« En Corse : le voyageur-artiste »

par Lucie Desideri

IIAC-LAHIC, CNRS, Paris


2005

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Pour citer cet article

Desideri, Lucie, 2005. « En Corse : le voyageur-artiste » in Bérose - Encyclopédie internationale des histoires de l’anthropologie, Paris, IIAC-LAHIC, UMR 8177.

Mots-clés

Publiciste | Peintre ou dessinateur | Dernier quart du XIXe | Premier quart du XXe | Limousin | Corse | Pratiques magico-religieuses

« Un jour vint où ma vie fut assombrie, et, m’enfuyant vers la paix lumineuse, je partis pour les Iles Oubliées ».
G. Vuillier

Oubliées

Il a choisi de les dire « oubliées », ces îles qu’il visitera à l’orée de la dernière décennie du XIXe siècle, pour les décrire en ethnographe, les peindre et les dessiner en artiste. En les qualifiant ainsi, Gaston Vuillier s’écarte subtilement, me semble-t-il, d’une longue tradition de voyageurs partis, non pas comme lui, du côté de l’oubli, mais du côté de l’inconnu.
Depuis les plus antiques périples aux allures ulysséennes, jusqu’aux terrains exotiques de l’ethnologie naissante, privilégiant la rencontre de pays et de peuples vierges de tout contact avec la « civilisation », c’est la terra incognita qui attise le goût des départs, oriente et finalise le sens des voyages. Terre peuplée d’êtres au statut incertain dont l’apparence fait vaciller l’image et l’identité de l’« humain » que le voyageur emporte dans ses bagages : « depuis trois ou quatre cents ans que les habitants de l’Europe inondent les autres parties du monde et publient sans cesse de nouveaux recueils de voyages et de relations, je suis persuadé que nous ne connaissons d’hommes que les seuls européens » note Rousseau, en grand connaisseur de cette littérature [1].
Aux confins du monde, au-delà des mers et bien souvent morcelée et déclinée en insularités éparses [2], la terra incognita recèle dans l’épaisseur obscure et vierge de sa matrice, toute l’inquiétante étrangeté de ce qu’elle engendre : des monstres, des merveilles, des prodiges (cyclopes, amazones, panoties, sciopodes...), êtres mythiques, fantastiques, fabuleux, distribués sur la carte du monde par l’imaginaire de l’Antiquité et du Moyen-Âge, ou bien des êtres dont l’apparence humaine parvient à peine à dissimuler l’inhumain ou l’a-humain qui constitue leur véritable nature, réservoir de barbarie et de sauvagerie. L’altérité radicale à laquelle se confronte, non seulement le voyageur mythique mais aussi le voyageur réel, prend forme « là-bas », dans des contrées qui sont à connaître parce qu’elles sont inconnues « ici ». Et la « révolution copernicienne » opérée par l’avènement de l’anthropologie [3], a eu bien du mal à défaire ce modèle si ancré dans les esprits, qu’il semble mener une vie autonome et se reproduire de façon quasi mécanique au fil de l’histoire, perpétuant l’idée que plus on s’éloigne géographiquement ou culturellement de l’Europe, et plus on s’écarte ontologiquement de l’humain.
Le « regard éloigné », forgé d’abord au contact des altérités lointaines, a eu beau se tourner progressivement vers les altérités proches, les rendant sensibles et pensables à l’intérieur même de la culture de l’observateur, et la psychanalyse découvrir l’intériorité d’une terre incognita enfouie au plus intime de soi, sous l’épaisse chape de l’oubli ou du refoulement, il n’en reste pas moins que les barbares et les sauvages en dépit de quelques précautions oratoires, continueront à occuper amplement la place fantasmatique de l’autre que soi, projetée hors de soi, et non pas celle de l’autre de soi.

