« George Sand et les " diamants " du Barzaz-Breiz »

par Fañch Postic

CRBC, Université de Bretagne Occidentale, Brest.


2015

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Pour citer cet article

Postic, Fañch, 2015. « George Sand et les " diamants " du Barzaz-Breiz » in Bérose, Encyclopédie en ligne sur l’histoire de l’anthropologie et des savoirs ethnographiques, Paris, IIAC-LAHIC, UMR 8177.

Mots-clés

XIXe | Bretagne | Etudes celtiques

Dans l’avant-propos aux Légendes rustiques qu’elle fait paraître en 1858 chez A. Morel à Paris, George Sand avoue qu’elles « n’ont pas la grande poésie des chants bretons, où le génie et la foi de la vieille Gaule ont laissé des empreintes plus nettes que partout ailleurs. » Ce qui apparaît presque comme une excuse auprès des lecteurs de l’ouvrage, figure quelques lignes seulement après des réflexions intéressantes sur l’élaboration, la diversité et la variation de ce qu’elle nomme « la littérature orale », une expression dont on voit souvent là, à tort, la première occurrence. Peut-être est-ce une conséquence du choc que semblent bien avoir produit la découverte et la lecture, quelques années plus tôt, du Barzaz-Breiz de La Villemarqué : « c’est à vous que je dois une des plus grandes jouissances littéraires que j’aie éprouvées dans ma vie », écrira-t-elle à ce dernier en 1852 !

En 1845, La Villemarqué fait en effet paraître, chez Delloye à Paris, une seconde édition, revue et augmentée, de son recueil de 1839. En 1846, Delloye vend son fonds à un autre éditeur parisien, A. Franck, qui fait figurer cette date et son nom sur les exemplaires du Barzaz-Breiz non encore brochés qu’il reçoit lors de la cession. Franck en adresse un exemplaire à George Sand, comme en témoigne la lettre de remerciement de l’écrivain que l’éditeur fait ensuite parvenir à La Villemarqué [1] :

Monsieur,
Je vous remercie beaucoup de l’envoi des poésies bretonnes. C’est un excellent travail que la réunion, la classification, et l’explication de tant de chefs d’œuvre inconnus à nos classes lettrées. Ce sont là d’inimitables modèles, bien utiles pourtant à étudier, car ils retrempent l’esprit dans des sources pures et fortes. Cette publication est un éminent service rendu à l’art et au pays. Elle jette aussi un grand jour sur l’histoire et doit compléter particulièrement celle des guerres de Vendée et de Bretagne sous la révolution. Voici une lecture qui compte parmi les plus rares et les plus vives satisfactions de ce genre que j’ai goûtées. Je vous en ai donc une gratitude bien sentie.
Agréez, Monsieur l’expression de mes sentiments distingués
George Sand

La lettre n’est pas datée. La lecture du Barzaz-Breiz a effectivement touché George Sand : alors que, à partir de 1851, elle fait paraître dans la revue L’illustration une série d’articles sur « Les visions de la nuit dans les campagnes », elle insère dans le numéro du 23 octobre 1852 un commentaire particulièrement élogieux pour le recueil de La Villemarqué :

Une seule province de France est à la hauteur, dans sa poésie, de ce que le génie des plus grands poètes et celui des nations les plus poétiques ont jamais produit ; nous oserons dire qu’elle les surpasse. Nous voulons parler de la Bretagne. Mais la Bretagne, il n’y pas longtemps que c’est la France. Quiconque a lu les Barzaz-Breiz recueillis et traduits par M. de la Villemarqué, doit être persuadé avec moi, c’est-à-dire pénétré intimement, de ce que j’avance. Le Tribut de Nominoé est un poème de cent quarante vers, plus grand que l’Iliade, plus complet, plus beau, plus parfait qu’aucun chef-d’œuvre sorti de l’esprit humain. La Peste d’Elliant, les Nains, Lesbreiz et vingt autres diamants de ce recueil breton attestent la richesse la plus complète à laquelle puisse prétendre une littérature lyrique. Il est même fort étrange que cette littérature, révélée à la nôtre par une publication qui est dans toutes les mains depuis plusieurs années, n’y ait pas fait une révolution. Mac Pherson a rempli l’Europe du nom d’Ossian ; avant Walter Scott, il avait mis l’Écosse à la mode. Vraiment nous n’avons pas assez fêté notre Bretagne, et il y a encore des lettrés qui n’ont pas lu les chants sublimes devant lesquels, convenons-en, nous sommes comme des nains devant des géants. Singulières vicissitudes que subissent le beau et le vrai dans l’histoire de l’art !
Qu’est-ce donc que cette race armoricaine qui s’est nourrie, depuis le druidisme jusqu’à la chouannerie, d’une telle moëlle ? Nous la savions bien forte et fière, mais pas grande à ce point avant qu’elle eût chanté à nos oreilles. Génie épique, dramatique, amoureux, guerrier, tendre, triste, sombre, moqueur, naïf, tout est là ! Et au-dessus de ce monde de l’action et de la pensée plane le rêve : les sylphes, les gnômes, les djiins de l’Orient, tous les fantômes, tous les génies de la mythologie païenne et chrétienne voltigent sur ces têtes exaltées et puissantes. En vérité, aucun de ceux qui tiennent une plume ne devrait rencontrer un Breton sans lui ôter son chapeau.

