"Kryptadia ou l’art de remplir les …"

par Claude Gaignebet

Université de Nice-Sophia Antipolis.


2008

Pour citer cet article

Gaignebet, Claude, 2008. "Kryptadia ou l’art de remplir les …" in Bérose, Encyclopédie en ligne sur l’histoire de l’anthropologie et des savoirs ethnographiques, Paris, IIAC-LAHIC, UMR 8177.

Mots-clés

Folklore obscène

Hélas, les choses cachées depuis bientôt 100 ans le furent si soigneusement qu’il a été pendant longtemps extrêmement rare de trouver une collection complète des 12 volumes des Kryptadia et qu’elle a pratiquement été ignorée des folkloristes. Le rare grain semé en terre n’a germé peut-on dire qu’assez loin des plaines de France. Il semble que les quelques spécialistes de la littérature populaire obscène ou érotique regroupés aux États-Unis autour de la revue Maledicta l’aient mieux connue que les héritiers naturels de Gaidoz et Rolland. Pour tout dire, les variantes obscènes des dictons, des contes, et des comptines n’ont pas été utilisées depuis maintenant près de 100 ans par les chercheurs français. Afin de réparer cet injuste oubli, je m’étais proposé, il y a de cela un demi-siècle d’établir une réédition des Kryptadia en fournissant in extenso les contes, les fabliaux, les comptines que, dans ses admirables notes comparatives, Pitrè indiquait. La traduction des textes étrangers s’imposait aussi pour un public qui de nos jours est peu familiarisé avec le wallon, le serbe ou le dialecte bergamasque…

Comme il est parfois temps de transmettre un héritage, nous ne pouvons ici que proposer deux exemples de ce que la lecture des Kryptadia peut apporter à l’interprétation de contes bien connus.
L’auteur [1] du Glossaire cryptologique du breton (Kr. VI ; pp. 1 à 76) indique pour « mercou » ou « mercquou » : menstrues et rappelle à cette occasion le vieux français « marquettes ». On sait le bel usage que Y. Verdier dans ses Façons de dire, façons de faire a fait de ce mot. Il désigne le tissu sur lequel les petites filles qui vont à la couture reproduisent, au point de croix, avec du coton perlé rouge les chiffres et les lettres qui serviront à marquer le linge du trousseau. Ces marques se doivent bien sûr de résister aux lessives. Y. Verdier met très justement en rapport le travail de la couture, le risque des trois gouttes de sang qu’il fait courir au bout de doigts délicats… avec le motif central de Blanche Neige et l’apparition des menstrues, bref l’initiation des petites filles à leur condition de femme. Que ce même terme serve à désigner le flux féminin conforte bien ses théories.
D’autre part, on a fait depuis longtemps remarquer que le petit chaperon rouge de l’héroïne du conte de Perrault était, comme le camélia de la Dame, un signe qui marquait ce même état. Dans la plus ancienne version du conte, celle d’Egbert de Liège au XIe siècle, le parrain offre à sa filleule, lors du baptême, un vêtement de laine rouge qui la protège des loups lorsqu’elle s’égare dans la forêt, à cinq ans. On objectera que c’est un peu tôt pour le phénomène incriminé. Jacques Berlioz, le dernier éditeur du texte d’Egbert, semble avoir cherché en vain l’usage d’un vêtement rouge pour le baptême. C’est dans le Rational des offices divins, au XIIIe siècle, qu’il faut l’aller chercher, Guillaume Durand, évêque de Mende affirme qu’il convient de broder sur le chrismal ou chresmeau, en rouge, un rappel discret de la Couronne d’épines. Van Gennep, dans son Manuel, signale enfin la croyance assez répandue qu’il ne faut pas laisser trop longtemps aux petites filles ce petit bonnet de baptême qui protège l’onction de saint-chrême sur le front : leurs règles dureront autant de jours. Il nous a été donné de voir dans des musées d’ethnographie de très beaux exemplaires de ces chresmeaux, brodés de roses, ce qui conforte cette fois-ci l’hypothèse de Saintyves qui veut voir dans le chaperon le chapelet, ou chaperon de roses, dont se couronnent les jeunes filles, dès le Moyen Âge, au mois de mai…

Dans le même glossaire, on note au Trégor la formulette suivante [2] :
« Pis el ludu, kac’h en tan,
D’ober iod dë vaï Jann.
 » (Pisse dans la cendre, chie dans le feu pour faire de la bouillie à Marie-Jeanne)

Il y a assez longtemps qu’après bien d’autres, probablement, nous avions pensé que Cendrillon, cul-cendron chez Perrault, et la gatta cenerentola chez Basile étaient au moins comparées à une chatte qui fait tout naturellement ses besoins dans les cendres du foyer. Mais il y a plus cependant. L’usage des cendres pour étancher le sang après une opération, une castration ou le sang menstruel est assez répandu pour avoir donné naissance à l’expression « elle a le cul cendré » pour désigner une femme menstruée. Il y aurait donc lieu de s’interroger aussi sur le sens donné à « chatte », dans Basile, comme dans les argots de toute l’Europe. Nous laissons au lecteur le soin et le plaisir de découvrir épars, ci et là, dans les contes et les glossaires des douze volumes des Kryptadia, l’usage de ce terme. Qu’il relise même à cette occasion le très bel article de Pierre Saintyves sur la fiancée des cendres, cette personnification du mercredi des Cendres, sans se laisser arrêter par les anthropologues qui répètent à l’envi depuis bientôt un demi-siècle que tout ceci est dépassé.

Ainsi, la lecture de deux lignes des Kryptadia éclaire, nous semble-t-il, deux des contes les plus répandus du domaine au moins indo-européen. C’est dire ce qu’un dépouillement systématique des quelques milliers de pages de nos aînés pourrait donner, par un juste retour, à l’étude des choses cachées, fussent-elles innommables de nos jours encore.




Notes

[1Gaidoz… ou bien plutôt Ernault ?

[2Kryptadia, VI, p. 46.