« Biographie de Lydia Cabrera, conteuse, folkloriste et anthropologue "noire et blanche" »

par Carmen Ortiz García

Instituto de Historia, CSIC/Consejo Superior de Investigaciones Científicas – Madrid


2018

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Pour citer cet article

Ortiz García, Carmen, 2018. « Biographie de Lydia Cabrera, conteuse, folkloriste et anthropologue "noire et blanche" » in Bérose, Encyclopédie en ligne sur l’histoire de l’anthropologie et des savoirs ethnographiques, Paris, IIAC-LAHIC, UMR 8177.

Lydia Cabrera Bilbao (La Havane 1899 – Miami 1991), née dans une famille de patriciens cubains, a consacré sa très longue vie à l’étude de la religion et des traditions spirituelles des descendants d’esclaves noirs de son île natale. Elle est morte à Miami où elle s’était exilée en 1960 après le triomphe de la révolution castriste. Ses travaux furent décisifs dans la reconnaissance de l’importance, de la légitimité et de la spécificité de la contribution culturelle des Afro-descendants à l’histoire et à l’identité cubaine et caraïbe. Ils font de Cabrera la mère des études afro-cubaines.

Dans son ouvrage de 2003 sur l’histoire de l’anthropologie cubaine, Jorge Castellanos place Lydia Cabrera dans la triade de ses fondateurs, à côté de Fernando Ortiz (1881-1969) – figure indiscutable de la discipline et beau-frère de Cabrera – et de Rómulo Lachatañeré (1909-1951), à la fois disciple et critique, moins connu, d’Ortiz, auquel l’on doit la première tentative de classification des origines ethniques des cultes afro-cubains. Comme Lydia Cabrera, Lachatañeré, mort prématurément, ne sera ni un anthropologue professionnel ni un membre de la communauté universitaire et, comme elle encore, il étudia les contes populaires et le folklore pour se consacrer ensuite à la question centrale de la religion. Pour leur part, ni Cabrera ni Ortiz, n’oublieront que le rituel dans les cultes afro-cubains entretient une relation intime avec l’expression musicale.

Lydia était la plus jeune fille d’Elisa Bilbao et Raimundo Cabrera, un important avocat, journaliste, membre de la génération d’intellectuels et d’hommes politiques dits « de 1868 » et engagés dans la lutte pour l’indépendance de Cuba vis-à-vis de l’Espagne. Ses origines familiales ont d’abord conduit Lydia Cabrera à suivre les chemins habituels pour une femme de sa classe sociale. Ainsi se tourna-t-elle vers la peinture, sa vocation première, une fois ses études élémentaires achevées. Elle se rend à Paris en 1927 pour y suivre les cours de l’École du Louvre, dont elle sort diplômée en 1930. Elle se montre attirée par l’art oriental, mais elle est également en contact avec les jeunes écrivains qui composent le mouvement de la « négritude » et qui l’influencent davantage que le « négrisme », alors en vogue dans le monde des beaux-arts et de l’esthétique française. Les biographes de Cabrera s’accordent à penser que c’est au cours d’un voyage de quelques mois à Cuba, en 1928, qu’elle établit ses premiers contacts avec certaines de celles qui seront ses informatrices habituelles ; Lydia connaissait depuis son enfance un certain nombre d’entre elles qui, femmes noires, travaillaient dans les maisons créoles comme domestiques. Selon Lydia Cabrera elle-même, ce sont ces retrouvailles avec son enfance et avec les noirs de Cuba, que son éloignement européen lui avait en quelque sorte permis de redécouvrir, qui décideront alors de sa vocation et de sa vie. Il faut aussi évoquer un personnage central à l’origine de son inclination pour la littérature et les traditions orales afro-cubaines et qui sera sa compagne dans ces mêmes années, Teresa de la Parra. C’est pour cette écrivaine vénézuélienne déjà reconnue et qui mourut très jeune, en 1938, que Lydia écrivit les Contes nègres de Cuba, publiés dans plusieurs revues littéraires, et en français, dès 1936, par Gallimard, dans une traduction de Francis de Miomandre (nom de plume de l’écrivain et traducteur Francis Félicien Durand).

