« Collecte et interprétation, ethnologie et nation : vie et œuvre d’Adolfo Coelho »

par João Leal

CRIA / NOVA FCSH, Lisbonne


2018

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Pour citer cet article

Leal, João, 2018. « Collecte et interprétation, ethnologie et nation : vie et œuvre d’Adolfo Coelho » in Bérose, Encyclopédie en ligne sur l’histoire de l’anthropologie et des savoirs ethnographiques, Paris, IIAC-LAHIC, UMR 8177.

Historien de la littérature, introducteur des études linguistiques et de la pédagogie au Portugal, Francisco Adolfo Coelho (1847-1919) est également l’une des figures décisives de l’implantation et de l’essor – entre 1870 et 1910 – de l’ethnographie et de l’anthropologie portugaises, à côté de Teófilo Braga, Consiglieri Pedroso, Leite de Vasconcelos et Rocha Peixoto. Il est aussi l’un des promoteurs des « Conférences du Casino », un événement majeur qui a lieu à Lisbonne en 1870, réunissant plusieurs intellectuels d’envergure, et qui marque profondément la vie culturelle portugaise de la seconde moitié du XIXe siècle et les réflexions sur l’identité, la culture et la destinée nationales, à un moment historique où la société portugaise se sentait orpheline de son « glorieux passé » d’expansion maritime et impériale.

Cette période de l’anthropologie portugaise est connue sous le nom de « période des maîtres » ou « période philologique, ethnographique et positiviste » [1]. Bien qu’il y ait eu quelques contributions à l’étude des sociétés et des cultures dites « primitives », l’anthropologie au Portugal émerge comme discipline consacrée préférentiellement à l’étude de la culture portugaise. À l’exemple de beaucoup d’autres pays européens où la même orientation prévaut au cours du XIXe siècle, les objets d’étude qui attirent l’attention des chercheurs sont la littérature populaire – particulièrement les légendes et les contes – et les traditions populaires, une expression qui désigne un ensemble hétérogène de représentations et de pratiques rituelles, telles que fêtes et cérémonies cycliques, pratiques magiques, croyances en des êtres surnaturels, « superstitions », etc. Vers la fin du XIXe siècle, cet ensemble inaugural de thèmes de recherche est encore élargi à de nouveaux sujets, comme les technologies traditionnelles, l’art populaire, des aspects de la vie économique et sociale rurale. Les horizons de l’anthropologie portugaise s’ouvrent.

Bien que l’accent soit mis sur la collecte empirique, la discipline s’articule aussi, à l’époque, avec des projets plus ambitieux de classification et d’interprétation, inspirés par les traditions intellectuelles alors dominantes en Europe. Il s’agit notamment de variantes du « diffusionnisme » des philologues et autres spécialistes du monde indo-européen, de la mythologie comparée de Max Müller ou encore de l’évolutionnisme culturel britannique. C’est dans ce cadre que l’on peut situer l’œuvre ethnologique d’Adolfo Coelho.

L’œuvre ethnologique d’Adolfo Coelho

Définissant l’ethnologie comme la discipline consacrée à l’étude du Portugal – « l’étude la plus digne d’un peuple, [c’est] l’étude de soi-même », souligne-t-il dans un essai de 1896 [2] – Adolfo Coelho est l’un des plus remarquables chercheurs en littérature et traditions populaires portugaises du XIXe siècle. Chronologiquement, c’est le domaine de la littérature populaire qui attire le premier son attention. Et le fait est que les Contos Populares Portugueses [Contes populaires portugais] sont la première collection systématique de contes populaires publiée au Portugal, en 1879, puis, en 1885, en version anglaise, à Londres [3]. La recherche d’Adolfo Coelho dans ce domaine comprend par ailleurs d’autres collectes et essais se rapportant à des objets aussi variés que les proverbes et adages populaires [4], les comptines, devinettes et jeux pour les enfants, ou encore le romanceiro, un terme portugais qui désigne un corpus de légendes et de récits historiques transmis oralement [5].

