« Bretagne-Lorraine-Sicile. Les hasards de la constitution d’un réseau »

par Fañch Postic

CRBC, Université de Bretagne Occidentale, Brest.


2010

Pour citer cet article

Postic Fañch , 2010. « Bretagne-Lorraine-Sicile. Les hasards de la constitution d’un réseau » in Bérose, Encyclopédie en ligne sur l’histoire de l’anthropologie et des savoirs ethnographiques, Paris, Lahic-iiac, UMR 8177.

Mots-clés

XIXe

En 1867, le Lorrain Puymaigre fait la connaissance du Breton La Villemarqué à Pau où tous deux accompagnent leurs femmes respectives, malades, venues passer l’hiver dans les Pyrénées. De cette rencontre naît une amitié qui se poursuit par un échange épistolaire. Et bientôt Puymaigre met La Villemarqué en relation avec un autre collecteur, le Sicilien Pitrè…

Thermalisme et folklore dans les Pyrénées

Vers 1860, Clémence Tarbé des Sablons, la femme de Théodore Hersart de la Villemarqué, connaît de sérieux problèmes de santé qui la conduisent, sur les conseils de son médecin, à passer une partie de l’année dans les Pyrénées pour profiter des bienfaits du climat et des eaux. Elle séjourne l’été aux Eaux-Bonnes de 1863 à 1865, puis passe la mauvaise saison à Pau, où elle est d’ailleurs décédée en mars 1870. Son mari l’accompagne à différentes reprises.
Dans ce lieu de villégiature à la mode, où la vie de curiste, quelque peu monotone, se partage entre mondanités et tourisme, les « baigneurs » recherchent, dans les mœurs des habitants de la montagne, un certain exotisme : les costumes, les danses, la musique… et les chants. Et, tandis que se développe en France, comme dans l’ensemble de l’Europe, un intérêt pour ce que le pasteur anglais Williams Thoms a nommé en 1846 « Folk-lore », apparaissent un certain nombre de figures emblématiques. Dans les montagnes béarnaises, il est une personnalité originale, incontournable, à laquelle il est de bon ton de rendre visite : Pierrine Sacaze-Gaston. Né en 1797 à Bagès dans une famille où l’on vit du pastoralisme, il devient berger à son tour. D’une grande curiosité, il s’intéresse à la zoologie, à la botanique, à la géologie, à la météorologie…, à la musique (il joue de la flûte et du violon) et à la poésie. Ses inventaires de plantes et de minéraux le font entrer en relation avec des personnalités scientifiques et valent à cet autodidacte, resté fidèle au costume montagnard traditionnel, une notoriété internationale. On raconte même que la route menant des Eaux-Bonnes à Bagès a été spécialement aménagée pour faciliter les visites qu’on lui rend.
La Villemarqué se rend donc chez celui qui, dans un document qu’il remet à son hôte, se présente comme « pasteur, cultivateur habitant une cabane, météorologiste : 25 années d’observation ». Quand eut lieu la rencontre ? Rien ne nous l’indique. Les quelques pages manuscrites conservées dans les archives La Villemarqué ne sont en effet pas datées.