L’atmosphère belliqueuse qui règne en Europe et la mort de Teresa de la Parra décident Lydia Cabrera à rentrer en 1938. Cette nouvelle étape cubaine, inaugurée par la publication en espagnol des Cuentos negros de Cuba en 1940, avec une préface de Fernando Ortiz, est pour elle une période de travail de terrain systématique avec les descendants d’esclaves dans les quartiers noirs de la Havane, mais aussi à Matanzas et Trinidad, travail qu’elle poursuivra jusqu’à son départ en exil aux États-Unis le 24 juillet 1960. Installée dans la « Quinta San Jose », une ancienne ferme coloniale située dans le quartier de Marianao à la Havane, qui appartient à la famille de sa compagne, l’archiviste et historiographe Maria Teresa de Rojas, elle y reçoit ses informateurs parmi lesquels Teresa Muñoz (Omi Tomi), Calixta Morales (Oddedei), José de Calazán Herrera (Bangoché). Là, elle commence à recueillir non seulement des contes, proverbes et légendes d’origine africaine, qui seront publiés dans des livres comme ¿Por qué ? Cuentos negros de Cuba (1948), Refranes de negros viejos (1955), Ayapá : cuentos de Jicotea (1971), mais surtout à consigner pour la première fois, de façon fiable et complète, les exégèses, cosmogonies et pratiques rituelles des principaux cultes religieux développés à Cuba par les esclaves de différentes origines africaines. Livre après livre, elle établit ce qui caractérise et différencie les diverses « règles » syncrétiques produites par les esclaves à partir du catholicisme et de la transplantation de leurs dieux et leurs croyances après leur déracinement africain. Aux différents groupes ethniques, Yoruba-Lucumí, Bantu-Congo, Carabalí-Calabar, Arará-Dahomey, correspondaient différentes religions ou « règles » qui jusque-là avaient été traitées comme une forme unique et confuse de sorcellerie ou de magie. Lydia Cabrera commence à travailler sur la règle d’Ocha ou Santería, mais elle continue néanmoins à enquêter sur les autres religions afro-cubaines, tout aussi répandues et importantes, mais moins connues en raison de leur caractère plus ésotérique : les rites congos du Palo Monte et ceux de la société secrète Abakuá. En 1954, elle signe un premier article, « Le syncrétisme religieux de Cuba. Santos, Orichas, Ngangas Lucumis et Congos » dans lequel les différences entre ces deux complexes religieux sont clairement établies. La même année, elle publie le livre qui sera essentiel dans sa carrière de chercheuse et qui reste à ce jour un livre de référence, une sorte de Bible pour les praticiens de la Santería et autres religions afro-cubaines, El Monte.

El Monte est le lieu où résident les dieux, qui n’est pas forcément la jungle, mais tout espace sauvage où l’on peut trouver les « herbes », ces plantes puissantes que possèdent les dieux. La première partie du livre est consacrée à la description des orishas, de leurs origines et de leurs pouvoirs ; elle est suivie, dans la deuxième partie, d’un catalogue détaillé, par ordre alphabétique, de 555 plantes utilisées dans les rituels afro-cubains. Bien qu’il soit devenu un véritable best-seller, circulant clandestinement à Cuba pendant de nombreuses années, El Monte n’est pas un livre simple. C’est un ouvrage-fleuve dans lequel la structure et l’organisation des sujets, comme la forme narrative, restituent la pensée, le style expressif et les pratiques des adeptes des différentes « règles » afro-cubaines. Il comporte également une série de photographies intéressantes, chose peu habituelle au moment de sa publication. La manière polyphonique dont les différents informateurs de Lydia Cabrera, adeptes, guérisseurs/herboristes (yerberos) consacrés et officiants religieux, apparaissent dans El Monte ont fait de ce livre un précurseur intéressant des monographies anthropologiques post-modernes, fondées sur la traduction intersubjective et la relation dialogique entre l’observateur ethnographe et ses collaborateurs.

