« De Saint-Pétersbourg au Mont Valérien : biographie de Boris Vildé, ethnologue des peuples finno-ougriens et résistant »

par Tatiana Benfoughal

UMR 208, MNHN/IRD, Paris


2018

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Pour citer cet article

Benfoughal, Tatiana, 2018. « De Saint-Pétersbourg au Mont Valérien : biographie de Boris Vildé, ethnologue des peuples finno-ougriens et résistant » in Bérose - Encyclopédie internationale des histoires de l’anthropologie, Paris, IIAC-LAHIC, UMR 8177.

Chef de l’un des premiers groupes de résistance de la zone occupée de la France pendant la Seconde Guerre mondiale, fusillé par les nazis à 33 ans, c’est seulement depuis les années 2010, grâce à quelques publications récentes (Benfoughal 2010, 2017a, b ; Benfoughal, Fishman, Valk 2017) et dans le cercle restreint des spécialistes, que Boris Vildé est connu comme ethnologue [1]. N’ayant à son actif que deux publications et deux missions de terrain, en 1937 et 1938, ce n’est pas pour le volume de ses productions scientifiques qu’il occupe une place certaine dans l’histoire de l’ethnologie française et européenne. La première raison est inhérente à la période et au lieu où il a exercé son métier d’ethnologue : dans les années 1930, au musée de l’Homme, berceau de l’ethnologie française. La deuxième est le choix du terrain de sa première investigation ethnologique : le Setomaa, région dite de « contact culturel », située à la frontière entre l’Estonie et le nord de la Russie.

De la Russie à la France

Boris Vildé est né dans la région de Saint-Pétersbourg en 1908 dans une famille russe et orthodoxe appartenant à la classe moyenne [2]. Son père est chef de gare et sa mère est issue d’une famille de petite noblesse possédant une propriété dans le village de Yastrebino, à 120 km à l’ouest de Saint-Pétersbourg. À la mort de son père, en 1913, sa mère quitte Saint-Pétersbourg et s’installe avec Boris et sa sœur cadette à Yastrebino. Ils y passeront 6 ans, subissant tous les soubresauts de la Grande Guerre, de la révolution et de la guerre civile. En 1919, alors que Boris a 11 ans, sa mère décide de quitter la Russie. Elle traverse la frontière avec l’Estonie toute proche et s’installe à Tartu, petite ville universitaire où Boris fera sa scolarité. Bien que suivant ses études au lycée russe, il apprend vite l’estonien et, ayant obtenu son diplôme de fin d’étude en 1926, il entre à l’université de Tartu, à la faculté de chimie. Il n’y passera que deux ans, faute de moyens financiers, et ce ne sont pas quelques bases de chimie et une attestation d’assiduité qui lui serviront dans son futur travail au musée de l’Homme. Il s’agit plutôt de sa maîtrise de l’allemand, les cours à l’université de Tartu étant aussi dispensés dans cette langue. Par ailleurs, ses études de chimie n’ont rien avoir avec ses ambitions de l’époque, faire une carrière littéraire. C’est dans l’espoir de se réaliser comme poète et écrivain, car il s’y exerce déjà, qu’en 1930 il quitte l’Estonie pour l’Allemagne, en passant par la Lettonie. Malgré des conditions de vie difficiles, sans titre de séjour ni moyens financiers, il tente de publier ses premiers essais littéraires dans une revue de langue russe et perfectionne son allemand. Mais, surtout, c’est en Allemagne qu’il forge ses convictions antinazies.

En 1933, nouveau changement de pays, cette fois-ci définitif. Il part pour la France, pays de Montaigne, de Bergson et de Baudelaire [3], pays où le mouvement antinazi prend de l’ampleur. Il est porté par l’espoir d’y trouver un terrain propice au développement de son talent littéraire et de se rendre utile. André Gide, rencontré en Allemagne lors d’une conférence, l’encourage à effectuer ce voyage décisif. En 1934, il épousera à Fontenay-aux-Roses Irène Lot, fille d’un historien français, Ferdinand Lot, et obtiendra la nationalité française en 1936. À Paris, il pousse, probablement en 1934, la porte du musée de l’Homme grâce à l’intervention d’André Gide qui veut aider ce jeune Russe. Gide connaît bien le professeur Paul Rivet, directeur du musée, et pense que c’est dans le formidable bouillonnement intellectuel du musée, dans ce début des années 1930, que Boris Vildé pourrait trouver sa place.

Au Musée de l’Homme

Les premiers renseignements pris, Boris Vildé est persuadé que le musée de l’Homme, qui porte encore le nom de Musée d’ethnographie du Trocadéro, serait l’institution scientifique qui lui conviendrait [4]. Tout lui plaît dans ce musée : son projet ambitieux, ses positions idéologiques humanistes et progressistes, son équipe motivée et soudée, son ambiance à la fois sérieuse et festive. Il est admiratif de son directeur, Paul Rivet, pour sa stature de grand scientifique, anthropologue et américaniste, pour ses engagements antifascistes et antiracistes [5]. Vildé, qui fréquente les cercles littéraires russes de Paris et la bohème de Montparnasse, apprécie aussi l’ouverture du musée aux avant-gardes artistiques.

Au moment où Boris Vildé arrive au vieux « Troca », celui-ci est déjà en ébullition et Paul Rivet commence à y réaliser le projet de sa vie : créer une nouvelle science de l’Homme, l’ethnologie, et doter la France d’un grand « musée-laboratoire », non seulement un musée populaire à vocation éducative mais aussi un lieu de production de connaissances. Grâce à Georges Henri Rivière, son sous-directeur, qui sait organiser avec éclat des expositions temporaires en invitant le Tout-Paris aux inaugurations, le « Troca » devient peu à peu le centre intellectuel de Paris et un lieu d’animation culturelle à la mode. Paul Rivet consacrera à son projet dix ans, de 1928, date de sa nomination à la tête du musée du Trocadéro, à 1938, l’année de l’inauguration du musée de l’Homme ; dix années qui seront considérées plus tard comme une période décisive et passionnante dans l’histoire de l’ethnologie en France (Delpuech, Laurière, Peltier-Caroff 2017).

L’ethnologie de Paul Rivet est une science unifiée de l’Homme regroupant les différentes disciplines telles que la linguistique, l’archéologie, la préhistoire, l’anthropologie physique et l’ethnographie (celle-ci dédiée spécifiquement à la description des faits matériels), appelées à étudier conjointement et dans leurs relations mutuelles, des peuples et des cultures. Sur le plan conceptuel, c’est la théorie diffusionniste portée en France, dès les années 1920, par Paul Rivet, qui constitue son marqueur épistémologique (Laurière 2008). Sur le plan méthodologique, ce sont des observations directes et des enquêtes de terrain qui deviennent la principale base de la recherche, en rupture avec l’« anthropologie de cabinet » qui s’appuyait jusque-là sur des informations de seconde main. Les missions ethnographiques commencent alors à être considérées comme une étape préalable et obligatoire à toute recherche ethnologique [6].

Pour mener à bien son projet scientifique, Paul Rivet doit disposer d’une importante équipe de collaborateurs et il est par conséquent attentif à toute nouvelle candidature. Lorsque Boris Vildé se présente devant lui, il a quelques atouts pour pouvoir postuler au musée de l’Homme. Il parle couramment quatre langues (le russe, l’allemand, le finnois et l’estonien) et possède à son actif une bonne connaissance de la culture des peuples finno-ougriens et baltes. De son côté, Paul Rivet décèle chez le jeune homme de grandes capacités intellectuelles ainsi que l’enthousiasme et l’anticonformisme nécessaires pour faire partie de son équipe. Le fait que Vildé soit d’origine russe favorise l’accueil qui lui est fait, car Paul Rivet s’intéresse à l’Europe et à l’URSS. D’une part, la situation politique l’exige et, d’autre part, le contact avec un ressortissant du nord de l’Europe peut s’avérer fructueux du point de vue scientifique. Dans les années 1920-1930, l’intérêt pour l’Europe, théâtre d’événements politiques inquiétants, va grandissant. Paul Rivet voit dans l’étude approfondie de l’histoire et de la culture des peuples européens un moyen de combattre efficacement les théories pseudo-scientifiques fascistes sur l’inégalité des races. Néanmoins, pour faire partie de l’équipe du musée de l’Homme, il faudra à Boris Vildé perfectionner son français et obtenir les diplômes requis. Il doit s’inscrire à l’université. Ce qu’il fait, mais dans trois institutions universitaires à la fois : à la Sorbonne, à l’Institut d’ethnologie et à l’École nationale des langues orientales vivantes. Il y obtiendra respectivement une licence de philologie et littérature allemande en 1937, un diplôme d’ethnologie en 1938 et un diplôme de langue japonaise en 1939. Sa motivation, ses capacités d’apprendre et son intelligence ne sont plus à démontrer.