Quant à l’activité d’Adolfo Coelho dans le domaine des traditions populaires, elle remonte à 1878 ; mais c’est surtout au cours des années 1880 que sont publiés ses essais et ses collectes les plus importants, dont notamment « Materiais para o Estudo das Festas, Crenças e Costumes Populares Portugueses » [Matériaux pour l’étude des fêtes, croyances et coutumes populaires portugaises], article paru en 1880 dans la Revista de Etnologia e Glotologia [6], revue dont il est le directeur. Comprenant deux sections principales – l’une consacrée à l’étude des fêtes et cérémonies cycliques, l’autre aux croyances en des entités mythiques ou douées d’un pouvoir surnaturel –, les « Materiais… » sont l’une des plus importantes collectes de traditions populaires portugaises entreprises au XIXe siècle. Cette période intense de recherche sur les traditions populaires [7] culmine en 1885 avec la publication, dans la revue italienne Archivio per lo Studio delle Tradizione Popolari, dirigée par Giuseppe Pitrè, d’une étude sur les traditions autour des sirènes et sur d’autres entités mythiques similaires [8].

Partant donc de l’importance initialement accordée à la littérature et aux traditions populaires, l’œuvre d’Adolfo Coelho se tourne progressivement vers une vision plus large de l’anthropologie et s’oriente graduellement vers d’autres domaines d’étude. Cette conception plus ouverte est repérable dans plusieurs programmes ethnologiques et anthropologiques conçus par Adolfo Coelho. Dans le tout premier, intitulé « Esboço de um Programa de Estudos de Etnologia Peninsular » [Esquisse d’un programme d’études d’ethnologie péninsulaire], de 1880 [9], Adolfo Coelho énumère, au-delà de la littérature et des traditions populaires, un ensemble d’autres domaines qui devraient attirer l’attention des chercheurs, tels que les « industries populaires », les instruments agricoles, l’architecture et l’art populaires [10] ou les « caractères de l’esprit » du peuple, du point de vue de ses « tendances religieuses, politiques, affectives, pratiques » [11].

C’est néanmoins au cours des années 1890 que Coelho énonce plus clairement cette vision élargie de l’anthropologie, du moins d’un point de vue thématique. Ainsi, dans un essai publié en 1896, où il ne manque pas de rappeler que « l’étude des traditions populaires est vaste et complexe », Adolfo Coelho souligne-t-il qu’« il ne s’agit pas que [...] de collectionner des poèmes, des légendes, des contes, des proverbes, énigmes, [...] superstitions et croyances religieuses, que de décrire et de reproduire graphiquement les dan
ses, les costumes, les demeures, la musique, la peinture, la sculpture, la langue, les gestes, les symboles graphiques ; il faut aussi étudier les industries traditionnelles du peuple, ses conceptions non superstitieuses sur la nature, l’homme et la société, c’est-à-dire, le savoir populaire dans toutes ses ramifications, justifiant l’expression avec laquelle les Anglais désignent tout cela, le folklore. Il est question, si l’on veut, d’étudier la vie du peuple dans tous ses aspects [12] ».

Dans un autre essai publié aussi en 1896, cette conception est présentée de façon catégorique. Après avoir affirmé que « notre ethnographie est encore balbutiante », Adolfo Coelho suggère que cette situation est largement due à une conception trop étroite de l’ethnologie. « C’est dans le domaine de la poésie populaire, des contes, des superstitions, des jeux, des fêtes et d’autres actes solennels de notre peuple » que la recherche est la plus développée, écrit-il [13]. Mais dans d’autres domaines, le retard était considérable, par exemple dans tout ce qui concernait les « formes de vie pratiques » – l’alimentation, l’habitation, le travail [14] – les « formes sociales » – la famille, « les rapports sociaux » et les « sentiments de la communauté nationale et politique » – et « les formes humaines » – englobant des sentiments communs à « l’humanité en général », mais aussi les expressions locales de valeurs comme l’amitié ou l’hospitalité [15]. Adolfo Coelho va jusqu’à insister sur la nécessité d’une vision d’ensemble de la culture populaire portugaise : « il faut étudier plus sérieusement le tempérament, le caractère moral et le génie de notre peuple dans leurs variantes ; l’ensemble des sentiments qui y sont révélés ; ses idées sur le monde surnaturel, la nature, la société ; faire une enquête approfondie sur ce qu’il ressent (…) et encore apprécier le degré de son énergie volontaire, sa psychologie ethnique enfin [16] ».

