« À l’ombre du disciple : une biographie de Charles Seligman »

par Adam Kuper

London School of Economics, Department of Anthropology


2017

Pour citer cet article

Kuper, Adam, 2017. « À l’ombre du disciple : une biographie de Charles Seligman » in Bérose, Encyclopédie en ligne sur l’histoire de l’anthropologie et des savoirs ethnographiques, Paris, IIAC-LAHIC, UMR 8177.

Mots-clés

Anthropologie sociale et culturelle | Anthropologie physique | Diffusionnisme | Etudes africaines | Etudes asiatiques | Etudes mélanésiennes | Diffusion culturelle et migrations

Né en 1873, Charles Gabriel Seligman est le seul enfant de Hermann Seligman, un riche marchand de vins londonien. Sa mère, Olivia Mendez da Costa, descend d’une respectable famille sépharade anglaise. L’un de ses ancêtres directs, Emmanuel Mendez da Costa, était devenu membre (puis secrétaire) de la Royal Society en 1747. Il ne fut que le deuxième juif à obtenir une telle distinction [1].

Seligman fait ses premières études au collège de St. Paul, où, peu motivé, il est assez malheureux. Régulièrement, à chaque fois qu’elle est malade, sa mère lui fait quitter l’école pour qu’il lui tienne compagnie dans des stations balnéaires. Ses parents décèdent prématurément. Orphelin à l’âge de seize ans, il est envoyé chez des parents éloignés avec qui il s’entend très mal. Des cours privés lui permettent de quitter le lycée et de décrocher ensuite une bourse pour étudier la pathologie à l’hôpital de St. Thomas. Devenu membre de cette institution en 1896, il gagne la « Bristowe Medal for Pathology ». En dépit d’une prometteuse carrière de chercheur dans ce domaine de la médecine, il fait tout ce qu’il peut, dès que le projet lui arrive aux oreilles, pour s’assurer une place dans l’expédition anthropologique dans le détroit de Torres. C’est en 1898, deux ans après l’obtention de son diplôme médical, qu’il part étudier les peuples des îles parsemées entre l’Australie et la Nouvelle-Guinée, intégrant une équipe de scientifiques de Cambridge. La décision de s’embarquer dans un tel périple jusqu’aux confins du Pacifique est moins étrange, de la part d’un jeune pathologiste, qu’elle ne peut le sembler de prime abord.

Les chefs de file de la nouvelle génération d’ethnologues qui succédent à Tylor et à Frazer sont des disciples de Darwin et de Huxley qui ont une formation dans le domaine de la biologie. C’est le cas des participants à l’expédition dans le détroit de Torres, qui sont presque tous médecins ou anthropologues physiques – Alfred C. Haddon, William H. R. Rivers, William McDougall, Seligman et son ami intime, Charles S. Myers. Bien que Haddon et Rivers y fassent un peu de recherche sociologique, par ailleurs pionnière, une grande partie du travail mené dans le détroit de Torres concerne l’anthropologie physique et les dispositions psychologiques de la population. Le principal sujet de recherche de Seligman est la pathologie des îliens, mais il étudie aussi les croyances et les pratiques médicales locales, il analyse l’utilisation de plantes et d’animaux par les autochtones et assiste Rivers dans quelques-unes de ses expérimentations psychologiques – c’est à vrai dire la première fois qu’on applique la psychologie expérimentale moderne à des individus dits primitifs, comme on les qualifie à l’époque. Il empiète également sur le domaine de l’ethnologie qui revient à Haddon.

Seligman se prend d’une telle passion pour l’anthropologie qu’il envisage d’accepter un poste médical à Port-Moresby. Mais, pour le moment, il est à nouveau à Londres où il a repris ses recherches en pathologie. C’est pendant des vacances consacrées à son hobby, la pêche à la mouche, qu’il gagne l’amitié d’un Américain fortuné, le major Cooke Daniels, qu’il réussit aussitôt à intéresser à la Nouvelle-Guinée. Et c’est avec lui, ainsi qu’avec son assistant de laboratoire, que Seligman repart en 1904 sur cette île, où il mène de nouvelles recherches qui déboucheront, après un travail de mise au point qu’il étalera sur quelques années, sur la publication, en 1910, de The Melanesians of British New Guinea. Il y affirme qu’un croisement s’est opéré entre les Papous aborigènes et des immigrants parlant mélanésien et que les Papous purs étaient physiquement plus primitifs et culturellement en retard sur les Papous-Mélanésiens. Cet ouvrage ne jouira pas du même écho que celui de Rivers, History of Melanesian Society, publié en 1914, mais il justifie la nomination de son auteur à la London School of Economics (LSE).

