« L’invention du dessin ethnographique. Biographie d’Olivier Perrin (1761-1832) »

par Claudie Voisenat

IIAC-LAHIC, Ministère de la culture, Paris


2014

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Pour citer cet article

Voisenat, Claudie, 2014. « L’invention du dessin ethnographique. Biographie d’Olivier Perrin (1761-1832) » in Bérose, Encyclopédie en ligne sur l’histoire de l’anthropologie et des savoirs ethnographiques, Paris, IIAC-LAHIC, UMR 8177.

Mots-clés

Peintre ou dessinateur | Première moitié du XIXe | Bretagne

Olivier Perrin est né en Bretagne, à Rostrenen, le 2 septembre 1761. Son père est procureur fiscal et notaire de la baronnie de Rostrenen. Tous ses biographes s’accordent pour dire qu’il se fit remarquer très tôt par son penchant pour le dessin. Après des études de dessin, sans doute à Rennes, il part à Paris, muni d’une lettre de recommandation de la baronne de Rostrenen auprès d’Aubin-Louis Millin. Celui-ci lui le présente à un mécène, le duc de Charost, qui pensionne le jeune homme pour qu’il étudie dans l’atelier du peintre Gabriel Doyen, élève de Van Loo, qui fut aussi le maître de Lenoir. Dès 1785 des tableaux de Perrin figurent dans les salons parisiens et il pensait entreprendre le classique voyage à Rome quand survint la révolution dans laquelle il choisit de s’engager.
Pendant quelque temps il va gagner sa vie en faisant les portraits des membres de l’Assemblée nationale. Après s’être enrôlé dans la Compagnie des Arts, comme beaucoup d’artistes parisiens et avoir subi les rigueurs de la guerre, il décide de revenir en Bretagne où il travaille comme dessinateur aux Ponts et chaussées. En 1795, il se marie. Le peintre Valentin, qui est, comme lui, un ancien élève de Doyen est l’un de ses témoins. Il deviendra d’ailleurs son beau-frère puisqu’il épousera, à soixante ans, en 1799, une sœur de la femme de Perrin. Valentin meurt en 1805 et Perrin lui succède comme professeur de dessin à l’École centrale du Finistère (ou au lycée de Quimper selon les sources).
Il peignit quelques toiles sur les paysans bretons. Tout porte à croire qu’il a été fasciné par la peinture hollandaise du XVIIe siècle, Téniers en particulier, et par ce que les Italiens appelaient les bambocenti, des petits formats décrivant des scènes populaires. Son tableau le plus connu est « La foire de Quimper », qui présente une série de scènes comme il était habituel pour les peintures de places publiques, un genre en vogue depuis le XVIe siècle. Ici les scènes sont extrêmement détaillées et on peut parfaitement les identifier ethnographiquement. La peinture du monde paysan est en France un genre si peu répandu à l’époque que cela seul suffirait à marquer l’originalité de Perrin et son intérêt ethnographique.
Mais sa grande œuvre est cependant la Galerie bretonne (La Galerie des mœurs, usages, costumes, des Bretons de l’Armorique), qu’il réalise entre 1805 (date de création de l’Académie celtique) et 1808 (date de sa première publication par l’Académie), même si l’on peut imaginer qu’il ait réalisé un certain nombre de dessins avant. Cette Galerie décrit, de la naissance au mariage, la biographie imaginaire de Corentin, né à Kerfeunteun près de Quimper, archétype du paysan breton que l’ouvrage s’attache à suivre à travers les événements marquants de son enfance, de son adolescence et de son accession à l’âge adulte. Kerfeunteun est un lieu bien connu de Perrin puisque sa femme en est originaire et qu’il s’y est marié en 1795.