Cette vision élargie de l’anthropologie se retrouve aussi dans ses écrits de nature monographique., sa production accorde une place importante, surtout à partir des années 1890, à de nouveaux domaines : Coelho publie, par exemple, une monographie sur les gitans portugais [17] ; et il est aussi l’auteur des premières études anthropologiques sur les technologies traditionnelles [18], un domaine qui jouera un rôle déterminant dans le développement ultérieur de l’anthropologie portugaise. Sa nouvelle vision de la discipline est aussi repérable dans les essais consacrés à l’étude des questions pédagogiques, et ce selon un point de vue proprement anthropologique [19].

C’est cette ouverture thématique de son œuvre qui lui octroie une place singulière dans la production anthropologique portugaise du XIXe siècle. C’est en effet surtout grâce à lui que l’on passe d’une conception de la discipline focalisée sur la littérature et les traditions populaires – perspective largement dominante dans les années 1870 et 1880 – à une conception de l’anthropologie – triomphante à partir des années 1890 – qui englobe des domaines de recherche de plus en plus diversifiés.

Diffusionnisme, mythologie comparée, évolutionnisme

Les recherches d’Adolfo Coelho expriment aussi, d’une manière saisissante, un autre aspect important de la production anthropologique portugaise de la seconde moitié du XIXe siècle, c’est-à-dire la façon dont l’activité, intense, de collecte empirique s’articule avec un souci permanent de classification et d’interprétation, inspirées par les modèles théoriques disponibles à l’époque en Europe. Cet aspect est particulièrement évident dans les essais que Coelho consacre à l’étude de la littérature et des traditions populaires. Dans ce domaine, le XIXe siècle offrait aux chercheurs un ensemble de perspectives théoriques qui, tout en partageant une orientation essentiellement historique et comparative, divergeaient sur de nombreux points.

Parmi ces paradigmes, on trouve le diffusionnisme de Theodor Benfey. Inspiré par les travaux pionniers de Silvestre de Sacy et d’Auguste Loiseleur des Longchamps, ce philologue et orientaliste allemand soutenait que l’origine de la littérature populaire européenne devait être recherchée dans l’Inde historique, en particulier dans les textes de la littérature bouddhiste. C’est à partir de ce centre de création originel que se seraient diffusés la plupart des thèmes récurrents non seulement dans les contes populaires européens, mais dans les contes populaires d’un ensemble de peuples non indo-européens, comme les Arabes, les Perses, les Mongols ou les Chinois. Ce sont justement les idées de Benfey que l’on peut trouver dans certains essais qu’Adolfo Coelho consacre aux contes populaires portugais. Ainsi, dans un essai de 1875, il écrit que « dans la littérature comparée, après le travail de Silvestre de Sacy, Loiseleur des Longchamps, Theodor Benfey et d’autres chercheurs de la littérature orientale et occidentale, [nous nous] sentons inclinés à chercher en Inde des parallèles, voire les originaux, de la fiction littéraire européenne [20] ». En 1880, Coelho revient sur l’importance des idées de Benfey, dont « les travaux ont montré qu’un grand nombre d’histoires, aussi bien à l’est qu’à l’ouest, sont issues des traditions bouddhistes [21] ».