En 1905, Seligman se marie avec Brenda Zara Salaman, dernière d’une fratrie de quatorze enfants, dont le père est une figure fortunée de la capitale, et dont le frère, Redcliffe, ami de Seligman et membre de la Royal Society, deviendra célèbre grâce à son histoire scientifique de la pomme de terre. Après des études à la Rodean School, Brenda fréquente le Bedford College, qu’elle quitte pour épouser Seligman, tout en étant préparée à le rejoindre sur le terrain. Elle publiera par la suite ses propres essais anthropologiques. Ensemble, ils mènent de fécondes expéditions ethnographiques, notamment auprès des Vedda à Ceylan et au Soudan anglo-égyptien, toutes les deux financées par les administrations coloniales respectives.

Si Haddon conseille à Seligman de choisir les Vedda, c’est parce qu’il privilégie l’étude des chasseurs-cueilleurs supposés être parmi les plus primitifs et les plus menacés d’extinction. À Ceylan, le couple institue une division du travail : selon les dires de Seligman lui-même, il laisse à Brenda « the social stuff » (les trucs sociaux). Pour sa part, il se concentre sur la préhistoire, sur la culture matérielle et sur les aspects biologiques. Cependant, le principal intérêt de leur ouvrage sur les Vedda se trouve peut-être, aujourd’hui, dans la description qu’ils font de leurs propres difficultés sur le terrain :

« À Ceylan, les Vedda sont depuis longtemps perçus comme une curiosité qui éveille presque autant d’intérêt que les cités en ruines, c’est pourquoi les Européens s’installent dans le gîte le plus proche de la route principale et y font venir les Danigala Vedda. Bien évidemment, ces derniers sont d’abord apparus mal à l’aise et timides, mais quand ils ont compris que pour recevoir des cadeaux ils n’avaient qu’à sembler rudes et à grogner quelque réponse, ils ont été suffisamment astucieux pour observer cette conduite. En cela, ils ont eu l’aide des villageois, toujours aimables, toujours prêts à donner à l’homme blanc exactement ce qu’il veut. (...) Le cacique Nilgala fait circuler un mot lorsque des étrangers sont attendus, alors les Vedda se dirigent en grand nombre vers une cabane très impressionnante qu’ils ont sur un promontoire rocheux et installent souvent un poste de surveillance sur un grand rocher à mi-chemin (...). Quand nous les avons vus, ces gens étaient couverts de cendres et portaient leurs vêtements vedda en cuir, mais on affirme qu’ils s’habillent en costume cingalais dès qu’ils abandonnent leur posture professionnelle (...). En fait, il paraît que certains membres de cette communauté ont non seulement appris à jouer le rôle d’hommes primitifs professionnels, mais qu’ils s’en font une spécialité. Pour autant qu’on le sache, les hommes de la cabane de surveillance sont ceux qui reçoivent toujours les visiteurs ou qui rejoignent M. Bibile quand ils convoquent les Vedda, tandis que les autres que nous n’avons pas vus n’affectent pas d’être des sauvages [2]. »