Tout en poursuivant ses études et en faisant des petits boulots, comme en Allemagne, Boris Vildé s’insère de plus en plus étroitement à l’équipe du musée de l’Homme, d’abord en tant que bénévole, statut qui ne l’empêche ni de s’impliquer totalement dans les activités du musée ni même d’assumer des responsabilités [7]. Le bénévolat est de règle au musée car les moyens financiers manquent. Les quelques précisions que nous pouvons apporter à ce propos nous éclairent sur la position qu’occupe alors Boris Vildé. Même si le budget du musée est devenu un peu plus conséquent lors de son rattachement au Muséum en 1928, le personnel est en nombre réduit. Paul Rivet doit ainsi compter sur des collaborateurs bénévoles recrutés parfois dans les milieux aisés de la société parisienne, suffisamment instruits et motivés. Le Musée du Trocadéro voit affluer de nombreux « amateurs éclairés », souvent liés aux mouvements intellectuels, artistiques et littéraires d’avant-garde, notamment aux cercles surréalistes réunis autour d’André Breton. Certains chercheurs du musée publieront leurs textes dans des revues avant-gardistes comme Minotaure et Documents, cette dernière fondée par Georges Bataille, Carl Einstein et Georges Henri Rivière. Mais le musée n’attire pas que des riches Parisiens. Les intellectuels démunis qui ont de l’ambition et qui cherchent à faire carrière en ethnologie s’en rapprochent également. C’est ainsi que quelques immigrés russes se retrouvent au Musée du Trocadéro. Certains bénévoles obtiendront le statut convoité de salarié, ce qui sera le cas de Boris Vildé en mars 1940.

Dès son arrivée au musée, il est affecté au département « Europe » fraîchement créé, où il doit prendre en charge la recherche sur les peuples baltes [8]. Ce département fait alors partie d’un ensemble de dix départements scientifiques créés par Paul Rivet. Ils sont définis par disciplines, thèmes transversaux et aires géoculturelles : Anthropologie, Préhistoire, Afrique noire (avec une section Madagascar), Afrique blanche et Levant, Europe, Asie/URSS/Arctiques, Amérique (avec une section Eskimo), Océanie, Technologie comparée et Ethnologie musicale. Pour que chaque département ait un responsable et au moins un attaché, Paul Rivet y place, déplace et remplace, au gré des besoins et des urgences, le personnel dont il dispose en leur attribuant parfois de multiples fonctions et responsabilités. Boris Vildé est au contact de nombreux chercheurs, novices dans la recherche ethnologique pour certains, plus affirmés pour d’autres, mais devenus presque tous des références en ethnologie. Travaillent ainsi au département Afrique noire Michel Leiris, l’un des acteurs principaux de l’emblématique mission Dakar-Djibouti de 1931-1933, ainsi que Deborah Lifchitz et Denise Paulme, membres de la mission chez les Dogons au Mali en 1935 et de la mission Sahara-Soudan la même année. Il y a aussi son ami Anatole Lewitsky, un autre immigré russe, responsable du département Technologie comparée et spécialiste du chamanisme sibérien ; Thérèse Rivière, Germaine Tillion et Jacques Faublée du département d’Afrique blanche, qui reviennent périodiquement de leur terrain dans l’Aurès en Algérie entre 1935-1940 ; André Leroi-Gourhan, de la section Eskimo, qui se passionne pour la culture et la langue russes et qui part en mission au Japon en 1937 ; Paul-Émile Victor du département « Asie/URSS/Arctique » qui préparent ses grandes missions au Groenland [9].

C’est également au musée d’ethnographie du Trocadéro que Boris Vildé suit, entre 1935 et 1938, des cours de l’Institut d’ethnologie. Créé en 1925 par Paul Rivet, Lucien Lévy-Bruhl et Marcel Mauss, c’est alors la seule institution universitaire française à former des ethnologues. L’Institut est rattaché à l’Université de Paris avec une partie des travaux pratiques et cours dispensés dans les locaux du musée. Le cursus de trois ans débouche sur un certificat d’ethnologie. Les cours donnés par les grands spécialistes de l’époque, Paul Rivet lui-même, Marcel Mauss, Lucien Lévy-Bruhl, Marcel Cohen, Jaques Millot, Henri Breuil, Henri Labouret, etc., ont pour but de fournir aux étudiants les bases théoriques de l’ethnologie dans ses différentes composantes et de les former aux méthodes d’enquêtes de terrain. Boris Vildé est aussi en contact personnel avec Marcel Mauss, comme celui-ci le confirmera en 1939 : « Monsieur Vildé est parfaitement connu de moi, avec qui il a travaillé » [10]. Il a aussi des rapports privilégiés avec Paul Rivet et puis Jacques Soustelle, sous-directeur du musée depuis mai 1937, comme le démontre la nombreuse correspondance qu’il a échangée avec eux.

Boris Vildé fait partie de ces premiers ethnologues français qui expérimentent les méthodes et les structures scientifiques novatrices du musée définies par Paul Rivet comme un « rassemblement de toutes les institutions de recherche, d’enseignement et d’exposition s’appliquant aux sciences de l’homme. […] un vaste organisme où le chercheur et l’étudiant disposeront de collections scientifiques, d’une bibliothèque, d’une photothèque, d’une phonothèque, de salles de cours, de projections et de conférences… » (Bulletin du Musée d’ethnographie du Trocadéro, 1934-1935 : 3). Il réalise des photographies, avec le matériel du musée, lors de sa mission de terrain en Estonie en 1937. Il met en pratique les dernières normes muséographiques en installant des vitrines dans les galeries publiques du musée : probablement en 1935, pour l’exposition « Art populaire baltique. Estonie-Lettonie-Lituanie », et en 1938, lors de la mise en place de la galerie permanente d’Europe où il installera les vitrines présentant des objets setos et finnois. Il applique les principes de catalogage des objets élaborés par l’équipe de Georges Henri Rivière et Paul Rivet, notamment en établissant l’inventaire des collections d’objets rapportés de sa mission en Estonie en 1937 (collection 1937.48) et de celles reçues par le musée de l’Homme dans le cadre d’échanges avec le Musée d’ethnographie de Helsinki (collection 1938.171) et le Musée national estonien de Tartu (collection 1940.13) à l’arrivée desquelles il contribuera largement. Il expérimente les méthodes d’enquête sur le terrain lors de ses missions en Estonie et en Finlande.

1937 : mission en Estonie

La théorie diffusionniste, sur laquelle s’appuie le projet scientifique du musée de l’Homme, met en avant la complexité du développement de chaque société dans la mesure où les influences et les emprunts réciproques jouent un rôle primordial. Et même si, globalement, l’ethnographie française continue à être préoccupée par les problématiques de sauvetage et de collecte des archives matérielles des sociétés « primitives » en voie de disparition, Paul Rivet ouvre la voie à une ethnographie européenne historicisée pour laquelle on admet l’importance des brassages culturels, linguistiques, techniques, physiques, etc.