L’adhésion d’Adolfo Coelho au cadre théorique proposé par Benfey peut être rapprochée de son enthousiasme vis-à-vis d’autres thèses franchement diffusionnistes. Ces théories, tout en mettant de côté la référence exclusive à l’Inde ancienne de Benfey, accentuaient en tout cas l’importance de la diffusion en tant que processus de transmission de la littérature et des traditions populaires. Selon Coelho, l’analyse devrait donc s’efforcer de reconstituer à la fois les centres ethniques où leurs motifs principaux se seraient développés initialement et les processus de transmission à travers lesquels ils se seraient ensuite répandus. Et si l’intérêt que porte Adolfo Coelho à ce type d’approche transparaît d’abord dans ses essais sur la littérature populaire, il ressort aussi dans ses essais sur les traditions populaires, comme « Etnologia. As Superstições Portuguesas » [L’ethnologie. Les superstitions portugaises] [22] ou « As Tradições relativas às Sereias e outros Mitos Similares » [Les traditions concernant les sirènes et autres mythes similaires] [23].

Ces influences se combinent à d’autres chez Adolfo Coelho. Caractérisée par une certaine dispersion théorique (ce qui est un trait commun à d’autres ethnologues portugais de l’époque), son œuvre incorpore d’autres lectures, alternatives, quoique généalogiquement imbriquées, que le XIXe siècle offrait aux spécialistes de la littérature et des traditions populaires. C’est le cas de la mythologie comparée, notamment dans la version développée et largement répandue à partir des années 1850 par Max Müller. Ce fut, sans conteste, l’un des courants les plus marquants de la pensée ethnologique du XIXe siècle. Pour Max Müller, comme pour ses prédécesseurs, c’est dans le cadre indo-européen – dont l’unité linguistique avait été démontrée par la philologie comparée – que les principaux motifs structurants de la littérature et des traditions populaires européennes devaient être compris. Ceux-ci découleraient de la dégradation d’une pensée originelle indo-européenne, antérieure à la dispersion de ses différentes branches en Europe et en Asie et dont l’expression la plus primitive se retrouvait dans les hymnes védiques.

Ces motifs, selon Max Müller, avaient des caractéristiques essentiellement naturalistes : ils reposeraient sur un ensemble de conceptions mythiques et religieuses sur la nature des phénomènes naturels, en particulier le soleil. Au fil du temps, cependant, ce lien primordial aurait été occulté par l’oubli du sens premier des métaphores par lesquelles on décrivait ces puissances de la nature. Une « maladie du langage » expliquait le caractère apparemment absurde de la littérature et des traditions populaires européennes, point d’arrivée d’un long processus de dégénération mythique. En retraçant leur histoire jusqu’à leurs lointaines origines, la mythologie comparée serait cependant en mesure de leur restituer ce sens naturaliste perdu.

Présente dans certains essais de Coelho sur la littérature populaire, c’est dans sa production traitant des traditions populaires que l’influence de la mythologie comparée s’avère la plus importante. C’est à la lumière des conceptions naturalistes de Max Müller qu’Adolfo Coelho analyse notamment une cérémonie du cycle d’hiver du Nord-Est portugais [24]. Pour lui, la clé interprétative de cette cérémonie se trouverait « dans les vieux cultes naturalistes » où « presque toutes les coutumes populaires » ont leurs racines [25]. Dans « Materiais para o Estudo das Festas, Crenças e Costumes Populares Portugueses » [Matériaux pour l’étude des fêtes, croyances et coutumes populaires portugaises], de 1880, la section consacrée à l’étude des fêtes et cérémonies cycliques se fonde également sur des thèses naturalistes. Par exemple, après avoir soutenu qu’à l’origine de Noël se trouvaient les « nombreux cultes relatifs à la renaissance des divinités solaires [26] », c’est encore à la lumière de la théorie solaire que Coelho analyse un certain nombre de pratiques plus précises associées à cette fête dans la tradition populaire portugaise.

