« Analyse quantitative de la Revue des Traditions populaires »

par Christelle Ventura

IIAC-LAHIC, Paris


2014

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Pour citer cet article

Ventura, Christelle, 2014. « Analyse quantitative de la Revue des Traditions populaires » in Bérose, Encyclopédie en ligne sur l’histoire de l’anthropologie et des savoirs ethnographiques, Paris, IIAC-LAHIC, UMR 8177.

Mots-clés

Revues et périodiques

La Revue des traditions populaires, organe de la Société des traditions populaires, est fondée en 1886 par Paul Sébillot. La revue est mensuelle, elle comprend 34 volumes parus entre 1886 et 1919 et ne connaît pas d’interruption de publication. Son corpus compte environ 19 280 pages.
Sa périodicité est constante, mis à part durant la Première Guerre mondiale où la revue paraît tous les deux mois en moyenne. Au décès de Paul Sébillot en 1918, la Revue des traditions populaires continue de paraître durant un an avant de fusionner avec la Revue d’ethnographie et de sociologie fondée par Arnold Van Gennep pour devenir la Revue d’ethnographie et des traditions populaires qui publiera 10 volumes, de 1920 à 1929.


1. Le profil de la revue

Le corpus global

La Revue des traditions populaires comprend 513 articles. Viennent s’ajouter 66 articles faisant l’objet de suites (208). Les transcriptions sont plus importantes, 729 sur la totalité du corpus. 103 transcriptions supplémentaires sont suivies (603 suites de transcription).

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Répartition générale des contributions en secteur

Les thématiques, conviant plusieurs auteurs, se font la part belle du corpus : 160 thèmes différents qui font l’objet de 3 446 suites.
1 037 parutions sont des comptes rendus.
La revue comprend également 153 nécrologies, 192 notes (errata, informations diverses, etc.) et 673 notes d’actualité.

Le profil des publications

Les deux premières années de publication (1886-1887) ont des structures assez proches. Les articles (37) sont complets (un auteur sur une parution) ainsi que les transcriptions (89).
Dès le premier tome, une thématique autour de la chanson du plongeur est lancée par Paul Sébillot et Julien Tiersot. D’autres sujets sont annoncés comme les « Dictons sur les mois », toujours sous l’impulsion de Paul Sébillot. Ces sujets sont annonciateurs du profil de la revue car ces thématiques vont perdurer sur plusieurs années.
Les thématiques prennent de l’ampleur dès le 3e tome et commencent à occuper la majeure partie des volumes.
« Traditions et superstitions des ponts et chaussées », « Les rites de la construction », « Les villes englouties », pour ne citer qu’elles, vont occuper une place prépondérante dans les sujets abordés par la Revue des traditions populaires avec une large contribution de Paul Sébillot pour l’ensemble des sujets.
Dès lors, les thématiques et leur suivi dominant la production de la revue, celle-ci concentre les sujet et invite les contributeurs à participer aux grandes thématiques de la revue, le plus souvent sur plusieurs années :
- Les météores ;
- La mer et les eaux (près de 500 occurrences entre 1887 et 1917) ;
- Contes et légendes de la Basse ou de la Haute-Bretagne ;
- Rites et usages funéraires ;
- Coutumes de mariage ;
- Médecine superstitieuse ;
- Miettes de folk-lore parisien ;
- Les métiers et les professions ;
- Mythologie et folk-lore de l’enfance ;
- Etc.

La Revue des traditions populaires change donc de profil dès sa troisième année d’existence. Alors que les suites de transcriptions et d’articles étaient majoritaires dans les deux premières livraisons, les suites thématiques deviennent le type le plus récurrent de production à partir de 1888. Cette configuration perdurera durant une vingtaine d’années (de 1891 à 1910, il y a plus de 100 suites thématiques par volume).
Le lancement de ces grandes thématiques a principalement lieu les dix premières années d’existence de la revue avec un pic à 22 nouvelles thématiques lancées en 1888 puis 12 en 1890 et 10 en 1896. À partir de 1897, ce chiffre tombe à moins de 5 introductions de thématique par an. Une fois les grandes thématiques lancées, la revue vit donc principalement sur ses sujets de prédilection.
Paul Sébillot introduit en personne bon nombre de ces grands sujets en signant la première occurrence de la thématique (« Les charivaris » en 1888 ; « Les esprits forts à la campagne » en 1892 ; « Le tabac dans les traditions, les superstitions et les coutumes » en 1893 par exemple).

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Profil des publications par année

Profil des publications par année

Des transcriptions « fleuves » prennent également part à la revue dont celles de René Basset sur les « Contes et légendes arabes », par exemple, dont la première transcription apparaît en 1897 et dont il va livrer 798 transcriptions différentes en 16 ans.