C’est probablement en 1936 que Boris Vildé lui soumet le projet d’une mission dans une région marquée justement par des phénomènes de contact. Il s’agit de la région du Setomaa, 2°000 km2 seulement, située en cette année 1937 en République indépendante d’Estonie [11]. Y vivent deux ethnies différentes de par leur origine, leur langue et leurs traditions culturelles : un peuple finno-ougrien, les Setos, et un peuple slave, les Russes [12]. Ces deux populations partagent la même religion, le christianisme orthodoxe, mais aussi nombre de croyances préchrétiennes. Aux yeux des ethnographes et des historiens estoniens, russes, allemands et finlandais de la deuxième moitié du XIXe siècle et du début du XXe, le Setomaa apparaît comme une « réserve » qui, en raison de son caractère périphérique et son long isolement administratif, a vu se maintenir des phénomènes culturels archaïques (Valk 2017). Mais dans le Setomaa des années 1930, la modernisation est déjà en marche, même si beaucoup de traditions anciennes se perpétuent encore. Boris Vildé expose à Paul Rivet l’urgence de recueillir dans cette région, auprès des populations russe et seto, des informations historiques et ethnographiques, d’enregistrer les rites et les traditions orales, de prendre des photographies et de collecter des objets.

La réponse du directeur est encourageante. Il reste à trouver des financements. Grace à l’intervention de Paul Rivet, c’est finalement la Caisse nationale de la recherche scientifique du ministère de l’Instruction publique et des Beaux-arts (devenu en 1938 ministère de l’Éducation nationale) qui payera les frais de mission. Un arrêté du ministère, datant du 15 juin 1937, stipule que M. Boris Vildé « est chargé d’une mission scientifique en Estonie pour y recueillir des documents ethnographiques » [13]. Le ministère de l’Instruction de la République d’Estonie, le Cabinet archéologique de l’université de Tartu et le Service de la protection des monuments historiques délivrent les autorisations nécessaires. La mission se déroulera du 12 juillet au 5 octobre.

Boris Vildé ne part pas seul sur le terrain. Il est accompagné par son ami Léonide Zouroff, ressortissant russe comme lui, possédant une solide expérience de la recherche archéologique et historique dans la région administrative de Petchory (Petseri en estonien) dont le Setomaa fait partie [14]. C’est en leur nom à tous les deux que Boris Vildé présente le projet de mission à Paul Rivet. Léonide Zouroff obtient alors le statut de bénévole « officiel » au musée de l’Homme. Sur le plan administratif, Boris Vildé est le responsable de la mission et Léonide Zouroff y participe en tant qu’assistant. Les deux hommes prévoient de se partager les thèmes d’enquêtes. Boris Vildé se chargera des enquêtes ethnographiques et Léonide Zouroff de la prospection archéologique. En réalité, ils feront presque toute cette mission côte à côte. Néanmoins, la connaissance des langues les différencie. Zouroff, qui ne parle ni l’estonien ni le seto, enquêtera surtout auprès de la population russe. Vildé travaillera auprès de la population seto.

C’est en ethnographes novices que Boris Vildé et Léonide Zouroff partent au Setomaa, comme c’est d’ailleurs le cas de nombre d’autres missionnaires du musée de l’Homme. Sur le terrain, ils auront pour guide les cours suivis à l’Institut d’Ethnologie qui leur fournira diverses Instructions [15]. Aujourd’hui, à l’analyse des résultats de cette mission, on peut dire qu’elle était une expérimentation des méthodes novatrices de travail de terrain élaborées au musée de l’Homme au début des années 1930. Expérimentation réussie car Marcel Mauss dira de cette mission qu’elle constitue « un succès considérable » [16].

Pour en juger les résultats et trouver la trace de son inscription dans les recherches ethnologiques au musée de l’Homme, nous disposons de l’ensemble des documents conservés essentiellement en France (au Muséum national d’histoire naturelle et au musée du Quai Branly), mais aussi en Russie (à la Maison de la Russie à l’étranger, Moscou), en Estonie (à l’Institut d’histoire et à l’université de Tallinn) et en Angleterre (à l’université de Leeds). Cet ensemble se compose de trois types de pièces : des archives documentaires, des photographies et des collections d’objets (Benfoughal & Mennecier 2017). Les archives documentaires comprennent des rapports de mission, des notes de terrain et des cartes ; des documents et des lettres administratives ; des notes de lectures ; des listes et des fiches descriptives d’objets. Dans cet ensemble, les notes de terrain font malheureusement défaut. Selon l’usage au musée de l’Homme, les chercheurs pouvaient garder leurs notes de terrain et toute la documentation afférente à leur recherche scientifique personnelle. Il est probable que Boris Vildé ait également gardé ses notes chez lui, dans la maison de ses beaux-parents à Fontenay-aux-Roses, près de Paris, où il habitait avec sa femme Irène au début de la guerre, mais, comme l’écrit Zouroff en 1949, « peu de choses fut sauvé de [ses] archives » (Zouroff 2017 : 209).

La mission de 1937 répond à tout un ensemble de normes scientifiques élaborées au musée de l’Homme et articulées autour de deux groupes de préconisations concernant d’une part les champs d’étude et de l’autre les méthodes d’enquêtes. Le premier groupe répond à une question fondamentale : sur quoi enquêter ? Un début de réponse est fourni par Marcel Mauss dans une formule lapidaire : « Il faut décrire tout ce qui peut être décrit. » (Mauss 1971). Au-delà de son caractère de bon sens pour tout travail d’observation sur le terrain, cette formule de Mauss nous renvoie au fondement même de la nouvelle science de synthèse qu’est l’ethnologie : l’exhaustivité, basée sur la pluralité des approches disciplinaires à savoir ethnographique, linguistique, historique, archéologique. Cette pluralité rend difficile la qualification exacte des recherches menées par les missionnaires du musée de l’Homme sur le terrain. Néanmoins, ayant aujourd’hui une meilleure connaissance du contexte institutionnel et scientifique des missions de terrain des années 1930, on peut dire que les chercheurs du musée de l’Homme, même si chacun partait sur le terrain avec sa formation spécifique de base, avaient l’ambition d’étudier la globalité de la société choisie et devaient donc posséder un minimum de connaissances dans tous les domaines des sciences de l’homme, ce à quoi les formaient d’ailleurs les cours de l’Institut d’ethnologie. Boris Vildé, par ses compétences multiples, s’inscrit pleinement dans cette vision synthétique de l’ethnologie selon Paul Rivet. Au vu des nombreux thèmes abordés par lui sur le terrain (histoire, langue, croyances et rites, culture matérielle et systèmes techniques) on peut penser qu’il avait effectivement à cœur d’être exhaustif et que son projet était de nature monographique.

Le thème qui intéresse au premier chef Boris Vildé, c’est l’histoire du Setomaa. Il veut comprendre la persistance des croyances préchrétiennes qu’il est en train d’observer ainsi que les mécanismes des influences réciproques des Setos et des Slaves. Pour ce faire, il doit remonter à l’origine des contacts entre les deux communautés, globalement vers le xe siècle, quand les premières tribus slaves sont venues conquérir les territoires occupés jusque-là par les groupes finno-baltes. Il doit aussi inscrire ces contacts dans l’histoire plus récente de la région, marquée, dès le XIIIe siècle, par des confrontations militaires entre les États catholiques et la Russie orthodoxe dans leur lutte de partage du territoire au sud du golfe de Finlande. Les prospections archéologiques menées par Vildé et Zouroff, confrontées aux ouvrages des historiens de l’époque, leur permettent d’avancer quelques hypothèses sur la chronologie et les limites géographiques de l’occupation de la région par les tribus slaves.

Un autre thème d’étude programmé pour la mission de 1937 est celui de la langue. Si la langue russe est loin d’être menacée de disparition au Setomaa, l’urgence d’étudier la langue seto, qui n’est plus pratiquée dans les années 1930 que par 13 500 d’individus, est assurément l’un des arguments forts par lesquels Boris Vildé justifie auprès de Paul Rivet leur projet de mission [17]. Dotée d’outils méthodologiques précis [18], l’enquête linguistique est perçue au musée de l’Homme comme un moyen privilégié pour pénétrer dans la vie d’une société, pour comprendre ses rouages et pour saisir ses règles de fonctionnement. L’idée que la langue est le reflet de la société et que, de ce fait, elle doit être considérée comme un « fait social » est développée par Marcel Cohen dans son enseignement sur la linguistique à l’Institut d’ethnologie (Cohen 1928 : 5). Quand Boris Vildé arrive au Setomaa, il ne connaît que quelques dizaines de mots setos. Devant la richesse et la singularité de cette langue, avec laquelle il se familiarise peu à peu, il élabore assez rapidement un projet vaste et ambitieux : relever le lexique, analyser la structure de la langue, la situer dans la famille des langues finno-ougriennes et, enfin, constituer un dictionnaire. Même si, lors de la mission de 1937, le travail n’en est qu’à ses débuts, il peut déjà présenter à son retour à Paris les résultats obtenus : « L’étude linguistique de la langue seto a permis de relever l’existence de trois (au moins) cercles dialectaux dont j’ai étudié deux (ceux de l’Obenitsa et de Varska – près de 800 mots et près de 1500 lignes de texte) » (Vildé 2017 : 192-193). Ces quelques lignes de rapport répondent à la préconisation de Marcel Cohen d’« établir les limites de langues différentes dans un pays non exploré linguistiquement » (Cohen 1928 : 112) Malheureusement, de ces enquêtes de Vildé, il ne nous est parvenu que peu de chose : quelques fiches avec des mots setos traduits en français, quelques mots reportés dans ses notes de terrain ou sur les fiches d’objets.