Dans ses travaux ultérieurs, Cabrera approfondit chacune des « règles » les plus importantes. Ainsi, parallèlement à ses publications sur la règle d’Ocha ou la Santería (Yemayá y Ochún. Kariocha, Iyalorichas y Olorichas, 1974 ; Koeko iyawó, aprende novicia  : pequeño tratado de Regla Lucumí, 1980), elle consacre en 1959 un premier livre aux ñáñigos  : La Sociedad Secreta Abakuá, narrada por viejos adeptos. Au nombre de ses autres publications destinées à lutter contre la stigmatisation de la sorcellerie dont souffraient les membres de ce culte ésotérique, paraît en 1975 une compilation de nombreux exemples de leur écriture rituelle caractéristique : Anaforuana : Ritual y símbolos de la iniciación en la Sociedad Secreta Abakuá. Les « signatures » des rituels congos recueillies par Cabrera sont quant à elles publiées par Jorge et Isabel Castellanos dans le troisième volume de leur ouvrage, Cultura Afro-cubana (1988-1994 : 421-453). Dans les années 1970, paraissent encore sous sa plume
deux livres sur les religions congos : La Regla Kimbisa del Santo Cristo del Buen Viaje (1977), sur le culte syncrétique établi par Andrés Petit au XIXe siècle, et en particulier Reglas de Congo : Palomonte Mayombe (1979). S’y ajoutent trois livres sur les différents lexiques religieux : Anagó : vocabulario lucumí (el yoruba que se habla en Cuba) (1957) ; Vocabulario Congo : El Bantú que se habla en Cuba (1984) y La lengua sagrada de los ñáñigos (1988).

Comme en témoignent leurs dates de publication, ces ouvrages de Lydia Cabrera témoignent d’une véritable continuité tout au long de sa vie à Cuba et de son exil à Miami. Cependant, cet éloignement provoqué par son opposition radicale au régime castriste a signifié une profonde rupture dans la vie et la trajectoire scientifique de Cabrera, déracinée de sa terre familiale, séparée du moteur de sa créativité et de son travail intellectuel, ses collaborateurs afro-cubains étant restés sur l’île. Elle mène son dernier travail de terrain lors d’un voyage qu’elle fit à Cuba en 1956 en compagnie de María Teresa de Rojas et de deux amis anthropologues, Alfred Métraux et Pierre Verger, à la sucrerie « Cuba » à Matanzas, propriété de la famille d’un autre bonne amie et collaboratrice, Josefina Tarafa. Non loin de là se trouvait la lagune de San Joaquin, lieu d’un pèlerinage consacré à Yemayá. Outres les notes prises par Cabrera lors de cette tournée, Josefina Tarafa a réalisé un certain nombre de photographies et enregistré une série historique de chants rituels qui seront ensuite publiés aux États-Unis dans une collection de quatorze albums intitulée La música de los cultos africanos en Cuba, et numérisée en 2001 par la Smithsonian Folkways Recording à Washington. Ce fut l’adieu adressé par Lydia Cabrera à ses amis santeros, plein de poésie, de ferveur religieuse et de connaissances rituelles. Le livre qu’elle a tiré de ce voyage est resté inédit jusqu’en 1973 et, de fait, elle n’a presque plus rien publié de nouveau dans les dix années qui ont suivi son installation à Miami. Cependant, et bien qu’elle ait répété à maintes reprises qu’elle n’était pas attirée par les nouveaux établissements et officiants religieux dédiés à la santería installés à Miami – Miami, ce « désert de ciment » depuis lequel il était impossible d’apercevoir El Monte disait-elle –, elle a recommencé à publier jusqu’à un âge très avancé des livres et des articles à partir des matériaux qu’elle avait accumulés durant son travail de terrain à La Havane et Matanzas et qu’elle avait emportés avec elle en quittant Cuba.

La place académique marginale de Lydia Cabrera, en grande partie autodidacte, son engagement dans la création littéraire ainsi que dans le champ de l’ethnographie, l’ostracisme qu’elle eut à subir à la fois en tant que femme et en tant qu’exilée, le silence imposé à Cuba sur sa vie et son travail par le régime révolutionnaire et, enfin, son attention exclusive aux anciens esclaves noirs, expliquent que, pendant de nombreuses années, son œuvre, aussi vaste que remarquable a été laissée de côté par l’histoire officielle de l’anthropologie américaine en général et cubaine en particulier. Il reste que ses contes et les récits de ses collaborateurs n’ont cessé de circuler subrepticement de main en main et de servir d’authentiques manuels de la pratique rituelle de la Santería et des autres religions afro-cubaines. Quelle meilleure récompense pour une ethnographe que d’être le porte-parole de ceux qui n’ont pas de voix.

Bibliographie de Lydia Cabrera

Contes nègres de Cuba, Paris, Gallimard, 1936. Édition espagnole : Cuentos negros de Cuba. La Habana : Imprenta La Verónica, 1940. Prologue de Fernando Ortiz.

¿Por qué ? Cuentos negros de Cuba. La Habana : Ediciones C. R. Col. del Chicherekú, 1948. Traduit en français par Francis de Miomandre : Pourquoi ? Nouveaux contes nègres de Cuba, Paris, Gallimard, 1954.