Cet ouvrage est le seul à avoir été publié par l’Académie celtique. Imprimé en 1808, à Paris, chez L. P. Dubray, l’imprimeur de l’Académie, il contient 25 eaux-fortes d’Olivier Perrin, décrites et commentées par Louis Mareschal, un médecin membre de l’Académie celtique qui se présente dans l’introduction du volume comme l’éditeur à Paris et le commentateur du travail produit par Perrin qui, "né et placé au sein de ce peuple antique et simple, voué aux arts d’imitation, a rendu dans une suite de dessins qu’il a gravés lui-même, les scènes pittoresques dont il a été le témoin." Nous ne disposons d’aucune indication sur la façon dont les deux hommes ont organisé leur travail et rien donc qui puisse éclairer les rapports entre le texte et l’image. Les commentaires de Mareschal sont en deux parties, la première est une description purement factuelle qui sert d’appoint au dessin dont il permet une meilleure compréhension. La seconde, plus longue et en plus petits caractères, propose déjà une forme de distanciation ; elle contient des interprétations, des comparaisons parfois, l’énonciation de jugements, souvent dépréciatifs, portés par le médecin, sur les façons de faire et de vivre décrites par Perrin. Mareschal y dénonce avec vigueur les ravages du manque d’hygiène, du pétrissage du crâne des nourrissons, des modes pernicieux d’alimentation, de l’habitude d’emmailloter les bébés... Bref, il épouse les paradoxes des hommes éclairés de son temps vis-à-vis du peuple. Si celui-ci est devenu digne d’être l’objet de "savantes observations", après avoir longtemps subi "les sarcasmes dédaigneux de l’ignorance", c’est parce qu’il est un témoin, un conservatoire, des temps passés, un monument, au sens que l’on donnait alors à ce terme : "Leur langue est toujours celle que parlaient leurs aïeux aux siècles d’Hérodote et de Sanchoniaton. Ils en ont conservé le caractère, les moeurs, les pratiques et croyances religieuses, les habitudes, les costumes et la physionomie". "Seul historien des temps antéhistoriques", comme l’écrira George Sand, le paysan est une archive à laquelle il est devenu légitime de s’intéresser. Ce qui justifie précisément l’édition par l’Académie du travail de Perrin. Certes Corentin, est bien décrit comme le contemporain du peintre : dans l’une des gravures, une plaque sous le porche de l’Eglise indique qu’y repose le peintre Valentin, le beau-frère de Perrin mort en 1805 ( Sevel a vilioud - Les Relevailles). Et pourtant Corentin, tout comme le monde où il évolue, appartient déjà tout entier au passé ; pour l’Académie, il est le passé, il l’incarne.
Pour autant, si ce peuple historique, ce peuple monument mérite quelque considération, il est aussi caractérisé par une "répugnance invincible à adopter aucune sorte d’innovation" qui le pousse à continuer de laisser divaguer dans les maisons les pourceaux à qui il arrive pourtant de "dévorer les mains, la figure et quelquefois la tête entière des enfans au berceau" (Ar C’havel - Le Berceau). Mareschal constate avec amertume, à plusieurs reprises, ce désintérêt des parents pour leur progéniture et l’entêtement des pères à maintenir au sein de la famille des habitudes néfastes, quelque conseil que le médecin puisse leur donner et quelque preuve que l’expérience leur apporte. Cette dureté toutefois nous dit-il tient moins, chez les mères, à un manque de coeur, qu’à la dureté des conditions de la vie paysanne et à leur soumission inconditionnelle à leur mari (ann oac’h, le maître).

Les eaux-fortes de cette première édition illustrent la vie de Corentin, de l’accouchement à la première communion. Perrin consacre en particulier une gravure à chacune des "premières fois" du jeune garçon (premier pas, première culotte, premier habit d’homme, première leçon d’ivrognerie) mais aussi à des scènes que l’on considère aujourd’hui comme relevant de l’intime (les différentes étapes du sevrage par exemple) et qu’il décrit comme insérées et codifiées par la coutume, prises en charge par la communauté villageoise dans son ensemble.
Olivier Perrin anticipe ainsi sur les rites de passage qui seront décrits un siècle plus tard par Arnold Van Gennep et la Galerie constitue un document inestimable pour retracer la fabrication du genre dans la société paysanne bretonne du début du XIXe siècle ; il illustre ce trajet initiatique discret au point d’en devenir invisible qu’ont magnifiquement décrit Yvonne Verdier pour les filles et, pour les garçons, Daniel Fabre qui avait trouvé chez Olivier Perrin et son épisode du "nid de pie" une parfaite illustration de l’importance de cette "voie des oiseaux" qu’il avait identifiée et analysée.

On peut voir plusieurs raisons à l’émergence de ce projet de Galerie bretonne au sein de l’Académie celtique. Tout d’abord, le fait que Valentin, dont Perrin était très proche connaissait fort bien Cambry. Il le rencontre en effet lors de son enquête dans le Finistère et c’est lui qui va illustrer de quelques dessins le fameux Voyage dans le Finistère. Par ailleurs, si Perrin n’est que membre correspondant de l’Académie, Mareschal lui en est membre à part entière. Mareschal est fils de médecin, médecin lui-même, administrateur de sous-préfecture et il finira sa carrière comme archiviste des Côtes-du-Nord. C’est très vraisemblablement dans le dialogue avec Valentin et Mareschal que le projet de Perrin émerge et qu’il passe de la peinture de scènes populaires à une véritable œuvre ethnographique. Il est également possible que Cambry, Valentin, Mareschal et lui se soient rencontrés aux environs de 1795, date de son mariage à Kerfeunteun, jetant ainsi les bases de cette entreprise.
Quoi qu’il en soit, ce travail méconnu de l’Académie, devait rester l’une des plus belles applications de ses instructions ethnographiques. Cette édition, pourtant, ne rencontra guère de succès et le reste des dessins de Perrin, (de la communion à la noce et aux funérailles du grand-père) ne sera publié qu’après sa mort. L’édition complète en sera commentée par Alexandre Bouët.
Devant l’insuccès de la publication de 1808, Perrin va se consacrer à un autre projet, encore plus démesuré, celui d’une Galerie chronologique et pittoresque de l’histoire ancienne qui ne sera jamais publiée hormis quelques planches alors qu’elle comportait semble-t-il plus de 6000 dessins. Olivier Perrin meurt à Quimper le 14 décembre 1832.