Dans les préconisations du musée de l’Homme, les croyances et les rites sont considérés comme l’un des meilleurs moyens de comprendre les ressorts les plus secrets de la vie d’un groupe et doivent donc nécessairement faire l’objet d’enquêtes de terrain. Les missionnaires peuvent d’autant plus aisément enquêter sur ces sujets que la plupart d’entre eux sont bien armés théoriquement, les professeurs de l’Institut d’ethnologie faisant autorité dans le domaine [19]. Plus particulièrement, dans la partie de ses cours consacrée à l’étude des phénomènes cultuels, M. Mauss incite les étudiants à se pencher sur l’étude des cultes des lieux. Au Setomaa, Boris Vildé découvre l’importance du culte des arbres, des pierres et des sources sacrés. En 1946, Léonide Zouroff inclura ces premières observations dans son rapport (Zouroff 2017 : 273-343).

Vildé s’intéresse à une autre composante des rites et des croyances au Setomaa, la figure du dieu Peko, une sorte de synthèse des esprits protecteurs du village, de la maison et de la terre incarnés dans une statuette en bois (Västrik 2017 : 553-565). Il y découvre l’un des thèmes essentiels à la compréhension du système des croyances des Setos. Ce thème lui semble intéressant sur le plan ethnologique et il le choisit comme sujet de doctorat à l’École pratique des hautes études où il s’inscrit à l’automne 1937. Pour retrouver les traces de cette croyance, Vildé observe, procède à des enquêtes orales et épluche les écrits de l’époque sur le sujet. Il cherche aussi des informations complémentaires dans les études consacrées aux autres peuples finno-ougriens afin de replacer la vénération du dieu Peko dans l’ensemble des croyances jadis largement répandues dans certaines régions d’Europe et d’Asie. En témoignent plusieurs lignes de son rapport de 1937 et ses notes de lectures. Malheureusement, Boris Vildé n’a pas pu achever ce travail et c’est en leur nom à tous deux que Léonide Zouroff évoquera les enquêtes réalisées sur ce thème.

Parmi les rites liés aux cycles de la vie, qu’Arnold Van Gennep a appelés « les rites de passage » et dont le livre du même nom est recommandé par M. Mauss aux étudiants de l’Institut d’ethnologie, ce sont surtout ceux portant « sur les coutumes relatives à l’enterrement et à la commémoration des morts » que Vildé observe (Vildé 2017 : 193). En témoigne une série de photos prises par lui et Zouroff aux cimetières de Petseri, de Zatchernié et de Maly, des rites accomplis par la population seto le vendredi de la Saint-Élie et le dimanche de la Saint-Onufri-Malski.

Enfin, le dernier thème sur lequel Boris Vildé enquête est celui de la culture matérielle, particulièrement conseillé au musée de l’Homme car il débouche sur la collecte d’objets [20]. Pour Paul Rivet, la pratique de l’ethnologie doit s’appuyer sur l’étude des gestes techniques, des savoirs et des savoir-faire, ainsi que des objets qui en résultent. Il s’ensuit que les ethnologues doivent observer et répertorier tous les faits techniques propres à une société donnée : ses modes d’exploitation des ressources naturelles, ses techniques de fabrication, son habitat, ses vêtements, ses instruments de musique, etc. Vildé et Zouroff repèrent sur le terrain les activités techniques qu’ils jugent les plus représentatives du Setomaa. Parmi les occupations principales des habitants – l’agriculture, l’élevage, la pêche, l’apiculture et l’artisanat du bois et du textile –, c’est l’artisanat du textile qui retient le plus leur attention. À ce propos Marcel Mauss, dans ses instructions très précises et très détaillées au sujet des activités techniques, développe sur plusieurs pages les différents points à étudier dans le cas des textiles (Mauss 1971 : 71-73). Vildé et Zouroff poussent leurs enquêtes jusqu’au traitement des matières premières, notamment du lin, le plus couramment utilisé, et aux techniques de filage et de tissage. Plusieurs photographies montrent les opérations de filage, d’embobinage et de tissage des ceintures sur les métiers dits « au carton ». Si Zouroff étudie surtout les serviettes rituelles, Vildé s’intéresse aux vêtements setos. Il en étudie la coupe, les couleurs, le port, comme en témoignent certaines des fiches descriptives qu’il a rédigées au sujet des objets rapportés au musée de l’Homme. La pêche, pour une population qui vit au bord de rivières et de grands lacs, représente aussi une activité très importante et très ancienne. Vildé et Zouroff recueillent auprès de pêcheurs les techniques ancestrales, depuis la fabrication des barques jusqu’à la confection des filets et aux techniques de pêche proprement dites. Dans son rapport de 1946, Zouroff soulignera l’intérêt particulier que B. Vildé portait à ce thème : « Il s’intéressait à la pêche, notamment à la pêche au filet sous la glace et aux corporations de pêcheurs. En chemin, il faisait des observations ethnographiques. Après nos conversations avec Terenti, un vieux pêcheur du village de Kilinets, Vildé décida de revenir ici en hiver pour étudier la pêche. Il rêvait de travailler chez Terenti, de l’accompagner à la pêche sous la glace pour ensuite écrire un livre sur les pêcheurs de Pskov. » (Zouroff 2017 : 235) De cette mission, Boris Vildé rapportera une collection de 18 objets setos (coll. 37.48) constituée surtout de vêtements et accessoires.

La mission de 1937 s’appuie aussi sur les préconisations du musée de l’Homme concernant les méthodes d’enquête. Boris Vildé suit en cela, une fois de plus, les Instructions d’enquête linguistique de Marcel Cohen car toute enquête orale passe par la compréhension de la langue. Les Instructions attirent plus particulièrement l’attention sur l’importance du recueil des vocabulaires : « […] s’efforcer de recueillir le plus de mots possible. […] Il est recommandé de faire des sondages par matières : ainsi s’efforcer de recueillir tous les noms de parties du corps, tous les noms de vêtements, tous les termes juridiques […]. [Les noms des] animaux domestiques et sauvages, des instruments, meubles, nourriture » (Cohen 1928 : 104-105). Sur l’une de ses fiches, Boris Vildé relève les noms donnés aux vaches selon le jour de la semaine où elles sont nées. Sur d’autres, il note les noms des éléments constitutifs d’un costume ou d’un métier à tisser. Il se montre également rigoureux en ce qui concerne les préconisations sur la méthode de notation des termes (« n’écrire que ce qui est prononcé », « n’employer qu’une notation par son », « donner une seule valeur à chaque signe », etc.). Il utilise le système de notation phonétique de Cohen, un alphabet latin augmenté de signes spécifiques et un système de translittération. Il écrit tous les mots setos en notant bien l’accent tonique, la longueur vocalique, etc. Comme conseillé dans les Instructions, il projette d’établir le dictionnaire de la langue seto. Sa vie sera trop courte pour qu’il en ait le loisir. Concernant la collecte des textes littéraires, tous les enseignements à l’Institut d’ethnologie insistent sur le fait qu’il est « bon de recueillir des formules, proverbes, chansons, grands poèmes, fables, contes fixés, légendes, codes, etc. » (ibid. : 100). Marcel Mauss préconise de « trouver des recueils indigènes et des informateurs capables de donner une tradition constante » (Mauss 1971 : 20). Boris Vildé ramènera de la mission un cahier de quarante-six couplets de chants nuptiaux russes notés en 1934 par un habitant du village de Bolchoï Kroup.