Une confusion et une méconnaissance dont Gaston Vuillier ne semble guère avoir été dupe, en choisissant précisément de placer ses « voyages » sous le signe d’un savoir à désenfouir de l’oubli. Un oubli concernant des lieux proches, à portée de regard, périphéries insulaires comme les Baléares, la Corse et la Sardaigne, tout à la fois détachées et reliées aux terres-mères de leur continent respectifs, l’Espagne, l’Italie ou la France. Pourtant, en cette fin du XIXe siècle, ces îles, et notamment la Corse, demeurent conformes à l’image, solidement structurée, surtout dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle, que leurs visiteurs ont puissamment ensauvagée et diabolisée [4]. Il est clair que ces derniers tiennent la Corse pour un repaire inquiétant de rebelles à la civilisation et une poche de pathologie humaine qu’il est nécessaire de connaître afin de mieux la réduire. « Cette maladie sociale qu’est la Corse » (sic) [5], leur permet d’assimiler fantasmatiquement l’île à un corps pestiféré : "aux mots affreux et presque désespérés de la nation corse, que j’ai fidèlement exposés à mon lecteur, je n’osois ajouter le plus épouvantable de tous à l’opinion européenne. Mais déjà mon silence me paroît un crime. Je le dis donc hautement ; la barbarie corse ne s’inquiète pas plus de la peste que la barbarie turque : si, dans le cours du premier siècle républicain [6], la France est frappée de cette contagion, ce sera la Corse qui lui aura porté le coup.« L’auteur de ces lignes, issu tout droit des »Lumières« , est venu dans l’île pour ausculter et stigmatiser le symptôme [7]. Sans atteindre toujours une telle virulence, les Mémoires, Relations et Voyages achoppent tous sur le même défi sauvage à la civilité : la coutume de la vendetta qui semble tout structurer dans la vie sociale de l’île, et qu’ils confondent avec un goût atavique pour la violence en général. Et chacun y va de sa plume pour comprendre en thérapeute, pourfendre en moraliste ou combattre en politicien cette sombre et vertigineuse obsession des insulaires : leur »diabolique point d’honneur«  [8], qui, pour des broutilles, les précipitent dans d’interminables cycles de vengeances et d’odieux crimes de sang. La vendetta est le véritable révélateur de la nature des Corses. Il leur faudra définir cette nature de manière à la rendre intelligible aux yeux de leurs lecteurs, et en tout premier lieu ceux du »Prince« qui a signé leur »lettre de route" et défini le but de leur mission : dresser un état des lieux, évaluer les ressources économiques, politiques et stratégiques de cette île fraîchement conquise par la France [9]. Dans leurs préfaces, ils déclarent que les intérêts précis qui motivent leur voyage ne sauraient pourtant fausser en rien leurs observations concernant les mœurs des insulaires. C’est avec neutralité et bienveillance qu’ils prétendent produire la singulière image qui en résulte. Un montage serré de leurs textes [10] permet de saisir toute la virtuosité acrobatique dont ils ont dû faire preuve pour parvenir à la ficeler. C’est un véritable puzzle qui associe les ingrédients les plus hétéroclites mais nécessaires au dévoilement de l’inquiétante nature des indigènes : en tant que sauvages, barbares et primitifs, ils ont les mêmes défauts que leurs homologues des temps passés et des contrées lointaines. Avec une précision scrupuleuse, on décline leurs ressemblances avec le riverain de l’Orénoque ; avec l’Hottentot, l’Iroquois, le Brésilien et l’Esquimau ; avec les Caraïbes et les nègres du Loango ; avec l’Arabe du désert ; avec l’homo silvestris. Pourtant - et c’est cela qui trouble l’esprit de nos auteurs - ces sauvages sont parmi nous, ils vivent au cœur de la Méditerranée, berceau de la civilisation selon leur culture humaniste, ils sont chrétiens et possèdent l’écriture. Qu’à cela ne tienne ! Le paradoxe est vite résolu : ils sont pervers, et ceci découle de leur passion pour la vendetta : c’est elle qui pervertit jusqu’en leur fondement les règles essentielles de la civilisation. Entre leurs mains, la plume est un stylet, l’écriture une arme au service de leurs stratégies de vengeance : « Une famille serait honteuse de n’avoir en son sein quelqu’un en état d’écrire une lettre circulaire. Ces sortes de missives s’adressent aux parents et aux alliés. Tantôt c’est un crime à commettre pour venger une offense, tantôt des représailles pour venger un homicide » [11]. Dans les églises les prêtres officient, le pistolet sur l’autel, aussi en vue que le Saint-Sacrement ; quant à l’agriculture à quoi l’on reconnaît les êtres de culture, ils la méprisent au plus haut point : ils attachent à leur paresse « des idées de grandeur », délèguent le maniement de la pioche aux journaliers italiens, et se livrent à la dégradation de cet art divin par la mise à feu systématique de leur terre, complices en cela de « ces sauvages auxquels on donne complaisamment en Corse le nom de bergers, peuple de nomades dispersé sur la face de l’isle sans d’autre but que d’exister » [12]. Le maquis, que l’on pourrait avantageusement défricher et ensemencer, est préservé dans son labyrinthique foisonnement pour mieux abriter ces héros insulaires que sont les bandits.

