Rencontres Bérose 

Années 50. Aux sources de l’anthropologie française contemporaine. L’inventaire des possibles

Colloque international Bérose - ANR VISA
17, 18 & 19 octobre 2017, Paris
EHESS, 105, Bd Raspail - Salle 13 & Musée de l’Homme, Place du Trocadéro Auditorium Jean-Rouch


Cinq ans après la fin de la guerre, la période d’institutionnalisation et de consolidation de l’ethnologie française, ouverte en 1925-1928, se clôt définitivement avec le départ à la retraite de Paul Rivet (remplacé en janvier 1950, à la tête du musée de l’Homme, non par un ethnologue mais par un paléontologue et anthropologue physique, H. V. Vallois), et le décès de Marcel Mauss en février 1950. Après la disparition de Lucien Lévy-Bruhl, en mars 1939, ce sont les deux autres fondateurs de l’Institut d’ethnologie de l’université de Paris, creuset de formation intellectuelle de la première génération d’ethnologues professionnels, qui quittent leurs fonctions ou ce monde. Au tournant de la décennie 1950, la relève est indéniablement assurée, les héritiers – directs et indirects – sont nombreux, plusieurs ethnologues (ou sociologues, la frontière est parfois poreuse) qui joueront un rôle notable dans le champ anthropologique sont rentrés ou vont rentrer des États-Unis, du Mexique, du Brésil, ou de captivité : Claude Lévi-Strauss, Alfred Métraux, Jacques Soustelle, Roger Bastide, Louis Dumont, mais aussi Georges Gurvitch qui, avec Gabriel Le Bras et Henri Lévy-Bruhl, crée en 1946 le Centre d’études sociologiques dont seront proches Bastide, Georges Balandier, Jacques Berque qui hésiteront à se réclamer de l’ethnologie pour lui préférer l’affiliation ou la filiation sociologique, moins suspecte de cantonner les sociétés lointaines sur des rivages archaïques ou essentialistes. Marcel Griaule occupe la chaire d’ethnologie de la Sorbonne depuis sa création, fin 1941 ; André Leroi-Gourhan, celle d’ethnologie coloniale à l’université de Lyon depuis 1944 avant de succéder à Griaule au décès de ce dernier, en 1956.
Pour le champ anthropologique français, la période qui s’ouvre au seuil de ces années 1950 est à la fois riche de promesses et polyphonique – le jeu semble très ouvert. Impossible de ne pas faire preuve d’un regard présentiste quand on considère ces années, a posteriori : les grands laboratoires d’anthropologie (laboratoire d’anthropologie sociale du Collège de France, laboratoire d’ethnologie de Nanterre) ne seront fondés que dix voire dix-sept ans plus tard ; une série de centres d’études régionales ou spécialisées se crée, en métropole et outre-mer ; ni le structuralisme ni le marxisme ne domine les débats théoriques ; les grands noms de l’anthropologie française ne le sont pas encore ; la communauté des enseignants et chercheurs est relativement réduite (environ cent soixante, selon Leroi-Gourhan), le musée de l’Homme exerce encore une certaine force centripète autour de laquelle satellisent plusieurs institutions en métropole et outre-mer ; les premières RCP (recherches coopératives sur programme) ne débuteront que vers 1962. Progressivement, avec des recrutements de personnalités marquantes, la VIe section de l’EPHE monte en puissance et affirme une épaisseur anthropologique inédite jusque-là.
En procédant à un carottage forcément réducteur, l’ambition centrale du colloque est de tenter de cartographier les forces vives en action, d’identifier certains acteurs (installés, émergents) importants, de repérer de nouveaux objets d’études, d’évoquer des terrains ethnographiques marquants, d’observer les frottements sur les frontières disciplinaires (avec la psychologie, la sociologie, le droit, la littérature), les sollicitations d’expertise émanant de l’Unesco, la recomposition de l’ethnologie de la France avec l’exclusion progressive des folkloristes et la mise en place de la pratique ethnographique, les circulations d’idées par-delà les frontières. Il se publie des ouvrages importants, écrits par la génération montante d’ethnologues français, qui vont durablement marquer le champ. Celui-ci est très dynamique, avec une grande pluralité de sensibilités théoriques et ethnographiques ; des voix très originales s’expriment. De plus, s’ouvre une période très chahutée avec le début des guerres coloniales et des décolonisations.
Le colloque ne saurait prétendre à une quelconque exhaustivité (impossible), mais nous espérons esquisser un tableau suffisamment suggestif de ce tournant des années 1950 pour offrir un panorama intéressant toute cette décennie. Nous souhaitons être attentifs à la grande diversité d’ambitions scientifiques et méthodologiques portées par les anthropologues qui vont façonner les trente années suivantes, sans adopter forcément une optique téléologique. Il y a des échecs, des impasses, des tentatives prometteuses qui n’iront pas jusqu’au bout : la science en train de se faire, en somme. L’envie est forte de décloisonner les aires culturelles, de faire dialoguer européanistes et « exotisants », de mêler histoires institutionnelle et scientifique « pure », permettant ainsi une lecture à plusieurs niveaux de la période, tentant de restituer cet inventaire étourdissant des possibles d’une très riche décennie, décisive pour le paysage actuel de l’anthropologie française contemporaine.

Direction scientifique : Christine Laurière (CNRS, IIAC-LAHIC)


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