Pour les méthodes de prise de vue, le musée de l’Homme suit le courant général du développement de la photographie documentaire en France et en Europe avec ses avancées tant techniques qu’artistiques. Ainsi, la mise sur le marché de petits appareils photographiques légers et maniables, comme le Leica ou le Rolleiflex, permet d’effectuer sur le même sujet des prises de vue rapides et en série, ce qui donne naissance à la pratique du photoreportage dans la presse illustrée. Elle se retrouvera dans les photographies ethnographiques de l’époque. Certains éléments de la biographie de Boris Vildé nous autorisent à dire que, lorsqu’il part sur le terrain, il a déjà une certaine connaissance de la pratique de la photographie. Lui qui avait déjà fréquenté le milieu de la presse et collaboré à plusieurs journaux et revues littéraires en Allemagne, avait forcément consulté les grandes revues illustrées, comme le Berliner Illustrierte ou le Müncher Illustrierte, où les portraits posés cèdent définitivement la place aux images prises sur le vif, signées de grands photographes de l’époque, Felix H. Man, Stefan Lorant, André Kertész, etc.

C’est justement parce que la photographie journalistique est à la mode et sous l’influence des mouvements modernistes que les Instructions sommaires pour les collecteurs d’objets ethnographiques du musée de l’Homme sont dans l’obligation de recadrer la pratique photographique ethnographique et d’énoncer un certain nombre de règles de prise de vue [21]. Comme il est recommandé, Boris Vildé et Léonide Zouroff prennent les photos de manière à couvrir le plus largement possible les champs d’activité des habitants de Setomaa : pêche, apiculture, artisanat, commerce, fêtes familiales, rites. Ils suivent également la recommandation concernant la contextualisation d’un objet et l’obligation de fixer « non seulement sa fabrication, mais ses usages variés ». Plusieurs séries de photos nous montrent les techniques de filage, de tissage, de fabrication des filets de pêche ou des objets de bois, ainsi que les modes d’utilisation des objets fabriqués, le tout, pris « dans le contexte » de manière à « rendre compte le plus exactement possible de la réalité ». Boris Vildé et Léonide Zouroff ramèneront de cette mission près de 200 photographies réalisées avec le Rolleiflex du musée de l’Homme [22].

Boris Vildé a aussi recours aux cartes dont l’exécution est à la charge de Léonide Zouroff. L’établissement des cartes, comme outil permettant de visualiser les complexes culturels et d’analyser les phénomènes de diffusion, est imposé à tous les missionnaires. Il en est de même pour les dessins : « Ne pas hésiter à faire usage du dessin, même maladroit et sommaire, pour éclairer le texte » (Cohen 1928 : 103). Boris Vildé illustrera de ses beaux croquis les fiches descriptives des objets rapportés de la mission [23].

La rédaction des fiches fait globalement partie du dispositif méthodologique appelé à faire parler l’« objet-témoin » en apportant un maximum de renseignements sur lui. La « Fiche descriptive » du musée de l’Homme est au centre du système d’inventaire des collections [24] et est qualifiée par ses inventeurs d’« innovation capitale » (Bulletin du Musée d’ethnographie du Trocadéro, janvier 1933 : 30).

Le premier impératif étant d’établir les fiches sur le terrain, afin de pouvoir y apporter des noms vernaculaires et des croquis, Boris Vildé rédige les siennes pendant son enquête au Setomaa, ce qui leur confère une valeur équivalente à des notes de terrain. La version dactylographiée de ces fiches est réalisée au musée de l’Homme au retour à Paris.

1938 : mission en Finlande

Si la mission au Setomaa, qui se solde par une importante récolte des données, peut être considérée comme une sorte de mise en « travaux pratiques » des cours magistraux de l’Institut d’ethnologie, celle de 1938 en Finlande relève d’un tout autre but scientifique fixé par Boris Vildé. Il compte toujours préparer sa thèse de doctorat sur le dieu Peko au Setomaa mais, pour l’heure, conscient de ses lacunes, il sent la nécessité d’élargir le champ de ses investigations afin d’effectuer une étude comparative en couvrant toute l’aire finno-ougrienne. Il décide alors de partir en Finlande. De plus, il a désormais envie de s’investir dans la recherche ethnologique en tant que « promoteur » scientifique.

Cette mission sera financée par l’Institut d’ethnologie et se déroulera du mois d’août 1938 à janvier 1939. Comme il l’écrira plus tard dans son rapport de mission : « Au cours de mon séjour en Finlande j’ai travaillé au Musée national de Finlande, dans les archives de la Fondation de l’Inventaire de la langue finnoise, et j’ai suivi divers cours à l’université d’Helsinki [25]. » Tout en continuant à réunir la documentation sur le culte de Peko, il commence à travailler sur la culture matérielle finnoise. À son retour, il rédigera un article intitulé « Civilisation finnoise », le seul texte ethnologique qu’il ait eu le temps de publier (Vildé 1940).

Loin d’être une simple description de faits matériels, comme c’était souvent le cas encore dans les années 1930 dans le champ des études « ethnographiques », le texte de Boris Vildé présente une analyse véritablement « ethnologique », telle que la préconisait Paul Rivet, avec une approche à la fois historique, géographique, économique et linguistique des faits. Tel est l’exemple du puukko, ce couteau finnois, « accessoire inséparable de tous les ouvriers et ouvrières, sans parler des habitants des campagnes où même les enfants le portent toujours suspendu à leur ceinture » (ibid. : 148). Fabriqué en acier d’une excellente trempe et souvent décoré il était, au moins depuis le haut Moyen Age, une arme indispensable pour chasser l’ours et un objet de prestige. Selon Vildé, on trouve à peu près le même chez les Ostiaks et les Vogoules. Il présente aussi l’exemple de l’habitat du Nord de la Finlande, sous la forme de fermes plus ou moins isolées avec les bâtiments « serrés les uns contre les autres de façon à fermer complétement la cour intérieure » et l’église « située d’ordinaire sur une hauteur ». Cette topographie de l’habitat, ainsi que les particularités architecturales des maisons et le style du mobilier, sont présentés par l’auteur comme dépendant directement des conditions environnementales, forestières. L’analyse que Vildé fait des tissages et des broderies constitue le prolongement de celle faite à la suite de la mission en Estonie où il a observé des faits plus ou moins semblables. C’est le cas notamment des serviettes rituelles, de la symbolique des motifs décoratifs ou encore du type des métiers « à planchettes » destinés à tisser des rubans et des ceintures. Dans l’analyse des vêtements et plus particulièrement des coiffes, Vildé s’attarde sur leur fonction de signe qui annonce notamment « l’état civil de son porteur ». Un long passage est consacré à l’utilisation de l’écorce de bouleau pour la fabrication des objets usuels. Pour conclure, Vildé inscrit ces faits matériels dans un ensemble d’éléments qui relèvent de l’héritage culturel des Finnois et de leur identité « nationale ».

Cet article est illustré par des photos d’objets finnois tous portant la mention « Musée de l’Homme ». Ce qui nous amène à parler d’une autre activité de Boris Vildé, celle de « promoteur » scientifique, car il s’agit des objets reçus par le musée de l’Homme dans le cadre d’échanges avec le Musée d’ethnographie de Helsinki. Lors de son séjour en Finlande, il ne ménage pas ses efforts pour établir une relation scientifique entre les deux institutions sous la forme d’échanges de collections, de publications et de films. Il poursuivra cette activité pendant deux ans, jusqu’à l’été 1940, comme en témoignent nombre de lettres échangées entre lui et le directeur du Musée d’ethnographie de Helsinki. Le musée de l’Homme recevra grâce à lui une collection de 60 objets finnois (coll.1938.171). Il en sera de même pour l’échange avec le Musée national estonien de Tartu qui enverra au musée de l’Homme 37 objets setos (coll. 1940.13).

