"Kryptadia. Historique"

par Claudine Gauthier

IIAC-LAHIC, Université de Bordeaux


Claude Gaignebet

Université de Nice-Sophia Antipolis.


2008

Pour citer cet article

Gauthier Claudine, 2008. "Kryptadia. Historique" in Bérose, Encyclopédie en ligne sur l’histoire de l’anthropologie et des savoirs ethnographiques, Paris, Lahic-iiac, UMR 8177.

Mots-clés

Folklore obscène | Revues et périodiques

Quelques hommes, philologues, médiévistes et folkloristes, las de devoir gazer ou censurer les textes obscènes qu’ils recueillent au détour d’un fableau (G. Paris) ou de la bouche d’informateurs, décident…
vers les années 1880, de désormais réserver une collection spéciale à la publication in extenso de textes crus « comme beaux textes d’évangiles » (Rabelais). Ce n’est pas qu’à l’époque le courant continu, tranquille, souterrain, puissant, en dépit de la censure, de la littérature érotique et scatologique soit en rien tari. L’ « Enfer », celui dont Apollinaire et Perceau écriront le catalogue, ce lieu ténébreux de la Bibliothèque Nationale où l’on ne peut alors pénétrer qu’en montrant patte blanche, c’est-à-dire en excipant d’intérêts scientifiques est toujours bien peuplé, aujourd’hui, de ce que la police a saisi et de ces grands noms qui, des Cent vingt journées du divin Marquis au Gamiani de Musset, aux Onze mille verges d’Apollinaire et au Con d’Irène d’Aragon porte haut et loin la réputation des Lettres françaises. Qui sont-ils et quels sont les titres de ces courageux qu’aucune des bibliographies n’a dévoilés ? Le chercheur qui, de nos jours, se contenterait de bibliographies classiques d’erotica, errerait grandement. Pascal Pia, en 1998, ne fait aucune hypothèse sur les auteurs. Patrick J. Keaney, dans son ouvrage de 1981, renvoie au célèbre Horn book de Legman (p. 477). On est très surpris, en effet, de constater que le plus grand des érotologues et bibliographes d’erotica du XXe siècle affirme, sur quelles preuves ( ?), que l’éditeur est Friedrich Krauss aidé d’Isidore Kopernicky, et qu’il s’était assuré la collaboration de Gaidoz, Carnoy, et Pitrè. P. Freyer, en 1970, se contente, en trois pages de citer de larges extraits de l’Anneau enchanté d’Afanassiev (t. I, p. 78-86), mais pas un mot des auteurs de ces recueils consacrés, comme on sait, aux documents d’ethnographie, de folklore et de linguistique (usages, rites, croyances, contes, chansons, devinettes, etc.) bien qu’ils soient d’un grand intérêt pour l’ethnographie, la mythographie [1], l’histoire littéraire, la linguistique…

Le dépouillement systématique des collections de Mélusine et Romania, comme de la correspondance entre Henri Gaidoz et Luzel, aboutit aux résultats suivants : Eugène Rolland a abandonné la co-direction de Mélusine pour se consacrer à la préparation de ces recueils. En 1909, Paul Meyer, en établissant la notice nécrologique de Rolland dans Romania, révèle qu’il a été, avec Gaidoz, à l’origine des Kryptadia. Mais il « reconte l’histoire de façon inexacte et sans dire qu’elle avait été faite sous le patronage et avec le parrainage de Gaston Paris [2] ». Aussi Henri Gaidoz, dans la notice nécrologique qu’il établit pour son ami dans Mélusine, tient-il à préciser au lecteur l’ensemble de l’histoire des Kryptadia, sans omettre ni son propre rôle, ni celui de L. Brueyre, ni celui de Gaston Paris, ni celui de Welter, leur éditeur, qui publiera seul les volumes IX et suivants. Il faut donc rendre à Rolland la paternité du projet et de la mise en œuvre des premiers volumes de cette collection et ce serait simple justice que le nom de ce très grand chercheur y soit désormais définitivement associé. Celle-ci a été d’abord publiée « sous le patronage et avec le parrainage de Gaston Paris », et c’est à lui également que revient l’idée du titre « discret et significatif [3] ». L’ensemble est hélas volontairement tiré à un très petit nombre d’exemplaires, et publié d’abord en Allemagne, chez Henninger Frères à Heilbronn, en raison de la censure. La nature de ces recueils, comme leur tirage limité, interdisent donc qu’ils soient mis en vente en librairie ou même envoyés en communication. Aussi, l’éditeur Welter précise-t-il encore en 1906 que seuls de rares exemplaires peuvent être obtenus directement de lui. Fait remarquable, il se réserve également le droit « d’en refuser la vente aux personnes pour lesquelles, dans la pensée du Comité de Direction, les Kryptadia ne furent pas publiées » !