Enfin, il est également possible de détecter les traces de l’influence évolutionniste dans la production de Coelho sur la littérature et les traditions populaires. S’affirmant dès les années 1860/1870 comme le paradigme dominant de la pensée anthropologique du XIXe siècle, l’évolutionnisme diffère du « diffusionnisme » et de la mythologie comparée en raison, tout d’abord, de la préférence accordée à l’étude des sociétés et des cultures « primitives » non indo-européennes. Les peuples en question étaient censés être l’illustration vivante d’un stade de l’évolution humaine aux caractéristiques universelles et que les sociétés européennes auraient donc connu dans un passé révolu. Mais il en subsisterait des traces et c’est précisément en tant que « survivances » de ce stade primitif de l’évolution que la littérature et les traditions populaires européennes pourraient être comprises.

Le tableau comparatif proposé par l’évolutionnisme n’opère donc pas à partir de références ethniques précises. Les préoccupations du « diffusionnisme » et de la mythologie comparée concernant l’identification ethnique de la littérature et les traditions populaires européennes cèdent la place, avec l´évolutionnisme, à la thèse de la « création indépendante ». Simultanément, l’animisme remplace le naturalisme comme référent analytique à partir duquel il serait possible d’examiner le sens de la littérature et des traditions populaires européennes. Théorisé surtout par Edward Tylor, ce cadre conceptuel sera repris et approfondi, notamment en ce qui concerne ses implications pour l’analyse de la culture populaire européenne, par Andrew Lang et par une cohorte de folkloristes britanniques que Richard Dorson désigne comme l’école des « folkloristes sauvages [27] ».

Adolfo Coelho ne reste pas indifférent aux défis que pose l’évolutionnisme. C’est dans le cadre de cette perspective que peuvent être interprétées ses références à la thèse de la « création indépendante ». Mentionnée de façon assez ponctuelle dans ses écrits sur la littérature populaire, elle est reprise avec insistance dans ses essais sur les traditions populaires [28]. Par exemple, dans « Etnologia. As Superstições Portuguesas », de 1883, Coelho fonde son argumentation sur le fait que les traditions populaires qu’il vient d’examiner montrent « l’unité qui prévaut parmi les différents peuples du monde » et suggère qu’« une partie de ces traditions peut être née de manière indépendante chez divers peuples » [29]. Mais c’est surtout dans des textes ultérieurs, des années 1890 et 1900 [30], que l’influence de l’évolutionnisme est la plus évidente. En 1895, Coelho non seulement reprend la thèse de l’invention indépendante des traditions populaires [31], mais suggère que la théorie animiste est l’arrière-plan à partir duquel elles pourront être analysées de la façon la plus juste. Et en 1900, dans la dernière partie d’un essai sur les croyances en des « âmes errantes » où il combine le naturalisme avec un ensemble de préoccupations de nature ethnogénétique, Coelho développe une argumentation personnelle, visiblement inspirée par Andrew Lang, autour des thèses évolutionnistes de la création indépendante. Selon lui, dans ce cas comme dans d’autres, « le chercheur est dans une perplexité insoluble » quant à l’étude des origines : « comme dans le domaine de la biologie, les (…) produits sociaux (langues, mythes, coutumes, etc.) [présentent des] homologies plus ou moins remarquables, sans qu’il soit possible de conclure par une corrélation génétique [32] ».

Anthropologie et identité nationale

Les travaux anthropologiques d’Adolfo Coelho sont tout aussi incontournables pour restituer les ambitions les plus larges – idéologiques et culturelles – qui président à la genèse et au développement de l’anthropologie portugaise au XIXe siècle. Une de ces ambitions, cruciale, est de discuter le thème de l’identité nationale [33]. Présent dans d’autres traditions anthropologiques nationales en Europe, ce lien entre l’anthropologie et identité nationale s’exprime, bien entendu, à travers une conception romantique de la culture populaire, laquelle est perçue comme l’expression la plus authentique du « génie national », comme le terrain où l’originalité et la spécificité des différentes nations peuvent être enracinées historiquement à travers une approche de type ethnogénétique.