Seligman en conclut qu’il n’a affaire qu’à des informateurs de piètre qualité. « Si on mène plus loin la conversation, on se rend bien compte qu’il est impossible d’obtenir de ces gens-là des données fiables, car ils ont été profondément abâtardis par le fait d’être constamment interviewés par des voyageurs [3]. » Vers 1910, quand il rejoint la LSE, Seligman renonce à la médecine pour l’ethnologie, mais quand la Première Guerre mondiale éclate, il se voit enrôlé dans le Royal Army Medical Corps. C’est là que dans un accès de patriotisme, il change l’orthographe de son nom, renonçant au double n que « Seligmann » possédait à l’origine. Le choix qu’il fait de laisser tomber cette deuxième consonne germanique de son patronyme lui attire ce persiflage de la part de Malinowski : « How typical of Sligs to do things by halves ! » (C’est tout à fait Sligs [4], de faire les choses à moitié). Dans les années 1918-1919, Seligman est attaché au Maghull Hospital à Liverpool, spécialisé dans le traitement des ex-combattants souffrant de ce que Myers a nommé le shell-shock [5], ce qu’on appelle aujourd’hui les troubles post-traumatiques. À Maghull, il retrouve ses collègues de l’expédition dans le détroit de Torres, Rivers, Meyers et McDougall. Leurs expériences cliniques stimulent leur intérêt pour les théories psychanalytiques et en particulier pour les rêves. Rivers publie un ouvrage où il expose ses propres vues sur le sujet, tandis que Seligman conseille à ses étudiants sur le terrain – y compris Malinowski –de lire Freud et Jung et de recueillir les rêves de leurs interlocuteurs autochtones. Après la guerre, il incite les anthropologues à emprunter des idées aux psychanalystes et argue que les rituels sont fondés partout dans le monde sur les mêmes processus inconscients.

C’est aussi après la guerre que Seligman reprend la recherche ethnographique entamée précédemment au Soudan anglo-égyptien. Mais il est désormais inspiré par une inflexion théorique diffusionniste. Depuis les spectaculaires découvertes archéologiques de Flinders Petrie, menées dans le cadre de l’University College (UCL), dont la plus fameuse est l’excavation du tombeau de Toutankhamon, l’Égypte fascine les anthropologues. Lors des fouilles de Petrie, Rivers lui-même se rend sur place et y mène ses propres recherches, notamment sur la perception que les paysans embauchés sur le chantier avaient des couleurs. Grafton Elliot Smith, collègue de Petrie à l’UCL, anatomiste et pionnier de l’anthropologie physique, développe quant à lui depuis un moment la thèse héliocentrique selon laquelle toute la civilisation se serait diffusée à partir du modèle égyptien.

Le couple Seligman visite le Caire et passe plusieurs mois au Soudan, où ils entreprennent un total de trois expéditions entre 1909 et 1922. Dans un article publié dès 1913, Charles Seligman lance sa théorie « hamitique », devenue célèbre à l’époque, mais aujourd’hui discréditée, soutenant que la civilisation du Soudan avait été introduite par une race de conquérants à la peau claire venus d’Égypte. Il affirme que la vie sociale et religieuse de l’Égypte ancienne a des traits en commun avec celle des terres tropicales à population noire, celle-ci ayant été « infiltrée » par les idées « de la grande race blanche dont les Égyptiens prédynastiques représentent la plus ancienne souche connue et l’une des plus pures » [6]. D’après lui, l’histoire de l’Afrique au sud du Sahara n’était que l’histoire de la façon dont la population aborigène, noire et bochimane, avait été « pénétrée du sang et de la culture hamitiques au cours des siècles, à différents degrés et à plusieurs reprises ». Les Hamites étaient donc « la grande force civilisatrice de l’Afrique noire [7] ». Plus tard, dans Races of Africa, publié en 1930, il élargit et popularise sa théorie diffusionniste et raciale. Inspiré par James Frazer, il identifie également l’institution de la royauté sacrée chez les Shilluk, tout en lui attribuant, bien entendu, une origine hamitique. En 1932, les Seligman publient The Pagan Tribes of the Nilotic Sudan, qui constitue un ouvrage de référence pour les ethnographies modernes ultérieures, en particulier pour les travaux de cet autre grand protégé de Seligman, Edward Evans-Pritchard qui, par ailleurs, témoignera de plus de fidélité à son mentor que ne le fit Malinowski.

