« Philologie et traditions populaires. Biographie d’Eugène Rolland »

par Jean‑Marie Privat

IIAC-LAHIC, Université de Metz


2008

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Pour citer cet article

Privat, Jean‑Marie, 2008. « Philologie et traditions populaires. Biographie d’Eugène Rolland » in Bérose, Encyclopédie en ligne sur l’histoire de l’anthropologie et des savoirs ethnographiques, Paris, IIAC-LAHIC, UMR 8177.

Mots-clés

Philologie | Traditions populaires | Savoirs populaires

Qui est ce folkloriste dont Paul Sébillot assure qu’il « laisse une œuvre considérable et dont quelques parties sont de premier ordre » (RTP, 1909, XXIV, 250) ?
E. Rolland est né à Metz en 1846. Ses premiers travaux publiés dans la revue Romania relèvent de la dialectologie romane (Vocabulaire du patois du pays messin, 1873 et 1876). Mais c’est sa passion pour le folklore qui marquera toute sa vie personnelle et intellectuelle.
Il vient juste de passer les trente ans quand coup sur coup il publie ses Devinettes ou énigmes populaires de la France (1877), ouvrage préfacé par Gaston Paris, membre de l’Institut, fonde avec Henri Gaidoz, professeur de langue et de littérature celtiques à l’Ecole des Hautes-Etudes, la revue Mélusine, premier recueil français d’études des littératures orales et des traditions populaires et commence la publication de sa monumentale Faune populaire de la France - noms vulgaires, dictons, proverbes, contes et superstitions, immense somme sur les savoirs linguistiques et folkloriques français mais aussi européens voire indo-européens.
E. Rolland folkloriste ne s’arrêtera plus, menant tambour battant malgré un certain dilettantisme apparent, plusieurs travaux de front. En 1883, il publie ses Rimes et jeux de l’enfance, œuvre « considérable, sérieuse et unique » (Charnay, 2002) que son auteur présente joliment en ces termes : « On peut dire de la Littérature populaire qu’elle est vaste et mystérieuse comme la lande dont parle la chanson :
« C’est la lande dont le tour
Pour être fait, veut tout un jour ;
C’est la lande où sont mes amours. »

On retrouve dans le court Avant-propos à ce recueil du folklore enfantin oral (formulettes, berceuses, rondes, devinettes, randonnées, récits facétieux, gages, prières, théâtre enfantin, etc.), les traits profonds de la personnalité sociale et intellectuelle de Rolland : la pulsion encyclopédique, la volonté de classifier, la conscience de ses limites.
Fidèle a sa passion, et aussi à son indépendance d’esprit, E. Rolland continue son œuvre de compilateur, collecteur et éditeur, souvent à compte d’auteur. En 1883 et 1886, il publie trois recueils de Chansons populaires dans le but explicite est de « fournir des matériaux aux savants qui voudront étudier cette branche intéressante du Folklore, relativement aux origines, aux procédés de composition, au rythme, à la rime, à l’esthétique et à la mélodie (....). En attendant, les profanes n’ont rien de mieux à faire que de réunir les documents qui pourront un jour (...) être utiles. C’est ce que je fais » (Rolland, 1883, I, Avant-Propos)