Cette conception fondamentale se retrouve chez la plupart des anthropologues portugais du XIXe siècle [34] et la recherche d’Adolfo Coelho trahit bel et bien cette vision de la littérature et des traditions populaires d’inspiration romantique. Cependant, ce qui est décisif dans son œuvre, c’est la façon dont elle se fait l’écho d’un autre thème central dans les débats sur l’identité nationale portugaise à la fin du XIXe siècle : celui de la décadence et de la régénération nationales. Adolfo Coelho est fortement marqué par cette approche, par cette façon sui generis de penser le Portugal. Sa prédilection pour le thème décadentiste remonte par ailleurs à sa participation aux Conférences du Casino. Comme le résume Rogério Fernandes dans une monographie de 1973 consacrée à Coelho : « La question décisive de son activité scientifique était la décadence nationale et la recherche des facteurs de la résurgence nationale [35]. » Si cette obsession de la décadence et la régénération nationales est particulièrement frappante dans ses écrits sur la pédagogie – qu’il considère justement comme un moyen de contrarier le déclin du pays et d’œuvrer à la résurgence de celui-ci – elle influence aussi sa recherche anthropologique.

Dès 1880, dans son « Programa de Estudos de Etnologia Peninsular » [Programme d’études d’éthnologie péninsulaire], Adolfo Coelho propose, parmi les grandes questions auxquelles devrait répondre l’ethnologie portugaise, celle de savoir « quelle est la capacité des peuples péninsulaires du point de vue du progrès ? [36] ». Des préoccupations identiques sont présentes dans un essai de 1882 [37]. « En tant qu’ethnologue », écrit-il, « nous nous intéressons aux questions générales : quelles sont les conditions de vie d’un peuple ? Quels sont les symptômes de la décadence, de l’impossibilité de sauvegarder l’indépendance d’un peuple ? Il est évident que s’il y a une science digne du nom d’ethnologie, science des peuples, ces questions relèvent de son domaine [38]. » Dans le cas portugais, l’ethnologie devrait notamment répondre à la question de savoir si « le Portugal est (…) un pays irrémédiablement condamné à la désintégration complète, dont la destinée est la perte de notre individualité nationale [39] ».

Mais c’est surtout dans « Esboço de um Programa para o Estudo Antropológico, Patológico e Demográfico do Povo Português » [Esquisse d’un programme d’études anthropologiques, pathologiques et démographiques du peuple portugais], de 1890, que la contribution de l’anthropologie à l’étude de la décadence nationale est formulée plus explicitement par Coelho. L’un des objectifs de la discipline serait de « rassembler les documents nécessaires à une étude du peuple portugais dans ses conditions actuelles, les comparer autant que possible avec le passé et avec celles des autres peuples d’Europe, afin de déterminer dans quelle mesure le degré de décadence dont nous sommes accusés est réel, quels sont les causes de cette décadence et les remèdes qui doivent lui être opposés » [40]. Ce souci de solliciter l’anthropologie à l’étude de la décadence et de la régénération nationales se retrouve finalement dans un autre texte de 1896, quoique d’une manière moins incisive [41]. Coelho commence par dire (selon une formule déjà évoquée plus haut) que « l’étude la plus digne d’un peuple » est « l’étude de soi-même » [42] ; puis il précise – sur un ton un peu plus optimiste que celui adopté en 1890 – que malgré les aspects « profondément déconcertants » qui émergent de cette étude, il en est peut-être aussi qui sont « des choses fortifiantes » [43]. Et il ajoute : « Les voyageurs qui ont parcouru notre territoire ont souligné les bonnes qualités autochtones de notre peuple par opposition à la corruption des classes dirigeantes et ils ont fondé sur ces qualités l’espoir de notre régénération future »). Mais pour que celle-ci ait lieu, il est nécessaire de mieux connaître le peuple, afin de « préparer la voie à ses besoins moraux, intellectuels, techniques et économiques [44] ».