Rencontre Puymaigre-La Villemarqué sur fond de querelle du Barzaz-Breiz

Ce document, qui comporte trois chants dont celui de « François 1er captif », semble avoir été rédigé et adressé à La Villemarqué à la demande d’un « ami » qui souhaite en savoir plus sur le berger de la vallée d’Ossau : « Votre ami, écrit Sacaze-Gaston, désire connaître mes travaux, les voici. » L’ami en question est très probablement Théodore Joseph Boudet, comte de Puymaigre (1816-1901), auteur en 1865 des Chants populaires recueillis dans le pays messin. C’est à Pau, où ce dernier accompagne sa femme malade et ses enfants, que les deux amateurs de chants populaires font connaissance, comme le confirme une lettre de Clémence de la Villemarqué à sa fille Ursule en date du 19 février 1867 : « Il [Théodore Hersart de la Villemarqué] a aussi trouvé ici un Mr de Puymaigre, collecteur des chants lorrains, qui est indigné de la petite guerre qu’on lui fait dans la Revue critique ».
En décembre 1866 paraît en effet la troisième édition – édition définitive – du Barzaz-Breiz. Mais dès le début de 1867, la publication soulève un certain nombre d’interrogations et de critiques. Engagée courtoisement dans la Revue critique, la controverse s’envenime et le Congrès celtique qui se tient à Saint-Brieuc à la mi-octobre 1867 marque le début « officiel » de ce qu’il est convenu d’appeler la « querelle du Barzaz-Breiz ». Aussitôt après le congrès, La Villemarqué rejoint Pau avec sa femme. C’est là, au début du mois de novembre, qu’il a tardivement connaissance, par l’archiviste Paul Raymond, ancien élève de l’École des chartes, d’un article très critique de Henri d’Arbois de Jubainville, archiviste de l’Aube, paru dans le numéro de mai-juin de la Bibliothèque de l’École des chartes . Dès le 10 novembre, Paul Raymond intervient auprès de Gustave Servois, membre du Comité des travaux historiques et des sociétés savantes et, à ce titre, membre de la Société de l’École des chartes, pour demander une rectification dès le bulletin suivant. Il obtient satisfaction.
À Pau, outre l’appui de Paul Raymond, La Villemarqué trouve également une oreille compréhensive auprès du comte de Puymaigre. En février 1868 les deux collecteurs se retrouvent une nouvelle fois à Pau. Les conversations portent bien entendu sur les chants populaires qu’ils ont recueillis l’un et l’autre. Ils sont frappés par certaines similitudes et évoquent notamment l’exemple de la chanson sur la captivité de François Ier. La Villemarqué confie au comte de Puymaigre le texte de la version qu’il a autrefois entendu chanter par son « cousin », l’écrivain Chateaubriand. Stimulé par de tels rapprochements, le comte de Puymaigre fréquente assidûment la bibliothèque de Pau à la recherche d’ouvrages « traitant du Béarn et des bonnes et vraies chansons populaires » qu’il pourrait comparer aux chants du pays messin. [1] Il prend notamment connaissance de l’Histoire du Béarn, publiée en 1836 par un certain Mazure, où se trouve une autre version du chant sur la captivité de François Ier, notée dans la vallée d’Ossau. Et, en 1869, il publie les deux versions dans la Revue de l’Est [2], et rend un hommage appuyé à La Villemarqué : « Je le dois à la bienveillance de M. de la Villemarqué qui l’a recueilli, il y a une trentaine d’année, dans la Bretagne française. Il me semble que je ne puis mieux inaugurer ces articles qu’en les plaçant en quelque sorte sous le patronage du savant membre de l’Institut, auquel la poésie populaire doit tant de reconnaissance. » Visiblement la rencontre de son prestigieux collègue excite ses appétits de collecte.

Puymaigre intermédiaire entre La Villemarqué et Pitrè

Après leur rencontre de l’hiver 1867-1868, le comte de Puymaigre et La Villemarqué continuent quelque temps à s’écrire. Dans une lettre du 28 août 1869, le Lorrain fait état des diverses publications sur la poésie populaire de la Sicile que lui a adressées Giuseppe Pitrè (1841-1916) et du vif souhait exprimé par ce dernier de connaître les coordonnées de La Villemarqué. Dans une lettre postérieure à la guerre de 1870, le comte de Puymaigre insiste une nouvelle fois sur l’intérêt porté par le collecteur de Palerme : « Voilà une ville, écrit-il, où vous ne vous doutez pas qu’on pense aussi beaucoup à vous. Bien des fois M. Pitrè […] m’a demandé de vos nouvelles. Il m’en demandait encore dans une lettre que j’ai reçue – il y a deux jours ». Le comte de Puymaigre communique effectivement l’adresse de La Villemarqué à Pitrè qui fait alors parvenir diverses brochures sur la poésie populaire. Une seule, Saggio di canti popolari siciliani, figure aujourd’hui dans la bibliothèque La Villemarqué. Quelque temps plus tard, il lui fait également hommage du premier volume de ses Canti popolari siciliani, présent lui aussi dans la bibliothèque. Les archives La Villemarqué conservent deux lettres de Giuseppe Pitrè : la première en français est datée du 1er décembre 1872. Venant seulement d’apprendre, par le comte de Puymaigre, le décès de Clémence de la Villemarqué, Pitrè s’inquiète également de savoir si son correspondant a bien reçu le second volume des Canti popolari. L’ouvrage arriva-t-il à bon port ? Il n’y en a aucune trace dans la bibliothèque, pas plus que du volume des Studi di poesia popolare que Pitrè dit pourtant avoir posté le 22 décembre 1872. Ce dernier écrit une nouvelle fois à La Villemarqué, le 1er janvier 1873, en italien cette fois. Les relations semblent en rester là. De même, si le comte de Puymaigre adresse à La Villemarqué un tiré à part des chansons de la vallée d’Ossau qu’il a fait paraître en 1874 dans la revue Romania, il n’y a plus de trace de lettres entre les deux collecteurs. Faut-il y voir la conséquence de la controverse qui entoure le Barzaz-Breiz et d’une certaine méfiance vis-à-vis de son auteur ?


Texte adapté d’un extrait de : Fañch Postic, « Thermalisme, tourisme et folklore dans les Pyrénées », Spas in Britain and in France in the eighteenth and nineteenth centuries, edited by A. Cossic and P. Galliou, Cambridge Scholars Press, 2006, p. 297-311.




Notes

[1Lettre du comte de Puymaigre du 10 mai 1868.

[2« Sur la poésie populaire », p. 25-45.