La Revue des traditions populaires se caractérise donc par sa constance, dans ses sujets et dans son type de contribution, mais aussi par la longévité de ses thèmes. À partir de 1910, elle subit une légère inflexion de sa production mais le coup de frein à la revue interviendra au moment de la Première Guerre mondiale.



2. Les auteurs

Évolution quantitative des contributeurs

La Revue des traditions populaires possède un vivier de collaborateurs conséquent. Dès la première livraison, 86 signataires différents sont présents. Ce chiffre ne souffre aucunement du départ d’Henri Carnoy à la fin de 1886 car le nombre de contributeurs à la RTP est constant sur l’année suivante. En 1889, un pic à 102 signataires différents est notable, sans doute lié à l’installation des thématiques transversales qui incitent à des participations ponctuelles aux colonnes de la revue. Durant les deux décennies 1890-1900, la RTP va compter en moyenne 70 collaborateurs différents à chaque tomaison. C’est seulement à partir de 1909 que cette moyenne va commencer à décliner légèrement (57 en 1909 ; 38 en 1910 ; 41 en 1911 ; 37 en 1913), voire chuter considérablement pendant la Première Guerre mondiale (34 en 1914 ; 20 en 1915 ; 16 en 1931 ; 30 en 1917 ; 16 en 1918).

Les premières années (1886-1890)

La première année de publication de la Revue des traditions populaires est dominée par Henri Carnoy avec 20 signatures, devant Paul Sébillot (14). H. Carnoy est alors le secrétaire général de la revue. Se montrant critique dès la première année de publication, il quitte la Revue des traditions populaires pour fonder La Tradition dès 1887 et ne signe plus aucun article dans la revue de Paul Sébillot dès la fin de la première année de publication.
Dès 1887, Paul Sébillot va très largement dominer les publications de la RTP avec une récurrence d’au minimum 50 signatures par an. Sa participation touche à tous les types de contributions, aussi bien les suites de transcriptions, les comptes rendus et il annote également bon nombre d’articles (ces notes sont comptabilisées en notes additionnelles). C’est dès le premier tome de la revue qu’il établit des articles à visée méthodologique pour guider les collectes de traditions populaires avec notamment « L’enfance du pêcheur. Questionnaire sur l’enfance du pêcheur » dès janvier 1886. Il lance également les premières thématiques de la revue avec, entre autres, « Les pourquoi » en octobre 1887 ou « Les usages du mois de mai » en mai 1888.
Il est épaulé dans les premières années par Alphonse Certeux, contributeur régulier et important de la revue qui signe une dizaine de contributions par an (6 en 1886 ; 9 en 1887 ; 15 en 1888 ; 12 en 1889, 14 en 1890, etc.). Spécialiste de l’Algérie, il publie conjointement dans la RTP et dans La Tradition, nouvellement créée par Henri Carnoy.
Toujours dans les premières années de la revue, nous relevons la participation régulière de Julien Tiersot (5 signatures en 1886 ; 7 en 1887 ; 11 en 1888 ; 9 en 1889 ; 10 en 1890 ; 8 en 1891…). Les débuts de la revue coïncident avec la parution de son ouvrage Histoire des chansons populaires en France et Tiersot trouve dans la RTP un espace de publication pour ses transcriptions de chansons et cosigne avec Paul Sébillot des introductions de thématiques sur ces sujets.
Notons également des contributions plus modestes mais très régulières sur les premières années : Gabriel Vicaire, Achille Millien, Lionel Bonnemère, Alfred Harou, Charles Beauquier, Léon Sichler, Louis Morin signent dans la revue de 2 à 8 fois par an.
René Basset, orientaliste, est présent dans les pages de la revue dès 1886. Ses très importantes contributions à des séries comme ? « Les villes englouties » ou « Les empreintes merveilleuses », publiées sur plusieurs années mais aussi ses transcriptions et analyses de contes du Moyen-Orient et du Maghreb, en font un des auteurs les plus prolixes de la revue avec un nombre de signatures par volume passant de 1 en 1886 à 40 en 1891.