Le regard rapproché

Cette image demeure si vivace tout au long du XIXe siècle qu’elle a du mal à se modifier même dans le courant du XXe (où elle continue à alimenter les scoops des médias). Ce n’est donc pas un hasard si Gaston Vuillier, au seuil de son récit de voyage, dans son adresse au lecteur, peut déclarer : « La Corse étant française, je connaissais mieux sa nature, sa beauté, ses sauvageries, j’étais plein de récits de vendettas, d’histoires de bandits, et la Colomba de Mérimée m’avait profondément remué » [13]. Il s’est pourtant départi de cette vision calamiteuse et a rapproché son regard de ces îles, vue de « haut »’ plutôt que de loin, assombries par la méconnaissance dans laquelle elles sont tenues. Elles en recevront quelques éclats lumineux, d’autant plus précieux qu’ils émanent d’un observateur dont l’œuvre écrite et graphique témoigne de cette rare aptitude qui consiste, comme le dit Leroi-Gourhan, « à faire de l’ethnologie la science la plus proche de l’art ». Le voyageur-artiste est sans doute celui qui se rapproche le plus du « voyageur philosophe » que Rousseau appelait de ses vœux, car il est désinvesti de ces missions douteuses qui ont longtemps contaminé chez les voyageurs du passé leur désir (prétendu pur) de faire œuvre de connaissance : « Il n’y a guère que quatre sorte d’hommes qui fassent des voyages au long cours : les marins, les marchands, les soldats et les missionnaires. On ne doit guère s’attendre que les trois premières classes fournissent de bons observateurs et quant à la quatrième, occupés de la vocation sublime qui les appelle, on doit croire qu’ils ne se livreraient pas à des recherches de pure curiosité ». [14]
Si le chercheur contemporain peut tirer un large profit des données ethnographiques rassemblées dans cette vaste littérature, et ce, malgré (ou grâce à) leur démarche suspecte du point de vue de la science, tout comme il peut puiser des informations précieuses dans les archives des procès de sorcellerie rédigées pourtant par les inquisiteurs, c’est qu’il dispose des outils théoriques et méthodologiques lui permettant de mettre à distance l’image manipulée qui en résulte. Ce travail de déconstruction des images occultantes, véritables « obstacles épistémologiques » comme l’a montré Bachelard, et définies par Bourdieu comme des « écrans symboliques », est devenue une tâche incontournable dans la démarche de connaissance. Mais ce n’est sans doute pas d’une mission scientifique de cette nature que Gaston Vuillier s’est senti investi. Pourtant le filet serré de clichés et de préjugés qui enserre l’île en cette fin du 19è siècle n’a su piéger son esprit, comme si en lui quelque chose (est-ce sa relation esthétique au monde ?) avait opéré subjectivement et de manière implicite l’équivalent d’une déconstruction. Une aptitude toute personnelle à éprouver ses pensées comme des émotions et ses émotions comme des pensées. On le devine dès la préface aux Iles oubliées.
Il les voit pour la première fois se profiler au large, lors du voyage qui le mène en Algérie. « Dès lors, écrit-il, ces îles mystérieuses, lointaines, indécises, entrevues comme un flottant mirage, ne quittèrent plus ma rêverie. » Cela le plonge dans un état qui le laisse « perdu dans un songe sans fond et sans forme ». Un état d’âme ou un état de pensée que peuvent éprouver ceux qui sont au seuil d’une œuvre à accomplir et qui engage le plus profond de leur être. Quand l’œuvre entre en gestation, « en rêverie », les repères s’effacent, les limites fondent, les savoirs ou les certitudes antérieures se dérobent. C’est précisément l’état que décrit Descartes au début de la deuxième Méditation : « Et, comme si tout à coup j’étais tombé dans une eau très profonde, je suis tellement surpris, que je ne puis ni assurer mes pieds dans le fond, ni nager pour me soutenir au-dessus » [15]. Avant d’affronter les apparences fallacieuses, les idée reçues, les préjugés et autres pièges du malin génie, l’âme glisse « ’entre deux eaux » tel un embryon qui viendra au monde avec un regard neuf.