“El sincretismo religioso de Cuba : Santos, Orichas, Ngangas. Lucumís y Congos”. Orígenes, 11, nº 36, 1954, p. 8-20.

El Monte : igbo finda, ewe orisha, vititinfinda (Notas sobre las religiones, la magia, las supersticiones y el folklore de los negros criollos y del pueblo de Cuba). La Habana : Ediciones C.R., 1954. Traduit en anglais par Morton Marks. Introducción de John Szwed et Robert Thompson. Nueva York : Wildman Press, 1984. Traduit en italien par Laura Gonzáles Milano : Piante e Magia : Religioni, medicine, e folklore delle cultura afrocubane. Milán : Rizzoli, 1984. Traduit en français par Béatrice de Chavagnac, pref. d’Erwan Dianteill : La forêt et les dieux : religions afro-cubaines et médecine sacrée à Cuba. Paris, J.-M. Place, 2003.

Refranes de negros viejos. La Habana : Ediciones C. R., 1955.

La sociedad secreta Abakuá, narrada por viejos adeptos. La Habana : Ediciones C. R., 1958.

Ayapá : cuentos de Jicotea. Miami : Ediciones Universal, 1971.

La laguna sagrada de San Joaquín. Madrid : Ediciones Erre, 1973. Fotografías de Josefina Tarafa.

Yemayá y Ochún : Kariocha, Iyalorichas y Olorichas. Madrid : Ediciones C. R., 1974.

Anaforuana : ritual y símbolos de la iniciación en la sociedad secreta Abakuá. Madrid : Ediciones C. R., 1975.

La Regla Kimbisa del Santo Cristo del Buen Viaje. Miami : Peninsular Printing Inc. Col. del Chicherekú en el exilio, 1977.

Reglas de Congo : Palo Monte Mayombe. Miami : Peninsular Printing Inc. Col. del Chicherekú en el exilio, 1979.

Vocabulario congo : el bantú que se habla en Cuba. Miami : Ediciones C. R. Col. del Chicherekú en el exilio, 1984.

Anagó : vocabulario lucumí (El yoruba que se habla en Cuba). Miami : Ediciones Universal, 1986. Prólogo de Roger Bastide.

Koeko iyawó, aprende novicia : pequeño tratado de regla lucumí. Miami : Ultra Graphics Corp., 1980.

La lengua sagrada de los ñáñigos. Miami : Ediciones Universal, 1988.

Bibliographie sur Lydia Cabrera

Barnet, Miguel. 1983. La fuente viva. La Habana : Editorial Letras Cubanas.

Castellanos, Isabel e Inclán, Josefina (ed.). 1987. En torno a Lydia Cabrera. Miami : Ediciones Universal.

Castellanos, Jorge. 2003. Pioneros de la etnografía afrocubana : Fernando Ortiz, Rómulo Lachatañeré, Lydia Cabrera. Miami : Ediciones Universal

Castellanos, Jorge y Castellanos, Isabel. 1988-1994. Cultura Afrocubana. Miami : Ediciones Universal, 4 vol.

Dianteill, Erwan & Swearingen, Martha. 2003. “From Hierography to Ethnography and Back : Lydia Cabera’s Texts and the Written Tradition in Afro-Cuban Religions”. Journal of American Folklore, 116 (461), p. 273-92.

Gutiérrez, Mariela A. 1991. El cosmos de Lydia Cabrera : Dioses, animales y hombres. Miami : Ediciones Universal.

Gutiérrez, Mariela A. 1997. Lydia Cabrera : Aproximaciones mítico-simbólicas a su cuentística. Madrid : Verbum.

Hiriart, Rosario. 1978. Lydia Cabrera : vida hecha arte. Nueva York : Eliseo Torres & Sons. 2ª ed. Miami : Ediciones Universal, 1983.

Inclán, Josefina. 1981. Lydia Cabrera : Creación y Poesía. Miami : Peninsular Printing, Inc.

Rodriguez-Mangual, Edna M. 2004. Lydia Cabrera and the Construction of an Afro-Cuban Cultural Identity. Chapel Hill : University of North Carolina Press.

Sánchez, Reinaldo ; Madrigal, José A. ; Viera, R. y Sánchez Boudy, José (ed.). 1978. Homenaje a Lydia Cabrera. Miami : Ediciones Universal.