Rurales, 1972, 48 : 148-154.

[4Simone Dreyfus-Gamelon, « Note sur la création d’une équipe de recherche d’ethnologie sud-américaniste », Journal de la Société des américanistes, 1978, 65 : 244-246.

[5L’EREA, devenue unité propre du CNRS en 1986, est depuis 2006 un des centres spécialisés d’ « Enseignement et de recherche en ethnologie amérindienne » du LESC (Laboratoire de Sociologie et d’Ethnologie) de l’Université Paris Nanterre.

[6Voir la liste complète des signataires : https://fr.wikipedia.org/wiki/Manifeste_des_121

[7Simone Dreyfus-Gamelon, « Les Sateré-Mawé et les Mundurucu : l’affaire Elf-Aquitaine », Journal de la Société des américanistes, n° 70, 1984, p. 181-185 ; en ligne : https://www.persee.fr/doc/jsa_0037-9174_1984_num_70_1_3079

[8Les conditions de l’enquête comme les conditions psychologiques dans lesquelles celle-ci fut conduite furent coûteuses physiquement pour Simone Dreyfus-Gamelon qui, dès son retour du Brésil, fut opérée de deux graves hernies discales, ce qui l’obligea à plusieurs mois de repos.