La Corse vue et donnée à voir par G. Vuillier est une Corse qu’il saisit dans le prolongement de ses rêveries et ses songes, méditations nourries de quelques lectures préalables qui « l’avaient profondément remué » avant d’aborder ses rivages. Elle se reflète silencieusement dans ses gravures, où les traits de lumière sculptent les masses les plus sombres et révèlent alors la secrète et somptueuse beauté des morphologies tourmentées : celles des paysages, celles des visages aussi. Ils semblent pétris de la même pâte, comme si une seule et même géologie en action prenait forme minérale, végétale, animale ou humaine. La « sombre clarté » qu’ils diffusent tombe moins des étoiles qu’elle n’émane de la profondeur vertigineuse des abîmes, des précipices et des gouffres, comme elle monte de cette profondeur du lien noué entre les habitants et leur lieu. C’est tout d’abord l’intensité de ce lien qu’il a su rendre sensible, de l’intérieur, pas à pas, en cheminant au plus près des êtres et des choses, à pied, à dos de mulet ou en diligence (le chemin de fer devant réduire les longues distances est à peine en construction) ; en partageant la vie des habitants dont il honore l’hospitalité dans les villes, les villages, et surtout les bergeries de haute montagne. Il y découvrira la culture matérielle, spirituelle et poétique des bergers, vers lesquels il reviendra souvent pendant son séjour pour les écouter réciter ces longs poèmes, qu’ils savent par cœur, de la Gerusalemme Liberata du Tasse ou ceux de l’Orlando furioso de l’Arioste ; improviser leur mélancoliques lamenti. Sur le chemin de ces cimes montagneuse et sauvages, il rencontre la vie misérable des bandits. S’il en est qui sont connus de tous comme des êtres peu recommandables pour avoir sombré dans une paranoïa mortifère, ils sont pour la plupart voués au malheur, à la faim, au froid, à la maladie, à la solitude. Au maquis pour des questions d’honneur, ils sont aussi poètes que les bergers. Il a entendu leurs complaintes : « En Corse, à travers les forêts monumentales, j’entendis les lamenti des ancêtres, je frémis avec la mort, je courus les landes avec les bandits, et, dans les solitudes où rampent les nuées, je m’assis à l’humble foyer des bergers-augures, poètes des sommets, récitant le Tasse ou l’Arioste en s’accompagnant d’instruments dont les pasteurs et les rhapsodes jouaient dès la plus vieille antiquité. » D’une vallée à l’autre, il est à l’écoute du « chant profond » et de la poésie populaire qui constituent l’art majeur que la Corse a su développer, privilégiant une culture musicale et vocale, une culture du son plutôt que de l’image. Les 63 représentations graphiques qui accompagnent les 160 pages de son Voyage sont d’autant plus précieuses que la Corse était particulièrement pauvre sur le plan de l’iconographie. Au fil de ses déplacements, c’est la trame des liens tissés entre nature et culture corses qu’il s’efforce de mettre en lumière comme une dimension essentielle à la compréhension des coutumes qui traduisent l’attachement des hommes à leur terre. Il en a pris toute la mesure à l’écoute de ceux qui en sont les chantres ruraux, subtils et raffinés. Il voit en elle le creuset des forces qui alimentent et structurent la vie communautaire ; il ne la perd jamais de vue tout au long de l’enquête de terrain qui le révèle comme un authentique ethnographe ; non seulement par l’ampleur du champ observé ou la richesse des matériaux recueillis (les grands axes qui ordonnent la vie économique, sociale, politique, religieuse de l’île sont déployés et font l’objet de descriptions soigneuses et parfois inédites), mais par la qualité du regard qui guide ses observations et donne à son écriture sa grande beauté littéraire. Émotionnellement perçue et librement pensée, ce n’est pas une Corse inédite, mais une Corse « autrement vue », à la manière d’un ethnographe et d’un esthète, ce qui n’est pas une mince affaire.