Quand Eugène Rolland sollicite l’aide de Gaidoz pour publier les Kryptadia, celui-ci refuse d’abord de s’y associer. C’est donc avec Loys Brueyre qu’il mettra en œuvre le tome I. Mais ce dernier n’a d’intérêt que pour les contes et préfère mettre un terme à sa collaboration avec Rolland après la publication du premier volume. Gaidoz accepte alors de le remplacer et participe à la publication des Kryptadia dès le tome II. Comme sa correspondance nous le révèle, il n’hésite pas dès lors à réclamer aux gens qui lui procurent des contes pour Mélusine tout matériel de caractère obscène dont ils pourraient éventuellement disposer en vue de leur édition « dans un organe spécialisé ». Il précise même les conditions de ces publications en garantissant l’anonymat, la parution en Allemagne et non en France, et une rémunération d’un franc la page in-18 [4]. Voici comment Gaidoz justifie lui-même l’édition des Kryptadia :

« Tout ne peut pas s’imprimer dans les publications qui sont destinées au grand public, quoiqu’aujourd’hui chez nous la pornographie sollicite les passants aux vitrines des libraires et que dans les productions de notre temps il soit quelquefois difficile de marquer une ligne de démarcation entre ce qui est littérature et ce qui est pornographie. En tout cas pour les savants naturalia non sunt turpia. Il y a bien des contes, chansons, devinettes, pratiques qui ont un caractère obscène, et qui se sont conservées dans le peuple d’une façon un peu souterraine, ou qu’on rencontre, à ciel ouvert, chez les peuples non chrétiens ou chez les sauvages. Un recueil dont le titre Kryptadia, c’est-à-dire « choses cachées » indiquait le caractère, a publié un certain nombre de ces documents, et il en a paru huit ou neuf volumes, d’abord en Allemagne, puis à Paris [5]. »

« La science purifie tout », voilà la devise des Kryptadia. Elle autorise pleinement la publication de ces recueils qui, effectivement, n’étaient pas destinés au grand public mais au seul monde savant. Ainsi, la lecture des Kryptadia présuppose-t-elle, outre le français, la connaissance des principales langues de l’Europe : anglais, allemand, espagnol, russe, wallon, serbe etc.

L’Avis du comité de direction du recueil des Kryptadia, publié en ouverture, est de Loys Brueyre. Peut-on toutefois prêter à Gaston Paris le dicton médiéval mis en exergue : « À qui mal y voit, mal y tourne » ? Cet Avis de la direction ne cache pas, au-delà de scrupules moraux et scientifiques, le plaisir de publier de tels textes : « pourtant, comme ce n’est pas pour rien que le vieux sang gaulois coule dans nos veines et d’ailleurs "rire est le propre de l’homme", nous ne réprimerons pas à l’occasion le rire large et franc sans arrière-pensée qu’amène sur toute lèvre française la lecture de Pantagruel ou des farces tabariniques ou bien le fin sourire que font éclore les œuvres plus raffinées des aimables conteurs de la Renaissance [6] ».

Il est encore trop tôt pour désigner avec certitude l’auteur de chacun des articles. Les deux plus importants recueils, celui des contes secrets russes et les deux volumes des contes picards, semblent bien pouvoir être attribués, respectivement, à Afanassiev et à Carnoy. Dans sa Bibliographie, au numéro 4232, Van Gennep attribue à Alcius Ledieu, sous le pseudonyme de Meunier de Colincamps, des contes licencieux de la Picardie qui seraient extraits du volume VI des Kryptadia… où ne figure aucun conte picard  ! Les Contes picards, publiés en deux séries en 1907, dans les volumes X et XI numérotés en continu de 1 à 239, sont à la même date offerts par Welter en tirage à part des Kryptadia sous le titre de Contes secrets de Picardie, en deux volumes également de, respectivement, 127 et 160 contes. Cette collection nous semble bien pouvoir être attribuée à Carnoy et non à Ledieu.
Gaidoz dit être à l’origine de la publication des articles d’origine celtique. Nous savons qu’il a demandé à Luzel de lui envoyer des Kryptadia bretons et que, d’une manière plus générale, il n’a pas hésité à faire la même requête à tout amateur de folklore avec lequel il a pu entrer en relation. Les très importantes notes comparatives aux contes du premier volume sont de Pitrè. L’Anthologie satirique du XVe siècle est signée par Marcel Schwob (vol. IX). Les études sur les coutumes, les textes et les croyances des Slaves du sud (vol. VII et VIII) sont de Krauss. On peut probablement attribuer à Kopernicky les contes et le folklore polonais (vol. IV et V).
On voit comme tout ceci est conjectural, sans rien dire de tout le reste, qui risque de demeurer encore longtemps anonyme, à moins d’une découverte dans les papiers de Gaidoz ou de Rolland.




Notes

[1La mythographie est l’étude comparée des contes ; le mot est de Gaston Paris.

[2Henri Gaidoz, « Eugène Rolland », Mélusine, t. XI, p. 440.

[3Welter, l’éditeur, dit explicitement qu’il était membre du comité de direction.

[4Félix Arnaudin, Félix, Correspondance, p. 69. Lettre d’Henri Gaidoz du 21 janvier 1888.

[5Henri Gaidoz, De l’étude des traditions populaires ou folklore en France et à l’étranger, p. 192.

[6Kryptadia, t. I, p. IX-X de « l’Avis du direction » (sic).





Iconographie