Les années 1890

Paul Sébillot domine la publication de la RTP toute la décennie avec une moyenne de 50 signatures par tome, en son nom propre ou par ses initiales P. S. (46 en 1890 ; 54 en 1891 ; 47 en 1892 ; 49 en 1893 ; 53 en 1894 ; 50 en 1895…, avec un pic en 1899 de 62 signatures). Son implication dans la revue se fait tout autant dans la rédaction des comptes rendus que dans la participation aux thématiques. Il occupe une place prépondérante dans les introductions de thématiques qu’il inaugure pour la plupart (« Les mollusques » en août 1890 ; « Les esprits forts à la campagne » en mai 1892 ; « La mort du mari » en décembre 1893…) mais aussi avec des articles de méthodologie servant à la mise en place de collectes spécifiques qui feront l’objet de thématiques dans la revue dont le « Questionnaire des traditions et superstitions des ponts et chaussées » de janvier 1891.
Durant toutes les années 1890, la Revue des traditions populaires est alimentée par des auteurs récurrents. René Basset est très présent avec ses suivis de transcriptions à toutes les livraisons (40 en 1891 ; 38 en 1893 ; 41 en 1896 ; 38 en 1899). Alfred Harou réalise beaucoup de suites de thématiques. Sa signature est relevée 30 fois en 1895. Alphonse Certeux reste également présent de façon régulière (11 en 1892 ; 17 en 1894 ; 3 en 1896 ; 7 en 1898), tout comme des contributeurs plus modestes, qui n’ont pas plus de 2 à 3 occurrences par tome mais qui se démarquent par la régularité et la longévité de leur collaboration (Le Carguet, Bonnemère, Dr Pommerol et Le Calvez par exemple). Notons que Julien Tiersot ne publie pas dans la revue entre 1898 et 1902. Cette interruption de publication peut s’expliquer par la vaste collecte qu’il entreprit entre 1895 et 1900 dans les Alpes françaises qu’il fit paraître en 1903 sous le titre Chansons populaires recueillies dans les Alpes françaises.
Le renouvellement de ses auteurs réguliers montre le caractère attractif de la Revue des traditions populaires pour les folkloristes des années 1890. Th. Volkol, spécialiste du folklore russe, commence à publier en 1890 et a une production constante (3 à 7 signatures) durant toute la décennie dont un pic en 1895 (14 occurrences). François Duines apparaît dans les pages de la revue en 1893 avec les premiers résultats de sa collecte en Ille-et-Vilaine avant de devenir un contributeur régulier pour la même période (5 en 1893 ; 4 en 1894 ; 3 en 1895 ; 2 en 1896…). Hippolyte Marlot, lui, commence à publier en 1894. Géologue, ancien collaborateur d’Eugène Rolland, il apporte ses contributions aux thématiques en centrant ses écrits sur l’Auxois.
La revue est également alimentée par des auteurs plus ponctuels dont la signature revient à plusieurs reprises sur une année. 12 occurrences pour Vincent d’Indy en 1892 avec ses suites de transcriptions sur les « Chansons du Vivarais et du Vercors », Gustave Dumoutier en 1897 apparaît 9 fois avec ses « Traditions populaires sino-annamites » . Elvire de Cerny contribue à 12 reprises sur l’année 1899 et Lucie de V. H. 23 fois, toutes deux avec des contributions sur la Bretagne dans des thématiques comme les « Contes et légendes de la Haute-Bretagne » par exemple.

Les années 1900 jusqu’à la veille de la Première Guerre mondiale

Paul Sébillot domine très largement toute la revue avec un taux de participation qui écrase tous les autres contributeurs (72 en 1901 et 1903 ; 42 en 1905 ; 50 en 1907 suivis d’une légère baisse de sa production à partir de 1909 avec 28 signatures ; 22 en 1908 ; 23 en 1913). Son rôle prépondérant est toujours visible dans les comptes rendus, les notes additionnelles et les introductions de thématiques.
Parallèlement, les contributeurs historiques restent particulièrement actifs dans les colonnes de la revue. René Basset poursuit ses transcriptions de contes à une fréquence extrêmement soutenue (52 en 1901 ; 45 en 1903 ; 28 en 1906 ; 21 en 1909) jusqu’en 1913. Alfred Harou est très régulier : 19 contributions en 1900 ; 30 en 1903 ; 14 en 1906 ; 22 en 1909 ; 32 en 1911 ; en 1913 cependant il chute à 1 contribution en 1913 avant de reprendre un rythme plus proche des années précédentes en 1914. Certeux, également auteur historique, cesse ses publications en 1905, tout comme Th. Volkov qui n’aura que quelques publications sporadiques au cours de cette période. Le Carguet, Bonnemère, Beauquier ou Morin continuent de collaborer à la revue dans ces mêmes années, à une fréquence peu élevée.
Les nouvelles recrues des années 1890 s’installent tout au long de la décennie suivante comme Lucie de V. H. qui continue à publier régulièrement dans les thématiques sur la Bretagne ou François Duines, Hippolyte Marlot, François Marquer ou le Dr Pommerol.