Lors de son séjour en Finlande, Boris Vildé constate « l’effort réalisé par la science finno-ougrienne de ces dernières années [26] ». Les travaux de la Société finno-ougrienne de Helsinki, dont Vildé devient membre [27], en offrent suffisamment de preuves. Persuadé de la grande importance de cette institution dans le développement des recherches, il rédige à son retour de mission les « Notes relatives au projet de création à Paris d’un institut finno-ougrien et d’un établissement analogue », texte de six pages dactylographiées qui témoigne de son nouveau rôle de promoteur scientifique et de ses connaissances dans le domaine des études finno-ougriennes [28]. Il y présente notamment la géographie des populations finno-ougriennes dans les limites des différents États, dont l’Estonie, la Lettonie, la Finlande, la Hongrie et l’URSS. Il souligne l’importance numérique de ces populations, évaluée à 16-17 millions, et la richesse de leur culture « aussi bien dans le domaine matériel (chasse, pêche, élevage) que dans celui de la vie spirituelle (chamanisme, culte des ondines, etc.) », culture qui trouve son prolongement « dans la civilisation de l’Asie centrale et celle de la Sibérie ». Après avoir constaté de grandes avancées dans les études finno-ougriennes en URSS, en Allemagne et en Finlande, Vildé souligne tout l’intérêt politique et scientifique de la création en France d’un institut finno-ougrien qui pourrait jouer, dans la nouvelle configuration géopolitique européenne, un rôle central puisque « la frontière russe est à peu près hermétiquement fermée aux pays finno-ougriens », puisque « le contact, jadis si étroit, avec la science allemande a perdu de sa valeur après le profond abaissement du niveau scientifique » et puisqu’il « manque [à la France] à l’heure actuelle le contact étroit avec les pays de grandes civilisations ». Boris Vildé présentera à la Société finno-ougrienne sa communication sur l’ethnologie française [29]. L’Association pour le développement des études finno-ougriennes (ADEFO) sera créée à Paris en 1964. Le 2 juin 1982, elle organisera une manifestation à la mémoire de Boris Vildé.

En 1939, pour poursuivre son projet ambitieux, Boris Vildé prépare une nouvelle mission, cette fois-ci dans d’autres pays scandinaves dont le Danemark et la Norvège. De ce projet nous avons quelques lignes écrites par Marcel Mauss le 22 juin 1939 : « Après son séjour prolongé en Laponie scandinave, il travaillera à l’Institut arctique d’Oslo et préparera de vastes recherches qui seront entreprises probablement avec l’accord entre lui et Monsieur Paul-Émile Victor. C’est à cela qu’ils se préparent tous les deux [30]. » Vildé demandera le financement de cette mission. Malheureusement la situation politique en Europe ne s’y prête plus et Rivet ne donnera pas suite à cette demande.

La montée du fascisme en Europe détourne déjà Boris Vildé de ses projets scientifiques et, soucieux de contrer les théories nazies, il rédige un article sur la question des races (Vildé 1939). Ce texte sera publié en 1939 dans le numéro spécial du bulletin Races et Racismes [31]. Fidèle à ses positions progressistes, il y remet en cause la notion de « race aryenne », bien avant ses confrères raciologues (Meyran1999). Pour lui, la population européenne étant dès les temps préhistoriques « le produit du brassage complexe de plusieurs races différentes », il faut « renoncer à chercher en Europe des populations de race pure » (Vildé 1939 : 8). Il insiste sur le fait que « les données anthropologiques ne peuvent servir de base à une étude ethnologique des populations de l’Europe. Les différents stades de civilisation que nous distinguons sous la couche plus ou moins uniforme de ce que l’on appelle la culture occidentale sont déterminés par des conditions d’ordre géographique et historique, non par des différences de races » (ibid.  : 10). Enfin, il conclut que « le problème d’une race aryenne n’existe pas, ne se pose même pas » (ibid.  : 10).

En mars 1940, Boris Vildé obtient enfin un poste permanent au musée de l’Homme comme « aide technique au titre de la recherche scientifique » [32]. Mais ce n’est plus le temps des activités scientifiques. Désormais, rien n’est plus important pour lui que la lutte contre le fascisme, le nazisme et l’occupation allemande. Il fonde, dès le mois d’août 1940, l’un des premiers réseaux de Résistance en zone occupée.

Ardent défenseur des valeurs humanistes, Boris Vildé a été parmi les premiers Français à s’opposer à l’occupation allemande et à vouloir résister. Sa résistance commence dès le mois de septembre 1939, alors qu’il est mobilisé dans l’armée française, et se poursuit au mois de juin 1940 quand il s’évade du camp allemand dans le Jura où il était emprisonné avec ses compagnons d’armes. Blessé à la jambe, sans papiers ni argent, son retour à Paris, tantôt dans des trains de marchandises mais le plus souvent à pied, dure trois semaines et démontre la force de son caractère. Le 5 juillet 1940, il arrive à Paris et se dirige directement au musée de l’Homme où il retrouve ses collègues. Nombreux, comme lui, brûlent de « faire quelque chose ». Pour ne pas exposer ses proches au danger Boris Vildé quitte sa maison de Fontenay-aux-Roses, coupe provisoirement les contacts avec sa famille et s’installe à demeure dans son bureau du département Europe, au sous-sol du musée.

Avec la bibliothécaire Yvonne Oddon, il commence à organiser une filière d’évasion de prisonniers et à réfléchir aux moyens d’une propagande anti-collaborationniste. Au mois d’août, l’ethnologue Anatole Lewitsky est démobilisé et les rejoint. Le noyau dur du groupe « Musée de l’Homme » est alors formé. Par un accord tacite, Boris Vildé devient la tête pensante du groupe et sa cheville ouvrière. Dès les mois de juillet-août 1940, le noyau du début prend de l’ampleur avec l’arrivée d’autres personnalités du musée de l’Homme (Paul Rivet, René Creston, Marie-Louise Joubier…). Mais Boris Vildé, Yvonne Oddon et Anatole Lewitsky conscients du fait que des activités de résistance ne peuvent être efficaces qu’en s’appuyant sur de multiples contacts, se rapprochent rapidement d’autres groupes de résistants, à Paris et en province : celui de l’ambassade américaine (Josie Meyer, Pénélope Royall), celui des écrivains (Agnès Humbert, Jean Cassou, Claude Aveline…), des avocats, au palais de justice de Paris (Albert Jubineau et Paul Séjournan), de Béthune (Sylvette Leleu, Jules Andrieu…), et d’autres encore. Pour engager de nouveaux contacts, étendre les ramifications et tenter d’unifier la résistance, Boris Vildé effectue de nombreux déplacements, à l’ouest de la France et en zone libre : à Toulouse, Marseille, Lyon et sur la côte d’Azur. Au début de l’automne 1940, le « secteur Vildé » comprend ainsi au moins huit groupes distincts avec près de cent personnes. Boris Vildé assure la coordination générale et le musée de l’Homme devient le centre névralgique de cette nébuleuse.

Vers la fin de l’automne 1940, le « secteur Vildé » se rapproche de deux autres : celui de Germaine Tillion et Paul Hauet, et celui de Charles de La Rochère. Même si chacun de ces trois secteurs reste indépendant, une collaboration sur des tâches précises, notamment dans le domaine du renseignement, est à l’origine de la création d’un véritable réseau. Celui-ci, « entièrement structuré dès octobre 1940 », selon Germaine Tillion, est l’un des premiers en France occupée. Pour des raisons de sécurité, seuls les principaux animateurs en connaissent les interconnexions. En 1946, lors de la procédure d’homologation du réseau et pour rendre hommage aux résistants fusillés, Germaine Tillion l’appellera « Réseau Musée de l’Homme Hauet-Vildé ».