Ce texte dithyrambique, qui est repris l’année suivante dans le roman La Filleule (4e volume, p. 272), puis, en 1866, dans Promenades autour d’un village, est rapidement connu de La Villemarqué puisque, dès le 7 novembre 1852, ce dernier prend sa plume pour la remercier de ses propos si flatteurs :

Madame,
J’avais, pour vos ouvrages, l’admiration qu’ils inspirent à toute l’Europe ; à ce sentiment auquel vous devez être accoutumée, vous voulez que j’en joigne un autre encore plus doux, que nos Bretons, comme les Orientaux, appellent l’attache des hommes de cœur ; permettez-moi de vous en remercier. Je n’ai qu’un regret, c’est de venir si tard vous dire toute ma reconnaissance : je ne me le pardonnerais pas si j’avais connu plus tôt les Visions de la nuit. Vraiment, je suis confus des choses mille fois trop flatteuses qu’on y lit sur le collecteur des chants populaires de Bretagne et sur ces chants eux-mêmes, j’en aurais perdu la tête, à vingt ans, quand je les publiai pour la première fois ; elles ne me sont pas moins précieuses aujourd’hui ; mais plus froid, je lis et juge avec moins d’enthousiasme ; ce pourquoi j’en aurai toujours, Madame, ce sont vos incomparables ouvrages.
Agréez l’assurance du profond respect de votre serviteur très humble.
Hersart de la Villemarqué [2]

Cela lui vaut une réponse à nouveau fort élogieuse de l’écrivain, conservée dans les archives familiales [3] :

Monsieur, si je l’avais osé, c’est moi qui vous aurais écrit il y a longtemps, lorsque pour la première fois j’ai lu le tribut de Noménoé dont je n’ai pas encore dit tout ce que je pensais en écrivant pour ce froid public qui prend toujours l’enthousiasme pour de la réclame. Certes c’est à vous que je dois une des plus grandes jouissances littéraires que j’aie éprouvées dans ma vie, et c’est moi qui loin d’accepter vos remerciements, vous adresse l’expression d’une vive reconnaissance. Pour traduire ainsi, il faut avoir un sens profond du beau et du vrai. Je ne sais pas un mot de breton, et je veux croire que vous n’avez rien mis du vôtre dans cette traduction. Mais peu m’importe. Savoir communiquer complète l’impression que vous a causée un chef-d’œuvre. C’est se l’assimiler au point d’en être le créateur soi-même. Soit dit de Noménoé, sans préjudice des autres pièces du recueil dont je n’ai jamais pu lire une seule sans avoir envie de pleurer. Au reste je ne suis pas le seul lecteur passionné à ce point. Mes enfants, mes amis, tout ce qui m’entoure, tout ce que je connais est du même sentiment, et je voudrais que vous eussiez assisté à certaines veillées où nous avons initié quelque nouveau venu à notre jouissance. Elle est inépuisable. Il ne se passe d’année sans que nous reprenions cette culture qui écrase toutes les autres. Agréez donc monsieur, ce tribut de famille, qui vous est si bien dû, et qu’il est doux de vous offrir.
George Sand
Nohant. Indre. Lachâtre.
26 9bre 52.

Les relations entre La Villemarqué et George Sand semblent bien en rester là. On n’en trouve en tout cas plus de traces, ni dans les archives de La Villemarqué, ni dans la correspondance de George Sand. Il convient encore de signaler que la bibliothèque de l’auteur du Barzaz-Breiz, du moins telle qu’elle nous est connue aujourd’hui, ne contient aucun ouvrage de George Sand.





Notes

[1La lettre porte une mention manuscrite au crayon gris, sans doute de la main de La Villemarqué : « À M. Frank ». Achives La Villemarqué 2.85.

[2Lettre, écrite de Keransquer à Quimperlé, citée par Francis Gourvil, Théodore Hersart de la Villemarqué et Le Barzaz Breiz, Rennes, 1960, note 3, p. 177-178. Bibliothèque Historique de la ville de Paris, Fonds George Sand, G. 4521).

[3Archives La Villemarqué 2.86. L’enveloppe porte le cachet de la poste de La Châtre du 26 novembre 1852.