Venons-en à une autre page d’histoire tombée dans l’oubli. On pense habituellement que le séminaire de Malinowski à la LSE a forgé les contours de l’anthropologie britannique moderne, alors qu’en réalité l’orientation des étudiants relevait d’un gentleman’s agreement entre lui et Seligman. Ceux qu’intéressait l’anthropologie sociale allaient vers Malinowski, et ceux qui penchaient vers l’ethnologie [8] et la préhistoire choisissaient de suivre les cours de Seligman. Et c’est celui-ci, en effet, et non Malinowski, qui dirigera les thèses des premiers africanistes issus de la London School of Economics, Evans-Pritchard, Isaac Schapera et Jack Driberg ; plus tard, il poussera aussi Siegfried Nadel à se rendre au Soudan. La première idée de Schapera pour sa thèse de doctorat consiste à travailler à partir du récit de Seligman sur la royauté sacrée des Shilluk, institution sur laquelle Evans-Pritchard écrira un essai célèbre. Ces deux derniers resteront fidèles au legs de Seligman. Dans une phase tardive de sa carrière, Evans-Pritchard va jusqu’à défendre le diffusionnisme ; lui et Schapera font une tentative peu judicieuse d’actualiser l’ouvrage de leur maître, Races of Africa. Parmi les admirateurs de Seligman, on compte aussi l’africaniste et diffusionniste américain Melville Herskovits.

Au début des années 1930, Malinowski persuade la fondation Rockefeller de financer les recherches de la LSE en Afrique, et tient Seligman à l’écart, alors même qu’il est l’un des africanistes les plus réputés au monde, conduisant Evans-Pritchard et Schapera à prendre sa défense. En effet, Malinowski prétend contrôler une nouvelle génération d’étudiants africanistes, qui inclut Meyer Fortes, Audrey Richards, Lucy Mair et Hilda Kuper. Cet épisode influence peut-être la décision de Seligman de démissionner de son poste d’enseignant en 1934, même si des problèmes de santé l’y incitent également ; il a semble-t-il contracté une infection au Soudan. En 1938, il enseigne à Yale pendant six mois, et il y a fort à parier que c’est à lui, toujours loyal, que Malinowski doit l’invitation décisive pour sa carrière que lui a adressée l’année suivante cette prestigieuse université.

Après sa retraite, lui et Brenda se consacrent à un autre de leurs passe-temps, leur collection de porcelaines chinoises et japonaises. En 1929, ils font un séjour de six mois en Chine et au Japon et, de retour, créent un petit musée privé chez eux, à Court Leys, près d’Oxford, pour abriter leur collection. Sligs a même forgé et publié une théorie selon laquelle le verre et les billes auraient été introduits en Chine à partir de l’Occident, diffusion qui, à la longue, aurait permis le développement de nouvelles méthodes de fabrication de la porcelaine. Bourru et plutôt maladroit en société, Seligman était dévoué à Brenda, laquelle se montrait bien plus amène, faisant de leur maison près d’Oxford, avec son fameux jardin d’iris et sa collection d’artefacts de l’Extrême-Orient, un lieu apprécié des connaisseurs et anthropologues de passage, et ce pendant plus de trois décennies. Seligman, auquel on ne connaît pas d’ennemis, a entretenu des amitiés durables avec ses anciens collègues et ses étudiants.

Membre de la génération des pionniers de l’anthropologie britannique, Seligman – à l’exemple de ses mentors, Haddon et Rivers – l’est devenu en partant de la biologie. Également à l’exemple de Rivers, il insistait toujours sur l’importance de la physiologie et des théories psychologiques pour la recherche ethnologique. C’est en marchant sur les traces de Rivers qu’il est devenu diffusionniste. Tout comme ce dernier, il avait une passion pour le travail de terrain – il est l’auteur de la célèbre remarque selon laquelle le terrain était pour l’anthropologie ce que le sang des martyrs est pour l’Église. Il a participé à l’expédition fondatrice de l’ethnographie britannique, l’expédition de 1898 dans le détroit de Torres, sous la direction de Haddon et de Rivers. Et c’est le modèle d’enquête transversale que pratiquait Rivers dans la première phase de sa carrière qui a guidé son travail sur le terrain.