Comme d’autres groupes de résistants de 1940, il est engagé dans des activités multiples : évasion de prisonniers (dès l’été 1940), renseignement et propagande. Grâce à de nombreux contacts recrutés à Paris et en province (médecins, infirmières, religieuses, mécaniciens…), le réseau se procure des vêtements civils et des faux papiers, monte des opérations d’évasion de camps de prisonniers de guerre. Boris Vildé organise personnellement des filières d’acheminement des évadés vers l’Angleterre ou la zone libre du Sud de la France, non occupée. La collecte d’informations à caractère militaire est organisée dès l’automne 1940 : par le truchement de l’ambassade des États-Unis et de la légation hollandaise, Boris Vildé et ses camarades transmettent en Angleterre des indications sur les transports et les bases militaires allemandes. La propagande concerne la fabrication et la diffusion de tracts. En août 1940, des textes dactylographiés ou ronéotypés au musée de l’Homme sont glissés dans des boîtes à lettres, « oubliés » sur des bancs de jardins publics ou déposés dans les rames du métro. Ces feuilles, contenant des extraits de discours de Roosevelt et de Churchill ou des informations reprises de la BBC, sont fournies par l’ambassade américaine et souvent traduits par Paul Rivet. D’autres tracts, comme Vichy fait la guerre ou Conseils à l’occupé, sont plus « français » et tirés à plusieurs centaines d’exemplaires.

Le 15 décembre 1940 paraît, pour la première fois en zone occupée le journal Résistance, désigné alors comme « bulletin » : quatre petites pages par numéro mais dont la portée sera considérable pour tous les Français qui refusaient de se soumettre. Cinq numéros verront le jour. Le dernier sortira le 5 mars 1941 après l’arrestation de plusieurs membres du réseau du musée de l’Homme, le 10 février. La matière du journal provenant de sources diverses est centralisée au musée de l’Homme par Boris Vildé et Anatole Lewitsky. Les textes sélectionnés sont transmis aux quatre membres du comité de rédaction : Claude Aveline, Jean Cassou, Marcel Abraham et Agnès Humbert. Tirés sur la vieille ronéo de l’ex-Comité de Vigilance, mise à la disposition du groupe par Paul Rivet, les numéros de Résistance sont acheminés par des voies clandestines à travers toute la France. Claude Aveline écrira dans son texte « L’affaire du Musée de l’Homme », publié le 24 février 1945 dans Les Lettres françaises  : « … cela se passait du temps où le mot « résistance » commençait à peine de servir ; nous l’avions adopté comme un titre original, personnel. Qui l’a trouvé ? Vildé, je crois. Je nous revois groupés, discutant…Ce que je ne suis pas près d’oublier, ce sont nos réunions du samedi, en 1940 et au début de 41, quand Vildé ou Lewitsky, ou les deux ensemble, venaient m’apporter des documents nécessaires à l’élaboration du bulletin. Nous travaillions comme des bienheureux… ». L’éditorial du premier numéro a été rédigé par Boris Vildé.

Arrêté par la Gestapo le 26 mars 1941 sur la dénonciation d’Albert Gaveau, membre du réseau et agent double, Boris Vildé est incarcéré d’abord à la prison de la Santé où se trouvent déjà Yvonne Oddon et Anatole Lewitsky, arrêtés le 10 février. Le 16 juin, Boris Vildé est transféré à la prison de Fresnes. Mis au secret, il n’a pas le droit aux visites, seuls les colis sont autorisés. Il subit de nombreux interrogatoires, tente de s’évader… À Fresnes, sachant pourtant sa fin proche, Boris Vildé étudie le sanscrit et le grec grâce aux livres que lui envoie sa femme Irène et rédige pendant sept mois son journal. En une soixantaine de pages, il consigne ses pensées qui révèlent la grandeur d’âme de cet homme d’exception. Jacques Soustelle qui le connaissait bien parlera d’un « journal d’une lucidité aiguë, chirurgicale, l’œuvre d’un savant qui aux portes de la mort, s’observe lui-même sans faiblir » (De Londres à Alger, 1947). Cinquante ans plus tard, François Bédarida dira qu’« à chaque page du journal l’on sent passer le souffle d’un personnage hors du commun » (Bédarida, 1997).

Le procès des membres du réseau du musée de l’Homme commença le 8 janvier devant un tribunal militaire allemand. Boris Vildé, considéré comme le principal inspirateur du groupe, prit sur lui le maximum de responsabilités pour tenter de sauver ses camarades. Le verdict fut rendu le 17 février 1942. Boris Vildé et neuf autres inculpés accusés « d’intelligences avec l’ennemi au sein du complot gaulliste » furent condamnés à mort. Durant une semaine, de hautes personnalités comme François Mauriac, Paul Valéry, Georges Duhamel interviendront pour tenter d’obtenir leur grâce, en vain. Le 23 février, vers 17 heures, Boris Vildé et ses six camarades furent fusillés au Mont-Valérien [33].

Le 3 novembre 1943, par la décision du général de Gaulle, Boris Vildé sera décoré à titre posthume de la médaille de la Résistance. Le 23 février 1945, au cours de la cérémonie commémorative au musée de l’Homme, Paul Rivet dira dans son discours : « Boris Vildé… Il a dirigé, il a lutté, il est tombé sans défaillance, sans un regret. Il avait donné sa vie. Quand l’heure de son destin est venue, il a fait face au peloton d’exécution avec un tel courage, avec un tel mépris de la mort, que le triste exécuteur d’une sentence atroce salua sa noble victime… » [34]

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Notes

[1Je remercie Alain Magnol pour les corrections apportées à ce texte.

[2Sur le parcours de vie de Boris Vildé cf. Hogenhuis 2009 et 2017.

[3Auteurs souvent cités par Boris Vildé dans son journal de prison (Vildé 1997).

[4Le musée de l’Homme inauguré officiellement en 1938 est le successeur du Musée d’ethnographie du Trocadéro créé en 1878. Même profondément transformé sur le plan scientifique et muséographique, il lui est lié par les collections ethnographiques dont il hérite, par le bâtiment rénové qu’il occupe et par certains aspects de la recherche ethnographique qu’il envisage.

[5Paul Rivet est alors président du Comité de vigilance des intellectuels antifascistes créé à Paris en mars 1934. Il est membre de la Ligue contre l’oppression coloniale et l’impérialisme. Il est aussi élu député socialiste du Front populaire pour la Ville de Paris en mai 1936. Il est co-fondateur de la revue Races et racisme qui paraît en 1937-1939.

[6Plusieurs dizaines de missions seront organisées dans les années 1930. Citons, parmi les plus importantes : la mission Dakar-Djibouti de Marcel Griaule et Michel Leiris (1931-1933) ; les missions à l’île de Pâques d’Alfred Métraux et Henri Lavachery (1934-1935) ; la mission Sahara-Cameroun de Marcel Griaule en 1936 ; la mission de « La Korrigane » en Océanie (1934-1936) ; la mission au Groenland de Paul-Émile Victor (1934-1937) ; les missions dans l’Aurès, en Algérie, de Thérèse Rivière et Germaine Tillion (1935-1940) ; la mission au Japon d’André Leroi-Gourhan (1937-1939) ; la mission au Brésil de Claude Lévi-Strauss (1935-1936), etc. Voir la liste exhaustive de ces missions ethnologiques (1925-1939) dans Delpuech, Laurière, Peltier-Caroff, 2017 (annexe 3) ; et dans le même ouvrage le texte de Christine Laurière qui leur est consacré.

[7Cf. Benfoughal 2017a.

[8Le département Europe est créé en 1933. On lui attribue l’étude de toutes les populations de l’Europe à l’exception du Caucase, de la Turquie et de la Carélie, pris en charge par le département Asie/URSS/Arctique. La responsabilité du département Europe est confiée à une amie de Paul Rivet, Anne-Marie Cochet, passionnée d’ethnographie roumaine, qui accepte d’assumer cette fonction bénévolement.

[9Les archives de la ville de Fontenay-aux-Roses possèdent une lettre rédigée par Paul-Émile Victor, datant probablement de 1938, attestant que Boris Vildé cherchait à prendre contact avec lui à propos des missions en Arctique.

[10Marcel Mauss, « Rapport sur la demande [de bourse] de Monsieur Vildé, 22 juin 1939, Archives du Muséum national d’histoire naturelle, MNHN-2AP4 2C 2b.

[11Historiquement, le Setomaa faisait partie de l’empire russe. En 1918, avec la création d’une République d’Estonie indépendante, il passa, conformément au traité de paix avec la Russie, à l’Estonie. En 1944 le Setomaa, avec tout le territoire estonien, est rattaché à l’URSS. Enfin, en 1991, avec l’indépendance de l’Estonie il se retrouve partagé entre celle-ci et la Fédération de Russie, sur la base de la frontière entre deux anciennes républiques soviétiques.

