> Les Carnets de Bérose 

Elsdon Best, l’ethnographe immémorial

Frederico DELGADO ROSA

Les Carnets de Bérose, n° 9, Lahic / DPRPS-Direction générale des patrimoines, 2018

Rejeté ou ignoré, devenu invisible, Elsdon Best (1856-1931) est à la fois un ancêtre exclu et une figure clé de l’histoire de l’anthropologie, ne serait-ce que pour avoir amené Marcel Mauss à découvrir le célèbre concept maori du hau. Ce Néo-Zélandais, homme des frontières et représentant majeur de l’ethnographie de sauvetage, est l’auteur d’une œuvre profuse qui aborde les sujets les plus variés. Il s’intéresse surtout à la spiritualité et la religiosité des Maoris qui imprégnaient leur existence à l’époque précoloniale. Influencé par des courants divergents, de l’évolutionnisme à la mythologie comparée, sa production est singulière et invite à une exégèse historiciste pour comprendre les enjeux de son projet anthropologique. Ce Carnet de Bérose met également en évidence l’actualité brûlante des archives de la discipline et les déchirements que provoque aujourd’hui l’héritage ethnographique laissé par Best, notamment dans le contexte néo-zélandais, et dans la communauté savante maorie elle-même. Si on peut difficilement douter de la sincérité de sa démarche, de son attachement aux anciens Maoris et de son admiration pour leur savoir, il est indéniable que leurs relations étaient perverties ou, pour le moins, rendues ambiguës par une situation coloniale profondément asymétrique.
Non, décidément, l’histoire de l’anthropologie ne travaille pas que sur des sujets froids ou passéistes. Et l’on voit ici, autour d’une figure en passe de devenir une référence incontournable pour des raisons très éloignées du débat occidental sur le don et le hau maori, s’imbriquer les perspectives historiques et contemporaines. Comme l’écrit Herbert S. Lewis dans la préface : « L’histoire de la discipline et notre relation agitée avec les archives devraient être profondément marquées par la réflexion de Frederico D. Rosa autour du legs de l’ethnographe immémorial qu’est Elsdon Best. »

Cet ouvrage est le neuvième volume des Carnets de Bérose, une collection éditée électroniquement par le IIAC-LAHIC et le département du Pilotage de la recherche et de la politique scientifique de la Direction générale des patrimoines (ministère de la Culture).

Criticized or simply ignored, sometimes made invisible, Elsdon Best (1856-1931) is both an excluded ancestor and a key figure of the history of anthropology, considering that his ethnography was at the roots of the famous debate on the Maori concept of hau. New Zealander frontier man and a major representative of salvage ethnography, he wrote extensively on all sorts of cultural matters, but his main interest was the religion and spirituality of "the old time Maori", which impregnated, so he believed, their existence. Under the influence of diverging 19th century anthropological schools, from sociocultural evolutionism to comparative mythology, his work is unique and calls for a historicist exegesis in order to understand the intellectual dimensions of his descriptive endeavours. But the current dimensions of the archive and the burning polemics around Best’s ethnography, namely in New Zealand and among the Maori scholarly community, are highlighted as well in this ’Carnet de Bérose’. If one can hardly doubt the honesty of his approach, the attachment he felt to the old Maori sages, and his admiration for their knowledge and wisdom, it is undeniable that their relationship was subverted or made ambiguous by a profoundly asymmetric colonial situation.
Indeed, the history of anthropology is far from being but a backward-looking discipline. Historical frames and today’s controversies get intertwined in this study on a figure who may well become a reference not to be missed for other reasons than the gift debate and the Maori concept of hau. As Herbert Lewis writes in the preface : "The history of our discipline and our turbulent relationship with the archive should be deeply affected by Frederico D. Rosa’s reflections on the legacy of Elsdon Best, an immemorial ethnographer."


Frederico DELGADO ROSA est enseignant au département d’anthropologie de l’université NOVA de Lisbonne, chercheur en histoire de l’anthropologie au CRIA-FCSH/NOVA, associé au LAHIC/IIAC-CNRS. Auteur, entre autres travaux, de L’Âge d’or du totémisme. Histoire d’un débat anthropologique (1887-1929) (Paris, Éditions du CNRS, 2003), et Exploradores portugueses e reis africanos. Viagens ao coração de África no século XIX (Explorateurs portugais et rois africains, Lisbonne, A Esfera dos Livros, 2013, en collaboration avec Filipe Verde), il est actuellement codirecteur de BÉROSE ‒ Encyclopédie en ligne sur l’histoire de l’anthropologie et des savoirs ethnographiques. Ses recherches actuelles portent sur des ethnographes amateurs de la période 1870-1922.