> Bérose, Daniel Fabre et le paradigme des Derniers

Présentation

Bérose, Daniel Fabre et le paradigme des Derniers

Comme il est indiqué sur les pages de ce site, Bérose est l’acronyme de « Base d’études et de recherche sur l’organisation des savoirs ethnographiques ». Mais il n’est pas que cela et peu savent que le développement de cet acronyme a été de circonstance. Longtemps son origine a été le secret partagé par le petit nombre de ceux qui, autour de Daniel Fabre, avaient participé à l’émergence du projet. Mais Daniel Fabre nous a brutalement quitté en janvier 2016, une nouvelle direction a pris en charge l’œuvre collective et il est temps de lever le voile sur la vraie signification de Bérose.

Bérose est en fait un personnage historique, un babylonien né vers 330 avant J.-C., attaché à l’Esagil, le temple de Bêl-Marduk, le dieu suprême du panthéon babylonien. Vers -280 il entreprend de transmettre les connaissances historiques, astronomiques, astrologiques et mythologiques de son pays et écrit en grec les Babyloniaca. Célébré par les Grecs pour ses dons de prophétie (les Athéniens lui érigeront même une statue dans le Gymnase), il ne nous est aujourd’hui connu que par des fragments de son œuvre, cités par les auteurs antiques.

Mais Bérose est aussi le nom donné, par Daniel Fabre, analyste passionné, attentif et incisif des rapports au passé jusque dans sa propre discipline, à un paradigme caché de l’anthropologie : le « paradigme des derniers » qui scelle le contrat ethnographique passé sur le terrain entre l’anthropologue et celui qui va accepter de lui ouvrir les portes de sa culture, ce fameux « informateur privilégié » qui a soulevé tant de débats au sein des sciences sociales. Il y consacra plusieurs années de son séminaire de l’École des hautes études en sciences sociales.
Daniel Fabre avait en effet identifié trois paradigmes, trois situations types qui avaient présidé à l’émergence des savoirs anthropologiques. Il leur avait donné à chacun le nom d’un personnage historique qui lui semblait en être emblématique : Hérodote pour « Les Autres », Bérose pour « Les Derniers », De Gérando pour « Les Pauvres ». Chacun de ces paradigmes était caractérisé par des modalités différentes de construction de la distance, de la connaissance, de la description, du compte-rendu.
Le paradigme des Derniers est celui d’une anthropologie qui naît du constat dramatique de la disparition et de l’urgence du recueil. Les « Derniers », ce sont ces « individus-monde », tels Bérose, mais aussi Ishi le dernier des indiens Yahi ou Dersou Ouzala le dernier des Gold, qui apparaissent ou se révèlent lorsque des événements de l’histoire engloutissent soudain des univers culturels entiers, pour venir témoigner de leurs mondes disparus. Pour nous parler d’eux Daniel Fabre se faisait conteur. Formé à l’école des bergers du Pays de Sault où il mena ses premières ethnographies, il maîtrisait admirablement l’art envoûtant de la parole. Sortant du séminaire, on retournait à Kroeber ou Kurosawa, on lisait La route de Cormac McCarthy, ou les ethnographies de la Patagonie avec un autre regard. Daniel déplorait souvent que l’anthropologie ait, aujourd’hui, congédié le sens. Il mettait toute son intelligence et son talent, immenses, à en renouer les fils, à le faire jaillir de ces rencontres fortuites que les surréalistes, qu’il connaissait bien, avaient exploité en leur temps. Et il nourrissait ces rapprochements de l’immense érudition qu’il aimait tant faire partager nous entraînant de Bérose à Ossian, de Francisque Michel à Georges Hérelle. Il était lui-même le « dernier » magnifique d’une anthropologie engloutie, mais dont la puissance et la fécondité demeurent intactes.

Claudie Voisenat, mai 2017.


Références bibliographiques :

Fabre Daniel, 2007. « Les savoirs des différences. Histoire et sciences des mœurs en Europe ?(XVIIIe-XXe siècles) », in Karine Chemla (dir.), Action concertée. Histoire des savoirs, 2003-2007. Recueil de synthèses, Paris, CNRS / ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, pp. 65-68.

Fabre Daniel, 2008. « Chinoiserie des Lumières. Variations sur l’individu-monde », L’Homme, n° 185-186, pp. 269-300. Disponible en ligne, https:// www.cairn.info/revue-l-homme-2008-1- page-269.html [lien valide en mars 2016].

Fabre Daniel, 2010. « D’une ethnologie romantique », in Daniel Fabre & Jean-Marie Privat (dir.), Savoirs romantiques. Une naissance de l’ethnologie, Nancy, Presses universitaires de Nancy, coll. « Ethnocritiques », pp. 5-75.

Sur Bérose :

Dumas-Reungoat Christine, « Bérose, de l’emprunt au faux ». En ligne sur le site de l’Université de Caen. https://www.unicaen.fr/puc/images/07dumas.pdf