[12D’après le recensement de 1934, les habitant du Setomaa sont au nombre de 64 712, dont 63,5% de Russes, 21% de Setos, 13% d’Estoniens luthériens et 2,7% d’autres ethnies (Valk, 2017).

[13Archives du Muséum national d’histoire naturelle : MNHN-2AM1M1F.

[14Léonide Zouroff a effectué en 1928 un recensement des monuments du monastère de la ville de Petchory pour le compte de l’université de Riga. Dès son arrivée en France en 1929, il continue de s’intéresser à l’archéologie et à l’histoire de cette région. En 1935 il y retourne, chargé par le Service de la protection des monuments historiques du ministère de l’Instruction publique d’Estonie de la restauration au monastère de Petchory d’une tour médiévale, travail auquel il associe la prospection archéologique et ethnographique de la région. C’est probablement en 1933 qu’il fait connaissance de Boris Vildé, dans les cercles littéraires russes.

[15Il s’agit plus particulièrement des cours généraux de Marcel Mauss intitulés Instructions d’ethnographie descriptive, et des cours de M. Griaule et G.-H. Rivière, Travaux pratiques. Parmi les publications mises à la disposition des élèves, on peut citer : Instructions d’enquête linguistique de Marcel Cohen (1928), reprenant l’essentiel de son cours ; Instructions sommaires pour les collecteurs d’objets ethnographiques (1931), rédigées par Michel Leiris et Marcel Griaule sur la base des méthodes mises en place au musée du Trocadéro dès la fin des années 1920 ; Introduction méthodologique, publié par Marcel Griaule en 1933 dans la revue Minotaure.

[16M. Mauss, « Rapport sur la demande de Monsieur Vildé », 22 juin 1939, archives du Muséum national d’histoire naturelle, MNHN-2AP4 2C 2b. À propos des relations étroites que Marcel Mauss entretenait avec ses étudiants, voir Thomas Hirsch, 2017.

[17La langue des Setos est l’un des dialectes de l’estonien du sud dont il représente la forme la plus orientale. Le seto appartient au groupe fennique de la famille finno-ougrienne.

[18De nombreuses publications de référence sur la linguistique ont paru en France dans les années 1920-1930, tels les travaux d’Antoine Meillet, de Ferdinand de Saussure, d’Albert Dauzat, de Joseph Vendryes ou d’Émile Benveniste.

[19Parmi eux, Marcel Mauss, auteur de nombreuses publications, dont Esquisse d’une théorie générale de la magie (1902-1903), et Lucien Lévy-Bruhl, auteur d’études sur la « mentalité primitive » : Les fonctions mentales dans les sociétés inférieures (1910), La mentalité primitive (1922), Le surnaturel et la nature dans la mentalité primitive (1931), La mythologie primitive (1935), L’expérience mystique et les symboles chez les primitifs (1938). De plus, la littérature mise à la disposition des étudiants par leurs professeurs est très abondante à l’époque avec notamment les publications de Frazer, de Boas, de Durkheim, de Bogoraz, de Van Gennep et de plusieurs dizaines d’autres auteurs.

[20Cf. Instructions sommaires pour les collecteurs d’objets ethnographiques, 1931.

[21« […] faire le moins d’apprêt possible, ne pas rechercher les effets artistiques, rendre compte le plus exactement possible de la réalité. » S’il s’agit d’un objet de collecte, il faut « le photographier toujours dans son cadre originel ». Puis, en quatre points, le texte donne des règles d’ordre technique : 1. Noter les conditions et la date du cliché. 2. Indiquer la distance qui sépare l’objet de l’appareil. 3. Développer les pellicules de préférence immédiatement. 4. Numéroter chaque cliché et l’inscrire dans un registre. » (Instructions sommaires…, 1931 : 27 ).

[22Il s’agit de l’appareil Rolleiflex 6x6 (no 627921) muni d’un objectif Tessar 35 (no 2154848) (mention manuscrite en bas de la lettre de Soustelle à Zouroff datée du 12 août 1938).

[2317 fiches manuscrites conservées dans les archives du Muséum national d’histoire naturelle : MNHN-ETHNO EUR 177.

[24Il s’agit d’un questionnaire standardisé composé de 10 rubriques : 1. Lieu d’origine. 2. Dénomination et nom. 3. Description. 4. Notes complémentaires (fabrication, utilisation, typologie, morphologie, idéologie, esthétique). 5. Ethnographie (peuple, tribu, sous-tribu, fratrie, clan, individu). 6. Par qui et quand l’objet a été recueilli. 7. Conditions d’entrée au musée. 8. Références photographiques. 9. Divers (expositions, prêts, etc.). 10. Bibliographie.

[25B. Vildé, « Rapport sur la mission scientifique en Estonie et en Finlande (août 1938-janvier 1939) », p. 1. Archives du Muséum national d’histoire naturelle : MNHN-ETHNO EUR 177.

[26B. Vildé, « Rapport sur la mission scientifique en Estonie et en Finlande (août 1938-janvier 1939) », p. 1 p. 1. Archives du Muséum national d’histoire naturelle : MNHN-ETHNO EUR 177.

[27Les archives de la ville de Fontenay-aux-Roses possèdent l’original du bulletin délivré à Boris Vildé le 22 octobre 1939 attestant son adhésion en tant que membre permanent de la Société des études-finno-ougriennes de Helsinki.

[28Archives du Muséum national d’histoire naturelle : MNHN-MH ETHNO EUR 205 (4).

[29B. Vildé, « Rapport sur la mission scientifique en Estonie et en Finlande (août 1938-janvier 1939) », p. 1, Archives du Muséum national d’histoire naturelle : MNHN-ETHNO EUR 177.

[30M. Mauss Rapport sur la demande [de bourse] de Monsieur Vildé, 22 juin 1939, Archives du Muséum national d’histoire naturelle, MNHN-2AP4 2C 2b.

[31Il s’agit d’un bulletin bimensuel du Groupement d’étude et d’information « Races et racisme » cofondé par Paul Rivet. Il paraîtra du janvier 1937 à décembre 1939. Son but est d’informer sur les pratiques racistes, d’analyser des doctrines racistes et d’élaborer des prises des positions théoriques s’opposant aux doctrines racistes en vigueur. 12 brochures verront jour. Le dernier numéro triple sera consacré à la façon dont la « science des races » est représentée au musée de l’Homme.

[32Cf. Procès-verbal de l’Assemblée des Professeurs du MNHN du 21 mars 1940.

[33Il s’agit d’Anatole Lewitsky, Pierre Walter, Jules Andrieu, Léon Maurice Nordmann, Georges Ithier et René Sénéchal. Pour les trois femmes, Yvonne Oddon, Sylvette Leleu et Alice Simonet, la peine capitale fut commuée en travaux forcés à perpétuité.

[34Depuis, nombre d’hommages ont été rendus à Boris Vildé résistant. En France, à Fontenay-aux-Roses, une rue a été baptisée à son nom le 14 novembre 1944. En 2008, à l’occasion du centième anniversaire de sa naissance, une exposition accompagnée d’un catalogue a été organisée au musée de l’Homme (Benfoughal, 2008) ainsi qu’une cérémonie devant sa tombe au Cimetière parisien d’Ivry. En 2010, la municipalité d’Aubervilliers l’a honoré d’un « Mail Boris Vildé ». En 2018, la ville de Fontenay-aux-Roses a consacré les Journées européennes du patrimoine à Boris Vildé

(file :///Users/tatianafougal/Desktop/Journées%20européennes%20du%20patrimoine%20%7C%20Ville%20de%20Fontenay-aux-Roses%20%20%20Site%20officiel.htm).

En Russie, au village de Yastribino, un musée perpétue sa mémoire (http://museeborisvilde.com/index.php). Plusieurs articles et ouvrages sur l’histoire de la résistance en France relatent le rôle de Boris Vildé dans l’activité du réseau « Musée de l’Homme » (voir Blumenson, 1979 ; Lelong, 1987 ; Boursier (dir.), 1997 ; Humbert, 2004 ; Hogenhuis, 2009 ; Blanc, 2010 ; Laurière, 2015 ; Monod, 2015).