Entre deux rives : esquisse du regard ethnographique

C’est du pont d’un navire qu’il les découvre d’abord comme des motifs à peine esquissés sur une toile de fond, tendue à l’horizon entre les deux rives de la Méditerranée : « Souvent, au lendemain du départ de Marseille, d’Oran ou d’Alger, j’apercevais la vaporeuse esquisse de l’île de Majorque. Une nuit, par tempête noire, le rocher de Formentera, se dressa tout à coup, comme un fantôme ( ... ), puis j’entrevoyais Minorque et ses caps fouettés par les vents ( ... ), ou je distinguais les cimes neigeuses de la Corse dans la pâleur d’un éther diaphane ; ou je suivais du regard la longue, monotone et morne Sardaigne. »
C’est en ces termes qu’il présente l’ébauche de l’œuvre à accomplir. D’emblée, et au travers de visions fugitives, il saisit et définit les traits qui singularisent chacune des îles, bien qu’elles se présentent sous l’aspect d’un « flottant mirage ». Coup d’œil propre à l’artiste ou signe d’une disposition intérieure au métier d’ethnographe ? La question prend son sens par référence au récit de Claude Lévi-Strauss, relatant dans Tristes tropiques, une expérience décisive sur le pont du Mendoza qui le conduit vers les Amériques où il effectuera ses premiers terrains.
« L’air peu à peu tiédissait, les sierras espagnoles défilaient doucement à l’horizon, et des mirages en forme de mandrains et de falaises prolongeaient le spectacle pendant des journées entières ( ... ). Pourtant, l’esprit ethnographique m’était encore si étranger que je ne songeais pas à profiter de ces occasions. J’ai appris depuis combien ces brefs aperçus, d’une ville, d’une région, d’une culture exercent utilement l’attention et permettent même parfois d’appréhender certaines propriétés de l’objet qui eussent pu, en d’autres circonstances, rester longtemps cachées » [16]. L’œil rivé à l’horizon, face à ces formes qui glissent au bord de l’imperceptible et que le crépuscule rend plus fluides, mouvantes, flottantes, il éprouve une sorte « d’état fiévreux », mais « état de grâce » qui lui fait ardemment souhaiter de pouvoir immobiliser ces formes évanescentes car, dit-il, « si je trouvais un langage pour fixer ces apparences à la fois instables et rebelles à tout effort de description ( ... ), alors, me semblait-il, j’aurais d’un seul coup atteint aux arcanes de mon métier : il n’y aurait pas d’expérience bizarre ou particulière à quoi l’enquête ethnographique dû m’exposer et dont je ne puisse un jour faire saisir à tous le sens et la portée » [17].
C’est dans le sillage d’un tel navire que peut s’inscrire le voyage de Gaston Vuillier. Entamé entre deux eaux, entre deux rives, il a su trouver un langage littéraire et graphique pour donner corps à ce qui avait l’apparence d’un « flottant mirage ».

Article extrait de Daniel Fabre et Anna Iuso (dir.), Gaston Vuillier ou le trait du voyageur, Carcassonne, Garae-Hésiode, 2002.




Notes

[1J.-J. Rousseau, Oeuvres politiques, Paris, Pléiade, p. 272. Voir Cl. Lévi-Strauss, « Jean-Jacques Rousseau, fondateur des sciences de l’homme », in Anthropologie structurale Deux, Paris, Plon, 1973, p. 45-57.

[2CI. Kapler, Monstres, démons et merveilles, Paris, Payot, 1979, p. 35 : « S’il est des lieux particulièrement aimés de l’imaginaire, ce sont les îles... Depuis l’antiquité grecque, elles sont les lieux de prédilection des aventures humaines ou divines ».

[3G. Gusdorf, préface à F. Tinland, L’homme sauvage, Paris, Payot, 1968.

[4L. Desideri, « Les Corses et les Sauvages dans les Voyages du XVIIIe siècle », Études corses, n° 16, Bastia, 1981. Pour les principaux Voyages en Corse, voir la bibliographie.

[5Feydel, Mémoires et coutumes des Corses, Chez Garnery, An VII de la République.

[6Aucune épidémie de peste n’est signalée par les historiens à cette époque.

[7Feydel, ibid., p. 90.

[8L’expression est employée par les gouverneurs génois, dont la Corse a dépendu pendant plusieurs siècles, jusqu’à la conquête française au XVIIIe siècle, en 1769.

[9En plein cœur du XVIIIe siècle, plus de trente ans avant la Révolution française, la Corse a accompli une révolution politique sans précédents : sous l’impulsion du général Pascal Paoli, elle accède à l’indépendance en 1755. Cet homme des Lumières veut pour la jeune nation une constitution démocratique ; il confie à Rousseau la rédaction de ce projet. C’est ce texte anticipateur qui sera utilisé comme modèle de la constitution américaine. L’Europe a les yeux tournés vers ce laboratoire politique, et les Voyages se multiplient. La période d’indépendance s’achève en 1769 par la conquête française ; les Voyages qui en résultent en sont le fruit.

[10L. Desideri, op. cit., p. 13-16.

[11Feydel, op. cit., p. 71

[12Feydel, op. cit., p. 25.

[13Ouvrage qu’il a illustré par des gravures à l’eau forte et qui paraît chez Ferroud, à Paris en 1913.

[14Rousseau, op. cit., p. 272.

[15R. Descartes, Oeuvres philosophiques, t. 11, Paris, Garnier-Frères, 1967, p. 414.

[16Cl. Lévi-Strauss, Tristes tropiques, Paris, Plon, Terre humaine, p. 66.

[17Ibid., p. 66.





Iconographie
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    La sorcière.

  • Le vocero.
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