« La poésie du Moyen Âge, de Gaston Paris. Compte rendu »

par Théodore Hersart de La Villemarqué

1886

Référence complète

Hersart de La Villemarqué Théodore, 1886. « La poésie du Moyen Âge, de Gaston Paris. Compte rendu », Revue de Bretagne et de Vendée, vol. I, p. 388-391.

Mots-clés

XIXe

Transcription réalisée par Fañch Postic.

LA POÉSIE DU MOYEN ÂGE, par Gaston Paris, membre de l’Institut, - Paris, Hachette, 1885.

On a comparé poétiquement les premiers rayons de la gloire aux premiers feux de l’aurore. Il a été donné aux vieux amis de la famille de M. Gaston Paris, en ce qui le regarde, d’apprécier la justesse de cette comparaison. Avec quelle joie ils s’associèrent aux émotions paternelles, quand le fils, sorti de notre École des Chartes, revint des universités d’Allemagne, disciple de Diez, et bientôt son maître, comme l’a dit le maître lui-même. Il revenait pour passer sa thèse de docteur de la faculté des lettres de Paris, pour recevoir,en récompense, la plus riche couronne de l’Académie des Inscriptions, en attendant qu’elle lui donnât un fauteuil, à côté de son père. Il le remplaça d’abord, un moment, au Collège de France, dans la chaire de langue et de littérature française au moyen âge créée pour M. Paulin Paris lui-même, malgré une sourde opposition jalouse ; puis le suppléa. L’Histoire poétique de Charlemagne, qui avait été honorée du grand prix Gobert, désignait naturellement le suppléant. C’est en tête de ce livre, sa thèse française de doctorat, qu’on lit la dédicace exquise si souvent citée comme un modèle de piété filiale et scientifique : « Mon cher père, tout enfant, je connaissais Roland, Berte aux grands pieds et le bon cheval Bayard, aussi bien que la Barbe-Bleue ou Cendrillon. Vous nous racontiez parfois quelqu’une de leurs merveilleuses aventures, et l’impression de grandeur héroïque qu’en recevait notre imagination ne s’est point effacée.
« Plus tard, c’est dans vos entretiens, dans vos leçons et dans vos livres que ma curiosité pour ces vieux récits, longtemps vaguement entrevus, a trouvé à se satisfaire. Quand j’ai voulu, à mon tour, étudier leur origine, leur caractère et les formes diverses qu’ils ont revêtues, votre bibliothèque, rassemblée avec tant de soin depuis plus de trente années, a mis à ma disposition des matériaux qu’il m’eût été bien difficile de réunir et souvent même de soupçonner. Vos encouragements m’ont soutenu dans le cours de mes recherches, vos conseils en ont rendu le résultat moins défectueux. En vous dédiant ce livre je ne fais donc, en quelque façon, que vous restituer ce qui vous appartient. Acceptez-le comme un faible témoignage de ma profonde et respectueuse tendresse. »
Le même cœur trouva le même écho dans l’auditoire du Collège de France, quand le jeune professeur demanda pour le fils « une part de la bienveillance accordée au père. » Rarement éclata un pareil accueil ; les leçons d’ouverture, aujourd’hui publiées, prouveront à ceux qui ne les ont pas entendues combien il était justifié.
La première a précisément pour sujet la poésie du moyen âge ; la seconde, les origines de la littérature française ; la troisième, le chef-d’œuvre épique de la France, la Chanson de Roland.
Aborder un domaine dont le fils du grand Ampère avait généreusement abandonné une part à M. Paulin Paris ; en prendre possession, quoique avec la plus extrême modestie, n’était-ce pas de la témérité ?
Plus d’un put le penser d’abord, mais l’événement aurait ravi, s’il lui avait été donné d’en être le témoin, Jean-Jacques Ampère lui-même. Son auditeur pendant de longues années, et présent en particulier à la fameuse ouverture du cours de littérature du moyen âge, où assistaient, avec l’illustre créateur de la théorie de l’électricité dynamique, madame Récamier et M. de Chateaubriand, j’affirme qu’il se serait déclaré vaincu par son jeune rival. Empressé de saluer tout nouveau venu, modeste et vaillant, dans le champ de la science, il eût vite rendu les armes à ce champion de l’érudition et de la critique retrempées, si compréhensif à la fois et si exact, si méthodique, si honnête et si consciencieux, si sévère,si inquiet parfois des résultats d’un immense, d’un incomparable labeur, si terrifié même de les publier, qu’il va jusqu’à en présenter quelques-uns comme « provisoires, comme seulement à peu près dignes de confiance ! »
Voilà un véritable historien littéraire, et il prend la tête de « ces érudits en moyen âge, » dont Sainte-Beuve aurait pu parler avec moins de dédain.
Ceux qui ont assisté à ses leçons, pendant le siège de Paris, savent s’il est doublé d’un patriote : il faut avouer que les circonstances auraient rendu telle une âme moins française ; et que la crise de vie ou de mort traversée par notre pays donnait un ressort inattendu au sujet même où il arrivait, la nationalité française, trouvant une voix dans la Chanson de Roland. En la commentant, j’allais dire en la chantant, il fut soldat à sa manière : on lui prouva énergiquement qu’on le comprenait.
Un intérêt d’un autre genre s’attache à trois morceaux, lus dans les séances publiques annuelles de l’Académie des Inscriptions, et réimprimés par l’auteur : Le pèlerinage de Charlemagne, l’Art d’aimer au moyen âge, l’Ange et l’Hermite.
Si l’étude dont cette ravissante légende de l’Hermite est l’objet passe, à bon droit, près des érudits, pour un chef-d’œuvre de pénétration et de sagacité, la doctrine secrète qu’elle cache — comme un gâteau le remède salutaire — ne paraîtra pas moins digne de l’attention des moralistes. Nos bonnes gens de basse Bretagne l’appellent, de son vrai nom, la Providence ; et saint Louis, qui la connaissait et l’admirait, ne les aurait pas démentis. J’y ai pris, je l’avoue, « le plaisir extrême » que prenait La Fontaine à des contes moins sérieux ; mais avec quelle passion le lecteur de Baruch aurait suivi le savant académicien remontant d’anneau en anneau, sans en passer un seul, la chaîne légendaire depuis nos jours jusqu’aux Hébreux !
M. Gaston Paris a salué son père vivant, en commençant son livre ; il le termine par l’éloge, que ratifie M. Wallon, de celui qu’il regarde si justement comme le fondateur de l’enseignement de la langue et de la littérature française au moyen âge. Il aurait pu lui adresser les vers du poète :
Et vous l’inspirateur, père, je vous bénis ;
J’ai commencé par vous et par vous je finis.
En finissant aussi de rendre le plus sincère hommage à l’inspiré, reconnaissons cependant, avec tout le monde, qu’il a poussé plus haut et plus loin dans toutes les directions philologiques et les recherches comparatives, plus profondément surtout et plus sûrement que l’inspirateur même : celui-ci (M. Gaston Paris me pardonnera de le remarquer) aurait pu faire mettre sur sa tombe, au-dessous du signe sacré qui lui était cher, l’épitaphe célèbre du père de Charlemagne.

Hersart de la Villemarqué.

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— Revue de Bretagne et de Vendée, 1886, I, p. 388-391.