De tout ce qui peut être dit au sujet de Seligman – et je ne fais ici que gratter la surface – je crois que l’aspect le plus saillant de sa biographie est sa relation problématique, quoique productive, avec Malinowski. L’histoire de la London School of Economics est tellement associée à Malinowski qu’on perd de vue sa préhistoire. On oublie la relation entre les premiers anthropologues de la LSE et ses premiers sociologues, Leonard Hobhouse, Morris Ginsberg, mais aussi, en particulier, leur relation avec le Finno-Suédois Edward Westermarck, auteur de la seule véritable étude darwinienne sur le développement du mariage, qui a entrepris un important travail de terrain au Maroc. Quant au vrai fondateur de l’anthropologie dans cette école, ‘Sligs’ Seligman, il est tombé dans l’oubli.

En effet, on a perdu de vue un point de repère fondamental dans ce chapitre de l’histoire de l’anthropologie. On devrait célébrer à la fois le rôle joué par Seligman et un siècle d’anthropologie au sein de cette institution phare, commencé avec sa nomination en 1910 au poste de professeur d’ethnologie, premier poste à être consacré à la discipline. L’année suivante, l’école décide de créer une licence d’anthropologie. En 1913, à sa propre demande, Seligman n’occupe plus le poste qu’à temps partiel pour pouvoir faire du terrain.

En 1910, Malinowski se présente lui aussi à la LSE. Certes, c’est lui qui fera de l’École un foyer d’irradiation mondiale pour l’anthropologie, mais c’est bel et bien Seligman qui l’a guidé au début de sa carrière et qui a facilité son adaptation à l’école. Dans son excellente biographie de Malinowski, Young écrit :

« Seligman a fait pour l’anthropologie à Londres ce que Haddon a fait pour la discipline à Cambridge, y compris pour ce qui touche à la formation des missionnaires et des fonctionnaires coloniaux. Mais l’un des facteurs qui ont rendu diverses leurs carrières autrement comparables fut la personnalité imprévisible de Malinowski lui-même. Si Haddon a engendré une nombreuse descendance académique, personne n’avait le potentiel révolutionnaire du protégé de Seligman qu’était Malinowski, personne n’avait sa capacité géniale de faire évoluer les paradigmes. Le fantasque Polonais prenait au dépourvu ces deux hommes d’une honnêteté typiquement anglaise ; et Haddon n’a pu ressentir que du soulagement lorsque Malinowski, demeurant à Londres, fut tenu à distance [9]. »

En 1911, Malinowski fait part de son intention d’accompagner Seligman au Soudan, et même d’apprendre l’arabe ; son maître fait de son mieux pour qu’il obtienne une bourse de la LSE. On la lui refuse, l’administration de l’école considérant que les ressources destinées à l’ethnologie sont épuisées par la création à la fois du poste d’enseignant et de la licence. Mais Seligman insiste, il oriente son disciple vers son premier terrain, la Mélanésie, lui trouve des financements et va jusqu’à l’accompagner chez Lan & Adler, une boutique d’articles coloniaux. L’article le plus cher dont ils font l’acquisition pour six guinées est une tente, laquelle s’avère trop petite quand Malinowski arrive aux îles Trobriand, le contraignant à en acheter une autre, qui apparaît dans une célèbre photographie de l’ethnologue.

Enfin quand, en 1927, l’École décide de créer une chaire d’ethnologie, la première à l’université de Londres, Seligman s’assure de son attribution à Malinowski. C’est à la demande de ce dernier que la chaire est désormais appelée « chaire d’anthropologie sociale » ; signe avant-coureur de la rupture à venir avec la tradition que représentait Seligman, dont les perspectives étaient tout autres que celles de Malinowski en cette matière. Ce dernier lui dédicacera Les Argonautes du Pacific occidental, livre auquel Seligman préférait Baloma.