Repérable de façon récurrente dans ses programmes de recherche, cette préoccupation constitue la toile de fond des essais qu’il consacre aux questions pédagogiques en tant que sujet anthropologique ou ethnologique. C’est en effet dans ces textes que l’on voit la pédagogie – conçue comme l’instrument principal de la régénération nationale – faire appel à l’anthropologie pour pouvoir penser une « réforme profonde de la mentalité portugaise (...) qui conduirait le pays à sa résurgence [45] ».

Cette perspective prend différentes formes. Dans Os Elementos Tradicionais da Educação [Les éléments traditionnels de l’éducation], de 1883 [46], elle s’exprime à travers la défense de l’importance pédagogique des éléments traditionnels dans un enseignement renouvelé. La littérature et les traditions populaires sont considérées comme présentant un intérêt pratique et non exclusivement abstrait. Dans « A Pedagogia do Povo Português » [La pédagogie du peuple portugais], de 1898, l’un des aspects soulignés par Coelho concerne la valeur même de la pédagogie traditionnelle, dont certains éléments devraient être eux aussi pris en compte par cette conception « renouvelée » de l’enseignement au Portugal. Adolfo Coelho met notamment l’accent sur la façon dont « l’enseignement populaire est beaucoup plus adapté aux besoins [du peuple] que celui des soi-disant classes instruites, et aux vrais objectifs qu’elle doit poursuivre » [47].

Dans le contexte des discussions sur la décadence et la régénération nationale, les textes que nous venons de citer permettent de repérer chez Adolfo Coelho une anthropologie « engagée » dans les grands enjeux de son temps : « loin d’être un savoir indifférent, celui que poursuit Adolfo Coelho est marqué par un objectif social. Bien que son activité d’homme de science se soit développée sur le plan de ce que nous appellerions les sciences humaines, apparemment séparées du concret et plus proches de la spéculation et de l’abstraction, elle visait cependant un but pratique [48] ».

L’appétit de savoir, l’esprit innovateur qui traversent l’œuvre laissée par Coelhlo, comme l’implication de son auteur dans la société de son époque, amènent à la considérer comme l’un des « lieux de mémoire » de l’ethnographie et de l’anthropologie portugaise de la fin du XIXe siècle.

Bibliographie ethnologique d’adolfo coelho

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Notes

[1Dias, 1952 : 1.

[21896a : 9 (1993a : 705).

[3Coelho, 1879, 1885d.

[4Coelho, 1883e.

[5Coelho, 1873, 1874, 1979b.

[6Coelho, 1880c.

[7Voir aussi 1881a, 1883c.

[8Coelho, 1885e.

[9Coelho, 1880a.

[101880a : 3 (1993a : 679).

[111880a : 4 (1993a : 679).

[121896b : 113 (1993a : 559)].

[131896a : 8 (1993a : 704).

[141896b : 8 (1993a : 707).

[151896b : 13 (1993a : 707).

[161986b : 8(1993a :707).

[17Coelho, 1892.

[181896b, 1901.

[19Coelho, 1883b, 1898, 1916.

[201875a : 66 (1993a : 56).

[211880b : 135 (1993a : 150).

[22Coelho, 1883c.

[23Coelho, 1885e.

[241878b.

[251878b : 10 (1993a : 274).

[261880c : 14 (1003a :283).

[27Dorson 1968 : 187.

[281881a, 1883c.

[291883c : 579 (1993a : 469).

[30Coelho, 1895, 1900.

[311895 : 174 (1993a : 504).

[32Coelho, 1901 : 53 (1993a : 545).

[33Voir Leal 2000.

[34Ibidem.

[35Fernandes, 1973b : 35.

[361880e : 2 (1993a : 678).

[37Coelho, 1882a.

[381882a : 1.

[39Ibidem.

[40Coelho, 1890 : 3 (1993a : 681).

[41Coelho, 1896a.

[421986a : 9 (1993a : 705).

[431986a : 9 (1993a : 705).

[44Ibidem.

[45Fernandes, 1973b : 13.

[46Coelho, 1883b.

[471898 : 219

[48Fernandes, 1973b : 192