E. Rolland fut aussi à l’origine de plusieurs initiatives qui visaient à organiser, fédérer et diffuser les travaux des folkloristes, quitte à apparaître comme un « original » un peu bohême. C’est ainsi qu’il ouvrit à Paris une librairie (1888-1901) proposant des ouvrages curieux et peu connus, qu’à la même époque il publia une brochure bimensuelle sous le titre Variétés bibliographiques, brochure « qui tenait à la fois du catalogue et du recueil de notes variées » (Romania, 1889, 338), rassembla et publia avec H. Gaidoz des Kryptadia, recueils de fragments de littérature orale obscène réservés à un public confidentiel et averti, qu’il publia trois volumes de L’Almanach des Traditions populaires (1882-1884) et fut enfin à l’origine des Dîners de Ma Mère l’Oye (1882).
L’importance relative de Rolland se mesure enfin à ses postures méthodologiques et à ses choix rédactionnels. La narration fleurie et les commentaires moraux n’entraient pas dans ses principes d’exposition des faits, contrairement aux usages dominants de l’écriture rhétorique des savoirs. Il préférait la précision concise et nette du savant lexicographe ou de l’encyclopédiste éclairé (voir textes numérisés d’une notice de sa Faune ou de sa Flore). Cette double affiliation au style des sciences linguistiques et naturalistes était cohérente avec son ambition intellectuelle (mettre des matériaux folkloriques à disposition des spécialistes et des amoureux de la culture orale) et sans doute aussi avec ses méthodes d’enquêtes directes auprès de témoins vivants de la langue et de la tradition populaire. E. Rolland tenait en effet ses informations de la copie d’après manuscrits et du dépouillement des ouvrages imprimés - selon le modèle des érudits du XIX°s. - mais aussi plus directement, et c’est sa modernité méthodologique, d’un travail de terrain quasi professionnel (y compris les « ficelles » du métier) :
« Lorsque Rolland rencontrait un homme du peuple qu’il voyait, au premier mot, être un bon patoisant fils de la terre, que ce fût un camelot, un marchand au panier ou tout autre professionnel de la rue (...), il l’engageait pour en tirer du folklore, à raison de quarante sous l’heure environ (...). Il le menait au café ou au cabaret et (...), carnet en main, il pratiquait l’interrogatoire de l’homme qu’il avait « levé » (...). Ainsi s’explique la richesse des formes dialectales (...) que donne Rolland. Pour les plantes, il tirait de sa poche un album de botanique en couleurs qui ne le quittait jamais : « Connaissez-vous cette plante ? comment l’appelle-t-on chez vous, qu’en fait-on ? » - Quelquefois il avait affaire à des sujets soupçonneux (...). Rolland avait alors une réponse toute prête : « Je fais un livre pour les pharmaciens » (Gaidoz, Mélusine, XI, 1912, 34).

Mais évidemment E. Rolland restait de son temps (épistémologique) puisque, s’il se préoccupait de collecter aux sources vives les savoirs du peuple, il ne rendit jamais compte des propriétés sociales et personnelles de ses informateurs, a fortiori des usages culturels concrets de leurs savoirs. Son ambition scientifique était extensive, comparative et historique, et non intensive, compréhensive et anthropologique.

Le recul du temps pourrait nous autoriser à avancer l’hypothèse qu’E. Rolland ne possédait ni le capital économique (rentier de province) ni le capital culturel (éclectisme savant) suffisants pour s’imposer dans le champ émergent et hétéronome de la folkloristique nationale. Son travail d’érudition bénédictine fut d’autant plus reconnu de ses pairs que sa pratique des enquêtes resta méconnue, que la qualité de son travail fut ignoré des institutions les plus légitimes (il ne reçut jamais aucune distinction honorifique ni aucune aide d’aucune sorte) et que ses initiatives pour fédérer les chercheurs furent sans lendemain ou réappropriées par d’autres. Comme le dit Paul Sébillot, qui devait s’en réjouir, Eugène Rolland « travaillait pour la science elle-même »... P. Meyer, le directeur de la prestigieuse revue Romania (Romania, 1909, 622) tenait à peu près le même discours quand il exerçait à son tour son droit d’inventaire sur l’héritage multiforme du folkloriste et louait E. Rolland d’avoir été avant tout « un érudit modeste autant que laborieux, qui ne cherchait pas la renommée, et dont les livres resteront longtemps une source inappréciable de renseignements sur le folklore. »
En somme, un peu à l’image de ce que sera le franc-tireur A. van Gennep dans l’émergence d’une ethnographie de la France, le rôle de Rolland dans le premier développement des études folkloriques en France fut à la fois relativement central et à coup sûr marginal(-isé).

Ressources associées :

- Henri Gaidoz, 1912. « Eugène Rolland et son œuvre littéraire »
- Paul Sébillot, 1913. « Notes pour servir à l’histoire du folk-lore en France I et II ».

Voir aussi - Paul Sébillot, « Nécrologie », Revue des Traditions populaires, 7, T 24, juillet 1909 : 250-252.





Iconographie
  • Portrait d'Eugène Rolland, Mélusine, tome XI.
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    Portrait d’Eugène Rolland, Mélusine, tome XI.