Le biographe de Malinowski, Michael Young, a parfaitement résumé la relation entre les deux hommes :

« Plus âgé que Malinowski d’à peine onze ans seulement, Seligman était pour lui un frère aîné bienveillant, plutôt qu’une figure paternelle. Tourmentés tous les deux par une santé fragile, la souffrance avait tissé entre eux une complicité qu’ils nourrissaient par l’échange de messages sur leurs derniers symptômes respectifs. [Près de 300 lettres sont conservées dans les archives de la LSE] qui rendent compte des hauts et des bas d’une relation personnelle et professionnelle s’étendant sur presque trente ans. De temps à autre, ils se disputaient (...), mais un courant d’affection mutuelle, profond, souterrain, a perduré jusqu’à la fin (...). C’est Seligman qui insiste auprès de Malinowski sur l’importance cruciale du terrain (...) ; c’est Seligman qui trouve un financement pour ses enquêtes en Nouvelle-Guinée ; c’est à l’opiniâtreté de Seligman qu’il doit son diplôme de docteur ; et c’est encore largement grâce à lui qu’il décroche à la fois un poste et des promotions à la London School of Economics [10]. »

Sans Seligman, la carrière de Malinowski n’aurait pas eu l’essor qu’elle a connut ; il n’aurait même probablement pas survécu aux difficiles années de l’après-guerre. Et il est certain que sans la préparation au terrain effectuée par Seligman, sans l’entraînement qu’il a dispensé à Malinowski, la London School of Economics ne serait pas devenue l’épicentre de l’anthropologie sociale dans les années 1930.

Bibliographie complémentaire

Meyer Fortes, ‘Brenda Zara Seligman : A Memoir’, Man, 1965, vol. 65, p. 177-181.

James Urry, ‘Making sense of diversity and complexity : the ethnological context and consequences of the Torres Strait Expedition and the Oceanic phase in British anthropology, 1890-1935’, in Anita Herle and Sandra Rouse (eds) Cambridge and the Torres Strait, Cambridge University Press, 1998.

C. S. Myers, ‘Charles Gabriel Seligman’, Obituary Notices of Fellows of the Royal Society, 1941, vol. 3, n° 10, p. 626-646.

Michael Young, Malinowski : Odyssey of an anthropologist, Yale University Press, 2004.




Notes

[1Cet article est une version adaptée à partir d’une conférence en anglais (« C. G. Seligman : ’ Sligs ’ »), à la London School of Economics. Voir, dans www.berose.fr, la rubrique « Sources secondaires » du dossier documentaire consacré à Charles Seligman.

[2C. Seligman et Brenda Seligman, The Veddas (1911), p. 39-40. Dans l’original : « The Veddas have long been regarded as a curiosity in Ceylon and excite almost as much interest as the ruined cities, hence Europeans go to the nearest Rest House on the main road and have the Danigala Veddas brought to them. Naturally the Veddas felt uncomfortable and shy at first, but when they found that they had only to look gruff and grunt replies in order to receive presents they were quite clever enough to keep up the pose. In this they were aided by the always agreeable villagers ever ready to give the white man exactly what he wanted. (…) The Nilgala headman sends word when strangers are expected, then the Veddas repair to their very striking hut on the rock dome and often post a look-out on a big rock about half way up (…). These folk, who when we saw them wore their Vedda loin cloths and were smeared with ashes, are reported to wear ordinary Sinhalese clothes when not in their professional pose (...). Indeed it appeared that not only have members of this community learnt to play the part of professional primitive man, but there has even been specialisation, for as far as we could learn, the men we met at the look-out hut are those who always receive visitors or come to Bibile when sent for, while the others whom we did not see do not pose as wild Veddas.

[3Ibid., p. 39. Dans l’original : « Further talk with these people showed that it was impossible to obtain reliable information from them, they had been utterly spoilt as the result of being frequently interviewed by travellers. »

[4Seligman.

[5Littéralement, le choc de l’obus.

[6« Some Aspects of the Hamitic Problem in the Anglo-Egyptian Sudan », The Journal of the Royal Anthropological Institute of Great Britain and Ireland, vol. 43, p. 593-705.

[7Ibid.

[8Au sens d’histoire culturelle.

[9Michael W. Young, Malinowski : Odyssey of an Anthropologist 1884-1920, 2004, New Haven, London, Yale University Press.

[10Ibid.