L’arrêt de Mélusine, la revue concurrente fondée par Henri Gaidoz et Eugène Rolland, va offrir à la RTP l’opportunité de renouveler ses auteurs. Emmanuel Cosquin, par exemple, publie à partir de 1910 de façon régulière après une première signature en 1900. La RTP trouve de nouveaux auteurs à un rythme constant, conviant des collaborateurs à intervenir principalement sur les suites de thématiques : Marie-Edmée Vaugeois, Edmond Edmont, Georges Sadoul ou encore Marie Bonnet sur le Piémont, Mazeret sur des thématiques comme « Pèlerins et pèlerinages » ou « Petites légendes locales ». Notons les débuts d’Arnold Van Gennep à la RTP à partir de 1901 avec une signature et son implication courte mais intense à la revue (3 en 1902 et 1903 ; 14 en 1904 ; 9 en 1905 ; 12 en 1906 ; 14 en 1907 ; 4 en 1908 puis 1 en 1909). Pierre Saintyves débute sa participation à la RTP en 1909 autour de sujets comme les feux sacrés ou les sorciers. Il sera un auteur régulier jusqu’en 1919. Enfin Sylvain Trébucq, qui après avoir bénéficié de comptes rendus de ses ouvrages dans la RTP, rejoint les collaborateurs de la revue en 1912 avec ses « Contes bordelais ».
L’attractivité de la RTP ne faiblit pas de 1900 à la veille de la Première Guerre mondiale et Paul Sébillot sait renouveler ses auteurs en les conviant à participer aux thématiques solidement ancrées dans la revue (« Petites légendes locales », « Les métiers », « Légendes et superstitions préhistoriques », « Contes et légendes de la Haute et de la Basse-Bretagne » entre autres).

Les dernières années de la revue (1914-1919)

Les années de guerre sont bien évidemment un coup de frein à la RTP. Sa parution, jusque-là régulière, est altérée et la revue paraît tous les deux mois seulement.
En 1914 donc, la revue va essentiellement reposer sur ses auteurs habituels. Notons la présence de Léo Desaivre, François Duines, Edmond Edmont ou Alfred Harou. Paul Sébillot est toujours le principal producteur mais sa contribution chute à 10 signatures, reflétant l’appauvrissement de la publication lié aux problèmes d’édition entraînés par la guerre mais il est toujours épaulé par Alfred Harou. En 1915, pour la seconde fois depuis le premier tome de la RTP, Paul Sébillot n’est plus le contributeur principal. Avec 9 signatures pour Sébillot, la revue est dominée par les 15 contributions d’Alfred Harou. Le nombre de contributeurs chute à 20. C’est le taux le plus bas rencontré par la RTP jusqu’alors.
L’année 1916 présente le même profil : Alfred Harou et Paul Sébillot dominent la publication avec respectivement 13 et 17 signatures chacun. Le nombre de collaborateurs de la revue est remonté à 31 et reste constant en 1917 avec 30. Une fois encore, ce sont les auteurs réguliers depuis de nombreuses années qui alimentent la revue et cette tendance se confirme en 1917.
1918 est également une année où la RTP fonctionne avec ses auteurs historiques. Seuls 16 contributeurs participent à la revue dont René Basset, Alfred Harou, Emmanuel Cosquin ou Sylvain Trébucq. C’est également l’année du décès de Paul Sébillot dont les obsèques font l’objet d’une annonce dans la revue (t. 18, n° 3-4, p. 84), décès qui sonne le glas de la publication, laquelle ne survivra qu’un an à son fondateur et animateur, sous la direction de M. Gaudefroy-Demombynes, devenu secrétaire général de la revue et qui signe dans les colonnes sous ses initiales M. G. D.

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Courbe d’évolution des contributeurs

Courbe d’évolution des contributeurs

La dernière livraison de la RTP date donc de 1919. 17 contributeurs participent à la revue, dont les mêmes auteurs historiques, toujours présents, comme René Basset ou Sylvain Trébucq. M. Gaudefroy-Demombynes prend à sa charge la plupart des comptes rendus. L’article d’Emmanuel Cosquin sur « Les contes indiens et l’Occident » paraît en feuilleton jusqu’à sa mort, annoncée dans le numéro 2 (p. 96). Dans le numéro 6 de la revue Antoine Cabaton poursuivra le travail qu’E. Cosquin avait laissé inachevé sur « L’origine des contes populaires ». Notons le retour d’Arnold Van Gennep dans les colonnes de la Revue des traditions populaires annonçant la fusion imminente de la RTP avec la Revue d’ethnographie et de sociologie qu’il dirige pour devenir la Revue d’ethnographie et des traditions populaires dont la première livraison interviendra en 1920. Le rôle prédominant de Paul Sébillot comme secrétaire général de la revue détermine donc la trajectoire de la publication, qui ne survit pas à la perte de son animateur principal.